dimanche 10 octobre 2021

Au bord de la nuit de Friedo Lampe

Friedo Lampe n’a pas publié au bon moment. 

À la sortie du roman en 1933, Hitler vient d’obtenir les pleins pouvoirs en devenant chancelier. Lampe qui éprouve peu d’interêt pour la politique n’a pas compris le danger ambiant. 

Très vite le roman est retiré des bibliothèques, mais aussi de la vente et l’auteur est affublé d’un beau suspect dans sa fiche. 



L’approche de Lampe est novatrice pour l’époque : il débute Au bord de la nuit en plein milieu, sans donner de background à ses personnages, comme s’ils venaient de tomber du ciel, à quelques détails près. 

La galerie de personnages est éclectique comme les situations qui n’ont, pour la plupart, aucun lien entre elles. 

Il y a le douanier, des enfants, des étudiants attendant de partir pour Amsterdam, un catcheur… Autant de diversité que d’êtres humains, et Friedo Lampe joue à faire se rencontrer certains personnages et pas d’autres. Certains pénètrent la vie des autres pour quelques instants, sans s’éterniser. 


L’aspect décousu du roman est certainement ce qui fait sa force et aussi ce qui a fait de Lampe un écrivain novateur en Allemagne dans les années 1930. 

Mais cette époque est révolue et la lecture de ce titre en 2021 n’a pas la même saveur que lors de sa parution originale. La beauté du livre réside dans sa poésie, dans le lyrisme instillé dans les pages. 

Les airs de flûte côtoie la mort et la transforme. La lumière apparaît et donne l’occasion à des passants de profiter d’un match de catch… 


Le lecteur entre au coeur d’un moment de vie, entre la naissance et la mort, durant des jours sans exceptions où une pointe de tristesse, ou plutôt de mélancolie, se jète la nuit sur la ville de Brême. 


Je conclus sur les mots du traducteur et auteur de l’étude proposé à la suite du roman, Eugène Badoux : « En se proposant de donner à son oeuvre beaucoup d’atmosphère, Lampe témoignait de la plus sûre intuition artistique, car seule une atmosphère définie, intense et soutenue, pouvait triompher de la discontinuité des actions et assurer l’unité du roman. »



- Merci aux éditions Belfond pour l'envoi de ce titre ! 






mercredi 6 octobre 2021

Le Monde du Dessous de la fratrie Brontë

« Ne soupire plus - c’est un rêve

Si vif qu’il ressemble à la vie. » (Charlotte B.) 

À la lecture de ce texte j’ai éprouvé un sentiment de retrouvailles. J’ai rencontré Branwell début 2021 par le biais de Daphné du Maurier - je vous invite à découvrir mon article dessus ! J’ai aimé le découvrir, lui et
sa vie d’une tristesse insupportable. 

Patrick Reumaux, préfacier et traducteur de cette merveilleuse édition nous introduit dans l’univers de la famille Brontë au travers de leurs écrits de jeunesse. 


Découpé en quatre parties correspondant respectivement à Charlotte, Branwell, Emily et Anne, Le Monde du dessous est un collage rendu permis par les diverses trouvailles au fur et à mesure des décennies. Certains textes sont facilement trouvables (comme ceux de Charlotte, l’aînée et celle qui leur a survécu), d’autres sont de véritables aubaines, en particulier ceux d’Emily dont seuls certains poèmes nous sont parvenus. Sa prose de Gondal a complètement disparu. 

« Et bien que nos paupières semblent mouillées de larmes 

L’espoir est toujours l’hôte de nos coeurs. » (Branwell B.) 


Mélange de poésie et de prose, les enfants Brontë ont la parole à tour de rôle et si les mêmes motifs ou thèmes reviennent (la guerre, l’amour, la mort), leur plume est bien différente.


L’autre aspect du Monde du dessous c’est l’insertion de ce qui a été appelé « Brontëana », composé de témoignages ou de lettres permettant de délivrer une image plus précise de chaque personnalité. 

C’est dans cette partie que j’ai retrouvé certains éléments déjà mis en lumière par Daphné du Maurier, notamment les commentaires des amis de Branwell ou encore les extraits de correspondance de Charlotte. 

« Et d’abord une heure de triste rêverie

Et puis une giclée de larmes amères 

Et puis un morne calme recouvrant 

Joies et peines d’une brume de mort


Et puis un frisson, et puis un éclair

Et puis un souffle venant d’en haut 

Et puis une étoile incendiant le ciel… 

L’étoile, la glorieuse étoile de l’amour. » (Emily) 


L’amour et la création poétique côtoie la solitude et la mort - on y parle de la maladie d’Emily puis de celle d’Anne. On mentionne les difficultés de Branwell, abandonné par ses soeurs. On mentionne Charlotte et sa façon de réécrire certains poèmes d’Emily (en les coupant, en ajoutant des phrases ici et là, en changeant le titre…). Dans cette nature isolée, la famille Brontë n’est pas la fratrie rêvée à laquelle tout le monde croit. 


Malgré tout la création a toujours été au centre de leur existence et c’est passionnant de découvrir que leur premier jeu de rôle a été inventé après que Branwell ait reçu en cadeau des soldats en bois. Sans doute fallait-il se changer les idées, viser le dépaysement pour échapper à la froideur du presbytère, pour atténuer l’image obsédante des mortes, en particulier celle de Maria, l’aînée. 

« Anne en avait assez de la vie - dans sa vingt-huitième année, elle l’a déposée comme un fardeau. Je ne sais pas s’il est plus triste de penser à cela qu’à Emily détournant à contrecoeurs ses yeux mourants de la lumière du soleil. Si je n’avais jamais cru à une vie future, le destin de mes soeurs m’en assurerait. Il doit y avoir un Ciel, ou c’est à désespérer - car la vie semble amère, brève - vide. Pour moi, c’est deux-là ont attaché à leur mémoire un noble héritage. » (Charlotte) 


Le Monde du dessous est un texte complet qui ravira tous les amoureux de la famille Brontë. 






dimanche 3 octobre 2021

Aventures du Commandant Servaz de Bernard Minier : Glacé / Le Cercle

Le Cercle 

Il y a quelques mois je vous parlais de Glacé, premier opus des aventures du commandant Servaz. 

Cette fois on va aborder la suite, Le Cercle, enveloppé d’un magnifique écrin signé Pocket — mais sorti dans cette édition il y a quoi ? trois ans ? — 




En tout cas on retrouve le commandant Servaz deux ans après les événements de Glacé

L’ombre de Julian Hirtmann plane, mais son temps est-il déjà venu ? 


La couverture donne le ton. Le roman sera orageux, foudroyant et pluvieux. 


Le premier chapitre représente bien le lecteur, ce voyeur insatiable. 

À l’instar du voisin de Claire Diemar, le lecteur va vouloir voir la scène, effroyable de morbidité, qui a dû se jouer dans cette maison. 

Une fois ce premier chapitre passé les événements s’enchaînent toujours plus frénétiquement pour permettre d’étaler l’intrigue autour de la mort de cette prof de lettres. 


Surtout, l’étau se resserre quand on append (dès le début vous en faites pas) que le principal suspect n’est autre qu’un des plus brillants élèves de Claire Diemar, Hugo, fils de Marianne, l’ancien amour de jeunesse de Servaz quand lui-même était au lycée de Marsac pour sa prépa littéraire — et comme sa fille y est aujourd’hui. 

Ça va permettre de se concentrer sur le passé de Servaz, notamment sur son amour pour la littérature, lui qui souhaitait devenir écrivain jusqu’à ce que la vie en décide autrement. 


Vous l’aurez compris le personnel se mêle au professionnel pour donner à voir une enquête pointilleuse et addictive à souhait ! 

J’avais bien aimé Glacé que j’avais trouvé prometteur. Avec Le Cercle j’ai retrouvé cette envie de faire défiler les pages encore et encore et ce malgré le fait que le roman ne soit pas loin des 800 pages ! 


Le Cercle est abouti, maîtrisé par son auteur jusqu’à la dernière page.

Les personnages continuent de gagner en épaisseur, que ce soit Servaz ou son équipe, en tête Irène qui m’a particulièrement conquise. 


Ayant bientôt rattrapé mon retard pour la saga Harry Hole, il me fallait absolument un nouveau chouchou et le voilà tout trouver ! 


Prochain arrêt : N’éteins pas la lumière ! 




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Glacé

J’ai reçu Glacé de Bernard Minier à Noël, il y a bien trois ans maintenant. Ayant très envie de lire un polar et plus encore pendant la période hivernale, ce roman m’a paru être ce qu’il fallait. 

Glacé est le premier volet d’une saga centrée autour du commandant Servaz, qui compte à ce jour cinq volumes. 


Nous sommes en décembre 2008, Diane, une jeune psychologue suisse arrive à l’Institue Wargnier afin d’étudier un certain nombre de malades. Bon j’ai trouvé un peu gros la présence de l’institut refermant les plus dangereux psychopathes d’Europe, mais passons.

On retrouve pas très loin le corps d’un cheval, sans tête, et accroché à une falaise. Le commandant Servaz qui travaille à la PJ de Toulouse est appelé pour prendre en main l’enquête.

Énervé à l’idée de devoir mettre de côté son enquête actuelle (des ados qui ont tué un sans abri) pour s’occuper d’un cheval, le commandant va devoir accepter qu'il ne s'agit pas de n'importe quel  cheval et qu'il n'appartient pas à n’importe qui. Peu importe dans quel pays on se trouve, si on a de l’argent, on est toujours important. 

J’ai été happée par cette lecture. Je pensais la traîner un certain temps au vue de sa longueur : plus de 700 pages quand même ! et en réalité il a été lu si rapidement ! J’étais tellement dedans, je voulais tout le temps le continuer, en venir à bout pour trouver le coupable. Pour savoir si Diane allait enfin avoir une quelconque utilité dans cette enquête. 

L’enquête piétine, mais la lecture jamais. Alors oui il est vrai que certains éléments semblent un poil trop simple : comment Diane peut-elle se promener tranquille en pleine nuit dans un institut sans être remarquée ? ça fait plutôt froid dans le dos de penser ça comme ça, mais bref. 

Les personnages créés par Minier sont prometteurs, que ce soit le collègue de Servaz, Vincent, ou encore la magnifique gendarme, Irène, que j’ai d’ailleurs longtemps suspectée. 

Glacé est une première enquête intrigante, une histoire à dévorer pour découvrir la suite. Ce n’est pas un coup de coeur, je suis restée un peu sur ma faim quand j’ai compris qui était le coupable (disons que c’est la première personne que j’ai suspectée), mais c’était si bon de le dévorer, de tourner les pages sans avoir envie d’arrêter. 
C’est pour moi la définition d’un bon thriller et pour un premier, il remplit amplement sa tâche. 

À voir la suite avec Le Cercle maintenant - ça tombe bien, je l’ai reçu à Noël ! 




mercredi 29 septembre 2021

Murnau des ténèbres de Nicolas Chemla

« Tu sais nous étions portés par la magie de l’aventure et du voyage, l’envoûtement de cette île enchanteresse, une excitation de tous les instants, et nous le fûmes dès notre arrivée… » 


Cinéaste tantôt du fantastique, tantôt du réalisme, Friedrich Murnau était l’un des maîtres du cinéma expressionniste allemand avant de se décider à partir aux États-Unis. 

De Nosferatu (1922) en passant par L’Aurore (1927), tous les deux considérés comme des grands films de l’histoire du cinéma, Murnau a terminé sa carrière cinématographique avec un film d’inspiration symboliste : Tabou (1931).


Nicolas Chemla avec son roman Murnau des ténèbres nous entraîne au coeur de la réalisation de cet ultime film, tourné en Polynésie en collaboration avec le documentariste Robert Flaherty à qui l’on doit le magnifique Nanouk L’Esquimau


Le roman est une plongée dans le passé, un retour en arrière allant du départ de l’équipe en bateau jusqu’à la fin du tournage et le terrible accident de voiture qui a ôté la vie de Murnau. 

Mais avant cela il y a presque un an et demi de tournage dans lequel des événements étonnants vont se produire. 

L’équipe de tournage, en violant les tabous de l’île, aurait subi une forme de vengeance sacrée. Du moins beaucoup d’accidents sont survenus durant le tournage, des accidents pas toujours explicables et qui étaient, pour les locaux, la preuve que l’équipe aurait transgressé un certain nombre de tabous - par exemple, ils ont choisi d’installer leur matériel dans un ancien cimetière, ce qui serait pas très bien passé ! 


Plus qu’un roman retraçant les derniers mois d’un réalisateur, Murnau des ténèbres lance le pari d’écrire une histoire merveilleuse (et je l’entends sous ses deux acceptations adjectivales - caractère surnaturel et est exceptionnel).

Le narrateur qui a tout quitté pour suivre les traces du réalisateur rencontre un être, mi-humain mi-fantôme. 


La rencontre entre les deux est l’occasion de découvrir les îles Marquises et de convoquer des figures artistiques, quelles soient littéraires - à travers les écrits de Loti ou Stevenson - ou picturales - avec Gauguin. Le dépaysement transperce chaque page et emmène le lecteur aux coeurs de ces îles. 


Le clivage entre le monde insulaire et le reste du monde est prégnant tout au long du roman, d’autant plus avec le mélange de genres. C’est peut-être ce qui m’a perdu : trop de genres différents, entre le conte fantastique, onirique et aussi philosophique, sans parler de la place du docu-fiction… Est venu un moment où je me suis rendue compte que je n’étais plus dedans mais à côté. Les longues descriptions des îles sont formidables mais j’en étais immunisée sans savoir pourquoi. 


Je garde comme souvenir la poésie qui se dégage et l’objectif d’écrire un texte qui serait à la fois esthétique et biographique. Si au début les personnages me sont apparus comme des marionnettes victimes de traditions ancestrales, je l’ai achevé avec le sentiment qu’ils ne sont en réalité que des fantômes d’un autre monde… 


À lire pour le dépaysement et pour les amoureux d’un des plus grands cinéastes au monde (ouais je suis ultra fan de l’expressionnisme allemand et Nosferatu est un de mes films favoris, et puis j'ai quand même appelé mon chat Faust…!)  







dimanche 26 septembre 2021

Le Monde infernal de Branwell Brontë de Daphné du Maurier

Ce livre ne peut qu’attirer : écrit par la grande Daphné du Maurier et retraçant la vie tumultueuse et franchement triste du fils unique de la famille Brontë, Branwell. 

« Je ne sais qu’une chose, c’est qu’il est temps pour moi de devenir quelqu’un, alors que je ne suis rien. Que mon père n’a plus pour longtemps à vivre et que lorsqu’il mourra, ma vie, déjà en son crépuscule, sombrera dans la nuit. » 


L’écrivain du 20e siècle s’intéresse à cette famille d’écrivains du siècle passée. Si les trois soeurs Brontë ont survécu à la maladie jusqu’à l’âge adulte - Charlotte, Emily et Anne -  elles ne sont pas les seules qui vivaient de leur imagination. Elles sont en revanche les seules à avoir publié quoi que ce soit.


Le Monde infernal de Bramwell Brontë se concentre sur Branwell évidemment mais pas que, car la famille Brontë est unie, la fratrie ne se quittent pas et des groupes se forment entre les frères et soeurs. 


Avant d’aborder l’écriture, l’imagination et la place prépondérante du frère dans les oeuvres des soeurs, Daphné du Maurier s’arrête sur les drames qui ont constitué l’enfance du garçon. 

Traumatisé par la mort de sa mère alors qu’il n’a que quatre ans, c’est plus encore le décès de sa soeur ainée, Maria, qui le hantera toute sa vie. 


De constitution plutôt fragile, le père Brontë ne peut se résoudre à envoyer son unique fils suivre des études. Branwell, considéré comme l’enfant le plus doué de toute la fratrie, reste à la maison.

Avec ses soeurs ils inventent un monde bien à eux. Et en particulier avec Charlotte avec qui il a une affinité particulière, ils ont collaboré sur divers projets, notamment Angria


Après une enfance marquée par la perte mais aussi par la création, Branwell se demande ce qu’il pourrait bien faire de sa vie, lui le surdoué. Il est le ciment de la fratrie, le moteur de l’imaginaire. 

Branwell écrit et écrit, il noircit des pages à n’en plus finir mais rien n’y fait. Personne ne veut le lire, personne ne veut de ses poèmes.


Renfrogné et ressentant un manque cruel de confiance en soi, Branwell est brisé par le monde extérieur mais il doit faire quelque chose, il le faut. Il est l’espoir de la famille, le plus doué de tous, alors que faire ? 


Branwell sera portraitiste, voilà comment contrer sa mauvaise fortune, voilà comment accepter l’idée de ne pas être écrivain. Bien vite son envie disparaît et le jeune homme ne vivra jamais de ses maigres talents — le point positif a cette affaire et que les tableaux des soeurs Brontë ont été peints par Branwell. 


Rien ne marche pour lui, rien n’est à sa hauteur et lui-même n’est pas à la hauteur de grand chose. Il commence à boire et à consommer du laudanum (opium). 

Cette époque marque la déchéance de Branwell qui est n’est le frère adoré par ses soeurs chéries. 

Daphné du Maurier insiste sur cette abandon des soeurs, et notamment Charlotte avec qui il était pourtant très proche. Charlotte ne le supporte plus, elle raconte comment règne une atmosphère horrible dans la maison quand il est là. Branwell est brisé et rien ne peut le réparer. 


Son état empire lorsqu’on lui diagnostique trop tard une tuberculose - l’alcool a masqué les premiers signes. Il meurt à 31 ans avec rien d’autre derrière lui que des centaines de pages noircies et quelques tableaux, la plupart inachevés. 


Cette biographie de Daphné du Maurier est passionnante, elle nous entraîne au coeur de la vie de la famille, on en suit toutes les figures, de la jeune Emily, solitaire et timide, auteure du magistral Les Hauts de Hurlevent, de Charlotte, la seule a connaître la notoriété de son vivant grâce à son Jane Eyre, et Anne, la jeune Anne, auteure de La Locataire de Wildfell Park


On assiste à leur évolution et à leur éclosion. On comprend à quel point Branwell et leurs histoires d’enfant ont eu un impact considérable sur la création des soeurs. Un impact tel que pendant un moment, on a cru que Branwell était co-auteur de certains poèmes d’Emily par exemple, et sans doute qu’aujourd'hui encore on a du mal à définir qui a écrit quoi. 


À sa mort, Emily l’a qualifié de « hopeless », une façon de souligner qu’il n’a jamais rien fait de sa vie contrairement à ce qu’on pensait, quel gâchis tout de même ! Autant de génie et aussi peu de chance. Il y a un fort sentiment de régression chez lui, comme s’il était au meilleur de sa forme dans son enfance et que plus il grandissait, plus il devenait mauvais.


Branwell n’a pas accompli beaucoup au regard de ses soeurs, mais peut-être qu’elles-mêmes n’auraient pas accompli grand chose si elles n’avaient pas eu Branwell comme frère pour les guider dans un monde fantasmé et gigantesque. Le garçon ne manquait pas d’imagination c’est un fait, peut-être manquait-il d’une dose de confiance en soi… 


En citant de nombreuses lettres et autres écrits de Branwell ou de ses soeurs, Daphné du Maurier reconstruit le mythe de la famille Brontë pour notre plus grand bonheur. 

« C’est humiliant, cela, de ne pas savoir maîtriser ses propres pensées, être esclave à un regret, un souvenir, esclave à une idée dominante et fixe qui tyrannise son esprit. » 


Le Monde infernal de Branwell Brontë de Daphné du Maurier, traduit par Jane Fillion. 









mercredi 15 septembre 2021

Le Voyant d'Étampes d'Abel Quentin

Je m’étais trompé et j’avais raison. Mon Robert Willow existait ; je ne l’avais pas inventé. Je l’avais compris intimement, et des types qui avaient appris son existence en ouvrant mon bouquin prétendaient me faire la leçon.

Après avoir rencontré Dounia et Chafia dans Soeur, son premier roman, Abel Quentin revient avec un roman qui interroge plus encore notre société : Le Voyant d'Étampes.


Jean Roscoff est parfaitement dépassé. 

Divorcé, père d’une jeune femme et ancien universitaire désabusé, Jean Roscoff a besoin de créer quelque chose qui restera, quelque chose qui sera une forme d’héritage et qui dissipera la honte ressentie lors de la sortie de son premier livre dans lequel il s’est imposé en tant que défenseur du couple Rosenberg, communistes arrêtés pour espionnage et exécutés en 1953. 


Roscoff pense dur comme fer qu’il s’agit là d’une imposture, que l’on s’est trompé et que les Rosenberg n’étaient pas ce que l’on pensait qu’ils étaient.


Manque de bol : trois jours après la sortie de son livre, les archives sont déclassifiées et qu’apprend-t-on ? Les Rosenberg étaient bien des espions au profit de l’URSS. Sacré coup dur pour cet homme, spécialiste de la question communiste. 


En regardant en arrière, Jean Roscoff se remémore un poète qui a fait battre son coeur. Un poète américain ayant (selon Roscoff) fuit le maccartisme, un homme peu connu et dont le pari du protagoniste est justement de le faire sortir de l’oubli.

Ce poète s’appelle Robert Willow et au moment où il prend la plume pour écrire sa biographie, Roscoff est à des années lumières d’imaginer comment il sera reçu. 


Jean Roscoff, superbe anti-héros refuse de se remettre en question, refuse de voir ce que tous les autres ont remarqué : son racisme.

Mais comment pourrait-il être raciste, lui qui dans sa jeunesse a été membre de SOS Racisme, lui qui s’est fatigué à fouler des kilomètres de bitume pour manifester ? 

Entre mauvaise foi, aveuglement et incompréhension, Roscoff se demande bien comment un tel acharnement est possible. Il y a oublié de mentionner la couleur du poète, et alors ? En quoi cela a-t-il un impact sur la plume de Willow ? Sur son communisme ? Sur sa disparition ? 


Le Voyant d’Étampes nous plonge dans une immensité sans fond, un gouffre où le protagoniste ne cesse de dégringoler malgré les efforts pour en sortir. 

En interrogeant sur l’importance (même la nécessité) de la nuance, Abel Quentin décrit un monde malheureusement existant. Un monde où la pensée à contre courant est assassinée, tuée dans l’oeuf avant même d’éclore.  


Les dernières pages du roman sont parfaites, elles renvoient dos à dos les idées de chacun, car, quand l’un a tort, l’autre a-t-il forcément raison ? 


Pétri de cynisme, Le Voyant d’Étampes est une juste observation du monde d’aujourd’hui. Un roman actuel et sacrément bien mené. 

Un des meilleurs romans de cette année ! 


Selon Frederic Beigbeder, l’auteur fait partie de ces écrivains qui « décrivent la déliquescence française avec un sarcasme vengeur », il est évidemment impossible de dire mieux ! 


Et je ne peux décidément pas conclure cette chronique sans parler des diverses références égrenées tout au long du livre. Ainsi, Les Visiteurs côtoie la Bible : « Emmaillotée dans quatre ou cinq couches de vêtements, elle ressemblait à la Dame Ginette des Visiteurs ; elle se présenta comme une poétesse et précisa crânement qu’elle avait connu bibliquement T.S. Eliot. » et ça, ça n’a pas de prix ! 



 



dimanche 12 septembre 2021

Apprendre à se noyer de Jeremy Robert Johnson

« Quelle conception erronée du monde est la tienne pour considérer que les humains portent les seuls enfants ? Que seul l’homme peut être accablé de chagrin ou gémir dans la nuit ? »

Étrangeté : le mot qui me vient directement lorsque je pense à ma lecture d’Apprendre à se noyer. 


Jeremy Robert Johnson nous entraîne au coeur d’une histoire atypique où l’amour d’un père pour son fils dépasse tout. 


Le début est assez anodin : un père emmène son fils pêcher dans un coin inconnu de l’Amérique du Sud. 

Pas de lieu précis, pas d’époque, pas de nom. Cet homme peut être n’importe quel homme, sa femme, figure fantomatique du roman, peut être n’importe quelle mère. Cet enfant enfin, ce petit être fragile et innocent, peut être n’importe quel enfant. 


Malgré le commun des premiers mots, l’étrangeté arrive au galop et s’immisce au travers des lignes. 

Ce que l’on pensait être une histoire familiale est en réalité une sorte de nature writing. Une fable naturelle. 


Le cauchemar s’installe aussi vite que la joie disparaît. Et la gloire de la nature est remplacée par sa dangerosité. La nature respire, vit. Douceur et férocité. C’est dans cette ambiance de crise que le protagoniste survit tant bien que mal et essaie par tous les moyens de réparer l’irréparable.  


L’auteur nous entraîne dans une quête, le protagoniste doit suivre son parcours initiatique autant extérieur qu’intérieur. 

Le danger ne vient pas (seulement) de la nature, le danger vient surtout de nous-mêmes ; des chasseurs sachant chasser… 


Jeremy Robert Johnson dévoile un roman très fort dans sa brièveté. À peine quelques pages lus et vous serez pris d’empathie pour cet homme dont on ne connait le nom. Invitation à la réflexion sur notre place dans la nature et sur la nature elle-même, Apprendre à se noyer raconte bien son titre… 


Traduit par Jean-Yves Cotté. 








mardi 7 septembre 2021

Simone de Léa Chauvel-Lévy

« Les mots de Breton l’avaient percutée de plein fouet, elle se sentait accidentée, rescapée du grand trauma du voyage amoureux. »

Après Lee Miller, les éditions de l’Observatoire nous donne à découvrir une autre femme proche des surréalistes grâce à la magnifique plume de Léa Chauvel-Lévy : Simone Rachel Khan. 



À 23 ans Simone est libre, belle et intelligente. Elle a le monde pour elle dans le Paris des années 1920. 

C’est ce que nous dit la 4e en tout cas. 


L’incipit, lui, est d’une violence inouïe. 

Nous entrons dans l’effervescence du mouvement Dada et faisons la rencontre de celui qui fera basculer sa vie. Son futur mari, André Breton. 


Entre eux c’est une évidence, l’amour est là, entre chaque regard, chaque mot prononcé ou tu. 


C’est l’histoire de leur amour, de leur rencontre à leur mariage. 

L’auteure s’arrête d’ailleurs au mariage, sans entrer dans l’intimité de leur neuf années passées la bague au doigt. 


Conclure sur leur mariage, c’est conserver la passion à son paroxysme. Ils s’aiment d’un amour indestructible, un amour que la distance ou qu’autrui ne peut vaincre. 


En refermant le roman j’étais entre deux feux : est-ce que j’aurais préféré un roman qui retracerait toute leur histoire ? est-ce que j’aurais souhaité en apprendre plus sur Simone ? 


J’ai cherché, découvert et me suis rendue compte que le roman s’arrête pile où il faut. L’impact de l’incipit, la rencontre, l’amour sans explication, malgré les obstacles, malgré la famille, le petit ami, l’argent. L’amour l’amour l’amour. 


Je me disais que j’aurais aimé quitter le conte de fée pour rejoindre la réalité du couple, mais la force de l’histoire réside dans son découpage. 

Se concentrer sur la rencontre, les premiers émois, l’amour fou a permis à Léa Chauvel-Lévy de livrer une histoire d’une rare tendresse. 


La quintessence de la volupté. 

Voilà comment je me représente ma lecture de Simone


Gros + : la recherche effectuée par l’auteure, notamment dans la correspondance avec la cousine de Simone, Denise. 



« Elle geignait un peu, tremblait beaucoup. Toutes ses angoisses étaient remontées à la surface comme un objet plus léger que l’eau. Et lui, confiant en ce que la vie leur réserverait, était toujours là, à ses côtés, malgré le vent et ses bourrasques, il tenait pour deux. »


samedi 28 août 2021

Eichmann à Buenos Aires d'Ariel Magnus

 Ricardo Klement ça vous dit quelque chose ? 


Nom d’emprunt d’Adolf Eichmann lors de sa fuite en Amérique du Sud, Ariel Magnus, petit fils d’un exilé juif, nous raconte l’échappée du responsable de la logistique de la solution finale. 


Eichmann à Buenos Aires prend pour point de départ l’arrivée de sa femme Vera et de ses enfants. Klement se doit d’expliquer les événements survenus à la suite de la défaite, mais celui-ci ment effrontément. Oui il a été attrapé par les Américains, non il n’a pas été retenu parce qu’il est coupable de rien. 

Ce qu’il tait, c’est la vérité : retenu en camp, il s’est enfuit, et il doit se cacher.


À l’instar de La disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez, l’auteur s’attache à décrire un milieu composé d’allemands si bien qu’on se croirait toujours en Allemagne s’il n’y avait pas ce poids de l’exil qui tient une place fondamentale dans la vie d’Eichmann. 

L’appeler Klement dans le récit s’inscrit comme une tentative d’enfouir sa vie passée qui ne cesse pourtant de le hanter, mais tout demeure intact : l’amour pour son pays, son engagement envers l’idéologie. 


L’idéologie, la grandeur passée, tout est intact à cause de ce cercle proche et on baigne toujours dans une réflexion sur l’extermination des juifs : comment s’en débarrasser ? 

Son fils Hans, démontrant de l’intérêt pour une petite fille de déporté (son grand-père, juif bolchévique, a été envoyé à Dachau), permet de délivrer le point de vue de l’Obersturmbannführer : « L’extermination physique ayant échoué, la dissolution générique semblait la seule option viable, même si elle requérait l’exposition de sa propre race à une contamination transitoire. » 

 

Le mot d’ordre de cet homme : les ordres, la hiérarchie. Comme un bon soldat il a suivi le mouvement. Instigateur de rien il ne devrait pas être trop inquiété, pense-t-il. 

Et les réflexions qui jalonnent le roman confirme l’idée qu’il a rempli sa mission, ni plus ni moins. Comment pourrait-il être coupable dans ce cas ? 

Comment pourrait-il ressentir du remords ? 


Malgré tout la réalité le rattrape toujours et il faut se « punir » avec l’aide de Vera, grâce à un rite, celui de s’enfoncer une carotte dans les fesses (oui oui), il faut éviter les fantômes du passé, les hommes comme Helmut Gregor, médecin à Auschwitz, spécialiste des jumeaux. 


Entre une envie de vivre sous sa propre identité (il envie Mengele de l’avoir fait) et la peur d’être découvert, le lecteur ne sait pas très bien si Eichmann n’a pas bêtement essayé d’être retrouvé afin d’arrêter cette course, ce cache-cache sans fin. Se décrivant comme un idéaliste, n’est-ce pas trop facile de se ranger sous la bannière des suiveurs ? N’a-t-il pas largement contribué au génocide, lui, l’expert des routes ferroviaires ? Ne tente-t-il pas vainement de se justifier quand il remâche les mêmes mots : je n’ai aucun remords car j’ai obéit ? 


Finalement Eichmann aura eu la fin qu’on lui connait. Condamné à mort en Israël, il a été pendu le 31 mai 1962. 

Dernier membre du groupe des décisionnaires (rappelons quand même sa présence lors de la Conférence de Wannsee le 20 janvier 1942), Eichmann a sans doute trinqué pour les autres, les absents, ceux qui ont lâchement fuit grâce aux ampoules de cyanure. 


Contrairement à La Disparition de Josef Mengele qui était (pour moi) trop centré sur la situation en Argentine et notamment sur Perón, grand ami des nazis, Ariel Magnus se concentre uniquement sur Klement et ses états d’âme. 

Le fait que ce soit un roman n’enlève rien à la force du récit puisque l’auteur s’est largement documenté sur la personnalité du nazi (voir la bibliographie).


Enfin, la postface rédigée par l'auteur fournit un éclairage nouveau sur sa démarche, elle conclut le livre avec brio ! 














dimanche 6 juin 2021

Les yeux fermés de Chris Bohjalian

Thriller psychologique autant que drame familial, Les yeux fermés nous plonge dans la peur du somnambulisme. 



Annalee, mère de famille, épouse et femme accomplie disparaît au cours d’une nuit. Son mari est en déplacement, chose qu’il n’a plus faite depuis des années. Et pour cause, dès qu’il s’absente, Annalee ne peut s’empêcher de se lever et de sortir dehors. 


Des années plus tôt, un accident est survenu et c’est la narratrice, Lianna, qui a dû vivre avec cet épisode traumatisant.


La disparition de sa mère lui rappelle ce souvenir ce qui accroît la peur : où est-elle ? lui est-il arrivé quelque chose ? est-elle partie de son plein gré ? s’est-il passé quelque chose alors qu’elle dormait ? les question se bousculent mais aucune réponse ne pointe à l’horizon. 


La narratrice, tout en se remémorant le passé de sa mère et son trouble du sommeil, dissémine des pistes ici et là pour que le lecteur puisse mener l’enquête. 


J’ai aimé les diverses interrogations, les suspicions soulevées sur chaque personnage. J’ai aimé le fait que le mari, Warren, ne soit pas considéré d’entrée de jeu comme le principal suspect. On sort vite de l’homicide conjugal et c’est un vrai plus - j’avais peur de tomber dans le travers classique du « c’est quasi toujours le conjoint qui est coupable ». 


Il est vrai que plusieurs éléments peuvent faire penser qu’il est un coupable idéal, notamment au fur et à mesure où la narratrice en apprend plus sur le trouble du sommeil de sa mère. Chacun est suspecté, la narratrice comprise dès lors qu’on apprend qu’elle est la première de la famille à avoir souffert de parasomnie. 



En s’intéressant au trouble du sommeil, Chris Bohjalian nous emmène sur une pente glissante : comment vivre avec ce trouble ? quels sont les différents troubles ? Il nous en apprend beaucoup sur ce qu’est le somnambulisme et les facettes qu’il peut avoir. 

J’ai pris autant de plaisir à chercher le coupable (finalement assez vite trouvé) qu’à apprendre des choses sur les troubles du sommeil. C’est un sujet à la fois passionnant et effrayant que l’auteur a su expliquer de manière claire et exacte au regard de la réalité. 


Traduit par Caroline Nicolas. 

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