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dimanche 7 janvier 2024

Le Quinconce de Charles Palliser

 L'Héritage de John Huffam, t. 1

Le Quinconce embrasse une époque, il en interroge toutes les dimensions, historique, sociale, familiale, intime. Humaine, avant tout. (Préface, Gaëlle Josse)

Publié une première fois en 1989, les éditions Libretto rééditent cette fameuse saga (en cinq tomes) pour notre plus grand plaisir ! 


Au début du XIXe siècle, en Angleterre, le jeune John Huffam vit dans une maison remplie de femmes : sa mère, sa nourrice, la cuisinière et l'intendante / gouvernante. Un monde sans homme puisque son père est aux abonnés absents. 

Est-il mort ? est-il caché ? est-il dangereux ? 

Nous ne savons pas car la mère de Johnnie, celle qui détient tous les secrets, refuse de piper mot. 

Ce "roman-piège en cinq actes" (sous-titre donné par l'auteur) donne à voir les Huffam, ou Mellamphy, ou même Clothier, tout dépend à qui vous vous adressez, qui vont en voir de toutes les couleurs, ils vont se trouver au coeur de machinations qu'ils n'envisagent même pas. 

La première partie est un poil longuet, la faute à la jeunesse de John ("tu es trop petit pour comprendre ; tu comprendras quand tu seras grand.", etc.) et à une mère, Mary, d'une naïveté folle qui garde tout à tel point qu'elle en devient casse-pied. 

Une fois que John prend de l'âge et commence à relier certains points entre eux, le récit démarre une bonne fois pour toute. 

Entre machinations, malversations, complots, chantage, tentative d'enlèvement et fuite nécessaire, L'Héritage de John Huffam démarre lentement et s'achève sur les chapeaux de roue ! 

Mention spéciale pour l'écriture, notamment pour les personnages féminins au service de John et sa mère, ainsi que pour l'atmosphère étouffante, viciée et le suspense allant crescendo. 

Le fin promet de belles choses. Plus qu'à lire la suite maintenant ! 

Roman de brutalité sociale, de cruauté et d'abjection, de destins brisés, de secrets enfouis, roman d'une inlassable quête de justice et de vérité, où John et Mary traversent épreuves et coups du sort. (Préface, Gaëlle Josse)

Traduit par Gérard Piloquet. 

~ Service presse. 

dimanche 26 mars 2023

La poésie bilingue chez Seghers

Parlons un peu des éditions Seghers. Parlons surtout aujourd'hui des supers éditions bilingues publiées par Seghers. 

Maya Angelou, Tennessee Williams, Pablo Neruda... autant d'auteurs de nationalités différentes que les éditions Seghers nous proposent de découvrir à la fois dans leur traduction et dans leur version originale. De quoi se laisser tenter, non ? 


Et pourtant je m'élève (1978) Maya Angelou

Puis tu as surgi dans ma vie 

Comme une aube promise. 

Illuminant mes jours de l’étincelle dans tes yeux.

Je n’ai jamais été aussi fort, 

Maintenant que j’ai trouvé ma place. 


Then you rose into my life

Like a promised sunrise. 

Brightening my days with the light in your eyes. 

I’ve never been so strong, 

Now I’m where I belong. 

À notre place, duo / Where We Belong, A Duet 


Maya Angelou est une femme qui ne cesse de surprendre. Après ma découverte de deux textes autobiographiques chez Notabilia (on attend la suite !), je la rencontre en poétesse avec ce recueil de 32 poèmes publié en 1978.        

Trois parties (Touche-moi, / Vie, sans douceur ; En voyage ; Et pourtant je m’élève) pour aborder des thèmes centraux du combat de Maya Angelou : que signifie naître femme ? que signifie naître noire ? ou encore de naître pauvre ?


La haine est présente au même titre que l’amour. Elle s’interroge sur ses frontières, sur son lien avec l’amour aussi. C’est le cas dans le poème « A Kind of Love, Some Say » qui ouvre le recueil : 


La haine souvent est floue. Elle 

S’étale dans des zones au-delà d’elle-même. Et

Les sadiques n’apprendront jamais que 

L’amour, par nature, inflige une douleur 

Inégalée par le bourreau. 


Hate often is confused. Its 

Limits are in zones beyond itself. And 

Sadists will not learn that 

Love by nature, exacts a pain 

Unequalled on the rack. 

Une sorte d’amour, comme ils disent / A Kind of Love, Some Say         


La haine côtoie le souvenir frôlant la nostalgie (v. le poème "Just for a Time") et la violence : 


Les rêves font défaut,

Des peurs spontanées dans les rues du quartier

T’étreignent. T’étranglent dans une sombre revanche 

Le meurtre est sa propre romance. 


Dreams fail, 

Unguarded fears on homeward streets

Embrace. Throttling in a dark revenge 

Murder is its sweet romance.  

Dégaine de macaque du junkie / Junkie Monkey Reel 


La haine fréquente l’amour aussi, le bonheur de ressentir, le bonheur d’aimer : 


Mon amour,

Dans quelles autres vies, sur quelles autres terres

Ai-je rencontré tes lèvres 

Tes mains

Ton rire courageux

Irrévérencieux. 

Ces doux excès que 

J’adore. 

Quelle certitude existe-t-il 

Que nous nous croiserons encore,

Sur d’autres mondes d’un

Temps futur et non daté. 

Je mets l’impatience de mon corps au défi.

Sans la Promesse

D’une douce rencontre de plus

Je ne daignerai pas mourir. 


Beloved, 

In what other lives of lands

Have I known your lips

Your hands

Your laughter brave 

Irreverent. 

Those sweet excesses that 

I do adore. 

What surety is there

That we will meet again,

On other worlds some

Future time undated. 

I defy my body’s haste.

Without the Promise

Of one more sweet encounter

I will not deign to die. 

                         Refus / Refusal 

Fidèle à elle-même, nulle lamentation dans ses poèmes, Maya Angelou refuse la plainte, elle lui préfère la résilience, l’espoir sans borne et la bienveillance.


Maya Angelou s’est élevée pour atteindre le soleil, elle nous confirme qu’elle est autant une poétesse qu’une militante. Sans doute qu’avec elle, l’un ne peut aller sans l’autre. 


Gros + pour l’édition bilingue de Seghers et pour les explications du traducteur, Santiago Artozqui, qui éclairent les mots de l’écrivain et justifient ses choix de traductions. 


La solitude, c’était le climat dans sa tête, 

Le vide, le partenaire dans son lit, 

La douleur, un écho dans sa démarche 


Solitude was the climate in his head, 

Emptiness was the partner in his bed, 

Pain echoed in the steps of his tread

Willie 

 

Dans l'hiver des villes (1956), Tennessee Williams 

Traduit par Jacques Demarcq. 

Et la jeunesse avec honte
s’écarte de qui l’aime,
baisse les yeux et couvre
le lustre de sa nudité,
tousse et ne peut rendre le regard bien-aimé.

And youth from his lover
draws apart in shame,
looks down and covers
the luster of his nudity,
coughs and cannot return the beloved look.
Vieux avec canne / Old Men With Sticks

Sacré dramaturge Tennessee Williams ! il compte à son actif certaines des pièces les plus renommées du XXe siècle. A titre d'exemple : Un tramway nommé Désir (1947) qui lui a valu le Pulitzer l'année suivante. En parallèle de son oeuvre dramatique, Tennessee Williams se définissait comme un poète avant toute chose. 

Dans l'hiver des villes paraît en 1956 aux Etats-Unis, à une époque où Tennessee Williams est largement reconnu pour son théâtre. La différence principale réside dans la différence de thématiques. 

Son théâtre est celui des marginaux avec des thématiques le plus souvent autobiographiques. Sa poésie aborde son homosexualité, absente de ses pièces. 

Ses poèmes sont l'occasion de mentionner son compagnon de longue date Franck Merlo

De même que son théâtre sa poésie est autobiographique. Ainsi le poème "Recuerdo - III. Lampion de papier (The Paper Lantern)" parle de Rose, sa soeur qui l'a encouragée à écrire lorsque enfant, atteint de la diphtérie, Tennessee a commencé à écrire des poèmes et des saynètes. Sa soeur diagnostiquée schizophrène a été internée en sanatorium ce qui a eu pour effet de brouiller Tennessee avec sa famille :

À quinze ans ma soeur
ne m’attendait plus
en trépignant au coin de la pharmacie White Star,
elle plongeait tête la première dans la découverte, l’Amour !

Puis elle a complètement disparu –

car une explosion d’amour, considérée comme une démence
précoce,
a dévoré de lumière son coeur transparent toute une saison
jusqu’à le brûler, lampion de papier !

– arraché de sa corde !
– dégringolé sur une tente !

vacillant trois fois, paraissant presque crier…
Ma soeur a été plus rapide que moi en tout.

//

At fifteen my sister
impatiently at the White Star Pharmacy corner
but plunged headlong
into the discovery, Love !

Then vanished completely –

for love’s explosion, defined as early
madness,
consumingly shone in her transparent heart for a season
and burned it out, a tissue-paper lantern!

– torn from a string!
– tumbled across a pavilion!

flickering three times, almost seeming to cry…
My sister was quicker at everything than I.

Recuerdo, III. Lampion de papier / Recuerdo, III. The Paper Lantern


Et parce qu'on ne s'en lasse pas, en voici un petit dernier : 

Les yeux sont les derniers à s’en aller.
Ils restent longtemps après que le visage a disparu hélas
dans les chairs dont il est fait.
La langue dit au revoir quand les yeux s’attardent
en silence,
car ils sont les derniers chercheurs à renoncer à leur quête,
ceux qui restent là où les noyés sont rejetés
sur le rivage,
après le départ des lanternes, sans un au-revoir…

The eyes are last to go out.
They remain long after the face has disappeared regretfully
into the tissue that it is made of.
The tongue says good-by when the eyes have a lingering
silence,
for they are the searchers last to abandon the search,
the ones that remain where the drowned have been washed
ashore,
after the lanterns staying, not saying good-by…
Les Yeux / The Eyes





Tes pieds je les touche dans l'ombre, Pablo Neruda

Traduit par Jacques Ancet.


Toi et moi sommes la terre et ses fruits.  
De pain, de feu, de sang et de vin
est le terrestre amour qui nous embrase. 

Tú y yo somos la tierra con sus frutos.
Pan, fuego, sangre y vino
es el terrestre amor que nos abrasa.

Les éditions Seghers n'ont pas fait les choses à moitié avec cette parution ! poème dans leur version originale en chilien sur la gauche, traduction française sur la droite, annotations de chaque poème pour une remise en contexte et même un fac-similé de certains poèmes en fin d'ouvrage pour pouvoir admirer la beauté de l'écriture manuscrite et qui permet de se rendre compte que Neruda écrivait à peu près n'importe où : feuille volante, cahiers d'écolier, menu...

Décidément, il ne manque rien à cette édition pour faire le bonheur des amoureux de celui que l'on considère comme l'un des plus grands poètes chiliens (si ce n'est le plus grand) ! 

Parmi les 21 poèmes inédits écrits entre 1956 et 1973, le sens de certains m'aura échappé - il faut me pardonner, je tâtonne en poésie - mais j'ai malgré tout passé un très beau moment de lecture. 

Pourtant, à ce que je comprends
notre coeur est comme une feuille
et le vent la fait palpiter.

Sin embargo, según entiendo
el corazón es una hoja
el viento la hace palpitar

J'ai aimé les poèmes sur la nature, j'ai aimé l'entendre déclamer son amour pour Mathilde, sa dernière épouse qui s'est occupée de la publication de l'oeuvre de Neruda à sa mort (suspecte). 

D'ailleurs pourquoi pas, un jour, avoir droit à la traduction de Mi vida junto a Pablo Neruda de Mathilde, encore jamais traduit en français ? 

Tes pieds je les touche dans l’ombre, tes mains dans la lumière,
et dans le vol me guident tes yeux d’aigle
Matilde, avec les baisers appris de ta bouche
mes lèvres ont appris à connaître le feu.

Tus pies toco en la sombra, tus manos en la luz,
y en el vuelo me guían tus ojos aguilares
Matilde, con los besos que aprendí de tu boca
aprendieron mis labios a conocer el fuego.



mercredi 4 mai 2022

Marilyn : ombre et lumière de Norman Rosten

Mais elle s’est évadée des faits pour entrer dans le mythe, figée dans un obscur mélange d’histoire et de souvenirs. Elle nous hante avec des questions auxquelles nous ne pourrons jamais répondre… Toute beauté est mystère. Ce qui nous revient, c’est le sourire, le coeur désespéré, l’image qui flamboie et ne s’évanouira jamais. 

De Marilyn Monroe il y a la fascination. 

Fascination pour la femme Norma devenue Marilyn symbole d’un sex appeal hollywoodien des années 50.

Fascination pour ses amants, de son mariage avec un acteur à celui avec un écrivain réputé, ses relations sentimentales tumultueuses et dont on spécule une relation avec Kennedy - mais lequel, John ou Robert ? 


Son ami l’écrivain Norman Rosten nous délivre un récit intimiste, loin de l’icône et de la diva qu’on a voulu nous dépeindre. 



Dans son intimité, Norma est poète. Elle aime la poésie, c’est d’ailleurs un des éléments qui rendra l’amitié de l’écrivain avec l’actrice pérenne. Le texte s’ouvre d’ailleurs sur un poème de celle-ci :

« À l’aide à l’aide

À l’aide je sens la vie qui se rapproche

Quand tout ce que je veux, c’est mourir. »


Le point de départ est la rencontre entre Marilyn et l’auteur. La jeune femme a  une réputation solide, un précédent mariage qui n’a pas fonctionné. 

Ils se rencontrent sept ans avant la disparition de l’actrice, en 1955. Norman Rosten nous plonge dans le couple Monroe/Miller, l’attirance, l’annonce du mariage, l’épanouissement, les difficultés. 


Rosten nous raconte les souffrances d’une fausse-couche, d’une femme qui désire farouchement un enfant et n’arrive pas à en avoir. 


Il nous raconte quelques anecdotes de cinéma, entre Clark Gable et Laurence Olivier. 


Il nous raconte l’extravagance et une forme de je m’en foutisme de façade.

Ça me fait peur. Tous ces gens que je ne connais pas ; ils sont parfois si émotifs. Je veux dire, s’ils vous aiment tant sans vous connaître, ils peuvent de la même façon vous haïr. 

Il raconte son rapport aux hommes, sa sensualité, sa relation avec les Kennedy, dont Robert, dont il en décrit les rumeurs comme « nées de potins et de conjectures absurdes ». Prendre position, en tant qu’ami de Marylin, c’est d’une certaine façon éteindre une flamme éternelle. Il souhaite mettre fin aux rumeurs, mettre les pendules à l’heure : qui était cette femme ? une croqueuse d’hommes comme la plupart le pensaient ? 


Il raconte le déséquilibre, la dépression, le psy jamais bien loin. Le psy qu’on dérange pour un rien, pour lui montrer une sculpture fraîchement achetée, qu’on fait venir sur le tournage pour la tranquilliser. 

Elle paraît être joyeuse ; nous commençons à être habitués à ses changements d’humeur. Quand elle a le moral, c’est comme si une douce musique l’entourait. Quand elle est triste, elle se retire en elle-même.

Il raconte l’internement aussi. Quelques pages pour dire la difficulté de vivre pour Marilyn, pour dire l’attirance vers le bas. Pour dire aussi comme Hollywood prend mais ne rend jamais. 

En y repensant, toutes les aventures avec Marilyn avaient ce côté imprévisible, menaçant, comme si elle se heurtait malgré elle au destin. Le destin et elle semblaient cheminer côte à côte, je pense qu’il avait un peu peur d’elle.

Dans une suite de séquences, à la manière d’un film de vignettes, Norman Rosten dépeint une femme et non une icône. Il dépeint une amie et non une actrice. Marilyn était tout ça à la fois… mais c’est souvent derrière les plus beaux sourires que se cachent les peines les plus profondes. 






mercredi 17 novembre 2021

Personne ne gagne de Jack Black

Autobiographie, mémoire, récit de voyage… Thomas Callaghan alias Jack Black raconte sa vie aux États-Unis, de son enfance dans le Missouri à ses pérégrinations de hors-la-loi. 


Jack Black est un vagabond et un cambrioleur, mais il ne prend pas la plume pour écrire un plaidoyer en faveur des bandits. Il écrit pour raconter sa vie et mettre en garde les futurs criminels.

Il ne juge pas, il écrit pour témoigner de son expérience. 

Une sacrée expérience d’ailleurs : une trentaine d’années à bourlinguer dont une quinzaine passées dans diverses prisons du pays. Jack Black a porté toutes les casquettes, de petit voleur à la tire à voleur à main armée. Mais il faut bien comprendre que la représentation du hobo qui nous est donnée ici est en accord avec un code d’honneur. 


Le témoignage du protagoniste permet au lecteur de saisir la différence entre un voleur lambda et un hobo de la trempe de Jack Black : il est contre le système, il se rebelle contre lui parce qu’il bride sa liberté, il choisit de lui-même de se mettre en marge d’une société qu’il n’accepte pas et dont il refuse de faire partie. Personne ne gagne est l’illustration d’un choix, d’une hygiène de vie



« La société représentait la loi, l’ordre, la discipline, le châtiment. La société, c’était une machine conçue pour me mettre en pièces. La société, c’était l’ennemie. Un mur immense nous séparait, elle et moi ; un mur que j’avais peut-être moi-même érigé — je n’étais pas sûr. »


Jack Black en racontant ses déboires ne se plaint jamais. Il n’est pas amer malgré le traumatisme de certaines expériences. Bien au contraire, l’auteur s’imprègne des événements qui ont façonné sa vie et les raconte sans aigreur et avec une puissance de conviction extraordinaire. 

Malgré les privations, malgré les tortures et les emprisonnements Jack Black assumera toujours ses décisions. Si regrets il y a, chassons-les rapidement car ils n’ont pas leur place dans la vie d’un tel homme, même quand celui-ci tombe salement dans la dépendance à l’opium.


Personne ne gagne est à la fois une aventure extraordinaire et le témoignage d’un homme au tempérament double : entre celui d’un hobo prêt à braquer n’importe quelle maison, et celui d’un homme profondément complexe qui s’interroge sur la société dans laquelle il évolue. Les réflexions sur le milieu carcéral sont passionnantes, d’autant plus qu’ayant connu les prisons aux États-Unis et au Canada, il les confronte l’une l’autre et donne des pistes pour améliorer la vie en prison.    


Personne ne gagne n’est ni plus ni moins que le destin de cet ado de 15 ans, abandonné des siens (sa mère est morte, son père n’en a que faire) devenu voleur par goût pour l’aventure. 


Ma vanité juvénile, cette confiance excessive qui naît de l’ignorance, me soufflait que je pouvais gagner à un jeu dangereux et pervers où personne ne gagne.       



Traduit par Jeanne Toulouse et Nicolas Vidalenc. 





dimanche 14 novembre 2021

1984 de George Orwell

Il était temps que je lise 1984. The roman d’anticipation, on le connait tous sans l’avoir forcément lu. Tombé dans le domaine public en 2019, les éditions Folio ont mis le paquet en 2020 avec deux nouvelles éditions, celle-ci, exclusivement réalisée pour les magasins Fnac, et la traduction de Jodorowski, faisant la part belle au titre original : Mil neuf cent quatre vingt-quatre.


 
Si je ne me trompe pas la traduction d’Amélie Audiberti est en réalité la première traduction française (elle date de 1950) on y retrouve les termes inventés par Orwell (style : novlangue, angsoc…). 


Niveau traduction, je serais bien en peine de pouvoir en conseiller une, même si c’est un sujet d’une extrême importance. Un traducteur a le pouvoir sur une oeuvre étrangère, il en a le contrôle et décide de procéder à des ajouts ou des suppressions...


En exagérant complètement, le travail de Winston, le protagoniste, peut s’apparenter à celui d’un mauvais du traducteur : il faut inlassablement corriger et réécrire pour raconter autre chose. 

Winston est membre du ministère de la Vérité (à comprendre : ministère du mensonge), son travail consiste à reprendre des articles de presse pour simplement réécrire l’Histoire. 

Exemple : Oceania était en guerre il y a 3 ans contre l’Eurasia, aujourd’hui elle est en guerre contre l’Estasia, mais il ne peut y avoir qu’un seul ennemi, alors il faut remonter trois ans en arrière et réécrire les faits. 


Une étrange idée frappa Winston. On pouvait créer des morts, mais il était impossible de créer des vivants. Le camarade Ogilvy, qui n’avait jamais existé dans le présent, existait maintenant dans le passé, et quand la falsification serait oubliée, son existence aurait autant d’authenticité, autant d’évidence que celle de Charlemagne ou de Jules César.


Pour ce faire il est nécessaire de recourir à la « doublepensée », c’est-à-dire qu’il faut prendre en compte les changements opérés par le Parti mais oublier que le passé était différent, et oublié qu’on a oublié (compliqué tout ça quand même). 


Tout se perdait dans le brouillard. Le passé était raturé, la rature oubliée et le mensonge devenait vérité. Une seule fois, au cours de sa vie — après l’événement, c’est ce qui comptait —, il avait possédé la preuve palpable, irréfutable, d’un acte de falsification. Il l’avait tenue entre ses doigts au moins trente secondes.


1984 n’est pas un chef-d’oeuvre pour rien. Il dénonce les totalitarismes, il met en scène l’horreur ; comment peut-on vivre sans notre Histoire ? ou plutôt, comment peut-on accepter que l’Histoire soit effaçable, interchangeable ? 

Le contrôle de Big Brother et des télécrans, la hiérarchie sociale, les mensonges et les lavages de cerveau à répétition… 

Le culte de la personnalité n’est pas sans rappeler les dictateurs (la Seconde Guerre mondiale est terminée depuis seulement quatre ans quand paraît le roman). De même la fin du roman peut faire penser aux Grandes Purges russes des années 1930, et interroge sur les motivations du Parti — pourquoi en arriver là si on est parvenu à obtenir la docilité ? 


C’est une histoire de dingue, une dystopie extraordinaire qui fait tellement froid dans le dos ! 

Pour moi l’Histoire est indispensable pour vivre, sans Histoire nous sommes tellement peu de chose, sans l’Histoire les mêmes erreurs se répètent inlassablement. 

Plus encore que l’aliénation et la privation des libertés c’est cette falsification de l’Histoire qui m’a le plus horrifiée. 

Mais aucune augmentation de richesse, aucun adoucissement des moeurs, aucune réforme ou révolution n’a jamais rapproché d’un millimètre l’égalité humaine. Du point de vue de la classe inférieure, aucun changement historique n’a jamais signifié beaucoup plus qu’un changement de nom des maîtres.






dimanche 10 octobre 2021

Au bord de la nuit de Friedo Lampe

Friedo Lampe n’a pas publié au bon moment. 

À la sortie du roman en 1933, Hitler vient d’obtenir les pleins pouvoirs en devenant chancelier. Lampe qui éprouve peu d’interêt pour la politique n’a pas compris le danger ambiant. 

Très vite le roman est retiré des bibliothèques, mais aussi de la vente et l’auteur est affublé d’un beau suspect dans sa fiche. 



L’approche de Lampe est novatrice pour l’époque : il débute Au bord de la nuit en plein milieu, sans donner de background à ses personnages, comme s’ils venaient de tomber du ciel, à quelques détails près. 

La galerie de personnages est éclectique comme les situations qui n’ont, pour la plupart, aucun lien entre elles. 

Il y a le douanier, des enfants, des étudiants attendant de partir pour Amsterdam, un catcheur… Autant de diversité que d’êtres humains, et Friedo Lampe joue à faire se rencontrer certains personnages et pas d’autres. Certains pénètrent la vie des autres pour quelques instants, sans s’éterniser. 


L’aspect décousu du roman est certainement ce qui fait sa force et aussi ce qui a fait de Lampe un écrivain novateur en Allemagne dans les années 1930. 

Mais cette époque est révolue et la lecture de ce titre en 2021 n’a pas la même saveur que lors de sa parution originale. La beauté du livre réside dans sa poésie, dans le lyrisme instillé dans les pages. 

Les airs de flûte côtoie la mort et la transforme. La lumière apparaît et donne l’occasion à des passants de profiter d’un match de catch… 


Le lecteur entre au coeur d’un moment de vie, entre la naissance et la mort, durant des jours sans exceptions où une pointe de tristesse, ou plutôt de mélancolie, se jète la nuit sur la ville de Brême. 


Je conclus sur les mots du traducteur et auteur de l’étude proposé à la suite du roman, Eugène Badoux : « En se proposant de donner à son oeuvre beaucoup d’atmosphère, Lampe témoignait de la plus sûre intuition artistique, car seule une atmosphère définie, intense et soutenue, pouvait triompher de la discontinuité des actions et assurer l’unité du roman. »



- Merci aux éditions Belfond pour l'envoi de ce titre ! 






dimanche 26 septembre 2021

Le Monde infernal de Branwell Brontë de Daphné du Maurier

Ce livre ne peut qu’attirer : écrit par la grande Daphné du Maurier et retraçant la vie tumultueuse et franchement triste du fils unique de la famille Brontë, Branwell. 

« Je ne sais qu’une chose, c’est qu’il est temps pour moi de devenir quelqu’un, alors que je ne suis rien. Que mon père n’a plus pour longtemps à vivre et que lorsqu’il mourra, ma vie, déjà en son crépuscule, sombrera dans la nuit. » 


L’écrivain du 20e siècle s’intéresse à cette famille d’écrivains du siècle passée. Si les trois soeurs Brontë ont survécu à la maladie jusqu’à l’âge adulte - Charlotte, Emily et Anne -  elles ne sont pas les seules qui vivaient de leur imagination. Elles sont en revanche les seules à avoir publié quoi que ce soit.


Le Monde infernal de Bramwell Brontë se concentre sur Branwell évidemment mais pas que, car la famille Brontë est unie, la fratrie ne se quittent pas et des groupes se forment entre les frères et soeurs. 


Avant d’aborder l’écriture, l’imagination et la place prépondérante du frère dans les oeuvres des soeurs, Daphné du Maurier s’arrête sur les drames qui ont constitué l’enfance du garçon. 

Traumatisé par la mort de sa mère alors qu’il n’a que quatre ans, c’est plus encore le décès de sa soeur ainée, Maria, qui le hantera toute sa vie. 


De constitution plutôt fragile, le père Brontë ne peut se résoudre à envoyer son unique fils suivre des études. Branwell, considéré comme l’enfant le plus doué de toute la fratrie, reste à la maison.

Avec ses soeurs ils inventent un monde bien à eux. Et en particulier avec Charlotte avec qui il a une affinité particulière, ils ont collaboré sur divers projets, notamment Angria


Après une enfance marquée par la perte mais aussi par la création, Branwell se demande ce qu’il pourrait bien faire de sa vie, lui le surdoué. Il est le ciment de la fratrie, le moteur de l’imaginaire. 

Branwell écrit et écrit, il noircit des pages à n’en plus finir mais rien n’y fait. Personne ne veut le lire, personne ne veut de ses poèmes.


Renfrogné et ressentant un manque cruel de confiance en soi, Branwell est brisé par le monde extérieur mais il doit faire quelque chose, il le faut. Il est l’espoir de la famille, le plus doué de tous, alors que faire ? 


Branwell sera portraitiste, voilà comment contrer sa mauvaise fortune, voilà comment accepter l’idée de ne pas être écrivain. Bien vite son envie disparaît et le jeune homme ne vivra jamais de ses maigres talents — le point positif a cette affaire et que les tableaux des soeurs Brontë ont été peints par Branwell. 


Rien ne marche pour lui, rien n’est à sa hauteur et lui-même n’est pas à la hauteur de grand chose. Il commence à boire et à consommer du laudanum (opium). 

Cette époque marque la déchéance de Branwell qui est n’est le frère adoré par ses soeurs chéries. 

Daphné du Maurier insiste sur cette abandon des soeurs, et notamment Charlotte avec qui il était pourtant très proche. Charlotte ne le supporte plus, elle raconte comment règne une atmosphère horrible dans la maison quand il est là. Branwell est brisé et rien ne peut le réparer. 


Son état empire lorsqu’on lui diagnostique trop tard une tuberculose - l’alcool a masqué les premiers signes. Il meurt à 31 ans avec rien d’autre derrière lui que des centaines de pages noircies et quelques tableaux, la plupart inachevés. 


Cette biographie de Daphné du Maurier est passionnante, elle nous entraîne au coeur de la vie de la famille, on en suit toutes les figures, de la jeune Emily, solitaire et timide, auteure du magistral Les Hauts de Hurlevent, de Charlotte, la seule a connaître la notoriété de son vivant grâce à son Jane Eyre, et Anne, la jeune Anne, auteure de La Locataire de Wildfell Park


On assiste à leur évolution et à leur éclosion. On comprend à quel point Branwell et leurs histoires d’enfant ont eu un impact considérable sur la création des soeurs. Un impact tel que pendant un moment, on a cru que Branwell était co-auteur de certains poèmes d’Emily par exemple, et sans doute qu’aujourd'hui encore on a du mal à définir qui a écrit quoi. 


À sa mort, Emily l’a qualifié de « hopeless », une façon de souligner qu’il n’a jamais rien fait de sa vie contrairement à ce qu’on pensait, quel gâchis tout de même ! Autant de génie et aussi peu de chance. Il y a un fort sentiment de régression chez lui, comme s’il était au meilleur de sa forme dans son enfance et que plus il grandissait, plus il devenait mauvais.


Branwell n’a pas accompli beaucoup au regard de ses soeurs, mais peut-être qu’elles-mêmes n’auraient pas accompli grand chose si elles n’avaient pas eu Branwell comme frère pour les guider dans un monde fantasmé et gigantesque. Le garçon ne manquait pas d’imagination c’est un fait, peut-être manquait-il d’une dose de confiance en soi… 


En citant de nombreuses lettres et autres écrits de Branwell ou de ses soeurs, Daphné du Maurier reconstruit le mythe de la famille Brontë pour notre plus grand bonheur. 

« C’est humiliant, cela, de ne pas savoir maîtriser ses propres pensées, être esclave à un regret, un souvenir, esclave à une idée dominante et fixe qui tyrannise son esprit. » 


Le Monde infernal de Branwell Brontë de Daphné du Maurier, traduit par Jane Fillion. 









dimanche 25 avril 2021

Les Enfants du jazz de F.S. Fitzgerald

« La vie était venue vite pour ces deux-là et repartie sans laisser d’amertume, mais de la compassion ; nulle désillusion, mais de la douleur. » (La lie du bonheur) 

Fitzgerald et moi d’ordinaire, ça fait pas très bon ménage. J’ai lu Gatsby et ça n'a pas été la découverte à laquelle je m’attendais… 

Depuis je suis assez dubitative et je sais pas si le problème était l’histoire ou simplement le style. 


Alors j’ai retenté l’expérience avec le recueil Les enfants du jazz

Et bien je dois dire que c’était bien meilleur ! 




Les nouvelles se suivent mais ne se ressemblent pas. On en a pour tous les goûts, du mélo à l’humour, les talents de conteur de Fitzgerald sont confirmés ici. 

Sinon, on retrouve aussi la fameuse Étrange histoire de Benjamin Button — que j’ai lu en diagonale, l’ayant déjà lu par le passé. 


J’ai aimé découvrir Les enfants du jazz, ses nouvelles et ses courtes pièces de théâtre, parce que le recueil dépeint avec minutie les États-Unis des années 20. Dans cet esprit, j’ai aussi beaucoup aimé la première nouvelle, Guimauve racontant l’histoire de Jim Powell surnommé Guimauve et amoureux de la belle Nancy qui fait tourner toutes les têtes. 


Il est vrai que le recueil est inégal mais certaines méritent d’être lues. 

C’est le cas de La lie du bonheur où l’auteur, plus doux que d’ordinaire avec ses personnages nous raconte l’histoire tragique d’un couple, celui de Roxane et Jeffrey. Vivant un bonheur éclatant, la vie va forcément les rattraper…


« Au début, pendant la première année, Roxane recevait parfois une infime pression en retour quand elle lui tenait la main ; puis cela avait disparu, cessé un soir pour ne plus revenir, et Roxane était restée pendant deux nuits, les yeux grands ouverts dans l’obscurité, se demandant ce qui s’était arrêté, quelle fraction de son âme s’était envolée, quelle dernière trace d’intelligence ces nerfs détruits transportaient encore au cerveau. » (La lie du bonheur


Dans le registre amoureux il y a aussi La coupe de cristal taillé, une de mes préférées là aussi, mettant en scène le personnage d’Evelyn, aussi pathétique que touchant. Malgré la dureté du propos, on retrouve toute l’ironie du l’écrivain, perceptible rien que par le titre, conférant à l’objet le rôle central qu’il tiendra dans la nouvelle.  


« Je suis l’issue des événements et je diffère de tes petits rêves ; je suis la fuite du temps, la fin de la beauté et les désirs frustrés ; tous les accidents, les omissions, les instants qui déterminent les heures cruciales, m’appartiennent. Je suis l’exception qui ne confirme aucune règle, les limites de ton pouvoir, le condiment dans le plat de l’existence. » (La coupe de cristal taillé) 


Ou même La Sorcière rousse qui se focalise sur Merlin Grainger, librairie new-yorkais qui, un jour, tombe sur une femme magnifique, comme une apparition. 


Les trois nouvelles que je viens de mentionner ici sont mes préférées. J’y ai découvert un auteur minutieux qui nous emmène au coeur des années 20 par le biais d’un réalisme peut-être parfois classique et daté, mais personnellement j’ai trouvé ça passionnant. 


J’ai cru comprendre que si vous aimez Fitzgerald, vous serez déçu par la qualité de ce recueil. Pour moi ça a été l’inverse. 

Tous les goûts sont dans la nature. 


« La vie, ces temps derniers, avait perdu pour lui de son bonheur et de son charme. Peut-être s’était-il mieux initié aux procédés du monde, peut-être le charme s’évaporait-il à mesure que se précipitaient les années. » (Chaud et froid) 


Les Enfants du jazz de Francis Scott Fitzgerald, traduit par Suzanne Mayoux aux éditions Folio. 








La promise au visage de fleurs de Roshani Chokshi

Il était une fois un homme qui croyait aux contes de fées. Il était une fois un homme qui savait que les contes révèlent ce qui demeure cach...