mercredi 17 juin 2020

Le Coin des libraires - Intérieur Nord de Marcus Malte

Intérieur Nord est mon troisième ouvrage de l’auteur français Marcus Malte. Après avoir découvert et adoré Garden of love, après avoir lu son recueil de nouvelles Toute la nuit devant nous, j’ai eu envie de me plonger dans un autre recueil, j’ai nommé Intérieur Nord



Regroupant quatre nouvelles (Musher ; Jardinier ; L’ange pleureur ; Jeanne, ma Jeanne) elles ont en commun de faire entendre une douleur, un sentiment, la fragilité des êtres. 


L’entrée s’effectue donc avec Musher. Si vous ne savez pas ce que c’est (c’est déjà que vous n’avez pas lu l’excellente Sauvage de Jamey Bradbury dont je vous parlerai bientôt !), tout simplement un conducteur de traineau à neige, un meneur de chiens en gros. 

Sa solitude est brisée par l’arrivée d’un duo, une jeune femme et un homme bien plus vieux. Ils viennent au chalet du narrateur pour se reposer. 


C’est comme ça qu’il fait la connaissance de Lauren, une jeune femme somptueuse, adorée des chiens, adorée de lui.

Mais c’est rarement joyeux les fins chez Marcus Malte, donc je ne vous en dirai pas plus, mais elle vaut le détour, rien que pour la description des lieux, de l’immensité blanche entrant en écho avec la solitude infinie du musher

Il a dit que cette attente était devenue intolérable. C’était ça, à présent, le véritable poison qui le rongeait. Plus que la maladie. Plus que l’idée même de mourir. Il a dit qu’ils étaient deux à en souffrir. Il y avait lui et il y avait Lauren. Et la souffrance ne se partage pas : elle s’accumule.


Enfin il y a Jeanne, ma Jeanne

J’ai adoré cette histoire. On suit le personnage de Lucien, un commercial sillonnant les routes pour vendre des bouteilles de vin. Un jour, de manière impromptu il fait la rencontre de Jeanne. 

Tout bascule. 


La fin de l’année 1981 est radieuse pour Lucien qui, fou amoureux de Jeanne, est prêt à tout pour rester avec elle. Il adore son gosse, bref, c’est l’amour fou, l’amour à la mort. 

Mais c’est sans compter sur Jeanne qui, d’un coup d’un seul le congédie sans véritable raison. 

Par la suite, Lucien apprendra le pourquoi du comment.


Ces quatre nouvelles ont en commun de mettre en avant des blessures du coeur. Marcus Malte fait dans l’économie de mots ce qui démontre une fois encore son talent pour dire la souffrance, pour faire ressentir la solitude. 

Décidément, l’auteur touche toujours juste.


À la base je me suis lancée dans ce livre pour ensuite me plonger dans un autre, toujours publié par Zulma : Fannie et Freddie, avant d’entrer au coeur de son dernier roman Aires. Le confinement a remis en cause cette organisation puisque je comptais me procurer Aires début avril et le lire tranquillement durant tout le mois avant d’assister à une rencontre avec l’auteur en mai, mais confinement oblige, cette belle rencontre a dû être annulée. 


Le malheur, c’et que rien ne dure. On grimpe tout là-haut au sommet sans s’en rendre compte, on décolle, on s’envole, et puis après il y a la chute.







dimanche 14 juin 2020

Le Coin des libraires - L'homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk

Saviez-vous que La langue des serpents d’Andrus Kivirähk aurait pu ne jamais voir le jour en France ? Qu’un traducteur passionné a décidé de le traduire en entier, sans avoir signé de contrat d'édition ? 

Saviez-vous qu’il suffit d’un jour, d’une rencontre pour permettre de faire circuler un si beau livre ? 


Cinq ans après avoir traduit en français le livre, Jean-Pierre Minaudier désespère de le voir publier. 

Jusqu’à ce qu’il rencontre Frédéric Martin, fondateur du Tripode, à l’INALCO (Institut national des Langues et Civilisations orientales) et lui soumette sa traduction.




Tout ça pour dire que sans le concours d’un traducteur passionné, sans le concours d’un éditeur exceptionnel, cette pépite n’aurait jamais pu arriver entre nos nombreuses mains. 


Une forme de mythe cher aux estoniens veut qu’avant la christianisation et l’arrivée de soldats étrangers sur leurs terres, ils vivaient en harmonie avec la nature. Ils vivaient au coeur des forêts ; amis des bêtes grâce à une connaissance inestimable : la langue des serpents. 


Leemet est né au village parce que son père a décidé qu’il était temps de quitter la forêt, de faire comme tout le monde et de fermer la porte à l’ancien monde pour entrer dans le nouveau. Un événement tragique survient et Leemet, encore jeune, retourne dans la forêt. 


Mais bon il n’y a plus trop foule dans la forêt, quelques maisonnettes par-ci par-là mais rien de bien consistant. Faut dire qu’ils s’enfuient tous au village, dédaignant leur osmose avec la nature et, pis encore, l’usage de la langue des serpents. 


C’est pour ça que les hommes sont obligés de chasser durant des heures, parce qu’ils ne connaissent plus la langue des serpents ils ne peuvent plus ordonner aux bêtes de se laisser sacrifier ; c’est pour ça que les serpents attaquent les humains : si ceux-là ne répondent pas c’est bien qu’ils sont des ennemis.

Surtout les ancêtres de Leemet ont oublié, ils ont bafoué leur plus grande allié : la Salamandre. Cet être mythique qui détruisait les soldats de fer venus d’ailleurs, voguant dans le ciel, décimant un à un ses ennemis avant de retourner à son repos. La Salamandre est une histoire ancienne, un conte pour bonnes femmes, presque. 


Sûrement que le village m’aurait gobé, m’aurait avalé, m’aurait lentement digéré comme un gigantesque reptile, une Salamandre étrangère et hostile. Et je me serais soumis à sa volonté, car ma Salamandre à moi, celle qui était censée me protéger, avait disparu, et nul ne savait où elle dormait.


Et à côté de tout cela il y a le village. L’opposition entre les deux est évidemment radicale : fini d’être chasseur-cueilleur, bonjour le métier des champs. Faire du pain, vivre dans une petite maison, prier Jesus et le remercier pour ses bienfaits… 


Le début laisse penser qu’il existe un monde positif (la forêt) et un monde négatif (le village), mais plus on avance et plus on comprend la complexité de la chose : aucun des deux ne se vaut, aucun n’est véritablement meilleur — même si franchement le village, ça vend pas du rêve avec Johannes (le « chef ») qui est aussi bête et superstitieux qu’un manche à balai ; ce qui m’a donné de bons moments de rigolade c’est vrai. 

Notamment lorsqu’il est question de ces humains qui se changent en loup (mythe du loup-garou ça va sans dire) et des idées reçues complètement aberrantes autour du peu d’humains qui peuplent la forêt. 


« Doyen Johannes, j’ai vécu toute ma vie dans la forêt et je te le dis : les génies, ça n’existe pas. Ce n’est pas d’eux qu’il faut avoir peur, mais des gens qui croient en eux. Et avec ton Dieu, c’est la même chose. Ce n’est rien d’autre que les génies sous un nouveau nom que les moines leur ont donné, comme ils iraient me donner un nouveau nom si je me laissais faire. Qu’est-ce que ça change ? Quel que soit le nom qu’on me donne, je reste le même, et il en est de même pour les génies, de quelque manière qu’on les nomme. Je ne joue pas à ce jeu. » 


L’homme qui savait la langue des serpents ce n’est pas uniquement une ode à la nature, un moyen de se faire entrechoquer deux modes de vie opposés et de dire « voilà celui-là est le bon ». Pas du tout. Dans la forêt aussi il y a des abus, des croyances insensées, portées à bout de bras par Ulgas, ce fou à lier. Dans la forêt aussi s’établit une forme de dégénérescence. Rien n’est noir ou blanc et c’est ce paradoxe inassouvi qui accroche autant. C’est l’envie de rire, mais d’un rire grinçant parce que dans le fond c’est aussi drôle que grave. 


Je recommande ce livre à tous, sans exception. Un peu moins de 500 pages pour découvrir un monde, un style aussi. La traduction est excellente, on entre immédiatement dans l’histoire et il y a cette fluidité qui donne envie de lire les chapitres les uns après les autres sans s’arrêter. 


L’homme qui savait la langue des serpents c’est vraiment un tout.

Et c’est amusant car lors de la rencontre dans le cadre de #varionsleseditionsenlive Frédéric Martin a faite cette remarque qui a mon sens résume l’essence du livre : « beaucoup de gens qui ne lisent pas la SF aiment cette histoire, il y a plein de genres à l'intérieur de ce livre ». Je ne pourrais pas être plus d’accord. Que l’on aime le roman d’apprentissage, le roman humoristique, le pamphlet ou même le fantastique, ce livre est fait pour vous ! 



« Je t’aime », dis-je en lui baisant le nombril. 

« C’est très bien. Mais tu es quand même un rien cinglé. J’espère que ça va te passer. » 

« J’espère bien que non. Il me semble que je viens seulement de comprendre comment il faut vivre. »



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L’homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirãkh, traduit par Jean-Pierre Minaudier aux éditions du Tripode. 

Couronné du Grand prix de l’Imaginaire en 2014. 

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mercredi 10 juin 2020

Le Coin des libraires - Le Sang des autres de Simone de Beauvoir

Publié en 1945, Le Sang des autres est le deuxième roman de Simone de Beauvoir. Si L’invitée traitait d’un sujet pour le moins anecdotique avec une intrigue autour d’un triangle amoureux, Le Sang des autres s’ancre dans son époque en abordant la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale. 


Responsable de la douceur et de la dureté de mes yeux, de mon histoire, de ma vie, de mon être. J’étais là, devant toi ; et parce que j’étais là, tu m’avais rencontré, sans raison, sans l’avoir voulu : désormais tu pouvais choisir de te rapprocher ou de fuir, mais tu ne pouvais pas empêcher que je n’existe en face de toi.


À la lecture des premières pages j’étais déroutée. Le style est assez spécial, le protagoniste, Jean, fait des réflexions au sein de la narration (elles sont repérables par des italiques), j’ai un peu eu le sentiment de passer du coq à l’âne, de faire des va-et-vient entre passé et présent de manière un peu maladroite. Finalement, on s’y fait vite, certains chapitres sont du point de vue de Jean, d’autres sont omniscients ; une fois le cadre posé, la mise en place du récit alternatif, c’était parti, et qu’est-ce que c’était bon ! 




J’avais émis des réserves quant à L’invitée, j’avais trouvé le livre bien, mais un peu décevant face aux critiques positives à son sujet. Ne connaissant pas Le Sang des autres (comme toujours je n’ai pas lu le résumé avant de me plonger à l’intérieur) il n’y avait pas d’attente, ni de connaissance préalable. 


Peut-être est-ce ce qui m’a sauvé, ou alors peut-être juste la plume de Beauvoir, ses questionnements existentiels et sa force pour créer des personnages passionnés et combatifs. 


Hélène est une jeune femme, elle vit chez ses parents qui ont une boulangerie. Elle est un personnage énervant, comme Françoise dans L’invitée mais pas pour les mêmes raisons. Les idées d’Hélène me dérange, elles sont trop égoïstes et immatures. Malgré ça, se dégage de son être une aura d’intérêt qui donne envie de suivre son apprentissage, de voir si ses efforts acharnés pour séduire Jean seront en vain. 


Et puis il y a celui qui fait couler le sang des autres :

 « Il aurait fallu ne jamais être. », Jean, l’écorché. Fils d’une famille bourgeoise mais fervent anarchiste, puis syndicaliste. Si lui aussi m’a plus d’une fois énervé — l’apitoyement c’est cool, mais quand c’est à outrance, ça finit par devenir risible — je l’ai tellement aimé. Son personnage est entré dans mon âme de lectrice si bien qu’il m’arrive de souvent y penser, à son parcours, et surtout à ses idéaux. Ses interrogations sur la nécessité d’agir et les conséquences que peuvent avoir les actes, aussi minimes soient-ils. Dans mon esprit Jean est indissociable de Jacques, comme il l’est d’Hélène. 

J’ai retrouvé l’effervescence des sorties parisiennes déjà présente dans L’invitée, mais avec une inquiétude en plus. Et dire que tout termine comme ça commence, et qu’il aura suffit d’une bicyclette et d’un peu de politique pour que tout s’enflamme. Il faut dire que la guerre ne vient arranger, au contraire elle mettra les feux au poudre et conduira nos protagonistes là où ils sont depuis les premières pages. 

L’Occupation va révéler les vrais visages, elle sera pour certains la possibilité d’accéder à sa propre conscience, ou encore l’occasion de jouer le tout pour le tout. 

Quoi qu’il en soit, Simone de Beauvoir a fait mouche avec ce roman. Moins connu que son prédécesseur, mais à mon sens bien mieux maîtrisé, il parle de courage, de remords, d’amour, de mort. 


Et l’angoisse éclate, seule dans le vide, par-delà des choses évanouies. Je suis seul. Je suis cette angoisse qui existe seule, malgré moi ; je me confonds avec cette existence aveugle. Malgré moi, et pourtant ne jaillissant que de moi-même. Refuse d’exister : j’existe. Décide d’exister : j’existe. Refuse. Décide. J’existe. Il y aura une aube.




 

dimanche 7 juin 2020

Le Coin des libraires - Franz Schubert Express & Looking Back de Tecia Werbowski

Ces récits de Tecia Werbowski possèdent plusieurs similitudes ;  les trois histoires auxquelles nous avons affaire sont directement liées par un même lieu : le train. Ensuite, il faut noter l'importance de la brièveté. L'histoire la plus longue, celle que l'on suit dans Looking back, le dernier ouvrage de l'auteure paru en France en mars 2018 dépasse à peine les 70 pages - et encore, 70 pages bien aérées ! 

Ces deux livres, parus dans la collection Notabilia sont à l'image de l'amour de l'auteure pour la République Tchèque, et plus particulièrement pour Prague, ville où elle a effectuée ses études. Polonaise de naissance, et Canadienne d'adoption, c'est néanmoins Prague la ville de son coeur.


  • Franz Schubert Express 

L'ouvrage intitulé Franz Schubert Express renferme en réalité deux nouvelles, la nouvelle éponyme et la deuxième intitulée "Gustav Mahler Express", deux noms de ligne de train donc. La première effectue le trajet Prague-Vienne tandis que la seconde l'effectue dans le sens inverse. 
Si j'ai trouvé l'idée de base très intéressante, j'ai décroché une fois Franz Schubert Express terminée. Avant d'expliquer pourquoi, j'aimerais souligner le fait que j'ai aimé l'ambiance qui se dégage de l'oeuvre de Werbowski, sorte d'entre-deux, entre l'ancien et le moderne. C'est avec une écriture actuelle (autrement dit, en utilisant des termes contemporains) qu'elle nous décrit des situations qui pourraient être empruntées à une autre époque. J'ai aimé ce mélange qui donne une ambiance assez unique au récit. 

Autre point fort, cette femme apprenti détective qui fait obligatoirement penser à ces grandes enquêtrices à l'image de Miss Marple d'Agatha Christie (auteure qu'elle cite par ailleurs !). On se prend facilement au jeu de l'enquête et puis, il faut aussi dire qu'on rentre très facilement dans l'histoire - encore heureux j'ai envie de dire vu la taille des histoires... 

Sinon, la deuxième partie de l'ouvrage (qui correspond au trajet Vienne-Prague) m'a bien moins enthousiasmé. Je pense que c'est notamment dû à la différence de focalisation, on passe d'une focalisation interne avec le personnage de l'apprentie enquêtrice qu'est Maya à une focalisation externe. Le passage du je au elle est soudain, assez brutal. Enfin pour être honnête, les événements qui se déroulent dans cette deuxième partie ne m'ont pas hyper intéressés contrairement à la première partie où j'ai trouvé passionnant le fait que Maya parvienne si facilement à apprendre la vérité. 
Généralement les auteurs de polars étalent leur intrigue sur des centaines de pages, ici Tecia Werbowski va à l'essentiel et sans être un roman policier ou un thriller à proprement parler, elle fait preuve d'un véritable talent pour la brièveté qui n'est pas sans rappeler de grands écrivains comme Stefan Zweig. 


Les trains, ces monstres sacrés… Il y aurait des livres entiers à écrire sur leur importance. 
Tantôt bienveillants, tantôt terrifiants, ils gémissent et hurlent ; ils vous endorment, à la façon d’une berceuse ; ils sifflent, respirent et soufflent bruyamment, selon le genre de responsabilités qu’on leur confie. Des monstres, comme ceux qui ordonnent qu’on emmène des innocents à Auschwitz ou au goulag, en usent et en abusent. Chers, très chers trains, complices de nos rêves… 
- Gustave Mahler Express 



  • Looking Back 

Si le train est omniprésent ici aussi, les personnages eux sont différents. Adieu Maya, bonjour Tecia, sorte d'avatar de l'auteure elle-même. J'ai aimé l'importance de la porosité fiction/réalité. Nous suivons une femme, Tecia, qui porte donc le nom de l'auteure. Est-ce un récit proprement autobiographique ou bien est-ce simplement une façon de perdre le lecteur ? Même si je n'ai pas la réponse le fait de s'interroger est quelque chose d'intéressant en soi.

Cette fois, Tecia fait la connaissance d'un homme dans le train qui la mène à Cracovie. Cet homme qui s'est invité dans son wagon lui dévoile le drame de sa vie. À ce moment le lecteur oscille entre soupçon et compassion. Une fois de retour au Canada, Tecia s'interroge sur cet homme, sur les étranges coïncidences qui les unis - ils ont tous les deux étudié à Prague, ils se sont tous les deux expatriés au Canada. C'est alors l'occasion pour Tecia de retrouver la trace de cet homme, Janusz Nowicki qui n'a pas quitter son esprit malgré les années.

Là aussi on trouve l'enquête au centre de tout, enquête sur cet homme étrange et sur sa résidence. Comment le retrouver ? que faire pour qu'il raconte son histoire en intégralité ?
Et alors là aussi on retrouve cette idée du récit autobiographique lorsque Janusz revoit Tecia et l'accuse de se servir de lui et de son malheur pour écrire un livre.

Se pose la question de la légitimité. Pourquoi écrire un ouvrage sur la détresse d'un homme, surtout si celui-ci l'interdit ? quelle image l'écrivain véhicule auprès d'autrui, est-il nécessairement vu comme un profiteur qui n'est là que pour "voler" les histoires des autres ou au contraire, apparaît-il comme un moyen de faire connaître son histoire ?
Voilà les questions qui n'ont cessé de me venir à l'esprit depuis ma lecture de Looking back.

J'ai pris du plaisir à retrouver la plume de Tecia Werbowski, sans fioritures, avec une certaine économie de mots et ses histoires un peu loufoques qui interrogent toujours le lecteur sur une ou des questions. Pour moi, le récit est le prétexte pour interroger plus que pour raconter. Car si on regarde Looking back seulement depuis son récit, le texte en soi est quand même assez pauvre : l'héroïne est dans un train, elle rencontre un homme, discute avec lui, puis désir le retrouver pour avoir le fin mot de l'histoire. Disons que ça n'a rien de vraiment original. Et pourtant l'auteure en fait un ouvrage intéressant et pertinent sur le sens que l'on peut donner au métier d'écrivain aujourd'hui.

La vie est comme un train qui roule depuis la station de notre naissance jusqu’au terminus où notre vie prend fin. De temps à autre, il s’arrête dans des endroits agités, troubles, voire dangereux, et nous nous demandons alors, incertains, s’il faut continuer le voyage. Mais pour aller où, avec qui ?







dimanche 31 mai 2020

Le Coin des libraires - L'Affamée de Violette Leduc

Aimer est difficile mais l’amour est une grâce.

Je ne vous présente plus Violette Leduc, je crois que depuis le temps vous avez bien compris mon profond intérêt pour cette auteure française du XXe siècle.

Je continue ma découverte de sa bibliographie. Après avoir étudié L’Asphyxie et La Bâtarde pour un cours, j’ai décidé de me plonger dans L’Affamée, son deuxième roman paru en 1948. 

L’Affamée est consacré à l’amour de Leduc pour son amie, l’auteure du Deuxième Sexe, j’ai nommé Simone de Beauvoir. 
Après sa rencontre qui a permis la publication chez Gallimard de L’Asphyxie dans la collection Espoir d’Albert Camus, Leduc tombe amoureuse de son amie, l’indépendante, la forte, l’intelligente Simone. 

Mais rien ne se passe comme elle l’aurait souhaité. Simone, dont on remet en cause (peut-être plus facilement aujourd’hui) l’hétérosexualité, n’éprouvait aucun sentiment pour la tumultueuse Violette. Pis, elle s’est parfois moquée du « visage ingrat » de Violette dans des lettres destinées à certains de ses proches. 



Violette n’aura eu aucune chance. Simone lui a permis de s’épanouir en tant qu’écrivain en l’encourageant à poursuivre dans cette voie, en lui prêtant de l’argent, en écrivant la préface de La Bâtarde, afin de rallier ses lecteurs et de leur permettre de découvrir son poulain. 

Mais tout ça finalement, ça passe au second plan quand on comprend l’amour ressenti par Leduc, cet amour à sens unique. 
L’Affamée raconte ce sens unique. Il raconte les longues semaines, les longues heures à attendre que « Madame » revienne d’un de ses nombreux voyages. Il raconte l’attente, les divagations d’une narratrice perdue sans son amoureuse. 

J’avais un peu peur du thème initial, je savais de quoi il en retournait puisqu’elle en parle dans La Bâtarde, et l’amour à sens unique, surtout celui éprouvé pour Beauvoir, je n’avais pas hyper envie de le découvrir.

Faut dire que Simone de Beauvoir est une de mes auteures préférées, j’adore ses livres autobiographiques, mais au fur et à mesure du temps le mythe s’est un peu fissuré pour donner à voir une autre personnalité, moins clinquante, plus réelle. 
Et puis j’ai feuilleté l’essai de Marie-Jo Bonnet, Simone de Beauvoir et les femmes, et j’y ai découvert des choses pas toujours reluisantes, comme cette partie justement assez courte autour de sa relation avec Leduc, autour du fait qu’elle la critiquait dans des lettres à ses amis… 

Bref on est pas là pour parler de ça mais bien de L’Affamée
En fait, tout ce que je dis là, c’est pour justifier le fait que je n’ai pas tant accroché que ça. J'aurais jamais cru dire ça d’un livre de Violette Leduc et c’est pourtant le cas. J’y ai retrouvé la beauté de sa plume, peut-être parfois trop précieuse comme certains aiment le rappeler, mais malgré ça l’histoire n’est pas parvenue à me captiver suffisamment pour que je passe outre les digressions, pour que j’éprouve un réel intérêt pour ce qui fait la matière du livre : un amour à sens unique, une narratrice esseulée, perdue au sein d’une ville trop grande, à la fois trop peuplée et trop vide. 

L’Affamée considérée comme « la description de l’Amour », honnêtement je pense qu’on peut repasser, ses autres livres à l’instar de La Vieille fille et le mort (je sais je vous en parle tout le temps de ce livre, mais lisez-le !!) sont, à mon sens, bien plus intéressant à découvrir. Mais comme toujours, il s'agit d'un ressenti personnel. 







mercredi 27 mai 2020

Le Coin des libraires - La Disparition de Josef Mengele d'Olivier Guez

Couronné par le prix Renaudot en 2017, La disparition de Josef Mengele est ce que l'on peut appeler une fiction historique. C'est-à-dire que l'auteur, Olivier Guez a fait énormément de recherches historiques concernant son personnage et à côté de cela, il a romancé différents événements, faute d'informations ou autre. 




Si vous avez lu mon article sur Ces rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer, vous n'êtes pas sans savoir que ce type d'ouvrage disons hybride (puisqu'il mélange fiction et histoire) est ce qui m'intéresse le plus actuellement en littérature. Là aussi, l'auteur a choisi l'époque de la Seconde Guerre mondiale, mais celle-ci est très rapidement abordée au début et on se concentre ensuite sur la fuite de Mengele en Amérique latine. 

Le titre indique ce que l'on va suivre, mais je pensais quand même qu'il allait y avoir plus de références à la Seconde Guerre mondiale qui est le socle de toute l'histoire de Mengele, de 1945 jusqu'à sa mort, en 1979. Si vous souhaitez en apprendre plus sur les atrocités de celui qu'on a nommé "L'ange de la mort", ce n'est pas avec ce livre d'Olivier Guez que vous allez être contentés. 

Non, on suit véritablement et presque exclusivement sa fuite en Amérique. Il est rapidement fait mention de ses expériences lorsqu'il était "médecin" à Auschwitz, mais ce n'est qu'au début et je pense que c'est dans une volonté de remettre en contexte sa disparition
Et jamais, au grand jamais le lecteur aura le sentiment qu'il regrette les horreurs qu'il a commises, pour lui au nom de la science - pour nous au nom de la folie. 

Lors de ma lecture je me demandais comment c'était possible qu'un homme aussi diabolique a pu échapper à la justice, et l'auteur répond à cette question : grâce à des fanatiques du nazisme et autres partisans comme c'était le cas de Juan Perón en Argentine par exemple, et aussi grâce à un manque cruel de remords. Pas un seul instant Mengele semble regretter ses actions. Au contraire, il est carrément déçu de ne pas pouvoir poursuivre ses recherches... On est dans un sacré niveau d'inhumanité là. 

Malheur à celui qui trouble son mode de vie immuable et ordonné, emprunte un stylo, des ciseaux, un livre, déplace une chaise ou un tapis : il entre dans une fureur noire et vocifère et gémit, comme si la disparition d’un objet ébranlait le fragile ordonnancement de son existence et illustrait le néant de son immense solitude. 

Cet exil de 35 ans est l'occasion pour l'auteur de nous montrer que l'Amérique du Sud était la destination de rêve pour les nazis, suprémacistes blanc, etc. Mengele a eu de la chance, sa traque n'a pas été des plus virulentes et il a réussi à se sortir de toutes les situations avec plus ou moins d'avance. Alors oui, cette cavale lui a valu de devenir paranoïaque, de tomber malade, mais ça me paraît être une consolation trop mince comparé au fait qu'il n'a jamais été jugé pour ses actes. 
Il est mort à 67 ans. 35 ans à se cacher, certes, mais ça reste à mon sens un petit prix à payer... Jamais aucun remords ; comment est-ce possible d'être si fondamentalement mauvais ? Comment c'est possible que sa famille ait pu protéger quelqu'un d'aussi abject ?

De Gênes en Argentine, de l'Argentine au Paraguay, des vacances en Uruguay puis un nouveau déménagement au Paraguay après qu'ait été demandée son extradition à l'Argentine, pour finalement terminer au Brésil où il mourra. 
Le pire là-dedans, ce n'est pas tous ces voyages, toutes ces fois où il aurait pu se faire arrêter en passant d'un pays à un autre, non, le pire c'est qu'il a pu utiliser sa véritable identité, il a pu récupérer son certificat de naissance pour avoir des papiers, il a pu vivre sous son propre nom et c'est ça qui semble impossible. 

Une histoire avec des longueurs, beaucoup de références historiques concernant la situation politique des pays dans lesquels il a vécu (principalement en Argentine où il est souvent question du régime péroniste) qui sont lourdes. En tout cas toutes les fois où j'ai décroché, c'est à cause de ces longs développements qui ne concernent qu'indirectement le personnage qui nous intéresse. 
À la fin de ma lecture, l'image que j'ai gardé de l'ange de la mort est pathétique. Cet homme a été pitoyable jusqu'à son dernier souffle, un être fragile et méprisable qui a eu la chance d'être bien entouré, d'avoir une famille qui l'a aidé jusqu'à la fin.
Bref, certains passages sont carrément pitoyables, notamment lorsqu'il se retrouve tout seul, qu'il a peur d'être démasqué, etc. et même si on sait très bien qu'il n'a jamais été attrapé, on se prend à l'espérer très fort, rien que pour se dire qu'il y a une justice, du moins sur le papier. 


Une lecture un tantinet décevante, j'aurais aimé qu'il soit plus souvent fait mention de ces activités en tant que médecin à Auschwitz durant quasiment deux ans, même si le titre indique déjà que ce qui compte, c'est l'après guerre. Un titre d'ailleurs parfaitement choisi puisqu'il n'a pas seulement pris la fuite, il a carrément disparu pour tous ceux qui tentaient de le retrouver. Un roman important qui permet d'en apprendre énormément sur cette cavale qui dura 35 ans et qui me semble être injustement méconnue. 

Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit. 
Méfiance, l’homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes. 







dimanche 24 mai 2020

Le Coin des libraires - Dernières lettres de Montmartre de Qiu Miaojin

Qiu Miaojin était une écrivain taïwanaise. Rêvant de la France et en particulier de Paris, elle y est venue pour ses études au début des années 1990. En 1995 elle se suicide, quelques temps après avoir achevé l’écriture de Dernières lettres de Montmartre

La préface de ce livre est écrite par Hélène Cixous, féministe et femme de lettres. 
Cette préface, qui aurait dû être exceptionnelle, m’a refroidie. 
Je ne comprenais pas où Cixous voulait en venir, je me suis emmêlée dans les noms, bref, ça commençait mal. 

Le début aussi il commençait mal (mais le début seulement). 




Zoé, la narratrice-protagoniste est double de l’auteure s’adresse à différentes personnes dans des lettres qui, pour le lecteur, demeurent sans réponse. Ce livre est un ovni, une célébration de son amour pour Xu autant que l’aveu de sa douleur. La séparation d’avec Xu : un crève-cœur. 
Que l’on ne s’offusque pas de la mention présente en tête du livre : ce roman n’a rien de linéaire. Fragmenté, éclaté, chaque lettre peut être lue indépendamment des autres, même si certaines sont directement liées (d'où l'importance des dates). 

Les Dernières lettres de Montmartre sont un objet atypique, un livre original où l’on ne sait très bien si Qiu Miaojin y raconte sa vérité ou si ce ne sont que des appels à l’aide, des déclarations d’amour perdues ou évanouies.

Trop sensible, trop rêveuse peut-être. 
Ou alors simplement trop meurtrie ? 
Depuis la lecture de ce livre je me le demande : pourquoi Qiu Miaojin en est-elle venue à ça ? pourquoi a-t-elle choisi de s’ôter la vie à l’aide d’un couteau de cuisine ? 
C’est à n’y rien comprendre.

Ou alors ces dernières lettres sont une possibilité de compréhension, un moyen d’effleurer un semblant d’explication ? Peut-être bien que oui. Ou alors pas du tout. 

J’ai personnellement choisi de voir dans ce livre des allures d’autobiographie. 
Le quotidien parisien, le lien avec Taïwan, l’amour à sens unique. L’amour lesbien. 
C’est un élément central de cette oeuvre l’amour de la narratrice pour les femmes, cette libération sexuelle effectuée par la littérature est tabou dans son pays natal à cette période.

Xiaoyong, cette souffrance qui m’accable jour et nuit n’a pas pour cause un malentendu avec le monde, ni les douleurs d’un corps en déroute ; elle provient de la fragilité de mon âme et des blessures qu’elle a subies. Je souffre de tout ce mal qu’on m’a fait, je pleure tout ce que j’aurais pu donner, aux autres, et au monde, alors que je suis dans l’incapacité de rendre ma propre vie un peu meilleure. Le tort n’en revient pas au monde, mais à nos âmes fragiles, nous ne savons pas nous soustraire aux blessures que le monde nous inflige, nos esprits en tombent durablement malades.

Dernières Lettres de Montmartre cri à la planète l’amour homosexuel, l’amour d’une femme pour une autre, l’amour jusqu’à la haine, jusqu’à la destruction totale. 

Comme souvent dans ces cas-là, les motifs de la mort de l’écrivain sont obscurs, le lecteur peut choisir de laisser les ombres là où elles sont, ou bien de creuser dans les écrits pour tenter d’en trouver un semblant d’explication. 
Finalement, ce choix revient à chacun et l’attrait possible que l’on peut éprouver face à cet ovni littéraire, c’est justement son originalité, son aspect éclaté pour traduire d’un état d’esprit, d’une relation amoureuse vaine. 

Ce roman est hors norme dans le fond comme dans la forme. Je suis contente d’avoir découvert cette belle âme qu’était Qiu Miaojin et ce, encore une fois grâce aux éditions Noir sur Blanc et à leur sublissime collection Notabilia. 


À savoir : les éditions Notabilia publient le premier roman de l’auteure intitulé Les Cahiers d’un crocodile. Sortie décalée suite au Covid, je crois qu'il est reporté à fin décembre mais à confirmer ! 


Je rêve de retrouvailles, j’ai le coeur qui tangue, pour l’apaiser, il n’y aurait que ma tête posée sur ta poitrine…




mercredi 20 mai 2020

Le Coin des libraires - Mémoire de fille d'Annie Ernaux

Auteure contemporaine prolifique, Mémoire de fille est ma première rencontre avec Annie Ernaux. Pourtant j'ai longtemps voulu la découvrir, en grande partie pour la dimension autobiographique présente dans bon nombre de ses ouvrages. 

J'ai choisi ce livre pour son titre (à la base je voulais surtout découvrir La place, mais je ne l'ai pas trouvé donc j'ai choisi celui-ci) : Mémoire de fille. Ça m'a évidemment fait penser au premier volet autobiographique de Simone de Beauvoir, mais pour moi, la comparaison s'arrête ici. 




Je ne m'attendais pas à ça. Ça, c'est le va et vient entre le passé, lors de l'été 1958 où l'auteure a 18 ans et le présent de l'écriture, celui du regard rétrospectif donc. Si ce n'était que ça, ça passerait encore, mais non, en fait ce qui m'a le plus gêné, c'est sans doute la narration, l'entremêlement de paragraphe où l'auteure utilise le je (= voix de l'auteure) et de paragraphe où il est question d'elle (= l'auteure, lorsqu'elle était à la colo en 58). 
On est confrontés aux réflexions de l'auteure qui vient décortiquer l'événement ou apporter un point de vue. Elle se met littéralement à nue dans son ouvrage, elle décrit tous ses espoirs et peines survenus lors de ce fameux été. 

La démarche auctoriale est très intéressante - même si c'est toujours très mégalo d'écrire un bouquin qui va s'attacher à revenir sur un événement personnel et en parler ; certains diront que l'écriture n'est pas une psychanalyse - même si je pense qu'il est préférable de lire ce livre quand on en a lu d'autres d'elle. Ça permet de savoir déjà si on aime le style de l'auteure, et en plus d'avoir une petite idée de ce à quoi on va être confronté.

Il n’y a pas de pensée en elle. Elle n’est que mémoire de leurs deux corps, de leurs gestes, de ce qui a été accompli — qu’elle l’ait voulu ou non. Elle est dans l’affolement de la perte, dans l’injustifiable de l’abandon.

Un des points forts de l'histoire c'est d'avoir une idée de l'enfance d'une fille à la fin des années 50. Les aspirations, les interdits. Le besoin d'être accepté, de faire partie d'un groupe. Ce moment dans la vie de l'auteure a été décisif, sans doute a-t-elle attendu des années avant d'écrire dessus, et on sent qu'elle y a réfléchi. Peut-être même un peu trop. J'ai eu l'impression de me heurter trop souvent aux mêmes réflexions. 

Et puis il y a mon côté sceptique qui se montre et qui pense qu'elle a peut-être aussi brodé son récit. Qu'elle a ajouté des détails signifiants pour porter son récit passé. Je ne sais pas, mais c'est possible et cette interrogation s'ajoute à celle de la légitimité. Pourquoi écrire un ouvrage sur soi et pour soi ? Mémoire de fille n'est-il pas, finalement, un ouvrage centré sur une expérience traumatique devenue tabou ou simplement mise de côté durant des années ?

Étrange douceur de la consolation rétrospective d’un imaginaire qui vient réconforter la mémoire, briser la singularité et la solitude de ce qu’on a vécu par la ressemblance, plus ou moins juste, avec ce que d’autres ont vécu au même moment. 

Je crois bien que mon avis n'est pas encore tout à fait tranché. J'ai aimé pour l'originalité, la démarche, et paradoxalement, j'ai bien moins apprécié pour les mêmes raisons. Je n'ai pas trouvé l'écriture d'Annie Ernaux particulièrement poétique, j'ai trouvé qu'elle s'apparentait à la plume journalistique parfois. La distanciation instaurée par le récit présent ne permet pas d'inciter une quelconque envie de découvrir "la fille de 58". Certaines questions sont vraiment intéressantes, notamment celles où elle s'interroge sur le fait d'écrire sur elle qui n'est plus elle. 

Et pourtant, il n'y a pas de coup de coeur, d'excellente lecture. Non, Mémoire de fille est pour moi (pour l'instant en tout cas) une lecture normale, rien de bien extraordinaire en somme. Ce n'est pas une lecture inoubliable. Elle aurait pu être fantastique, mais je trouve qu'elle est vraiment trop autocentrée, qu'ai-je appris si ce n'est quelques détails sur les moeurs en France en 1958 ? 
Je ne désespère pas, j'aimerais lire un autre ouvrage d'Annie Ernaux, simplement pour me faire un véritable avis sur cette auteure reconnue. Peut-être que le problème réside justement dans le fait que j'ai commencé par ce livre, et selon certains admirateurs de l'auteure, ce serait en quelque sorte une des clés de son oeuvre ou quelque chose comme ça.

Comment sommes-nous présents dans l’existence des autres, leur mémoire, leurs façons d’être, leurs actes même ? Disproportion inouïe entre l’influence sur ma vie de deux nuits avec cet homme et le néant de ma présence dans la sienne.







dimanche 17 mai 2020

Le Coin des libraires - La maison Tellier et autres nouvelles de Guy de Maupassant

Maupassant est un de mes auteurs favoris, c’est un secret pour personne. Ses nouvelles m’ont réconcilié avec le genre et ses romans traitent toujours de sujet passionnants. 
Bref, Maupassant, c’est un peu (avec Zweig quand même), LE romancier et nouvelliste que j’aurais aimé pouvoir rencontrer. Son tempérament fragile, la place de la folie dans ses écrits et dans sa vie… définitivement cet auteur me fascine et j’essaie, doucement mais sûrement, de découvrir l’intégralité de sa prose. 

Après avoir lu Fort comme la mort que je recommande à 1000%, j’ai découvert le recueil La Maison Tellier. Il se compose de 9 nouvelles et est enrichi de commentaires. 

Ce fut comme un éclat de lumière illuminant d’un seul coup toute l’étendue de son malheur ; et la rencontre de ce souffle errant le jeta dans l’abîme noir des douleurs irrémédiables. Il sentit son coeur déchiré par cette séparation sans fin. Sa vie était coupée au milieu ; et sa jeunesse entière disparaissait engloutie dans cette mort. 
(nouvelle : En famille


J’ai trouvé les nouvelles assez inégales. Par exemple, la nouvelle éponyme ne m’a pas franchement emballée, je crois même qu’il s’agit de celle qui m’a le moins intéressée. Pourtant, il s’agit de la nouvelle réaliste la plus connue de l’auteur, après Boule de Suif — une autre nouvelle que j’avais trouvé intéressante, mais pas hyper agréable à lire. 

La Maison Tellier met en scène une maison close fermée pour cause… d’enterrement. Il s’agit, ni plus ni moins, de faire des femmes des saintes et non plus des prostituées. 




En revanche j’ai adoré Le papa de Simon. Chez Maupassant, la conclusion est souvent amer, difficile et malheureuse. Ici c’est l’inverse, cette nouvelle est rapprochable du conte pour enfants. Comme c’était agréable de suivre un personnage positif et pour lequel tout se passe bien ! 
Cette nouvelle tient une place particulière dans mon esprit car elle est vraiment l’une des rares qui ne soit pas pessimiste. 

Je ne vais pas aborder les nouvelles une à une, je préfère vous laisser les découvrir. Mais enfin, je peux dire que j’ai aimé Les Tombales et Histoire d’une fille de ferme

« Me voici donc entrant dans le cimetière Montmartre, et tout à coup imprégné de tristesse, d’une tristesse qui ne faisait pas trop de mal, d’ailleurs, une de ces tristesses qui vous font penser, quand on se porte bien : ‟Ça n’est pas drôle, cet endroit-là, mais le moment n’en est pas encore venu pour moi…‟ 
« L’impression de l’automne, de cette humidité tiède qui sent la mort des feuilles et le soleil affaibli, fatigué, anémique, aggravait en la poétisant la sensation de solitude et de fin définitive flottant sur ce lieu, qui sent la mort des hommes. 
(nouvelle : Les Tombales)

La dernière démontre bien la dure réalité de la vie pour les jeunes domestiques qui étaient souvent engrossées puis abandonnées par un homme qui refusait de leur passer la bague au doigt. Même si la conclusion est assez positive, la nouvelle, elle, est grinçante. 

Mais alors, en son coeur si longtemps meurtri, se leva, comme une aurore, un amour inconnu pour ce petit être chétif qu’elle avait laissé là-bas ; et cet amour même était une souffrance nouvelle, une souffrance de toutes les heures, de toutes les minutes, puisqu’elle était séparée de lui. 
(nouvelle : Histoire d'une fille de ferme)

Toutes les nouvelles valent le détour, elles nous apprennent un tempérament, une pratique propre au 19e ainsi que leur état d’esprit. On retrouve la plupart des thèmes chers à l’écrivain comme la prostitution, l’angoisse, la pauvreté, l’adultère, ou encore le refus de paternité — il sait de quoi il parlait puisqu’il n’a jamais reconnu ses enfants...

Pas de coup de coeur ici, mais un grand enthousiasme pour la plupart des nouvelles qui constituent le recueil. Petit bémol pour La Maison Tellier comme je le disais, mais sinon le choix des nouvelles de ce recueil est judicieux car il y en a pour tous les goûts. 
Alors oui il n’arrive pas à la cheville de mes deux recueils favoris jusque-là : Contes du jour et de la nuit et Contes sur le suicide, mais une fois encore j’ai passé un moment délicieux en compagnie de Maupassant. 









mercredi 13 mai 2020

Le Coin des libraires - La nuit introuvable de Gabrielle Tuloup

Voici une de mes lectures improbables de l'année 2018 (j'ai perdu cet article dans les méandres de mon ordinateur, le voici donc !). L'auteure m'était inconnue, tout autant que son premier roman, La nuit introuvable. Ayant été bénévole durant le salon du livre de ma ville, j'ai assisté à une rencontre où l'auteure parlait justement de son roman. Il ne m'en a pas fallu beaucoup pour me convaincre. 




Deux personnages, Nathan et sa mère, Marthe. Le roman étant assez court, on entre très vite dans l'histoire. Nathan est un être qui semble vivre de manière solitaire depuis longtemps maintenant, et plus encore depuis la mort de son père. N'ayant jamais eu une vraie relation avec sa mère ils ont vite perdu le contact. Qu'elle n'est pas sa surprise le jour où il reçoit un coup de fil d'une voisine de sa mère. 

Le récit à deux voix est enclenché. On va suivre d'un côté le présent, lorsque Nathan apprend que Marthe est atteinte d'Alzheimer et qu'elle a exprimé une volonté : son fils doit lui rendre huit fois visite. Huit visites où, à la fin, on lui remettra une des huit lettres qu'elle lui a laissé. 
C'est une manière de s'expliquer, de se dédouaner peut-être, mais surtout c'est une façon de prouver son amour pour ce fils qu'elle n'a jamais réellement chéri sans raison, du moins, en apparence. Le passé est bien évidemment celui de Marthe, celui de ses lettres. Comment était son enfance, sa propre mère, comment elle a rencontré son père, etc. Chaque lettre permet d'en apprendre plus sur cette femme, protagoniste au même titre que Nathan, mais protagoniste fantomatique. 

Durant tout le roman on a l'impression que Marthe n'est déjà plus qu'une ombre, un être qui se transforme en fumée au fur et à mesure de la lecture. 
Je pense que ce sentiment que j'ai ressenti à l'égard de Marthe est tout à fait normal. Elle est atteinte d'Alzheimer après tout. 

Depuis quelque temps la vie est parfois un peu floue. J’ai du mal à distinguer hier d’avant-hier, et les mots qui ont une consonance proche prennent un malin plaisir à jouer à cache-cache les uns dernière les autres. 

C'est justement ce qui m'a intéressé quand j'ai entendu parler du livre : l'utilisation de cette maladie incurable. Si vous me lisez régulièrement vous savez forcément que la mémoire, les souvenirs, l'oubli sont des sujets de prédilection, j'adore lire des livres autour de ces thèmes, il m'est donc apparu évident de lire cet ouvrage. 
Et je n'ai pas été déçue. Comme je le disais plus haut, on entre directement dans l'histoire. On suit à la base un personnage assez antipathique (ce qui ne m'a pas du tout étonné), mais on sent bien qu'il s'agit d'un homme en peine, seul et perdu. 

J'ai dévoré ce livre parce que je voulais en savoir plus. Pas sur Nathan, mais sur sa mère. Marthe est un personnage fort, elle est au centre du récit, au centre de l'écriture de l'ouvrage aussi je pense. L'auteure a crée un personnage complexe et complet. Si je me suis attachée à Nathan, notamment grâce à son enfance assez difficile auprès de sa mère, je me suis encore plus identifiée à Marthe que j'ai trouvé extrêmement forte tout au long de son récit. Cette force qui transparaît de ses lettres est mise en balance avec la fragilité du personnage, le besoin d'autrui sous peine de se blesser (je pense au passage où ils se promènent au Luxembourg par exemple), la nécessité de continuer à vivre une vie qui n'est plus la sienne lorsque l'on oublie tout.

Moi aussi, Nathan j’ai mes sillons et mes parcelles disparues trop tôt. Je signe un bail avec l’oubli, mais qui gardera la mémoire de mes biens, de mes compromis, de mes dédits ? Il ne reste déjà qu’un bien maigre territoire de mon passé. Tout file. Ton père est mort et tu es parti loin. À moins que ce soit moi qui n’aie jamais pu être proche.
Je ne veux surtout pas emporter mon secret. Mes vices cachés le sont au pli d’une ride mais les caresses de Jacques ne me lisent plus. Ton père avait de ces mains qui savent quand la peau braille d’avoir eu mal quelque part. Le corps qu’on n’aime plus se tait doucement. 

Et puis il y a cette fin... tellement déchirante. 

Rien que d'y repenser j'en ai le coeur qui se serre. On s'y attend et pourtant ça reste douloureux.
J'ai adoré cet ouvrage, j'ai aimé Nathan et Marthe pour ce qu'ils sont, des membres d'une famille dysfonctionnelle, des êtres qui s'aiment outre mesure mais qui ne sont jamais parvenus à se le montrer. Était-il trop tard ? Non, je ne crois pas. 

Si j'ai autant aimé cette lecture c'est en grande partie grâce à la plume de l'auteure qui est absolument magnifique, à la fois poétique et débordante de simplicité. 
Dans tous les cas cet ouvrage aura été une grande surprise et je ne regrette absolument pas de l'avoir lu, d'avoir pu le faire dédicacer. Il prend une place particulière dans ma vie de lectrice et j'en suis très heureuse. 

La maladie avait maintenant fait de ma mère une veille dame fugueuse, qui s’écorchait les jambes et les ongles à gratter à la porte de ses souvenirs et qui vérifiait vingt fois les poches de sa robe de chambre pour y retrouver sa mémoire. Mais les poches étaient vides.







La promise au visage de fleurs de Roshani Chokshi

Il était une fois un homme qui croyait aux contes de fées. Il était une fois un homme qui savait que les contes révèlent ce qui demeure cach...