samedi 25 janvier 2020

Le Coin des libraires - Fort comme la mort de Guy de Maupassant

"Mets-moi comme un sceau sur ton coeur, comme un sceau sur ton bras ; car l'amour est fort comme la mort, la jalousie est inflexible comme le séjour des morts [...]." 

Le titre de ce roman paru en 1889 est tiré du Cantique des cantiques. Personnellement, ce titre m'a immédiatement fait penser au premier volet de Le livre de Dina, de l'auteure norvégienne Herbjørg Wassmo. 
En effet, on trouve en épigraphe d'un chapitre (peut-être même du premier chapitre ?) cette citation tirée de la Bible. 
Largement détournée, cette citation est en fait le point de départ pour un Maupassant vieillissant, effrayé par le temps qui passe et par la mort. 

Peut-être plus important que l'angoisse de la vieillesse, ce roman est l'occasion de parler d'amour, d'un amour "plus fort que la mort" elle-même.


Maupassant figure parmi mes auteurs fétiches - aux côtés de Beauvoir et Zweig - il est donc normal que je veuille lire toutes ses oeuvres.
Auteur du XIXe donc, il appartient à ce siècle qui a vue s'épanouir de grands auteurs de roman, tels que Balzac, Zola, Dumas ou encore Flaubert. Mais il est un auteur bien moins prolifique que les deux premiers par exemple puisqu'il n'a pas écrit énormément de romans (six en tout, plus un dernier qui demeure inachevé) et on le connaît surtout pour ses écrits journalistiques ou pour ses nouvelles qui, elles, sont en grand nombre.


Bref, tout ça pour dire que Fort comme la mort est mon troisième roman de l'auteur. Après avoir étudié (et pas trop trop apprécié) Bel Ami (1885), j'ai énormément aimé me plonger dans Une vie (1883). Mais je dois dire que je l'apprécie surtout pour ses nouvelles, en particulier celles sur le suicide, ou celles figurant dans le recueil Contes du jour et de la nuit (je vous en ai d'ailleurs parlé dans un bilan mensuel en 2016).

Pour moi il est un des plus grands auteurs du XIXe dans le sens où il s'est énormément intéressé à la vie rurale de l'époque  - comme le démontre certaines de ses nouvelles, à l'instar de La Rempailleuse. Surtout, il est un auteur avec des préoccupations qui m'intéressent, son angoisse de vivre, sa pensée sur le suicide (il a d'ailleurs fait des tentatives), l'importance de la solitude, et la grande place de la folie dans sa vie et donc par extension, dans ses oeuvres.

Fort comme la mort est son avant-dernier roman, et je le vois un peu comme un roman de la maturité. Roman de la maturité dans le sens où Maupassant se concentre sur un aspect fondamental de la vie : le vieillissement.

Les deux thèmes fondamentaux de cette oeuvre sont le passage du temps donc, et l'amour.
Le thème amoureux est, je trouve, à nuancer dans le sens où Maupassant n'a jamais été un grand romantique, enfin d'après moi il était un coureur de jupons, il aimait la présence féminine, mais pas au point de s'enchaîner dans une vie auprès d'une femme. Il n'a jamais été marié et on peut penser qu'il a eu des enfants, mais des enfants non légitimes puisqu'il n'en a reconnu aucun, mais que l'histoire monterait qu'il en ait eu au moins trois.
De ce point de vue, je vois l'homme (et non plus l'écrivain) comme un être égoïste et misogyne. Bien évidemment les moeurs n'étaient pas les mêmes qu'aujourd'hui, mais il n'empêche que reconnaitre ses enfants est le minimum... Sans doute voyait-il le bonheur conjugal comme quelque chose d'impossible pour un artiste, comme quelque chose le privant de sa créativité et de sa liberté.
Pourquoi donc est-ce que rien ne se réalise ? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu’on poursuit, ou n’en atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse cette chasse aux déceptions ?
Mais revenons en au roman.
Nous allons suivre Olivier Bertin, un peintre académique et renommé résidant à Paris. Dès le début on fait également la rencontre d'Anne, une femme mariée qui sera sa maîtresse.
De prime abord l'histoire n'a rien d'originale, ce n'est pas comme si l'adultère n'était pas quelque chose de commun à l'époque, n'est-ce pas.
Mais rapidement on entre dans la vie mondaine de l'époque et l'auteur nous en fait une critique à peine voilée. Le peintre Bertin est loin du Claude de Zola dans L'Oeuvre, il n'est pas un peintre sans renommé, il n'est pas non plus un peintre qui vit véritablement pour son art. Artiste assidu mais pas trop, on peut dire que ses oeuvres sont jolies, mais non pas belles, ni même grandioses - ce qui explique la renommée fulgurante et le fait que celle-ci redescende comme un soufflet...

Le métier d'Olivier est important pour nous introduire dans les salons, et c'est véritablement une galerie réduite que Maupassant met en scène dans Fort comme la mort. Plutôt que de nous présenter un large éventail de personnages, il se concentre sur une petite fourchette, chose que j'ai énormément aimée. Non parce qu'il faut bien le dire, quand on nous introduit 10 personnages en même temps, bah j'en retiens pas la moitié haha !

À côté de son métier, on se concentre énormément sur la relation extraconjugale entre Olivier et Anne, cette si belle femme qui va occuper sa vie durant plus d'une décennie. Ils vont s'aimer de près, mais en secret. C'est une relation d'amour partagée, mais aussi une relation qui ne convient pas à Olivier qui se rend compte qu'au fur et à mesure que les années passent, il terminera sa vie seul, dans l'obscurité de son atelier, sans personne auprès de lui. Le problème qui se pose d'abord, c'est donc celui de la solitude.
Olivier aime Anne (et vice versa), mais elle ne lui appartiendra jamais réellement, et il en prend pleinement conscience qu'au fil du temps.

Anne de son côté est une très belle femme, mais voilà qu'elle devient vieillissante, moins jolie, moins présente aussi pour Olivier.
Mais la rupture s'effectuera véritablement qu'à la mort de la mère d'Anne, lorsqu'Olivier va retrouver la jeune Anne, cette femme qu'il a tant aimé par le passé, à travers le visage d'Annette qui n'est autre que la fille d'Anne.
Et là, c'est le drame.

Ponctué par des descriptions à la fois admirables et cyniques, Maupassant parvient d'une main de maître à décrire un environnement nocif, dans lequel la bourgeoisie a bafoué la beauté, où les femmes ne sont que des objets, accessoires appartenant à la panoplie des hommes du monde.
C'est avec un héros tragique, Olivier, que l'auteur parvient à nous révéler des angoisses encore existantes aujourd'hui telles que la peur de vieillir et donc celle de mourir ; la peur de la solitude, tout autant que la peur du manque de reconnaissance.
Olivier est un artiste torturé, un artiste plus préoccupé par ses amours que par son art, un artiste qui sera condamné à cause de l'amour.

Un texte admirable par son propos, une plume énergique et magnifique qui nous tient en haleine jusqu'au dénouement final.
Finalement, l'amour est-il plus fort que la mort ?
Je l’aime aujourd’hui, parce que je vous y trouve. Je ne saurais plus vivre en un endroit où vous n’êtes pas. Quand on est jeune, on peut être amoureux de loin, par lettres, par pensées, par exaltation pure, peut-être parce qu’on sent la vie devant soi, peut-être aussi parce qu’on a plus de passion que de besoins du coeur ; à mon âge, au contraire, l’amour est devenu une habitude d’infirme, c’est un pansement de l’âme, qui ne battant plus que d’une aile s’envole moins dans l’idéal. Le coeur n’a plus d’extase, mais des exigences égoïstes.





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