dimanche 26 avril 2020

Le Coin des libraires - La Bâtarde de Violette Leduc

Le coeur est fatigué, le coeur est rafraîchi par le chagrin.

En 1964, Violette Leduc fait paraître La Bâtarde, premier tome autobiographique qui seront au nombre de trois — s’ajoute en 1970 La Folie en tête et en 1973, publié de manière posthume, La Chasse à l’amour. 

Trois titres caractéristiques de la vie de l’auteure : obligée de vivre avec ce statut de bâtarde qui lui colle à la peau ; atteinte d’hallucinations vers la fin de sa vie, sa santé mentale était pour le moins fragile ; éternelle insatisfaite, Leduc souhaitait vivre un amour vrai, intense, durable. Malheureusement ça n’a pas été le cas. 




La Bâtarde paraît à une époque où l’auteure est encore largement méconnue malgré les diverses tentatives de Simone de Beauvoir— c’est grâce à elle si en 1947, Leduc fait paraître son premier roman, L’Asphyxie — qui décide alors d’en écrire la préface.
Et quelle préface ! tout en grandiloquence, en éloges pour une écrivain sensible et malheureuse. 

La Bâtarde reprend et synthétise d’une certaine façon les histoires racontées dans ses premiers romans : L’Asphyxie, L’Affamée, Ravages tout en ajoutant une dimension véridique à l’entreprise. 

La Bâtarde est un ovni, oscillant entre autobiographie dans son sens traditionnel et journal de bord parfois. On se perd dans les temporalités, dans les adresses aux personnages ou au lecteur. Parfois elle divague et va écrire quelques pages qui, quand on regarde dans la totalité, représentent des sortes d’îlots, de petits éléments indépendants des autres. 

Quand m’embrasseras-tu jusqu’à ce que je demande grâce ? J’embrasse tes phrases, j’embrasse tes mots, je promène mes lèvres sur ton papier à lettres. Quand seras-tu dans mes bras ?

La Bâtarde est un texte foisonnant et complexe où l’auteure nous perd parfois, où on a souvent reproché l’aspect précieux de l’écriture de Violette. 
Pourtant, il a failli remporter le Goncourt de cette année-là (décerné à Georges Conchon pour L’État sauvage) et il lui a permis de connaître la renommée. 

Violette Leduc est rapidement retombée dans l’oubli, comme si son écriture tenait de l’éphémérité, comme si elle n’était pas assez talentueuse pour avoir droit à la postérité. 
Mais ça c’était avant, avant que les courants féministes s’en emparent et en face un symbole. 
Je ne suis pas certaine que Leduc aurait accepté d’être utilisée comme exemple, je ne suis pas certaine non plus qu’elle mérite uniquement d’être connue comme une des premières femmes ayant écrit sur son homosexualité — qui relève plutôt de la bisexualité puisqu’elle a aimé autant d’hommes que de femmes. 

Je crois que c’est un peu simple de l’ériger en modèle après l’avoir recouverte de fientes pour l’oublier...
Je pense que c’est qui comptait le plus pour elle, c’était la renommée, l’aval d’autrui, elle qui n’a jamais eu celle de ses parents. C’était la grandeur de l’écrivain. C’était la notoriété de Simone de Beauvoir. 
Violette Leduc souhaitait être Écrivain, elle souhaitait entrer au palmarès de ces femmes qui écrivent et dont l’oeuvre est essentielle. 
À mon sens ce qu’elle voulait c’était expier ce qu’elle voyait comme des péchés (être une bâtarde, refuser d’avoir un enfant, se voir contrainte d’avorter bien que ça puisse nuire à sa propre vie), et aussi dire au monde son état d’esprit. Cette latence entre un état euphorique et un état dépressif, ce besoin des autres pour exister soi-même. 

Mais peut-être que je me trompe, ce serait bien possible. 
En tout cas ce que je vois aujourd’hui ce n’est pas la célébration d’une écrivain talentueuse, mais l’usage de sa vie pour illustrer des théories. L’utiliser pour en faire d’elle la première femme à avoir écrit sur l’avortement, une des premières à avoir écrit ses amours charnelles avec sa copine de pensionnat. 
Elle n’avait pas d’ambition féministe comme c’était le cas de son amie Simone, tout ce pour quoi elle s’est battue, c’est pour l’amour des autres. 

Aujourd’hui, aime-t-on Violette Leduc ou est-on reconnaissant pour son courage ? 

Pour ma part c’est les deux, elle a été une rencontre formidable dans ma vie de lectrice et je salue aussi bien le propos de ses oeuvres que son style qui m’a perdu parfois, mais qui m’a toujours captivé. 

Une vie c’est plus lent que celle que nous racontons à un cahier. Une vie, ce sont des milliers, des millions de pages à remplir ; ce sont tous les insectes qu’on a rencontrés ou écrasés, tous les brins d’herbe qu’on a frôlés, toutes les tuiles et les ardoises des maisons qu’on a regardées, les tonnes de nourriture qu’on a absorbées, achetées kilo après kilo, quart après quart. Et les visages, et les odeurs, et les sourires, et les cris, et les coups de vent, et les pluies et les renaissances des saisons…



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