mercredi 25 mars 2020

Le Coin des libraires - Le sauveur (#6 Harry Hole) de Jo Nesbø

Pile un an. Le temps que j'ai attendu avant de me plonger dans le tome VI de la saga Harry Hole de Jo Nesbø
J'ai dévoré les cinq premiers volets l'an dernier, d'ailleurs le cinquième, L'étoile du diable est celui qui m'a le plus interpellé, j'ai trouvé l'histoire folle et j'avais très envie de lire la suite. 


À quelques jours de Noël, un membre de l’Armée du Salut est abattu en pleine rue par un tueur à gages, lors d’un concert de charité à Oslo. Ex-enfant soldat croate et héros de guerre, le tueur a réussi à s’enfuir. Lorsqu’il se retrouve bloqué à l’aéroport par une tempête de neige, il réalise qu’il s’est trompé de cible et décide de rester pour achever son travail. Mais l’inspecteur Harry Hole compte bien l’en empêcher. Alors qu’il met tout en œuvre pour découvrir qui a commandité ce meurtre, Harry se lance dans une course contre la montre avec le mystérieux tueur à gages : lequel des deux atteindra sa proie le premier?


Après cet affrontement absolument génial à la fin du tome V entre Harry et Waaler, j'ai mis la barre assez haut quand même, mais pas trop non plus, sinon, c'est la déception assurée.

Nouveau tome dit nouvelle enquête. On passe définitivement à autre chose et ce n'est franchement pas plus mal. On suit Harry et son coéquipier Halvorsen qui, petit à petit, parvient à entrer dans les bonnes grâces de notre inspecteur principal. 

Ici, l'enquête va se concentrer sur l'armée du salut et son personnel à la suite d'un meurtre survenu un peu avant Noël. Comme toujours on va être mené à la baguette, on va suspecter tel personne qui n'est au final pas du tout impliqué. 
J'ai pris du plaisir à lire cette nouvelle enquête car ça m'a permis de me rappeler à quel point l'auteur est doué pour donner le sentiment d'innocence quand en réalité, l'innocence n'est qu'une façade pour masquer la culpabilité.

Bon, il est vrai qu'au milieu du bouquin j'avais compris la supercherie et l'identité du coupable, mais il n'empêche que pour moi, l'auteur est vraiment doué pour disséminer les intentions de ses personnages à une exception près : les chapitres du point de vue de l'assassin nous donnent énormément d'informations, ce qui nous met sur la bonne piste assez rapidement. Ça pour le coup, je trouve que c'est dommage. 
Il est intéressant d'avoir droit au point de vue de l'assassin (c'est d'ailleurs quelque chose qu'on retrouve fréquemment chez l'auteur, à voir dans Rouge-gorge par exemple), mais il ne faut pas que ça rende la traque aussi évidente. J'entends par là qu'à nous donner trop d'indices, on finit forcément par trouver la solution.

Après, pour les romans de Jo Nesbø, je considère que le coupable est presque secondaire tellement l'enquête est bien ficelée. 
En effet, Le sauveur représente une bonne petite brique de presque 700 pages, et pourtant, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. C'est vraiment le genre de bouquin que tu commences et que tu ne veux pas lâcher pour connaître le fin mot de l'histoire, pour savoir si tes doutes sont justifiés, pour savoir où Harry va finir - et aussi, s'il va encore devoir enterrer un de ses proches. 


Le sauveur ne fait pas exception, Harry fait une nouvelle fois face à la mort. Un de ses collègues va être brutalement tué... et comme je l'ai déjà dit auparavant, je trouve que l'auteur est beaucoup trop dur avec son personnage. Fin je comprends l'aspect sadique, le fait de faire souffrir son personnage et tout, mais il y a toujours un mort dans l'histoire, peu importe le volet, un proche de Harry finit toujours au cimetière et ça commence à faire beaucoup quand même. 

Surtout que j'aimais bien ce personnage, je le trouvais prometteur, il avait un avenir - c'est là qu'on se rend compte à quel point Nesbø est vicieux : il met en avant l'avenir du personnage, son bonheur en quelque sorte, et voilà qu'on apprend 200 pages plus loin qu'il en est fini de lui, c'est frustrant. 

Sinon, Le sauveur est l'occasion d'entrer au coeur de l'armée du salut, de comprendre son fonctionnement, son organisation, et je dois dire que j'ai trouvé ça assez intéressant. On nous donne tout un tas d'informations, mais ce n'est pas de trop. 
Aussi, l'auteur démontre encore ses connaissances, ou en tout cas, son affection pour l'Histoire, en introduisant un assassin originaire de Croatie, et permet ainsi l'inclusion de la bataille de Vukovar qui a eu lieu en 1991 - personnellement je n'en avais jamais entendue parler, c'était donc en plus l'occasion d'apprendre de nouvelles choses. 


Pour ce qui est des personnages, j'ai trouvé bien le fait qu'Harry soit en train de se désintoxiquer, on le retrouve pas chez Schrøder tous les soirs et c'est assez agréable ! J'aime toujours autant le personnage de Beate qui est pour moi l'un des plus intéressants (même s'il faudrait que l'auteur continue à l'étoffer un peu plus). Aussi, on fait la rencontre d'un nouveau chef qui remplace donc Moller - qui a tant de fois couvert Harry - et qui n'est autre que Gunnar Hagen qui essaiera tant bien que mal de se faire écouter par Hole et les autres.


Un sixième tome à la hauteur des précédents où les pages filent et défilent sous nos yeux à une vitesse folle. Même après un an d'absence je n'ai pas eu de problèmes pour entrer dans Le sauveur qui démarre sur les chapeaux de roue et qui est un polar bien addictif comme je les aime.

Le prochain volet est évidemment Le bonhomme de neige lu en décembre 2015, mais dont je ne vous ai jamais parlé, ce sera alors l'occasion de le faire !






dimanche 22 mars 2020

Le Coin des libraires - Grisha III. de Leigh Bardugo

Quand j’entends Leigh Bardugo je pense automatiquement à Six of Crows, à mon affection pour cette histoire et ses personnages. Après je pense à Grisha, écrit avant par l’auteure, mais lu après pour ma part. 

Trêve de bavardage et entrons dans le vif du sujet, le troisième tome de Grisha. J’ai dévoré le premier, un peu moins aimé le deuxième. Le dernier devait être à la hauteur, et il l’a été, en terme de page turner en tout cas. Il a rempli son rôle à merveille si bien qu’en deux jours la lecture était terminée, je pouvais enfin reprendre mon souffle et prendre conscience de la déchirure dans mon petit coeur - déchirure qui n’a pas duré longtemps, juste le temps d’apprendre qu’elle écrivait une sorte de suite avec King of scars et qu’un troisième tome de Six of Crows allait voir le jour ! 




Ce tome était celui des actions. Alina, impuissante face au Darkling s’est réfugiée dans la citadelle, mais il faut bien agir pour le réduire à néant. Les événements s’enchaînent rapidement et avant même de dire ouf on est propulsé au coeur de l’intrigue, là où tout se joue, là où Alina, en sa qualité d’Invocatrice de lumière doit être à la hauteur.

Mais plus que le personnage d’Alina, c’est celui de Mal que j’ai aimé dans cette trilogie. Et pourtant il est sacrément malmené dans ce tome. Longtemps relégué à sa simple condition de mortel, il est néanmoins le détenteur d’un grand pouvoir, mais pour combien de temps ? C’est bel et bien ce qui m’a le plus touché, le sacrifice final, son sacrifice. Car au final, le plus altruiste de tous, c’est Mal. 

Alina, elle, m’a plus d’une fois énervée avec ses hallucinations, son besoin insatiable d’avoir toujours plus de pouvoir. C’était pas très sain tout ça, mais elle est finalement restée fidèle à elle-même et c’est avec plaisir que j’ai découvert cette fin.

Je ne vais pas m’étaler dessus. Pour deux raisons, la première est que je ne veux pas raconter, la deuxième est qu’il n’y a pas grand chose à dire dessus. Elle était attendue, malheureusement ou heureusement, je ne sais trop. 

Quoi qu’il en soit ça reste une bonne fin, avec des raccourcis parfois, où certains moments sont trop faciles. Et la finalité, même si elle est douloureuse, reste à mon sens un happy end. 

Au final Grisha est une excellente lecture young adult, on découvre des personnages plus ou moins intéressants, un monde riche et inspirant, et surtout on est entraîné dans cet univers jusqu’à la dernière page. Pari gagné donc






mercredi 18 mars 2020

Le Coin des libraires - Le Bruit du monde de Stéphanie Chaillou

Paru en mars 2018, Le Bruit du monde de Stéphanie Chaillou m'a interpellé par son titre. J'ai choisi de lire celui-ci avant d'autres Notabilia simplement pour cette raison et aussi pour cette couverture où figure un oiseau libre, libéré de cette maison/coffre fort. Mais Marilène parvient-elle réellement à trouver une forme de liberté ?


Nous suivons en tant que témoin extérieur la vie de Marie-Hélène, dite Marilène, personnage distancié dont on ne peut suivre la vie qu'avec distance, comme ça semble être le cas pour le personne lui-même qui apparaît comme un pantin pauvre, héritage de sa classe sociale.

La honte qui entoure l’enfance de Marilène ne s’accroche à rien de précis. Elle prend la forme d’un éloignement. D’un rabais. Une atténuation diffuse. Pour Marilène, tout est loin. Entaché de distance. La joie. La vie. Tout est comme enfermé dans une impossibilité à éclater, à exister. 

Après avoir choisi de débuter son histoire en parlant de la pauvreté, Stéphanie Chaillou situe son personnage dans un petit village paumé au fin fond de la campagne française. Marilène, cadette d'une fratrie composée de trois enfants, va subir la pauvreté, l'éloignement, voire l'enfermement social. On sent déjà le malaise, et nous sommes pourtant qu'aux prémisses. 

Mais Marilène a de la chance, elle aime la littérature, elle s'en sort plutôt bien à l'école donc contrairement à ses aînés, elle va pouvoir entamer des études supérieures et ainsi éviter l'apprentissage. Les études, c'est aussi l'occasion de sortir de cette vie fermée, de découvrir le monde, d'entendre ce qu'il a à dire. 
Nouveau problème, Marilène ne se sent pas à sa place en classe préparatoire, elle n'est pas si intelligente qu'elle le pensait - en tout cas, à côté de ses camarades, elle se sent diminuée - elle est conscience de sa condition. Sa condition, c'est la pauvreté, leitmotiv du roman

En classes préparatoires, Marilène mesure l’étendue de ce qu’elle ignore. Elle mesure son retard. Tout ce qu’elle n’a pas lu. Pas vu. Pas entendu. Elle mesure la largeur du monde. Ce qu’il contient. Et cela la surprend. La surprend et l’effraie.

La pauvreté est centrale, elle colle à la peau, la rend poisseuse. Elle créer ce sentiment d'infériorité, de gêne et d'impossibilité. Néanmoins, si Marilène échoue dans ce qu'elle entreprend, c'est aussi parce qu'elle ne se donne pas la possibilité. Certains le voient comme ça, d'autres non. Pour moi, si elle avait arrêté de se focaliser sur sa condition sociale pour réaliser ses aspirations (ou du moins pour les chercher) peut-être aurait-elle trouvé une certaine forme de bonheur. 

Marilène est désaxée, paumée dans une société inégalitaire où règne l'hypocrite principe d'une "égalité des enfants sur la ligne de départ". C'est contre cela que Marilène décide de se battre. Après avoir essayé le mariage, puis l'enseignement, notre éternelle insatisfaite va finalement trouver sa bouée de sauvetage : l'écriture
Pour ma part, je trouve cette conclusion un peu facile - excepté si cet ouvrage possède un caractère autobiographique ? - dans le sens où après avoir passé des années à se chercher, à se croire inférieure à tous à cause de son origine sociale, il suffit d'une chose pour que tout disparaisse. Enfin, après on ne sait pas si l'écriture seule est cathartique ou si l'ambition de notre héroïne ne va pas s'étendre à la publication de ses écrits. Et alors là, elle deviendrait littéralement porte-parole d'une classe de plus en plus représentée en littérature, mais une classe rarement décrite avec autant de justesse. 

Le Bruit du monde est à lui seul un ouvrage sur la condition sociale, sur l'importance de sa condition sociale d'origine et sur ce que celle-ci peut engendrer. C'est un roman qui traite de l'égalité et du principe de la méritocratie. Marilène aurait pu se tirer de sa vie de paysanne en poursuivant ses études, en passant outre sa condition d'origine, en acceptant la différence, et ce n'est pas ce qu'il s'est passé. Tout n'est pas beau dans le monde, certains parviennent à faire de leurs différences un atout, d'autres se noient dans le malaise. 

Marilène se sent empêchée, et ce qui l’empêche est ce qui l’identifie. Sa famille. D’où elle vient. Les paysages. Les temps. Les émotions de son enfance. Ce à quoi, sans le vouloir et sans le choisir, elle appartient encore. 

Le roman est principalement composé de phrases courtes dans des chapitres courts, la brièveté permet au lecteur de ressentir un sentiment d'urgence. Nécessité de percuter, de comprendre cette fille qui ne semble pas se comprendre elle-même, qui n'est pas maître de son destin, mais qui, petit à petit, après de nombreux échecs et contresens, décide de s'écouter et de parler de ce qu'elle connaît le mieux : la pauvreté. 


J'ai découvert Stéphanie Chaillou avec ce roman et j'ai beaucoup aimé. 
Le sujet, sa plume, seule la fin me laisse un peu dubitative, mais globalement Le Bruit du monde est une excellente lecture. Cette histoire interroge sur l'incapacité à satisfaire ses désirs et à se dépasser dans un monde qui réclame toujours plus à des êtres qui, dès le départ, ne parcourent pas la même distance pour arriver au même point. Encore une petite pépite pour la collection Notabilia






dimanche 15 mars 2020

Le Coin des libraires - L'Oeil le plus bleu de Toni Morrison

De Toni Morrison je n’avais lu que Home il y a bien deux ans maintenant je dirais. Je n’avais pas écrit d’avis dessus, malgré le fait que j’avais beaucoup aimé suivre Frank, de retour sur les routes de sa maison, suite à la fin de la guerre de Corée. 

Lorsque j’ai appris que l’auteure était décédée en août dernier, j’ai un peu culpabilisée. J’avais adoré Home et voilà que je n’avais rien lu depuis. 
C’est quand même sacrément triste de se dire qu’on attend presque qu’un écrivain décède pour se donner le temps de le lire...

Beloved était sur ma liste depuis quasiment aussi longtemps que Home, mais je m’étais dit qu’ils ont tous l’air intéressants, qu’ils ont tous l’air de nous donner une autre image des États-Unis, du racisme, de la condition des noirs, qu’ils soient hommes ou femmes. 

Je me suis achetée L’oeil le plus bleu début janvier. Parce que 10/18 l’a réédité dans une couverture magnifique ; parce que j’ai compris qu’il était grand temps de s’y mettre. 



J’ai commencé par ce titre parce qu’il est son premier roman
Paru en 1970, L’oeil le plus bleu se concentre sur trois personnes, trois fillettes / pré ado : Frieda et Claudia (l’histoire est principalement vue depuis le point de vue de cette dernière) et Pecola. Les trois sont noires, les trois sont opprimées. 

Cette histoire n’a rien de joyeux, bien au contraire. 
Durant quatre chapitres, quatre chapitres qui rythment les saisons, une année entière, celle de 1941, la narratrice va s’intéresser à la famille de Pecola, à son rêve d’avoir les plus beaux yeux bleus du monde. 

Le livre est sombre, si sombre qu’il n’est pas toujours facile de faire face. Le lecteur doit accepter la ségrégation, la violence, l’inceste, la pédophilie, et donc le viol. 
S’agissant de petites filles n’ayant même pas encore leurs règles (excepté pour Pecola), la crudité des événements fait froid dans le dos. 

Le contenu du livre ainsi que les partis-pris de l’auteure font de L’oeil le plus bleu un ouvrage difficile, sincère et poétique. 

Chaque membre de la famille enfermé dans sa propre cellule de conscience, chacun se fabriquant sa propre couverture de réalité en patchwork — en réunissant des fragments d’expérience ici, des bouts d’information là. À partir des minuscules impressions glanées de l’un à l’autre, ils créaient un sentiment d’appartenance et essayaient de vivre comme ils étaient.

Il est important de souligner l’importance des couleurs par exemple. 
Cette importance on la retrouve dans les fantasmes des filles : la volonté d’avoir des yeux bleus ou au contraire dans la haine : le dégoût pour les poupées blondes. 

Mais les couleurs, elles sont toujours de près ou de loin liées aux blancs, les couleurs leurs sont réservées, excepté pour le rouge du sang et le vert de la maison. Leurs couleurs sont le gris et le noir, inexorablement. 

L’oeil le plus bleu heurte en plein coeur. Il traite de sujets complexes, horribles avec une sensibilité infantile désarmante. 

Toni Morrison a signé un premier roman exceptionnel où les personnages, l’histoire, le style laissent présager l’oeuvre qui sera la sienne des années plus tard. 

Mais pour découvrir la vérité sur la façon dont meurent les rêves, il ne faut jamais croire ce que dit le rêveur.




mercredi 11 mars 2020

Le Coin des libraires - Noces de neige de Gaëlle Josse

Le dernier qu'il me restait à lire de Gaëlle Josse, le dernier et celui qui m'a le moins touché avec Nos vies désaccordées.


Gaëlle Josse aime l'utilisation de différents point de vue, on le retrouve par exemple dans L'ombre de nos nuits. S'il est généralement utilisé dans un but de plurivocité, dans le sens où on a le point de vue d'une même situation par le biais de personnages différents, il n'en est rien dans Noces de neige
En effet, nous suivons deux personnages, deux femmes extrêmement différentes dans leur façon d'être, en partie parce qu'elles n'appartiennent pas à la même époque. 
Le point de départ du roman : le Riviera Express, ligne de train qui fait la liaison entre Nice et Moscou - le temps de trajet dure un peu plus de deux jours. 




C'est encore un roman très court, condensé que nous livre Gaëlle Josse avec Noces de neige
Ce qui m'a le plus frappé, c'est sans aucun doute le clivage entre les deux femmes, l'une espère partir pour trouver l'amour, l'autre espère rentrer dans l'espoir de retrouver celui qui l'aime, mais qui, à priori, ne partage pas ses sentiments. 

Ce voyage entre la Russie et la France va se révéler étonnant, parfois même effrayant. Ces femmes vont se découvrir de envies, des rancoeurs. 
Quoi qu'il en soit leur parcours est à l'opposé, l'une est une aristocrate du XIXe, l'autre est pauvre et aspire à une vie meilleure dans un autre pays. Mais voilà que rien ne va se passer comme elles le pensaient. 

La chose qui m'a vraiment plue dans ce livre, si on excepte la plume de l'auteure, toujours pleine de sensibilité, c'est cette confrontation entre les époques, les tempéraments parce que dans cette confrontation, on retrouve des thèmes communs. 
Anna a du mal à exister dans cette famille - l'on comprend d'ailleurs pourquoi au bout d'un certain temps - elle se sent à part, dénigrée par sa mère, rejetée par son sang. S'y ajoute son complexe d'infériorité qui sera exacerbée lorsqu'elle comprendra que Mathilde, sa femme de chambre, possède le coeur de son cher Dimitri. 
Il aura fallu cinq jours à Anna pour haïr Mathilde au point de causer des dégâts irréparables. Des dégâts qui changeront sa vie. C'est le coeur en lambeau qu'Anna retrouvera sa ville natale. L'esprit et le coeur gros. 

Irina est, comme je le disais plus haut, l'opposé d'Anna. Elle est une belle femme, mais malheureusement, elle est pauvre. Elle décide de prendre la vie à bras le corps pour aller rejoindre Enzo, avec qui elle communique depuis plusieurs mois. 
Il en sera de même pour Irina : le Riviera Express va radicalement changer ses plans, sa vie. C'est en espérant trouver l'amour qu'elle part, et elle ne sait pas à quel point elle a raison.

La confrontation entre les images figées de sa mémoire, les souvenirs, les sons, les gestes, les mots qui s’y rapportaient, et cette démonstration brutale de la vie qui avance et n’attend personne lui fut pénible. 

J'ai aimé suivre le destin de ces deux femmes. J'ai tantôt préféré l'une, tantôt l'autre. Anna ne m'a pas touchée au début, et puis on a accès au rejet auquel elle doit faire face de la part de sa famille, elle doit vivre avec le sentiment de ne rien avoir pour elle. La richesse n'est pas suffisant, c'est l'amour qu'Anna désire. Son personnage est déchirant parce que touchant autant que choquant. On compatit et en même temps on condamne. 
Irena, elle, m'a plu du début à la fin. J'ai aimé rencontrer cette femme timide, stressée, non habituée au confort et à l'affection. J'ai aimé sa rencontre tout en délicatesse avec Sergeï.

Sergueï vient de lui donner des fragments de cette douceur oubliée, qui en quelques instants ont traversé toutes les strates de la mémoire compliquée du corps, de ses imprévisibles et incontrôlables méandres, et rompu le barrage des souvenirs acides. 

Le dernier chapitre m'a laissé pantoise, je ne m'attendais pas à cela. Entendre la parole d'Enzo, enfin, de la personne qui se cache derrière ce nom. C'est l'explication sur la création d'un personnage. Sur les dangers que représentent Internet aussi. 
Et puis finalement, on trouve le lien. On découvre ce qui rapproche ces deux femmes malgré le fait qu'il y ait plus de 130 ans d'écart entre les deux.
J'ai aimé le lien sans que ça apporte quoi que ce soit en plus à l'histoire, simplement cette originalité m'a interpellée et j'ai aimé conclure sur ce chapitre. 


Noces de neige est un bon roman. Trop court pour qu'on puisse réellement apprendre à connaître les personnages selon moi, mais néanmoins intéressant. 
Porté par une plume toujours plus sensible et délicate, Gaëlle Josse nous dévoile son talent pour captiver son lecteur dès les premières pages. 
Ce n'est pas mon préféré, loin de là, mais j'ai pris énormément de plaisir à lire cette histoire qui, d'après l'auteure elle-même, est celui pour lequel elle a mis le plus de temps à écrire.





dimanche 8 mars 2020

Le Coin des libraires - Talion de Santiago Díaz

Le nouveau thriller de la team du Cherche midi n’est pas américain pour une fois, mais espagnol ! 
C’est très rare que je lise des livres espagnols, c’était donc une bonne surprise ! 

Puis la surprise a continué avec la lecture de ce livre, Talion de Santiago Díaz
Si vous êtes un peu familier de la loi du Talion dans la Bible je n’ai pas besoin de vous faire un dessin pour savoir de quoi il retourne. 

Pour les autres, la loi du Talion c’est tout simplement « Oeil pour oeil, dent pour dent ». Oui, vous connaissez forcément cette formule ! 


On va suivre Marta Aguilera, journaliste spécialisée dans le fait divers, qui apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du cerveau. Il lui reste, plus ou moins, deux mois à vivre. 

Marta est seule, elle n’a pas de famille, plus de petit-ami et très peu d’amis. Elle n’a rien à perdre et souffre d’un manque d’empathie, faisant d’elle un membre des 2% de la population espagnole atteinte de sociopathie. 

Perdu pour perdu, notre jeune et jolie Marta décide que certains crimes ne peuvent rester impunis, qu’il faut agir puisque la justice n’en est pas capable. 
C’est bien l’idée de faire justice soi-même qui traverse l’esprit de Marta.

Donc, sur le papier le postulat n’a rien de bien original : Marta sait qu’elle va mourir et puisqu’elle n’a rien à perdre elle va entraîner le maximum de raclures avec elle. 

C’est sans compter sur la plume addictive de Santiago Díaz — bon après je l’ai lu en épreuves non corrigées et il est vrai que le texte est truffé de coquilles, mais il ne faut pas s’arrêter à cela et pour être honnête, j’ai tourné les pages à un rythme effréné. Pourtant je savais ce qui allait se passer, mais malgré ça je voulais toujours aller plus loin. 

Faut dire aussi que les personnages secondaires sont intéressants, en particulier Nicoleta qui est de loin ma favorite avec Eric. Son personnage de roumaine forcée à la prostitution, son histoire de seins refaits… bref je l’ai trouvé attachante et du coup ça justifie les actes de Marta. 

Parce que le véritable point fort de l’oeuvre c’est bien l’interrogation autour de la justice, si la justice d’état ne fait pas son travail, qui le fera ? Comment une personne qui a été condamnée à perpétuité peut-être sortir au bout de 20 ans ? pire, de même pas 10 ans alors qu’elle a tué des dizaines de personnes ? 
Talion c’est ça, cette ambivalence entre ceux qui sont pour elle, Marta, qui la voit comme une justicière ; entre ceux qui sont contre elle, qui la voit comme une folle. 

Et sans doute est-ce entre les deux, mais en tant que lecteur, on se dit forcément que c’est bien fait, que c’était mérité. Parce que ça l’est, mais ça l’est dans la fiction. Est-ce que ça le serait autant si c’était la réalité ? 
Talion pose des questions sur l’incapacité de la justice à faire son travail, sur l’impossibilité de punir les coupables, sur l’esclavagisme, la pédophilie, le terrorisme. Talion est un roman palpitant où on n'a pas le temps de s’ennuyer.

Surtout ce que j’ai aimé c’est le fait qu’il n’ait rien d’original, qu’on se doute dès le début de la conclusion et que malgré cela, on prenne un plaisir dingue à le lire, à voir jusqu’où cette histoire ira, à suivre les différents protagonistes jusqu’à l’issue finale. 


❑ À mettre entre toutes les mains de ceux qui aiment être chahutés, qui veulent s’interroger sur des questions aussi essentielles que la pertinence de la justice dans nos sociétés où, quoi qu’on fasse, certains passent toujours entre les mailles. 




mercredi 4 mars 2020

Le Coin des libraires - Bel oiseau du petit matin de Zoé Valdés

Bel oiseau du petit matin de Zoé Valdés est l’une des dernières publications des éditions de l'Observatoire 

Il y raconte l’histoire de deux vieux Cubains, l’un d’eux, Arsenio s’est exilé aux États-Unis il y a plusieurs décennies. Il revient à Cuba pour rendre visite à son vieil ami Elbio et tenter de rétablir une vérité trop longtemps enfouie, rejetée. 


Cette vérité longtemps cachée par le régime castriste, c’est les bienfaits apportés par l’ancien président cubain, Fulgencio Batista, élu en 1940 puis de nouveau au pouvoir en 1952, après avoir fait ce que Zoé Valdés appelle un « putsch » et ce qu’on appelle dans les livres d’Histoire un « coup d’état » — la différence résidant dans le fait que le putsch est un soulèvement, une prise de pouvoir qui s’effectue sans effusion de sang. 

Pendant 300 pages l’auteure, par le biais de ses deux vieillards va s’évertuer à dépeindre l’homme qu’était Batista, ses qualités, ses défauts. 
Il n’est pas question d’en faire l’apologie, simplement il est temps de rendre à César ce qui appartient à César et c’est là toute la prétention de l’auteure. 

Honnêtement je n’y connais rien du tout dès lors qu’il s’agit de l’histoire cubaine. Je serais donc bien en mal de dire « oui elle a raison », ou au contraire, « ce qu’elle raconte est un tissu de mensonges » parce que très franchement je n’en sais rien. Mais ce que j’ai apprécié dans ce livre, c’est la documentation, toutes les dates, les chiffres, les personnages ayant contribué à façonner l’histoire du pays. 

Bel oiseau du petit matin est un roman historique et actuel. Il nous parle de l’histoire cubaine au XXe, de sa libération des espagnols à la « révolte des sergents » en 1933 jusqu’à la montée au pouvoir de Castro. 

Pas besoin de faire des recherches sur Zoé Valdés pour savoir qu’elle est une dissidente au castrisme, la lecture de son roman suffit. De même qu’à la lecture on comprend pourquoi elle vit désormais en France. C’est dangereux d’écrire ce type d’œuvres, de déclamer que l’histoire de Cuba a été réécrite à l’avantage des Castro, que ces mêmes Castro n’ont rien fait de bénéfique à côté de Batista. 

« Comment ont-ils pu oublier l’homme qui s’est soucié du progrès du peuple ? L’homme qui, dès son arrivée au pouvoir, a construit plus de 700 bibliothèques itinérantes pour les enfants des villages éloignés de la Havane ; l’homme qui a construit Topes de Collantes et ouvert quelque 3000 écoles civicomilitaires. » 
Et le texte en est truffé de ces passages-là où on souligne les bonnes actions dont a fait preuve Batista.

Bel oiseau du petit matin est intéressant parce qu’il permet de remettre en perspective l’histoire cubaine, parce que Zoé Valdés parvient à nous entrainer dans l’histoire de son pays natal malgré le fait qu’on en connaisse rien. Elle décrit précisément les événements si bien qu’on est pas obligé d’être un expert pour comprendre. 

Ce roman est courageux parce qu’il aborde les conditions de vie dans un pays où la dictature est encore en place. Elle appuie là où ça fait mal en disant haut et fort que le régime castriste a réécrit l’histoire à son avantage et que cette histoire, ce n’est pas son Histoire mais un simulacre. 

Bravo à elle pour avoir écrit une histoire pareille, elle s’y est consacrée de 1992 à 2018 et on comprend pourquoi quand on va l’omniprésence des entrées, des citations, des recherches que ça a dû demander. 


À lire pour tous ceux qui souhaitent en savoir plus sur l’histoire cubaine, ou qui désirent lire un ouvrage passionnant sur la figure teintée d’ombres et de lumières qu’était Fulgencio Batista. 

Le temps passera, mais nous, nous essaierons toujours de nous souvenir ; oui, parce que la mémoire est la seule chose qui nous reste pour résister. Même si c’est une mémoire secrète, une mémoire à la dérobée. Même si, pour sauver leur peau, certains font tout pour la perdre.


mercredi 19 février 2020

Le Coin des libraires - Sugar Run de Mesha Maren

Sugar Run est le premier roman de Mesha Maren. On va suivre le personnage de Jodi, âgée de 35 ans, en prison depuis qu’elle en a 17. Pour meurtre. Meurtre passionnel puisqu’elle a tué sa copine, Paula. 

Le roman s’ouvre sur la libération inespérée de Jodi. Après avoir passé plus de la moitié de sa vie en prison, Jodi a besoin d’un plan, d’un avenir. 
Et elle sait ce qu’elle va faire, non, ce qu’elle doit faire pour tenter de se racheter auprès de son ancienne maîtresse.



Jodi décide qu’il est grand temps d’aller chercher Ricky, le petit frère de Paula, celui que cette dernière devait protéger. Elle décide de le faire sortir de cette maison toxique et violente et de l’emmener sur les routes, jusqu’en Virginie Occidentale où la grand-mère de Jodi, Effy, possédait une petite cabane en plein coeur de la forêt. 

C’est ici que Jodi compte s’établir. 
Pas de rêve de grandeur, non, la simplicité, juste la simplicité. Vivre dans sa cabane, monter un élevage, planter des fruits et des légumes pour pouvoir vivre. La vraie vie quoi.

Mais sur la route Jodi fait la rencontre de Miranda, aussi belle que paumée. Miranda, mère de trois garçons qui est accro aux médocs, Miranda, incapable d’élever ses enfants doit accepter le fait que le père, un chanteur connu mondialement, lui ait pris les enfants pour les confier à sa propre mère. 

Ensemble, Jodi et Miranda vont tout faire pour créer leur propre cocon, à l’abri des regards, de la violence, de la solitude. 

Tout ça semble trop beau pour être vrai - et effectivement, ça l’est ! 
Le couple va devoir faire face à tout un tas d’obstacles plus ou moins importants - le premier étant d’être un couple lesbien dans un état où c’est clairement pas très bien vu ; le second étant que le terrain de la grand-mère a été vendue pendant qu’elle était en prison… 

Et puis elles ont chacune leur démon : Jodi a Paula, qui l’obsède toujours et dont on suit l’histoire au fur et à mesure des pages. Paula dont le titre du roman est directement inspiré de son personnage. 
Sugar Run, c’est un « cycle de chance » au poker. Et l’as du poker dans l’histoire, c’est bien Paula. 
Miranda a son addiction aux médicaments, sa solitude auprès de Lee, aussi détestable que bête. 


Si leur bref amour n’en valait la peine, alors leurs vies avaient été effacées, grattées comme deux allumettes - aussi vite que ça - pour rien.

J’ai beaucoup aimé Jodi, ses peurs, ses interrogations sur son futur. Je me suis sentie proche d’elle parce qu’elle est paumée, qu’elle n’est pas méchante, mais qu’elle a salement déconné par le passé. 
Miranda m’a souvent énervé, elle est toujours à côté de la plaque quand il s’agit de la vie ou de l’éducation de ses gosses. Elle est un cas désespérée et on le comprend dès le début, parce que dans le fond, on a pas l’impression qu’elle ait envie d’être aidé… 

J’ai apprécie le personnage de Ricky, tout en nuances, on ne sait s’il est gentil ou non, s’il est coupable ou non. C’est un personnage intéressant mais pas encore assez étoffé je trouve. 

Si j’ai trouvé le démarrage assez lent, et discerné ici et là plusieurs répétitions concernant les peurs des personnages, leurs défauts, etc. j’ai trouvé le roman bien construit. Surtout pour un premier roman, l’auteure s’en sort vraiment bien. Les répétitions font évidemment baisser le plaisir de lecture, mais on souhaite tellement savoir comment ça va se terminer qu’on passe outre.

Sugar Run se lit très rapidement, sans doute grâce à la plume de Mesha Maren et à la belle traduction de Juliane Nivelt. 
S’il n’est pas parfait, notamment à cause de son démarrage assez lent et du fait qu’on nous rabâche souvent la même chose, il est un roman intéressant sur la condition féminine en général mais aussi en prison, sur le besoin de s’émanciper de son passé, de se reconstruire. Bref de se laisser aller à vivre une autre histoire, une histoire qui ne serait pas la précédente. 

Elle s’observa de l’extérieur et se vit dériver, pleinement conscience de sa vulnérabilité, pas seulement à cet instant précis, tout le temps. Désorbitée, sans entraves, tournoyant vers une galaxie inconnue.
La fin m’a laissé pantoise. Le dernier chapitre m’a pris au dépourvu et encore aujourd’hui, une semaine après avoir achevé la lecture, je ne sais pas ce que j’en pense. Je m’attendais à un final un peu fleur bleu, du moins assez positif, pas à cette fin-là. J’ai un sentiment d’inachevé, comme si on m’avait donné l’addition avant même de me laisser prendre un dessert. C’est dommage, mais finalement ça ne nuit pas au plaisir que j’ai pu éprouver tout au long de ma lecture. 






dimanche 16 février 2020

Le Coin des libraires - Le Peintre d'éventail d'Hubert Haddad

Mon premier roman de Hubert Haddad, auteur français d'origine tunisienne. J'ai commencé avec Le Peintre d'éventail, paru en 2013, parce qu'il est ma dernière trouvaille en date et celui que l'on m'a le plus conseillé. J'ai déjà lu Vent printanier du même auteur, un court texte autour de la Rafle du Vel d'Hiv. 

Tout d'abord j'ai été surprise par le choix du lieu, l'histoire se déroule en Asie, plus précisément au Japon. Surprise de prime abord, mais rapidement enthousiaste, je me dis que j'ai rarement eu l'occasion de lire des livres qui se passent en Asie. 


À la base, tout semble intéressant, le protagoniste, le lieu reculé dans lequel il va évoluer ; je m'y crois, au point que je fais des parallèles entre de vieux films japonais des années 50-60 et l'histoire que nous conte Haddad. Oui, mais rapidement des choses me chagrinent. 

Tout d'abord c'est cette lenteur dans l'avancée, ce sentiment d'être extérieur à l'histoire, aux lieux. Comme s'il s'agissait d'une toile de fond et que je ne pouvais pas y avoir accès de près. Je me sens exclue de l'histoire autant que par les personnages. Pas parce qu'ils ne sont pas moi (ou inversement), mais parce qu'ils ne possèdent pas réellement cette grâce qui me touche. 

Parce que le problème c'est aussi l'écriture. Tantôt pleine de poésie et de beauté, tantôt trop académique et trop grandiloquente pour moi. Sans rire, au bout de 10 pages, je me suis armée d'un crayon à papier afin de relever le trop grand nombre de mots que je ne connaissais pas (comme ludion). 

Et pourtant j'aimais ce que je lisais. Même en me sentant mise de côté, je trouvais que cette histoire avait du potentiel - et vraisemblablement, elle en a. 
J'ai donc persévéré au point de le terminer, faut dire que c'était pas non plus trop difficile étant donné qu'il ne fait même pas 200 pages. 

Peindre un éventail, n’était-ce pas ramener sagement l’art à du vent ?

Matabei est un personnage intéressant, mais trop évanescent. Je le vois comme un être fantomatique, un peu comme tous les personnages et en particulier celui d'Enjo qui m'apparaît comme fantasmé plus qu'autre chose. 
Malgré tout, Matabei m'a touché par sa sensibilité, par son amour pour ce jardin et pour ces éventails qui signifient tout pour lui. Sa vie est d'une grande simplicité, il n'en reste pas moins détenteur d'un grand savoir. 

Le récit qui nous est raconté par Hi-Han, disciple de Matabei se lit très vite, mais je pense qu'il contribue à ce sentiment de distance, de rejet du lecteur dans l'histoire. À vrai dire, je trouve que ce personnage est un peu insipide, sans grande consistance. 
C'est un récit enchâssé que l'on nous délivre : Hi-Han nous raconte la vie de son maître Matabei, qui lui-même raconte l'histoire du véritable peintre d'éventails, de cet homme qui a tout donné pour le jardin de Mme Hison, une ancienne geisha. 

Le Peintre d'éventail m'apparaît comme un roman de la contemplation, dans le sens où rien n'est absolument palpitant dans le livre. Le début inaugure bien ce à quoi on va être mangé si bien qu'il ne faut pas s'attendre à des surprises, à des personnages extrêmement aboutis - pour ma part, ce n'est pas le cas. 
C'est bel et bien parce que j'ai eu le sentiment de ne pas avoir ma place dans cet univers, et que la qualité de l'écriture est trop élevé pour moi pour bien tout comprendre que j'ai été déçue par cet ouvrage. 
J'ai le sentiment d'être passé à côté et c'est dommage, parce que ça reste prometteur. Mais je ne baisse pas les bras, j'ai encore deux autres livres de cet auteur dans ma bibliothèque. Et puis son dernier, Un monstre et un chaos me fait très envie ! 

Les saisons ne vieillissent jamais. Un éternel été succède au beau suicide du printemps. 








mercredi 12 février 2020

Le Coin des libraires - La Vie silencieuse de la guerre de Denis Drummond

Lors de la rentrée littéraire de septembre 2019 est paru au Cherche midi l’ouvrage La Vie silencieuse de la guerre, signé Denis Drummond. 

J’avais très envie de le lire, et aussi un peu peur. Pas parce qu’il parle de guerre, non ça je commence à avoir l’habitude je crois. Mais parce qu’il s’agit de pays dont je ne sais pas grand chose, hormis le Rwanda. 
C’est ce qui m’a lancé. 


Ce livre met en scène trois protagonistes : Enguerrand, Jeanne et Gilles.

Tout commence avec une lettre du premier. En s’adressant à Jeanne, Enguerrand lui demande de contacter un galeriste et de regarder avec lui des négatifs ainsi que son journal et ses notes. 

Le roman se divise en 5 parties, les quatre premières sont centrés sur un pays différent, un pays dans une situation délicate, un pays à feu et à sang. 

Rwanda, Bosnie-Herzégovine, Afghanistan, Irak

Les voyages s’étendent sur 9 ans, 1994 pour le Rwanda, 2003 pour l’Irak. 
Et à chaque fois, on retrouve un Enguerrand fidèle à lui-même et en même temps toujours plus entamé par les horreurs de la guerre. 

La mise en abîme du titre m’a plu, dans la mesure où ce titre, il est représentatif du travail à la fois de Denis Drummond, et de Enguerrand. 
En voulant représenter la guerre, Enguerrand, en photo-reporter qu’il est, la magnifie. Il la rend somptueuse, fragile et impitoyable.
« Je te serre dans mes bras sans abîmer ton rêve. Tu sentiras chaque jour mon souffle sur ta nuque. Mon souffle et mon odeur refermeront tes poings sur les plis de ton drap. Dors, mon aimée, dors, mon amour, dors en paix, car je retourne à la guerre. Elle est là qui m’attend. »
Je ne sais pas si j’ai préféré suivre les péripéties du photographe par le biais de son journal ou les descriptions de ses photos. Des descriptions si réalistes qu’on a presque l’impression d’avoir devant nous les décors, les êtres qui occupent le cadre. C'était assez étrange comme expérience et en même temps, j'ai trouvé ça dingue, cette capacité de retranscrire une photographie et tout ça uniquement par l'usage de mots. Parce que ces descriptions si minutieuses nous entraînent véritablement au coeur des oeuvres. 

Il y a vraiment un gros plus dans les descriptions, cette importance de rendre presque palpable les détails des photographies pour représenter un sentiment. 
Et puis il y a aussi tout ce parallèle avec la peinture qui est grandiose. Pour ça, le personnage de Gilles est passionnant quand il nous parle de ce que sont les Ex-voto par exemple et les met en lien avec les photographies.  

J’avais peur de ressortir de cette lecture le coeur plombé par les horreurs, dégoûtée de l’humain et incapable de lire autre chose. Mais en réalité Denis Drummond parvient très bien à concilier horreur de la guerre et vie tranquille à Paris. 
Malgré le fait qu’il s’agisse d’un sujet sensible et que le lecteur soit catapulté dans différents pays en guerre, la lecture n’est pas si déprimante que cela. Sans doute parce qu’elle permet de donner un autre regard de la guerre, des massacres. Sans doute parce que le travail d’Enguerrand est accompli et ce travail est nécessaire pour ceux qui n’ont pas connu les affrontements ni les tueries. 
« La guerre a ses mensonges, ses écrans de fumée, elle sait endormir, faire se lever un soleil dans la nuit, attraper la lune du bout des doigts. Elle porte le masque de la vérité. À défaut de savoir, que peut-on croire ? » 
Concernant la fin, je ne sais pas trop sur quel pied danser. Est-ce que c’était la meilleure fin possible ? ou est-ce qu’au contraire on ne termine pas sur une note pessimiste, ce qui ajoute un aspect encore plus déprimant à l’entreprise ? Mais bon, je me dis qu’au moins cette fin, elle a le mérite d’être réaliste…

La Vie silencieuse de la guerre est paru il y a six mois maintenant et pendant ma lecture je ne pouvais m’empêcher de me répéter : pourquoi n’a t-il pas fait plus de bruit ? pourquoi est-ce que je l’ai si peu vu sur les réseaux sociaux ? 

Ce roman aurait dû être plus visible. Il traite d’un sujet de notre temps et sans fioritures, sans chichi, Denis Drummond nous entraîne, avec une grande sensibilité, au coeur de la guerre et de la détresse humaine. 
Pour conclure, je crois que la meilleure phrase pour parler de ce livre, c'est encore la phrase conclusive de sa quatrième de couverture : « Une œuvre hors du commun, à la frontière de l’horreur et de la beauté. »




samedi 8 février 2020

Le Coin des libraires - Trois cercueils blancs d'Antonio Ungar

Deuxième parution de la collection Notabilia, j'avais très envie de me plonger dans ce roman colombien - mon deuxième après Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. 


Au commencement de ma lecture de Trois cercueils blancs je me suis dit que c'était mal parti : un roman où la politique occupe une place centrale, très peu pour moi. 
Les cinquante premières pages, correspondant au chapitre "Avant de commencer" ne m'ont pas franchement plu. J'ai trouvé ça long et simplement pas à mon goût - j'évite ce qui touche de près ou de loin à la politique. 

Oui mais ça c'était pour les cinquante premières pages. Une fois celles-ci passées, c'était bon, j'étais dans l'histoire. Il fallait que José Cantoná accepte de prendre la place de Pedro Akira, leader de l'opposition au régime pour que je sois pleinement dedans. 

Avec ce changement d'identité, Cantoná va découvrir un nouveau monde, il va découvrir quelle était la vie d'Akira, cet homme désormais mort qui lui ressemblait et qui en plus était le symbole du futur pour beaucoup d'habitants du Miranda. 

La stratégie est bonne et on suit le protagoniste avec peur et envie. Il passe d'une vie inutile et grise pour une autre, plus palpitante, plus entourée, plus dangereuse aussi. 
Je n'ai pas envie de dévoiler les événements, de gâcher le plaisir de lecture, car ce qui est sûr, c'est que j'ai passé un excellent moment de lecture

Je ne pensais pas accrocher à l'histoire à cause de la forte présence de la politique et au final, on a l'impression qu'elle passe un peu au second plan. Ce qui compte, c'est d'abord la transformation, le fait de faire de Cantoná un Akira plausible, un opposant au régime aussi charismatique qu'intelligent. Un modèle en quelque sorte. 

Devenir Akira apparaît comme la chance de sa vie, la possibilité de faire quelque chose de grand, de reconnu et de trouver l'amour aussi. C'est en la personne d'Ada qu'il va trouver du réconfort, de l'aide et du soutien. C'est grâce à son amour qu'il va aller aussi loin. 

Le gros point fort de ce livre, c'est les différents registres. Le ton est globalement sérieux - il est quand même question de dictature, de meurtres et autres méfaits fomentés par le président et ses amis... - mais on trouve par moment des passages vraiment amusants, où l'on est obligé de rire. C'est plaisant d'avoir un récit aussi sérieux dans ses événements avec un ton ouvertement ironique, si ce n'est cynique. 
C'est une sorte de satire sur les dictatures d'Amérique du Sud. La République de Miranda n'existe pas réellement, elle est une dictature commune à bons nombres de pays. Il ne faut pas prendre le récit tel qu'il est mais plutôt s'en détacher pour comprendre à quel point Antonio Ungar parodie les écrits sur les dictatures d'Amérique latine.
Je la vois et je comprends que quelque chose d’anormal est advenu dans les hautes sphères célestes pour que je reçoive un tel cadeau. Je commence à m’apercevoir, dès cette première nuit avec Ada, que je suis un autre. Qu’à l’intérieur de moi-même quelque chose de minuscule s’est brisé pendant que nous faisions l’amour et que cette petite rupture interne a altéré les forces qui me gouvernent et a commencé à me libérer de moi-même. 
Finalement plus qu'un récit sur le besoin de renverser une dictature pour la remplacer par un gouvernement démocratique, du moins, un minimum égalitaire, c'est l'occasion de décrire l'avidité, de montrer combien tout homme est prêt à tout pour obtenir le pouvoir et le conserver, à l'image de Del Pito, président de cette république, responsable de tout un tas de méfaits et évidemment jamais épinglé pour être jugé. 

Rien ne tourne rond dans ce monde, Cantoná ne peut pas se fier à tout le monde, ce qu'il apprendra à ses dépens... 


J'ai été très emballée par cette lecture parce qu'elle m'a happée. C'était une lecture haletante où on a envie d'aller plus loin pour savoir qui est corrompu, qui ne l'est pas, comment ça va se terminer pour José et Ada. Aussi pour savoir si José va parvenir à faire fuiter ses informations, s'il va mourir ou s'il y a un espoir de renverser un régime aussi épouvantable qu'odieux. J'étais embarquée dans cette histoire comme si je lisais un véritable récit d'espionnage où se mêle l'humour à la recherche

La dernière partie correspond à une espèce de suite au récit lui-même, comme si le texte qu'on venait de lire était bel et bien un roman, ou plus exactement un témoignage et que celui-ci avait été modifié à des fins de protection. Par exemple, la République du Miranda est en fait un faux nom pour désigner un lieu bien réel. Décidément, l'ironie ne s'arrête jamais. 


J'ai trouvé cette histoire intéressante et prenante, malgré le fait que je ne suis sans doute pas parvenue à saisir toutes les nuances dans l'histoire, à toujours bien lire entre les lignes ce que l'auteur voulait réellement nous dire. Je pense qu'il me faudrait le relire pour déchiffrer de nouveaux éléments. 
Pour ce qui est de son style, je ne connaissais pas Ungar mais j'ai été heureuse de pouvoir le découvrir par le biais de cet ouvrage. Ma bonne appréciation du livre tient autant au fait qu'il m'a entraîné dans son histoire par sa plume que par sa capacité à mettre en scène une histoire tout autant sérieuse et glaçante qu'amusante et entraînante ! 

Le bonheur dure pas longtemps, mais quel bonheur le temps que ça dure !








La promise au visage de fleurs de Roshani Chokshi

Il était une fois un homme qui croyait aux contes de fées. Il était une fois un homme qui savait que les contes révèlent ce qui demeure cach...