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dimanche 26 juillet 2020

La pitié dangereuse de Stefan Zweig

« Mais il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du coeur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, cette pitié qui n’est pas du tout de la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à persévérer avec patience et tolérance jusqu’à l’extrême limite de ses forces, et même au-delà. C’est seulement quand on va jusqu’au bout, quand on a la patience d’y aller qu’on peut venir en aide aux autres. C’est seulement quand on se sacrifie et seulement alors ! »


Être enthousiasmée par toutes mes lectures, c’est la promesse tacite entre Stefan Zweig et moi. Il y en a qui marquent plus que d’autres, certaines sont inoubliables, déchirantes de beauté, d’autres sont innovantes, captivantes d’humanisme. 


Mes textes préférés demeurent Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Le Voyage dans le passé, La Confusion des sentiments ou Marie-Antoinette (et encore d’autres !)…

Avec Zweig je me suis promis à moi-même de ne pas tout lire d’un coup : il faut conserver la magie le plus longtemps possible. 


J’ai découvert Clarissa et ça a été une telle lecture qu’encore maintenant, trois ans après, je reste obsédée par cette histoire sans fin — le roman est inachevé, il a été retrouvé dans les archives de l’auteur dans les années 1980. 


Je sais que pour cette raison, j’ai entamé La Pitié dangereuse un peu à reculons. Son seul roman achevé, et voilà qu’il sera lu, lui aussi. Que me restera-t-il ? (le jour où j’aurais lu Le Monde d’hier, je pleurerai face à cette injustice de ne plus avoir d’autres chefs-d'oeuvre à découvrir…) 



Rester dans cet état d’esprit n’a jamais aidé personne alors avant même de dire ouf je me suis retrouvée prise dans le tourbillon de l’Histoire, en suivant le protagoniste, Anton, ancien officier autrichien décoré. 


Stefan Zweig adore le phénomène du récit enchâssé, il n’est donc pas étonnant si on le retrouve ici. 


Anton va remonter la ficelle de ses souvenirs pour raconter son passé, pour expliquer pourquoi il a reçu une médaille militaire et pourquoi il ne l’a mérite en rien. 

Nous sommes peu avant la Seconde Guerre mondiale — le roman a été écrit en 1939, à cette époque, l’écrivain est exilé en Angleterre. Ce lien a directement inspiré l’histoire de La Pitié dangereuse où il est question à la fois d’une dénonciation des préjugés, des convenances sociales liées à l’Empire austro-hongrois, mais aussi forcément au lien ténu entre la Première Guerre mondiale et la Deuxième ; un lien de cause à effet qu’on ressent dans l’oeuvre mais qui n’est pas du tout au centre du propos. 



1913. Anton, jeune soldat se laisse porter par les événements. Il vient d’une famille assez pauvre, il est en garnison dans une petite ville d’Autriche. Jusque-là, rien de bien méchant. Mais voilà qu’un jour il est invité avec d’autres à se rendre au château de Kekesfalva, l’homme le plus riche des environs. 

Après une soirée assez tranquille, Anton met les pieds dans le plat en invitant la fille du comte à danser. Problème, celle-ci est paraplégique.


Contre toute attente, la jeune fille, Edith, a apprécié cette remarque, elle qu’on couve à toutes heures, elle qui n’est qu’une petite fille à qui on passe tout. 

Anton sera rappelé, et encore, et encore. Si bien qu’il va se lier d’amitié avec Edith, sa cousine et le père Kekesfalva. 


C’est la première fois que je lis un livre de Zweig où le protagoniste m’est vraiment antipathique. J’ai pas du tout aimé Anton je l’ai trouvé égoïste, parfois profiteur, frôlant la perfidie… L’exemple de celui qui désire le beurre et l’argent du beurre et qui, quand il se retrouve avec rien, s’étonne et se reproche d’avoir fait n’importe quoi ! 

Un peu trop tard quoi…


Le fait de ne pas aimer le protagoniste aurait pu, dans un effet de ricochet, me détourner du roman. Il n’en est rien. 

Au contraire même j’ai adoré le livre en grande partie parce qu’Anton est une tête à claque. Un homme qui ne comprend rien, qui se fourvoie en se répétant qu’il fait le bien quand il ne fait que le mal. Un être prêt à aider autrui, mais pas au point de nuire à sa réputation, d’aller à l’encontre de ses envies, de ses sentiments. 


La Pitié dangereuse est extraordinaire de précision. Comme toujours, Zweig poursuit son analyse de la psyché humaine. 

En s’intéressant à la pitié, c’est le principe même de la compassion qu’aborde l’écrivain. Compassion forcée, compassion cherchée, la pitié est représentée sous toutes ses facettes. 


La fin est attendue dès le début, et malgré ça, il y a quand même cette déchirure. 


La Pitié dangereuse est donc le seul roman achevé de Stefan Zweig. Durant toute ma lecture j’avais une pensée pour Joseph Roth, grand ami de Zweig, mort en 1939, soit la même année que la publication de La Pitié dangereuse

Je pensais à lui et surtout à sa Marche de Radetzky, à sa propre représentation du faste passé de l’Empire autant que de ses tares. 


Les deux romans n’ont rien à voir et pourtant ils ont cette même attache aux militaires, cette même couleur pour représenter un passé dans le fond pas aussi parfait que ce qu’on pourrait croire.


Enfin parce qu’il faut bien conclure, gros point fort pour les deux autres récits enchâssés, celui de l’histoire de Kekesfalva et celui du médecin Condor, tous les deux ont eu une expérience plus qu’intense avec la pitié.


Un roman excellent, une histoire qui fait réfléchir, qui fait sortir de ses gonds, qui traduit le crime que peut représenter le poids des convenances, les ouï-dires. Un roman qui illustre l’amour enfantin, bestial, primordial, vital ; l’amour à sens unique. 


La Pitié dangereuse de Stefan Zweig, éditions Livre de poche.

Traduit de l’allemand par Alzir Hella.


« Situation effroyable, insoluble : l’instant d’avant encore, on se sentait libre, on s’appartenait et on ne devait rien à personne, et soudain on est poursuivi et assiégé, but et proie d’un désir étranger. Troublé jusqu’au plus profond de l’âme, on sait que jour et nuit une femme pense à vous, languit et soupire après vous, elle, une inconnue ! Elle vous veut, vous désire, exige que vous soyez à elle de toutes les fibres de son être, de toutes les forces de son corps et de son sang. Vos mains, vos cheveux, vos lèvres, votre corps, elle les veut, vos nuits et vos jours, vos sentiments, votre sexe et tous vos rêves et pensées. Elle veut s’associer à votre vie, vous prendre et vous aspirer avec son souffle. Toujours, que vous soyez éveillé ou que vous dormiez, il y a désormais dans le monde un être qui vit avec vous et pour vous, qui vous attend, qui veille et rêve en pensant à vous. C’est inutile que vous vous efforciez de ne pas penser à elle, qui sans cesse pense à vous, que vous cherchiez à fuir : vous n’êtres plus en vous, mais en elle. »







mercredi 22 janvier 2020

Le Coin des libraires - Brûlant secret de Stefan Zweig

Je continue ma découverte de la bibliographie d'un de mes auteurs favoris : Stefan Zweig, par le biais d'un recueil de quatre nouvelles titré par la première : Brûlant secret


Avec ces quatre nouvelles, Stefan Zweig fait preuve une fois encore d'inventivité et de précision dans la description des sentiments et des événements. 
Une première nouvelle qui donne envie, suivie de deux autres tout aussi passionnantes, la dernière, Les deux jumelles est celle qui m'a le moins intéressée. Pour cette raison, j'ai décidé d'aborder les trois premières nouvelles du recueil et de laisser de côté Les deux jumelles.


  • Brûlant secret (1911, publication originale)

Dans cette première nouvelle, un baron viennois part dans le Semmering pour les vacances. Il ne connaît personne parmi les résidents de l'hôtel, il s'ennuie et décide d'occuper son temps en séduisant une jeune femme, mère du petit Edgar.

Si de prime abord le baron apparaît comme le protagoniste, il n'en est rien. Il semble plus être le prétexte pour introduire le véritable personnage principal : Edgar, cet enfant maladif et solitaire.
Pour la première fois, j'ai découvert le portrait d'un enfant sous la plume de l'écrivain autrichien.

J'ai énormément aimé le changement de tempérament chez celui-ci, sa réflexion, son ingéniosité. Malgré la brièveté du texte, Zweig, en maître incontesté de la nouvelle parvient à faire évoluer son personnage pour arriver à une conclusion des plus passionnantes.

En effet, le Semmering sera le lieu d'apprentissage pour Edgar, le lieu où il découvrira un monde qu'il ne connaît pas, le lieu qui lui permettra de tenter de s'émanciper tout en lui faisant prendre conscience de la réalité dans laquelle il n'a jamais vécu auparavant.
Si j'ai pu m'interroger sur le titre de certaines nouvelles - c'est le cas pour Wondrak par exemple - je trouve que Brûlant secret est parfaitement adéquat pour illustrer l'histoire qui nous est contée.
C'est bien parce qu'Edgar comprend qu'il y a un secret entre sa mère et le baron qu'il va commencer à réfléchir, à évoluer d'enfant jaloux et capricieux à celui de déserteur.

La tristesse le prend. Celle ressentie quand nous aussi on comprend que sa propre mère préfère la compagnie d'un homme à celle de son fils ou encore lorsque l'on comprend que son premier ami n'est en réalité qu'un profiteur, un homme abject prêt à mentir pour arriver à ses fins.
On comprend la peine d'Edgar, le fait qu'il se sente délaissé et perdu, mais paradoxalement, on ressent aussi de la colère envers lui. Pourquoi se montrer si virulent, pourquoi ressent-il le besoin de les espionner ?

Ses raisons peuvent être compréhensibles (il veut démasquer le baron, puisqu'il pense que celui-ci est un être dangereux) autant que complètement répréhensibles.

Finalement, ce garçon tout aussi amusant qu'énervant va se révéler attachant dès le moment où il décide de partir, de prendre le train. J'ai énormément aimé le moment où il se retrouve seul, où il comprend lui-même qu'il voulait être traité en adulte, mais qu'il reste un enfant, incapable de connaître la valeur des choses. Sa peur me l'a rendu agréable, contrairement au baron qui reste à l'état de profiteur, de coureur de jupons et de lâche (sa dernière apparition...).

Edgar refuse d'être utilisé comme appât, il refuse que les adultes se servent de son jeune âge pour le manipuler. C'est par ce rejet qu'Edgar va découvrir l'inconnu, qu'il va entrer dans le monde des grands, lui qui se trouve trop vieux pour être traité en enfant.
La jalousie est au centre de cette nouvelle, mais pour une fois, ce n'est pas simplement une jalousie d'amoureux, c'est une jalousie amicale autant que filiale. Lequel des deux hommes aura la mère ?

Une ombre d’ennui qui se dissimulait dans ses yeux sombres, sous forme de mélancolie, planait sur son existence et obscurcissait sa sensualité. 

  • Conte crépusculaire 

Le passage à l'âge adulte, la découverte du désir et de l'amour. Le narrateur va nous raconter une histoire, celle de Bob, jeune homme passant ses vacances dans un château en Ecosse, l'année de ses 15 ans.
Récit enchâssé donc, et c'est par le biais de ce narrateur que l'on va découvrir Bob et ainsi partager ses premiers émois.

Or, il est bon de préciser que personne ne reconnaît l'existence de cette histoire.
Souvenir ou fantasme du narrateur, on ne saura jamais.

L'important, ce n'est pas tant son aspect réel que son propos : une passion dévorante d'adolescent.
Lors de ses vacances, Bob va souvent se réfugier dans le jardin du château, jusqu'au soir où, au crépuscule, il reçoit une étrange visite.
Femme aussi parfaite qu'évanescente, Bob va tenter de la retrouver par tous les moyens possibles. Qui peut-elle bien être ?
Probablement l'une de ses trois cousines avec qui il passe le séjour.

Tandis que l'inconnue reste une figure fantomatique, le jeune homme s'interroge : laquelle des trois est celle qui a fait chavirer son coeur ? Laquelle possède ce magnétisme, cette force érotique qui hante les songes de notre personnage ?

Le gros plus de cette nouvelle, c'est pour moi l'atmosphère. L'obscurité qui s'en dégage, le souvenir lointain qui n'est peut-être même pas un souvenir. Bob découvre le désir, l'envie. Ce sont ses premiers pas amoureux. L'amour est déçu, l'amour est passager. C'est sans doute le constat que l'on peut faire à la fin de cette nouvelle.
On retrouve le génie de l'auteur qui parvient avec talent à décrire la passion, les heures passées dans la félicité auprès de la femme et celles d'après-coup, empli de doute et de solitude.

Finalement le protagoniste fait un bond dans le temps, lorsque Bob est devenu un homme et que cette histoire l'a paralysé. Il est désormais insensible aux femmes et à l'amour, le passé étant trop parfait pour espérer quelque chose du futur.
Le narrateur finit par nous livrer l'origine de son histoire.
J'ai d'ailleurs adoré les dernières phrases de la nouvelle, l'explication du narrateur par rapport à son histoire et à la réception qu'il attendait de celle-ci :

"Vois-tu, je ne voulais pas que ce récit fût sombre ni mélancolique, je désirais simplement te parler d’un adolescent que l’amour a surpris, le sien et celui d’une autre personne. Mais les histoires que l’on raconte à cette heure suivent toutes le doux sentier de la mélancolie. Le crépuscule étend sur elles ses voiles, toute la tristesse que le soir porte en lui forme au-dessus d’elles une voûte où nulle étoile ne scintille ; l’ombre s’y infiltre peu à peu et tous les mots brillants et colorés qu’elles renferment prennent alors une sonorité pleine et grave, comme s’ils venaient des profondeurs de notre âme."

  • La nuit fantastique

Sous-titrée Notes posthumes du baron de R..., Zweig ici met en scène un baron, un homme de la "bonne société" viennoise qui, de prime abord, apparaît comme aussi riche que détestable.

Ce baron est le narrateur, il va tenter de nous expliquer à quel point la "nuit fantastique" a provoqué un bouleversement dans sa vie. Son personnage m'a fait penser à celui de Joseph Roth dans La crypte des capucins où François-Ferdinand n'est autre qu'un riche bourgeois résidant à Vienne avant la chute de l'Empire Austro-Hongrois. D'une oisiveté connue et acceptée seulement chez une certaine partie de la population (la plus riche, bien évidemment), le baron ne sait rien faire et n'a jamais eu d'ambition non plus.

Il commence alors à nous raconter qu'il n'a donc jamais rien fait de sa vie, il a vécu dans la félicité, entre les promenades, les sorties mondaines, la culture. Bref, notre cher baron a absolument tout ce que tout le monde désir : une vie libre, loin des obligations du travail et la possibilité de profiter un maximum de son temps.
Autant le dire, le baron apparaît comme franchement méprisable au début. Le gars a quand même toujours eu ce qu'il souhaitait sans jamais se démener pour, sa vie est d'une pure facilité.
Et c'est d'ailleurs ce qu'il va mettre en avant, le fait que parce qu'il a toujours eu et fait ce qu'il voulait, sa vie n'était pas franchement excitante.

J'ai trouvé le personnage assez ambivalent, énervant et touchant à la fois. Il a toujours eu ce qu'il souhaitait et en même temps, il a toujours ressenti le fait qu'il était comme insensible. Rien ne parvient à l'émouvoir, ne le passionne. Sa vie est comme qui dirait vide de tout grands sentiments.

La suite de la nouvelle va être l'occasion de monter le changement qui s'effectue en lui. Il découvre le monde qui l'entoure, pas celui de son milieu, plutôt celui des petites gens, celui des bas-fonds aussi. C'est l'occasion de dégrader son image de bourgeois, tout autant que de pimenter sa vie jusque-là si morne.
Ça y est, le baron se sent finalement vivre, son coeur bat comme il n'a jamais battu. Il apprend la générosité, terme qui lui était sans doute inconnu avant. C'est un autre homme que l'on découvre à la fin de la nouvelle. Oui le baron a fait du chemin, mais n'est-ce pas trop de facile de se déclarer changer après une unique nuit fantastique ?

Oh ! c’était bien vrai que j’avais vécu sans oser vivre et que je m’étais dissimulé et caché à moi-même ; mais, à présent, cette force refoulée s’était fait jour et la vie, cette vie riche et puissante avait pris possession de mon être. 








samedi 9 février 2019

Le Coin des libraires - #125 La marche de Radetzky & La crypte des capucins de Joseph Roth

Je ne me serais probablement jamais arrêtée sur cet ouvrage si je n'avais pas dû le lire. Trop peu connu, trop peu lu : trop démodé ? Il y a beaucoup d'interrogations quant au fait que Joseph Roth ne soit pas forcément reconnu aujourd'hui. Certains le voit comme un auteur incontournable de la littérature allemande du XXe, d'autres, comme un simple écrivain grignoté par l'alcool et mort dans la misère. 


  • La marche de Radetzky (1932)


Joseph Roth est les deux, auteur sans réelle reconnaissance, il est surtout connu pour ses articles journalistiques. Homme relativement instable aux tendances mythomanes, l'auteur a tenté d'écrire sa grande oeuvre, celle qui ferait de lui un homme reconnu même après sa mort. Peut-être était-il trop imbibé, trop déçu de la vie pour s'en rendre compte, mais Joseph Roth l'a bien écrit son chef-d'oeuvre. Je parle bien évidemment de La marche de Radetzky, roman aux tendances historiques (dans les descriptions "militaires" par exemple), mais surtout, roman hommage à cet âge d'or perdu qu'était l'empire austro-hongrois. 
Hommage donc, mais également critique. Si c'est un monde révolu que nous décrit l'auteur, il le fait avec détachement parfois, avec un regard conscient des erreurs, des impasses et d'une sorte de fatalité. 

Joseph Roth se faisait lui-même un roman familial, c'est du moins ce terme que Freud a utilisé pour parler des enfants qui invente des histoires sur leur filiation. Jeune homme déçu de sa généalogie, il a régulièrement inventé une paternité qui n'était pas la sienne, afin, peut-être, de combler un amour absent (celui du père). 
La paternité est donc importante, on le remarque d'ailleurs tout de suite avec ce roman puisqu'on retrace la vie de trois générations d'hommes Trotta, du grand-père, le héros de Solférino au petit-fils, petit homme sans réelle conviction. 

C'est autant une fresque familiale qu'historique que l'auteur nous livre avec ce roman ayant pour titre la grande marche viennoise, composée en l'honneur de Joseph Radetzky en 1848. Cette marche est symbolique dans la mesure où elle est composée à la suite de la dernière victoire de l'empire, avant que celui-ci ne commence à enchaîner les défaites jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale qui sonnera sa fin.


"Le monde où il valait encore la peine de vivre était condamné à sombrer. Le monde qui lui succéderait ne méritait plus d’être habité par des gens comme il faut."
Joseph RothLa Marche de Radetzky.


Durant tout le roman, l'auteur va s'évertuer à mettre en avant la puissance de l'empire, enfin plutôt, la puissance de l'empereur qui est l'empire, à l'image des Trotta qui le sont tout autant. 
Cette façon de lier l'Histoire à une famille est passionnante. L'auteur parvient à nous faire saisir tout un tas de détails qui sonneront la fin de ce monde. 
Néanmoins, que l'on ne s'y trompe pas, si l'auteur est nostalgique de ce monde révolu, il sait pertinemment que celui-ci n'était pas parfait, il s'évertue d'ailleurs à le prouver. C'est par le biais de l'ironie que l'on comprend les travers de l'empire, que l'on comprend que l'empereur et tous ses sujets se voilent la face. 

Dès le début le contraste est frappant, le roman débute lors de la bataille de Solférino (1859), la première d'une longue série de défaite. Néanmoins, tout au long du roman (quasiment) il n'est fait mention que de cet héros, celui qui a sauvé l'empereur, j'ai nommé Joseph Trotta. 

Ce sauvetage est en réalité le début de la fin. L'anoblissement va conduire les Trotta à la ruine autant que l'Empire lui-même. Car c'est aussi de cela dont il est question, du déclin d'une famille dès lors qu'elle a grimpé les échelons. De simples fils de paysans, Joseph Trotta von Sipolje devient quelqu'un, une personne de renom, respectée et admirée. 
Oui, mais rapidement celui-ci se rend compte des machinations de l'Empire, de ses défauts et de là, la déception pointe le bout de son nez. 

Puis c'est au tour du fils de Joseph, François de devenir quelqu'un. Dans l'impossibilité de devenir soldat (son père le refuse) il deviendra en quelque sorte un double de l'Empereur, incapable de lui survivre en tout cas. 
Finalement, le personnage que l'on suit véritablement, c'est bel et bien Charles-Joseph, petit-fils du héros de Solférino, soldat moyen qui représente assez bien la dégradation de l'Empire. 

Finalement, l'Histoire se joue beaucoup entre eux, le père et le fils. C'est à travers eux que l'on va suivre les événements jusqu'au déclin. L'Histoire en elle-même est présente en filigrane, il y est parfois fait mention explicitement d'autres fois, de manière assez discrète. On observe des dialogues sur la chute, le déclin à venir - surtout par le biais du personnage de Chojnicki, sorte de prophète fou - mais au-delà de ça, c'est dans l'intimité des personnages que tout se joue.


Comme vous pouvez vous en douter, j'ai adoré ce livre. Je l'ai trouvé extrêmement enrichissant. Il m'a permis d'en apprendre plus sur l'histoire par le biais de personnages tout ce qu'il y a de plus fictifs. J'ai aimé la plume de l'auteur que j'ai trouvé suffisamment descriptive sans être trop lourde. 
À titre comparatif, je dirais que L'éducation sentimentale (1869) de Flaubert possède certains traits de La marche. Le plus gros point commun est l'histoire du particulier, c'est-à-dire de parler d'une époque, sans mettre en avant son Histoire, mais laisser l'histoire se dérouler en toile de fond autour de personnages plus ou moins concernés par celle-ci. Néanmoins j'ai mille fois préféré le roman de Roth. 

Du coup après ma lecture, j'ai eu envie de me plonger dans La crypte des capucins, sans être à proprement parler une suite, il s'agit d'un autre Trotta, un parent éloigné (cousin) de celui rencontré dans La marche de Radetzky, mais toujours un descendant slovène, du village de Sipolje. 


"Les grandes douleurs étaient déjà chez elles dans son âme et les nouvelles douleurs ne faisaient que venir retrouver les anciennes, comme des soeurs depuis longtemps attendues."
Joseph RothLa Marche de Radetzky.




  • La crypte des capucins (1938)


Tout comme pour La marche, le titre de cet ouvrage est symbolique puisqu'il s'agit d'un caveau à Vienne où sont inhumés les Habsbourg. 
C'est toujours le récit de la fin, de la chute d'un monde qui avait bien des défauts, mais qui était malgré tout chéri. 
Si La marche est teinté d'une certaine ironie, La crypte des capucins est davantage vu comme un texte sombre et sans espoir. En effet, Roth, qui s'est exilé à Paris lors de la montée du nazisme en 1933 (et jusqu'à sa mort en -39) a passé un dernier séjour dans sa Vienne adorée, en 1938, soit la même année que la publication de ce livre, la même année que l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne à laquelle l'auteur a assisté avant de revenir en France. 

Si c'est un roman plus sombre, c'est bel et bien parce qu'il a été écrit à une période plus sombre. L'auteur parlait d'un monde révolu, celui de l'Empire Austro-Hongrois, désormais, le monde est mort, sans possibilité de régénération.

Notre héros est bien loin des Trotta, il se prénomme François-Ferdinand Trotta est vit la grande vie à Vienne. Il ne sait pas grand chose, ne fait pas grand chose non plus, si ce n'est vivre de manière légère comme seul un bourgeois sans souci peut le faire. 
Et puis fatalement, c'est la chute. Après s'être engagé dans la Première Guerre mondiale, il reviendra sans honneur, sans rien en fait. Le monde a changé, il lui va falloir changer également. 

François-Ferdinand est incapable, il est paralysé par une vie trop douce, si bien que quand la dure réalité le rattrape, il ne peut rien faire, il est impuissant et on comprend à quel point cet homme est la représentation de l'Empire perdu. Antihéros sans ambition, il est à l'image de ce monde dans lequel il a toujours évolué, mais dont il n'a pas compris la chute. Les illusions se bousculent et explosent. 

Pourtant, il y a la base d'un beau message de tolérance dans ce roman, celle d'une amitié entre trois hommes que tout opposent, ils sont de religions et classes sociales différentes, la seule chose qu'ils ont en commun : l'Empire.
Le message de l'auteur, c'est aussi que l'Empire, ce n'était pas seulement Vienne et Budapest (capitale de l'empire d'Autriche, du royaume d'Hongrie), l'Empire, c'était aussi tous ces lieux reculés, c'était la Galicie par exemple (lieu de naissance de l'auteur) tout autant que la Moravie ou la Bohême. 
Ici, Roth nous montre une image idéale, celle du pouvoir des peuples entre eux, celle de l'union de l'Europe pour vaincre l'ennemi nazi. 



C'est un roman funèbre, à l'image de ses dernières pages où Trotta, complètement désemparé veut entrer dans la crypte des capucins pour voir François-Joseph. Il est finalement rendu au silence par un moine lorsqu'il prononce les premières paroles de l'hymne impérial Autrichien. C'est fini, ceci est du passé, il ne faut plus en parler. 


"La mort, il est vrai, croisait déjà ses mains décharnées au-dessus des verres que nous vidions, mais nous ne voyions pas la mort, nous ne voyions pas ses mains."
Joseph Roth, La crypte des capucins





dimanche 1 avril 2018

Le Coin des libraires - #91 La Confusion des sentiments & Un soupçon légitime de Stefan Zweig

Les nouvelles de Stefan Zweig sont tellement courtes que je préfère généralement en lire deux à la suite. De cette façon, je me réconforte en me disant que j'ai pu découvrir d'autres oeuvres de lui sans pour autant avoir le sentiment de trop en lire trop vite - dixit la fille qui n'a toujours pas lu Le joueur d'échecs ni même Le Monde d'hier... mais c'est un instinct de conservation, que puis-je dire d'autre ? 

Stefan Zweig est sans doute l'auteur qui sort le plus rapidement de ma pile à lire, mais ça me fait toujours une petite pointe au coeur quand je viens à bout d'un de ses livres - si vous aussi vous ressentez ce même paradoxe, on pourrait rire et pleurer ensemble ! 
Bref, je vais arrêter les plaisanteries et entrer dans le vif du sujet, il est temps. 


Comme toujours et plus encore avec des auteurs que j'aime énormément, je ne lis pas les résumés, c'est vraiment un truc qui me rebute et généralement, je lis la quatrième après coup, une fois le livre refermé et le moins qu'on puisse dire c'est ce que ça spoile souvent... 
Je ne savais donc pas du tout à quoi m'attendre, ou du moins je ne m'attendais pas à l'histoire qui nous est contée dans La Confusion des sentiments. Pour ce qui est d'Un soupçon légitime c'est un peu différent puisque le narrateur nous confie dès le début la tournure des événements. 



  • La Confusion des sentiments (1926)


Ah non, mais on en parle du culot de Stefan Zweig ? Le gars qui, rappelons-le n'est pas homosexuel n'hésite pas à écrire un récit sur l'homosexualité. Bon oui, c'est évident ce n'est plus du tout subversif à notre époque, mais quand on sait qu'au début du XXe Oscar Wilde a fait de la prison pour son orientation sexuelle, quand on sait que l'homosexualité est devenue "légale" en 1971 en Autriche, on peut le dire, c'était audacieux. 

J'ai donc été étonnée par le propos, mais je salue vraiment le courage de l'auteur pour sa démarche. 
Et puis, dans tous les cas, Zweig démontre une fois encore son don pour décortiquer les sentiments les plus complexes. On est rapidement pris dans le tourbillon de l'histoire de ce professeur qui, au crépuscule de sa vie, ressent la nécessité d'évoquer des souvenirs enfouis, de parler de son professeur qui a changé sa personne, qui lui a révélé un monde jusqu'alors inconnu. 
Alors oui, comme je le dis plus haut, ça n'a rien de subversif pour nous aujourd'hui si bien que le comportement du professeur de Roland (le protagoniste) paraît parfois incompréhensible. En revanche, quand on remet l'oeuvre dans le contexte de sa publication, il devient parfaitement logique et explicable. 
Il en va de même pour le comportement de Roland, fin, faut pas être voyant pour comprendre les sentiments réels de son prof, il n'y a pas non plus besoin d'avoir un master de psycho, mais une fois encore, à l'époque c'était encore réprimé ou simplement caché, ça ne semblait tellement pas normal qu'on peut aisément comprendre pourquoi il n'a rien vu avant. 

Comme toujours dans les nouvelles de l'auteur, c'est la qualité de sa plume qui me subjugue, cette façon d'expliquer des sentiments si puissants et souvent indescriptibles. Zweig a tendance à choisir la difficulté, quand il pourrait écrire sur un homme aimant une femme (schéma qui semble être le plus logique étant donné qu'il était hétérosexuel et a été marié à deux reprises), il choisit d'écrire du point de vue d'une femme ou alors d'écrire du point de vue d'un homme qui, même s'il aime aussi les femmes, a aimé un homme durant un certain moment. Pour ma part, Roland a bel et bien aimé son professeur, ses réactions, ses sentiments le prouvent d'ailleurs suffisamment. 
Je pense que ça demande un certain niveau de compréhension de l'humain pour se mettre à la place de quelqu'un d'autre et de raconter ainsi des sentiments si forts et généralement inaccessibles ou du moins énigmatiques pour autrui. 


"Peut-être que ma sensibilité surexcitée et continuellement sur le qui-vive apercevait une offense là où ne s’en trouvait aucune intention ; mais peut-on après coup s’apaiser soi-même, lorsqu’on éprouve des sentiments aussi perturbés ? Et la même chose se renouvelait chaque jour : près de lui je brûlais de souffrance et loin de lui, mon coeur se glaçait ; sans cesse, j’étais déçu par sa dissimulation sans qu’aucun signe vînt me rassurer, et le moindre hasard jetait en moi la confusion !"
Stefan ZweigLa confusion des sentiments.


Dans tous les cas, j'ai adoré cette nouvelle, j'ai ressenti tout un tas d'émotions et surtout, j'ai pris un énorme plaisir à retrouver la plume de qualité de l'écrivain, à me laisser entraîner par son récit, en bref, ça a été une excellente lecture. J'ai aimé le personnage de Roland qui m'a touché par sa naïveté (et parfois agacé aussi, faut bien le dire) et par sa lucidité d'après coup. C'est généralement ce que j'aime dans les récits rétrospectifs, l'importance de la divergence de point de vue entre ce qu'on raconte et ce qu'on en conserve. La Confusion des sentiments ne fait pas exception, c'est un autre récit qui nous montre une fois encore que Zweig pouvait pleinement saisir la complexité des sentiments. 


Même si à l'heure actuelle, en France, l'homosexualité est quelque chose de parfaitement admis - bon je généralise évidemment, mais j'espère fortement que ça l'est - il n'en reste pas moins qu'aujourd'hui encore, treize pays condamne l'homosexualité, parfois c'est même passible de peine de mort comme c'est le cas ou Iran ou encore au Qatar - et évidemment, on ne parlera pas de la Tchétchénie non plus... 



La Confusion des sentiments & Un soupçon légitime de Stefan Zweig, éditions livre de poche.




  • Un soupçon légitime (1987 - posthume) 


Dès le commencement, on nous décrit cette histoire comme étant tragique, il va donc être question de suivre les événements qui mènent à la catastrophe. Bon, déjà ça partait un peu moins bien que d'habitude. Je n'aime pas trop le fait qu'on nous dise très clairement "ah bah vous allez voir, ça va être la loose pour les personnages, mais attendez de voir hein" du coup, je passe mon temps à attendre le moment fatidique tout en sachant pertinemment que celui-ci n'arrivera probablement qu'à la fin. 

Un soupçon légitime nous donne à voir un petit milieu campagnard, le cadre est resserré, on est près de Bath, on ne change jamais de lieu, si bien qu'on fait vite le tour du propriétaire, mais passons. On suit donc le point de vue d'une femme qui est la voisine du couple qui va être victime de la catastrophe tant attendue. 
Il n'y a pas de réelle surprise - comment pourrait-il y en avoir ? - mais il n'empêche qu'on prend du plaisir à suivre l'enchaînement des événements, à être spectateur de la chute. 
Bon là, pour le coup, on peut le dire, la quatrième spoile mais tellement violemment l'histoire que ç'en est indécent, mais elle résume relativement bien l'histoire finalement - il faudrait quand même comprendre la différence entre un résumé de l'oeuvre et une mise en bouche, fin bon. 

J'ai surtout accroché au développement sur la psychologie du chien, Ponto, la façon dont il s'habitue à être le roi et le fait de refuser d'être mis de côté après avoir été choyé. J'ai vraiment trouvé intéressante cette manière d'analyser ses réactions et ainsi d'en tirer des conclusions par rapport à son comportement. Fin, c'est un peu pareil que pour La Confusion des sentiments, cette nouvelle a été écrite entre 1935 et 1940, la vision des êtres était bien différente à cette époque et pourtant Zweig en grand homme qui tente de percer les secrets des comportements parvient magnifiquement bien à nous décrire la nature animale. 

Le personnage de John Limpley, en quelque sorte à l'origine du drame, m'a énormément fait penser à certains personnages dans des nouvelles de Maupassant, ces êtres qui donnent encore et encore, qui passent leur temps à gâter pour finalement que ça se retourne contre eux. J'ai donc bien aimé son personnage parce qu'il m'en a rappelé d'autres. 


« Qu’ils aillent au diable, lui et son bonheur ! » dis-je, aigrie. « C’est un scandale d’être heureux d’une façon si ostentatoire et d’exhiber ses sentiments avec autant de sans-gêne. Ça me rendrait folle, moi, un tel excès, un tel abcès de bienséance. Ne vois-tu donc pas qu’en faisant étalage de son bonheur il rend cette femme très malheureuse, avec sa vitalité meurtrière ? » 
Stefan Zweig, Un soupçon légitime


Au final, je ne vois pas Un soupçon légitime comme une illustration du grand Stefan Zweig, j'ai passé un bon moment, c'était une lecture agréable, mais on est bien loin de ses autres oeuvres comme Le Voyage dans le passé par exemple. J'en garde un bon souvenir, sans que ce soit inoubliable. Peut-être est-ce pour cette raison s'il n'a jamais publié cette nouvelle de son vivant... 








lundi 10 juillet 2017

Le Coin des libraires - #58 Le Jardin de Winter de Valérie Fritsch

Ce livre est une pépite, vraiment il me le fallait rien que pour la beauté de la couverture - c'est pour cette raison que je l'ai acheté... -, mais en plus l'histoire qu'il renferme est touchante, poétique, symbolique, j'ai pris un très grand plaisir à découvrir Le Jardin de Winter, le premier roman de Valérie Fritsch, auteure autrichienne. 


Il est vrai que c'est un livre assez étrange dans son genre, il se situe entre le récit apocalyptique et le romantisme. Il nous emmène rapidement dans son univers où on y rencontre Anton Winter, le protagoniste qui va surtout nous parler du jardin de son enfance, tout en décrivant son présent : la fin du monde, en tout cas de l'humanité. 



Anton Winter a grandi en pleine nature, dans un jardin luxuriant et des bois touffus, un cocon de verdure gouverné par sa grand-mère, à distance du monde. Adulte, il s’occupe de ses oiseaux au dernier étage du plus grand immeuble de la ville, tandis qu’en contrebas, l’humanité vit ses dernières heures avant une apocalypse programmée.

Hanté par le souvenir du jardin merveilleux de son enfance, il refuse de se résoudre au pire et tente d’imaginer avec Frederike, qu’il vient de rencontrer, le jour d’après.


On apprend assez vite que c'est la fin du monde, l'apocalypse est là, l'humanité va être décimée, mais on ne sait pas pourquoi, ce qu'il s'est passé ou autre, les raisons sont floues, on doit juste accepter ce constat : c'est la fin. 
Comme souvent quand l'on se sait au bord de la mort, l'homme se remémore sa vie passée, son monde disparu. C'est le cas d'Anton, qui vit dans la ville, mais qui est resté en partie chez lui, dans ce jardin où il a passé son enfance, entouré de sa famille, ses grands-parents, ses parents, son frère. 

Il nous parle ensuite de son départ - on suppose que les raisons de ce dit départ sont liées à la grand-mère - il décrit ensuite une vie solitaire, au sommet du plus grand immeuble de la ville. C'est dans cette tour d'ivoire qu'Anton s'est réfugié, qu'il vit parmi les oiseaux. On sent une certaine distance lorsqu'il décrit le jardin de son enfance, distance mêlée à de la nostalgie. 

Forcément, on comprend dès le début que le jardin a une importance primordiale pour Anton et donc aussi pour nous. Évidemment il y a toutes sortes de symboliques dans cette vision du jardin, celle du Paradis, d'un paradis qui a disparu lorsqu'Anton a grandi, qu'il a été confronté à la solitude, à la mort et qu'il a dû partir parce que ce paradis était désormais entaché par la douleur. Il doit sans doute y avoir plein de lectures possibles quant à ce jardin, qui est présent tout au long du livre, sur ce personnage qu'est le jardin et qui paraît être plus important encore que le protagoniste Anton - pour preuve, c'est lui qui figure d'abord dans le titre, c'est d'abord le Jardin, puis le nom de famille d'Anton. 


Le Jardin de Winter de Valérie Fritsch, édition Phébus.


Le monde continu pourtant, malgré que ce soit les prémisses de la fin, l'humanité retient son souffle, mais elle respire toujours. C'est dans ces conditions très étranges qu'Anton va rencontrer une femme avec qui il va passer ses derniers moments - en sa compagnie et avec une autre femme et son enfant, qui ne sont autre que la famille du frère d'Anton, retrouvée un peu par hasard. 
Ensemble, ils décident de retrouver la terre familiale et donc le fameux jardin où ils verront la fin de leur vie arriver. 

Le personnage d'Anton est attachant, mais il est comme déjà disparu, il est déjà mort alors la distance entre lui et le lecteur se creuse toujours plus. Pour les autres personnages qui sont au nombre de trois (je ne compte pas le bébé évidemment) ils semblent être des coquilles vides. La copine d'Anton a l'air complètement à côté de la plaque, je crois qu'elle n'a pas bien compris que c'est la fin de tout. C'est pareil pour le frère d'Anton, la distance entre les deux frères est si grande qu'on ne peut pas s'attacher à lui. Tout ce qu'on peut faire c'est suivre leur destruction de loin sans rien pouvoir faire, sans avoir à imaginer une autre alternative parce que l'on sait qu'il n'y en a pas, que la sentence est connue depuis le début et qu'il va falloir l'accepter. 

Symbole de la fin du monde, du passage de l'enfance à l'âge adulte, du retour aux origines, Le Jardin de Winter est tout ça à la fois et bien plus encore. 

Le point fort de ce livre est sans conteste son écriture, la poésie des mots. Franchement pour un premier roman, un premier essai, Valérie Fritsch a réussi avec brio. Le style est poignant, il est touchant et j'ai vraiment ressenti beaucoup de plaisir à lire un texte si juste et si étrange à la fois. C'est le troisième Phébus que j'ai lu jusqu'ici et je ne peux pas le dire avec certitude (je ne sais pas parler autrichien), mais j'ai bien l'impression que les traducteurs font un boulot très minutieux pour traduire au mieux la volonté de l'auteure et si c'est le cas, bravo parce que franchement, j'ai été conquise. 


"Cela faisait longtemps qu’il n’avait plus pris autant de plaisir à quitter son appartement. Cela faisait longtemps qu’il n’avait plus eu autant de choses à voir. Cela faisait longtemps que le monde s’était arrêté, et voilà qu’il tournait sur lui-même comme un manège et traversait en une course effrénée un univers funeste."

Valérie Fritsch, Le Jardin de Winter






dimanche 28 mai 2017

Le Coin des libraires - #53 Clarissa & La peur de Stefan Zweig

Mon adoration pour cet écrivain qu'était Stefan Zweig n'est plus à prouver, ce n'est donc pas étonnant si j'écris cet article sur le roman inachevé Clarissa et le recueil de nouvelles intitulé La peur 

  • Clarissa (1981, publication posthume)


Retrouvé dans des manuscrits après la mort de l'auteur, Clarissa est une véritable pépite, un roman qui réfléchit sur la position d'une femme par rapport à la société (Clarissa qui est une fille de militaire est élevée dans une optique de travail, d'émancipation, et non pas dans la vision archaïque de la femme qui doit se marier et dépendre d'un homme), mais c'est aussi un livre sur la vision de Zweig sur la Première Guerre mondiale. 

« Le monde entre 1902 et le début de la Seconde Guerre mondiale, vu à travers les yeux d’une femme » : ainsi Stefan Zweig résumait-il le thème de ce roman, entrepris dans les derniers temps de sa vie et retrouvé dans ses archives.
Clarissa, fille d’un militaire autrichien, est née en 1894. À l’aube du premier conflit mondial, elle rencontre à Lucerne, en Suisse, un jeune socialiste français, Léonard, qui n’est pas sans évoquer Romain Rolland. La guerre les sépare, mais Clarissa attend un enfant.
Dans l’Europe déchirée, en proie à l’hystérie nationaliste, son acceptation de cette maternité va devenir, plus qu’une décision personnelle : un destin et un symbole.
Une œuvre testamentaire où le grand écrivain autrichien résume, de façon poignante, son idéal humaniste et son désespoir.


Dès le début du livre, je suis entrée dedans - ce qui m'arrive vraiment toujours avec cet auteur ! -, la vie de Clarissa m'a énormément intéressée - pour ne pas dire passionnée. Étant un roman inachevé, l'histoire ne s'arrête pas du tout à l'aube de la Second Guerre mondiale, mais au début des années 1920. 

Je pense que ce que j'ai préféré dans ce livre est la vision que porte l'auteur sur le premier tiers du XXème siècle. J'ai vraiment eu le sentiment que Zweig exprimait son point de vue à travers le professeur Silberstein - c'est une interprétation personnelle, pas une vérité générale, il est donc possible que je me trompe - et même si on ressent que ce personnage prend part durant la guerre avec le fait que son fils se retrouve au front, etc. on sent bien qu'après il la rejette et voit la guerre comme une bêtise - pourquoi un allemand et un français s'entretuent, ne sont-ils pas tous deux des hommes ? 

J'ai aimé la façon dont la vie de Clarissa est liée à l'Histoire. Sa vie comme celle de beaucoup d'autres s'est trouvée être largement bouleversée et Zweig décrit parfaitement bien les déboires des êtres et leurs sentiments les plus profonds - cet homme est une perle littéraire, que dire d'autre ? 


Cela fait quelques semaines que j'ai lu ce livre maintenant, et vraiment, il m'obsède. Comme je ne savais pas que c'était une oeuvre inachevée, j'ai été prise de cours lorsque que je suis arrivée à la dernière ligne parce que ça ne peut pas s'arrêter de cette façon, ce n'est tout simplement pas possible. J'y ai bien réfléchi et je pense que là où Zweig s'est arrêté est littéralement le pire moment, ça y est, elle a enfin des nouvelles de Leonard, après tout ce qu'il s'est passé elle a des nouvelles, et après ? Rien, rien, enfin si, mais c'est un secret que l'auteur a emmené avec lui, malheureusement. 
Depuis, je ne fais que me poser des questions, Clarissa serait-elle morte au début de la Seconde Guerre mondiale ? A-t-elle été heureuse ? Est-elle restée auprès de son "mari" ? Je n'ai plus que des questions et c'est vraiment horrible, savoir qu'il n'existe aucune réponse possible parce que même en l'inventant, ce ne serait jamais la même que celle que l'auteur avait en tête. 

Mais je ne regrette pas une seule seconde de l'avoir lu, j'ai pris un énorme plaisir et je le place aisément sur le même banc que Vingt-quatre heures de la vie d'une femme ou même Le Voyage dans le passé. Je le relirai certainement un jour, mais plus tard, quand je ne serais plus tourmentée par cette obsession de non finalité.


"Il faut que je m’occupe. Mon agitation ne cesse que lorsque je suis occupé. Alors, je n’ai plus peur. Car la peur de la solitude est plus nocive que le poison. Mieux vaut travailler que de vivre cela. Quand je sais que l’agitation me guette, je me mets à courir pour qu’elle ne puisse m’attraper."

Stefan Zweig, Clarissa.




Clarissa & La peur de Stefan Zweig (édition Le Livre de poche).



  • La peur (1925)



La peur est un recueil de six nouvelles - que j'ai personnellement trouvé plutôt inégales. Celle qui ouvre donne son nom au recueil, La peur. Dans cette nouvelle, il va être question d'une femme mariée (avec un train de vie relativement aisé grâce à son mari) qui a une liaison avec un homme. J'ai énormément aimé cette nouvelle, la façon dont Zweig décrit la peur qui s'immisce et vient étouffer cette femme, Irène Wagner, qui n'ose plus vivre, de peur de recroiser sa bête noire, de peur d'être découverte et de tout perdre. La façon dont l'auteur joue avec ses personnages est une fois encore remarquable, à la fin de la nouvelle, on se demande finalement qui a le plus trompé l'autre, ce petit jeu était-il réellement cruel ou bon enfant ?


Ensuite, on trouve la nouvelle Révélation inattendue d'un métier qui n'a pas particulièrement fait mouche avec moi. Je l'ai trouvé moins prenante. Bien sûr la patte de l'auteur est bien là, mais son style m'a bien moins ébloui que pour d'autres, tout simplement.
Je l'ai trouvé "en-dessous" comparé aux autres nouvelles qui forment ce recueil, comme Leporella qui m'a beaucoup touché ainsi que La femme et le paysage qui est particulièrement bien écrite dans ses descriptions. Ces deux-là m'ont enchanté et j'ai été heureuse de découvrir d'autres textes de cet auteur et surtout de les aimer.


"Quoi, que m’était-il arrivé ? Il me semblait sortir des bras de la mort. Etait-ce la fièvre qui m’avait troublé à ce point que je m’étais perdu dans le regard fugitif d’une passante ? Mais j’avais cru y lire cette même frénésie silencieuse, cette langueur désespérée, cette soif avide et insensée, qui m’apparaissait partout, dans le regard de la lune rouge, dans les lèvres altérées de la terre, dans le cri tourmenté des bêtes, la même qui s’agitait et brûlait en moi."

Stefan Zweig, La peur, nouvelle : La femme et le paysage.



Mon périple dans la bibliographie de Stefan Zweig n'en est encore qu'à ses prémisses, et je suis ravie rien qu'à l'idée de savoir qu'il me reste encore beaucoup à découvrir. Il y a de ces auteurs pour lesquels il faut prendre son temps, ne pas se brusquer et attendre qu'ils se déversent lentement sur soi avant de poursuivre l'exploration de leurs oeuvres, cet auteur là en fait partie pour moi.






vendredi 5 août 2016

Le Coin des libraires - #27 Wondrak de Stefan Zweig

Quel plaisir ! Quel bonheur de retrouver cet auteur ! Sans avoir besoin d'y réfléchir bien longtemps, je sais que Stefan Zweig est l'auteur que j'ai le plus lu - pourtant, je suis loin, très loin d'avoir lu toutes ses œuvres ! - celui qui me touche le plus, qui a un style absolument magnifique, en peu de mots, ses écrits ont toujours un impact très fort sur moi. 

Une fois encore, j'ai lu certaines de ses nouvelles. Après Le Voyage dans le passé, Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, Amok, L'Amour d'Erika Ewald ou encore Le Chandelier enterré, voilà que je me lance dans Wondrak que je ne connaissais pas avant de tomber dessus en librairie. 

Recueil de sept nouvelles, enfin plutôt six + un extrait/fragment si on veut être pointilleux, d'environ 200 pages, Wondrak est le nom de la première nouvelle. 
J'ai toujours eu du mal à parler de nouvelles, je trouve ça bien plus dur que d'un roman parce qu'il y a plusieurs histoires, plusieurs personnages qui n'ont rien à voir les uns les autres et je ne trouve pas particulièrement intéressant d'énumérer toutes les nouvelles les unes après les autres. Pour cette raison, j'ai décidé de seulement parler de trois nouvelles de ce recueil : Wondrak, La scarlatine et Un homme qu'on n'oublie pas.


Résumé Le livre de poche 

Une demeurée de village cache dans les bois son grand fils, pour lui éviter d'aller à la guerre. Un jeune étudiant, humilié par l'inégalité sociale, ne découvrira qu'au moment de mourir la place qu'il pouvait avoir dans la communauté humaine. Un comédien oublié retrouve celle qui s'est jadis offerte à lui, et qu'il n'a pas voulu déshonorer...
Dans ces nouvelles longtemps inédites en français, on retrouve les grandes préoccupations humanistes de l'auteur d'Amok et d'Un mariage à Lyon : sa compassion envers le malheur humain, son horreur de la guerre, sa foi dans les valeurs - l'idéal, la générosité, l'amour - qui peuvent, en quelques instants, illuminer une existence entière. Chacune crée en quelques pages une situation dramatique qui nous empoigne, des personnages qu'il est difficile d'oublier.


Après lecture de cette première nouvelle, Wondrak, qui est relativement courte puisqu'elle fait un tout petit peu plus de 30 pages, je suis restée pantoise, pourquoi l'avoir nommé comme ça ? Il faut savoir que c'est le nom d'un personnage secondaire de l'histoire, le secrétaire de la mairie d'une petite ville située à côté de la forêt où vit Ruzena Sedlak surnommée "Tête de mort" à cause de son nez qui, et bien, n'existe pas, elle a juste un trou au milieu du visage, en gros. 
Après avoir longtemps attisé la pitié de la part des villageois, elle se fait remarquer et l'on commence à parler d'elle après qu'ils aient appris que celle-ci est enceinte. Les rumeurs vont bon train, comment c'est possible avec son visage ? qui est le père de cet enfant ? bla bla bla. 
Contre toute attente, Ruzena donne naissance à un bébé parfaitement normal et particulièrement beau, mais rapidement, après cinq mois seulement, Wondrak vient la voir au sujet de son enfant, il doit être inscrit dans les registres de la mairie, Ruzena refuse, pour elle c'est un moyen de lui enlever son fils Karel, ce petit être qu'elle chérit de toutes ses forces. Prise de panique à l'idée qu'on lui prenne son enfant elle se plie aux ordres et enregistre son fils à la mairie. 

Le temps passe, Karel a dû partir de la maison pour aller à l'école, pour ça non plus elle n'a rien pu faire - c'est la loi. Et puis vient la guerre en Autriche, tous les jeunes sont mobilisés et Karel vient d'avoir dix-huit ans, il doit lui aussi y aller. Ruzena s'y oppose, il ne partira pas, il fera ce qu'elle lui dit de faire. Elle le cache tout en prétendant que son fils est parti, que c'est pour elle une déchirure atroce, mais, Wondrak n'est pas dupe, il a compris le petit manège de Ruzena et il demande à la voir un jour pour la prévenir, l'armée arrive pour venir chercher les déserteurs, ils savent que Karel n'est pas parti comme il devait le faire. 
Terrorisée une fois encore à l'idée de perdre son cher enfant - qui n'en est plus vraiment un - elle le cache du mieux qu'elle peut, en vain puisque finalement l'armée réussira à le retrouver. 

Au début de ma lecture, je m'étais dit que Wondrak devait être le père ou alors qu'il allait avoir un rôle fondamental dans l'éducation de l'enfant, mais il n'en est rien. On l'aperçoit trois fois en tout, les deux premières pour lui "prendre" Karel, la dernière pour lui "laisser" en quelque sorte. Définitivement, je ne comprends pas pourquoi avoir choisi ce nom plutôt qu'un autre. 

Il n'empêche que j'aie beaucoup aimé cette nouvelle, elle met en scène une femme paria qui se moque de vivre à l'écart, qui au contraire désire vivre en marge des autres et veut seulement qu'on la laisse en paix. Il y a très clairement une méfiance vis-à-vis de l'administration qui pour Ruzena est la chose qui lui enlèvera son fils, ce qui est bel et bien le cas. 
On sent avec quelle force Zweig rejette la guerre et surtout cette mobilisation qui a lieu dans ce pays, la Bohême du Sud qui ne se sent pas du tout autrichienne et ne veut pas prendre part à la guerre justement. La fin de la nouvelle est très forte de ce point de vue parce qu'elle met en lumière le fait que certaines personnes ont été contraintes de participer aux guerres sans jamais avoir donné leur avis, simplement parce que "leur" pays se battait. 


  • La scarlatine

Deuxième et plus longue nouvelle du recueil, elle est celle que j'ai préférée. On suit un jeune homme, Bertold Berger tout juste arrivé à Vienne pour ses études de médecine. C'est avec plein d'espoir et d'optimisme qu'il va fouler cette ville si longtemps rêvée, mais il ne faut pas s'y tromper, la désillusion point et alors Berger est rapidement enfermé dans sa solitude et sa faible condition sociale. Il ne connaît personne ce qui lui pèse beaucoup. Heureusement, il va rencontrer un homme qu'il va idéaliser pendant une partie du récit : son voisin Schramek un peu plus vieux que lui et étudiant en droit. 
Personnification de ce que Berger aimerait être, il va rapidement déchanter après avoir fait la connaissance de l'amie de Schramek, Karla. 
Berger va toucher le fond, il va traîner dans les rues de Vienne comme une âme en peine, il va laisser tomber ce pour quoi il est venu, ses études de médecine et va s'enfoncer dans l'isolement. 

Au moment où l'on pense que tout est terminé, que Berger a baissé les bras, une rencontre impromptue va avoir lieu, Berger va rentrer tard chez lui, sans ses clés et va être obligé de sonner la concierge pour pouvoir entrer. À la vue de son état, celui-ci commence à se demander ce qui lui arrive, sa fille, elle a la scarlatine. 
À partir de là, le récit bascule complètement et Berger reprend goût à la vie, mais c'est sans compter sur le hasard qui ne sera pas de son côté. 

Parce que je ne veux pas raconter la fin de cette histoire pour vous laisser la surprise, je vais m'arrêter là. J'ai adoré cette nouvelle parce qu'elle est formidablement écrite déjà - bon un peu comme tout ce qu'il écrit, c'est vrai - et aussi parce qu'on a tous des rêves et que celui de Berger était de vivre à Vienne, de s'y épanouir avec son cercle d'amis et les choses ne se passent pas comme il le souhaitait et surtout, je pense que beaucoup d'êtres ont ressenti cette solitude quand, en réalisant leur rêve de vivre dans une grande ville ils ont dû "abandonner" famille et amis. 
C'est une nouvelle très négative, très sombre qui laisse peu de place à l'espoir, il faut bien le dire, mais c'est aussi une nouvelle avec une très grande sincérité qui n'accepte pas les faux-semblants. 
Alors, je me suis demandé, Stefan Zweig a-t-il déjà ressenti cette solitude en arpentant les rues de Vienne ? 


"J’ai perdu tout désir, tout me dégoûte. Je déteste chacune des pierres de cette ville que je foule, je hais ma chambre, je hais les gens que je croise ; quelle torture de respirer cet air froid, humide et sale ! Tout m’oppresse ici, je dépéris. Je m’enfonce comme dans un marécage. Je suis sans doute trop jeune, et de toute façon je suis trop faible. Je ne me sens pas armé pour me battre, je n’ai pas de volonté, je suis pareil à un petit garçon au milieu de cette foule affairée."

Stefan ZweigWondrak (nouvelle : La scarlatine).


  • Un homme qu'on n'oublie pas (Histoire vécue) 

J'ai choisi cette nouvelle pour conclure, je la trouve intéressante dans son propos, très différente de ce que Stefan Zweig écrit habituellement. 
Au début du récit, le narrateur (on peut aisément penser qu'il s'agit de Zweig lui-même) dit "Il serait ingrat de ma part d'oublier l'homme qui m'a enseigné deux des choses les plus difficiles de l'existence : d'abord choisir de ne pas se soumettre à la plus grande puissance en ce monde, celle de l'argent, ensuite vivre au milieu de ses semblables sans se faire jamais le moindre ennemi". 

Cet homme dont on nous parle, on va rapidement l'apprendre, il s'agit d'Anton, une sorte de vagabond qui vit au jour le jour parmi les autres. Nouvelle à la limite de l'utopie, Anton ne travaille pas, il n'a pas de logement, il vit comme il le désire. Il se promène la journée et si quelqu'un a besoin d'un coup de main, il est toujours là quelque part, parce que oui en plus, Anton sait tout faire. 
Cet homme qui vit de rien, refuse d'être trop grassement payé. Après avoir effectué un travail, on lui donne six schillings et il n'en prend que deux parce que ça lui suffit, il n'a pas besoin de plus. 
Ce que j'ai trouvé assez différent des autres nouvelles de Zweig c'est qu'un peu tout le monde est beau et gentil au premier abord. La population adore Anton parce qu'il est serviable, il est gentil et ne se plie pas aux "règles" de la communauté qui est d'avoir un travail pour gagner de l'argent, de s'offrir ce que l'on veut avec cet argent et de vivre heureux dans sa propre maison. 
Mais justement, j'ai trouvé que ça faisait trop, que quelque part en nous envoyant tout cette bonne image de la société, Zweig en peignait en réalité les travers. Il semble inconcevable qu'un homme puisse vivre et être heureux sans avoir de toit, sans même travailler, ce à quoi la cuisinière répond "Les gens lui donnent d'eux-mêmes ce qui est nécessaire. Il se moque pas mal de l'argent. Il n'en a pas besoin". 
Mettons, il n'en a pas besoin, il y a des gens qui ont l'argent en horreur - ce que je comprends tout à fait - mais se pose le problème de la générosité d'autrui, le problème d'accepter qu'un être soi différent et vive en marge de la société. Non, on ne me fera pas croire que tout le monde accepterait un marginal, que tout le monde se montrerait sympa avec lui parce que la réalité n'est pas comme ça, elle est bien plus méchante et injuste et cette fin de nouvelle "jamais Dieu ne l'abandonnera et, ce qui est beaucoup plus rare, jamais il ne sera abandonné des hommes" confirme en quelque sorte ce raisonnement puisque Zweig le dit lui-même "ce qui est beaucoup plus rare", il démontre dans un sens que si Anton ne sera pas abandonné, d'autres le seront parce que les hommes sont des êtres qui abandonnent leurs semblables, tout simplement. 
Et surtout, surtout, Zweig sous-titre sa nouvelle de Histoire vécue pour que, le lecteur justement ne s'interroge pas sur la générosité, la bonté des Hommes. 


Wondrak de Stefan Zweig, édition Le livre de poche.


J'aurais pu parler des autres nouvelles, de Rêves oubliés, Printemps au Pater ou encore La Dette qui, pour moi sont l'exemple même des préoccupations de Zweig : le souvenir, le passé. J'ai adoré ces trois nouvelles justement parce qu'elles ont un fort rapport au passé, à l'époque perdue et que l'on ne retrouvera jamais, thème que l'on retrouve vraiment très souvent chez cet auteur - il suffit de voir Vingt-quatre heures de la vie d'une femme ou Le Voyage dans le passé
Et justement, en parlant cette dernière nouvelle, si je ne m'abuse l'extrait dans Wondrak appelé Fragment d'une nouvelle n'est autre qu'un fragment de Le Voyage dans le passé

Voilà, encore une fois j'ai littéralement adoré cette lecture, mais je crois bien que j'aimerais toujours toutes mes lectures de Stefan Zweig.







La promise au visage de fleurs de Roshani Chokshi

Il était une fois un homme qui croyait aux contes de fées. Il était une fois un homme qui savait que les contes révèlent ce qui demeure cach...