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dimanche 24 octobre 2021

Conte de cinéma de Jean Lods

Colin est un professionnel de la restauration de film. Peu importe la gravité de la détérioration, Colin peut tout remettre à neuf avec ses doigts de fée. C’est son métier et aussi toute sa vie, le cinéma. 

À l’Institut où il travaille, les coupes budgétaires se multiplient et ça ne risque pas de s’améliorer avec l’arrivée du nouveau directeur, David. 

David aussi est un passionné, il vibre pour la beauté des images et des histoires racontées sur l’immense écran blanc. Mais il est directeur et il doit penser au profit. À la rentabilité. Maitre mot pour une industrie jeune mais coûteuse et en perpétuel renouvellement. 


Fini de redorer les classiques délaissés, fini Hawks et tous les autres. Fini de payer Colin pour qu’il restaure les films qu’il aime et non pas ceux qui rapportent. 

Une partie de campagne ? cette vieille copie qui n’intéresse plus personne et sûrement pas les nouvelles générations ? À mettre au rebut. 


Colin vit le cinéma, il vit et respire pour lui. Il ne peut pas s’arrêter, abandonner la restauration de ces chefs-d’oeuvres, lui qui est si doué. 

Voir les défauts d’une copie, ses rayures, ses couleurs devenues ternes, c’est inacceptable pour lui qui s’est donnée pour mission de redonner vie à toutes ces histoires, à tous ces personnages qu’il aime plus que tout. 


« Inquiétude et colère, parce qu’il savait en danger de mort son activité professionnelle qui tenait bien davantage de la raison de vivre que de l’emploi rémunéré : pour lui, chaque film était un organisme vivant, un réalisateur était un dieu qui créait des mondes dont l’existence était liée à la pellicule où ils étaient inscrits, et chaque fois que par son travail de restauration il parvenait à rendre son éclat et sa jeunesse à une oeuvre que le temps avait détériorée, il avait le sentiment de perfuser de la vie à une planète menacée de disparaître dans le vide intersidéral. »


Et quand il s’agit de restaurer ce magnifique film de Renoir, il ne peut être question de se défiler. Henriette a besoin de lui comme il a besoin d’elle. Colin s’y attaque, et en pleine concentration sur un bouton de la tenue d’Henriette, stupeur, son coeur bat ! 

Stupeur, Colin entre dans Une partie de campagne et rejoint la douce Henriette. 



Avec Conte de cinéma, Jean Lods nous confie son amour pour le médium tout en le questionnant : qu’est-ce sont les classiques aujourd’hui ? excepté pour les rétrospectives, y a-t-il un vieux film que vous iriez voir par pur plaisir ? est-ce que ces vieux films sont dépassés et bons à stocker aux archives ? 


Le début du roman est un poil longuet et les personnages pas hyper mémorables, mais on se prend au jeu. 


Entrer dans Conte de cinéma c’est aussi entrer dans Une partie de campagne, c’est entrer dans deux univers, celui du réalisateur Jean Renoir et celui de l’écrivain Guy de Maupassant. C’est s’interroger sur la porosité des frontières entre l’imaginaire et le réel. C’est aussi s’interroger sur ce que le cinéma et la littérature permettent comme apprentissage. 


L’amour des deux hommes pour le cinéma occulte (presque) tout le reste. Il faut quand même un antagoniste, et c’est en la personne de Judith que se cristallise l’opposition. 

Méchante et redoutable, elle est une ennemie de taille, une ennemie qui pourrait bien tout envoyer en fumée… 


Jean Lods nous entraîne dans la folle histoire du cinéma, en s’inscrivant dans notre époque il interroge son statut et son état, plus encore aujourd’hui avec l’émergence de toutes les plateformes de streaming qui produisent des films à gogo et dont certains ont mémé été nominés pour les plus grands prix. 

Il nous entraîne au coeur du cinéma d’antan où la technique était un savoir-faire et non plus la vulgaire patte d’une industrie qui ne vise que le profit. 


En amoureux inconditionnels, Colin et David forment un duo atypique dont les armes, même si elles deviennent de moins en moins efficaces, n’en sont pas moins réelles. 



Pour les amoureux du cinéma. 




dimanche 17 janvier 2021

Les Fleurs d'hiver d'Angélique Villeneuve

Les Fleurs d’hiver d’Angélique Villeneuve était sur ma liste de souhait depuis au moins 5 ans. 

Comme souvent, on oublie, on s’offre d’autres livres, et puis voilà qu’un jour, par un heureux hasard, on le trouve en seconde main, pour une bouchée de pain. 

Aussitôt acheté, aussitôt lu. 




Roman court (150 pages environ), Les Fleurs d’hiver nous entraîne en 1918, en octobre plus précisément. La guerre est encore là, même si nous savons très bien aujourd'hui qu’il reste un mois avant que soit déclarée l’armistice. 


Jeanne, la femme de Toussaint vit à Paris, dans un minuscule appartement avec sa fille, Léonie. Léo est la deuxième fille du couple, la première étant décédée quelques années plus tôt. 

Cette petite fille, Toussaint ne l’a pas vu grandir. Il a dû, comme tant d’autres, partir sur le front. Et malgré les espérances, malgré les idées de « d’ici Noël on sera rentrés », la guerre se perpétue et avec elle, la séparation, les privations, les morts. 


Toussaint est finalement rapatrié. il est une gueule cassé. 

Hospitalisé à Val-de-Grâce, il envoie une lettre à sa femme pour lui dire… et bien de ne pas venir.

Toussaint ne veut pas la voir et Jeanne se trouve alors dans une situation délicate. Elle qui rêve de retrouver son mari, sa légèreté, leur amour, elle ne peut même pas lui rendre visite. 


Cette lettre, elle sera comme si Jeanne avait mangé du plomb : elle reste sur l’estomac et l’abîme en même temps. 


Voilà que Toussaint rentre enfin. Affublé d’un bandeau qui mange la moitié de son visage, il est silencieux, presque inexistant. Il ne bouge pas, il reste prostré à attendre on ne sait quoi. 

Il refuse de parler, de se laisser regarder. 

Jeanne a peur de son retour, elle a peur parce qu’au final, elle est presque plus seule depuis qu’il est rentré que quand il n’était pas là. 


Parallèlement on suit d’autres personnages, deux autres femmes, qui vivent elles aussi dans le même immeuble que Jeanne. Dont une femme, celle qui a tout perdu. Il lui restait un garçon avant la guerre, et voilà que ça aussi, on lui a pris.


Les Fleurs d’hiver interroge sur la perte. La perte inexorable et la perte "partiel". 

Comment appelle-t-on ces femmes dont leur mari revient mais dont il n’est plus le même ? Jeanne n’est pas veuve, mais son mari, à l’instar d’un fantôme, n’est plus que le reflet de ce qu’il était. 

Comment appelle-t-on une petite fille qui n’a jamais rencontré son père, que l’on décrit d’une telle façon, et qui s’avère, à cause des aléas de la vie, complètement différent ? 


Les Fleurs d’hiver se concentre sur un type bien particulier de perte. Sur la mort, tangible et immanquable, et sur la guérison, qui ressemble parfois à une mort lente. 


Jeanne m’a ébloui par sa force, Toussaint m’a touché par son mutisme, par sa honte peut-être à devoir vivre avec ces pensées atroces, à devoir vivre avec son visage, cette gueule cassée qui ne peut que lui rappeler des mauvais souvenirs. 


Tous victimes de la guerre mais à des degrés différents, Les Fleurs d’hiver est un roman délicat sur l’amour indestructible, sur les gueules cassées et la difficulté de retourner à la vie après cela. 

Un court roman intimiste et touchant, tant par le style fin de l’auteure, que par le choix de son sujet, fort et fragile. 








mercredi 14 février 2018

Le Coin des libraires - #85 L'immense regret qui me conduit sur le chemin de chez moi d'Alain Sevestre

L'immense regret qui me conduit sur le chemin de chez moi (on parle de ce nom à rallonge ?) d'Alain Sevestre fait partie de la rentrée d'hiver 2018 et il faut bien dire que sans Babelio et sa masse critique, je ne l'aurais toujours pas lu. 

L'année dernière à la même période j'ai eu la chance de recevoir Ressentiments distingués de Christophe Carlier, un Phébus là aussi. La différence majeure entre les deux est que j'avais bien accroché au premier et malheureusement, j'ai beaucoup moins accroché avec celui-ci. 


« Elle est arrêtée derrière la porte close. Elle lève la tête vers le plafond de la cage d’escalier, bouche ouverte, cherche de l’air.
Elle descend l’escalier en somnambule. En bas, sur du plat, c’est moins évident, elle appuie l’épaule contre les boîtes à lettres, il va falloir sortir.
Et puis, ce printemps. Partout, dans les squares, dans l’air, dans les arbres, même si on ne peut plus leur faire confiance, partout, c’est le printemps, le jour plus clair plus tôt, et des gens qui ne savent pas comment s’habiller pour la journée, se ravissent. L’implacable printemps.
Elle marche dans la rue. Marcher, c’est facile. Elle marche beaucoup. »

Alain Sevestre nous offre l’inoubliable portrait d’une femme qui aime.



Je trépignais d'impatience de le recevoir, rien que pour l'objet. Je trouve les romans des éditions Phébus très beaux, très agréables au touché avec souvent de très belles couvertures - oui, vous savez maintenant qu'une couverture suffit à me faire acheter et donc lire un livre... -, mais déjà là, je trouvais la couverture de celui-ci moins jolie que d'habitude. En tout cas, bien moins jolie que celle de l'autre roman sortie en même temps : Histoire vraie de nos vies formidables d'Elizabeth Crane qui me fait très envie. 
Non mais honnêtement, quelqu'un peut-il m'expliquer cette couverture ? enfin voilà, perso j'adhère pas du tout... d'ailleurs, peut-être que ça aurait dû être un signe suffisant, peut-être que ça voulait déjà dire que ce livre n'était pas fait pour moi, mais tant pis, je l'ai reçu et maintenant il est lu donc c'est trop tard. 

Plus sérieusement, j'exagère un peu. Je n'ai pas envie qu'on pense que je démonte un bouquin juste comme ça, en vérité cette lecture n'a pas non plus été catastrophique, j'ai pas galéré à le terminer ou quoi. C'est simplement, que, bah je suis restée hermétique aux personnages et donc à l'histoire évidemment. 


L'immense regret qui me conduit sur le chemin de chez moi d'Alain Sevestre, éditions Phébus.


On suit donc Camille, journaliste parisienne et amoureuse perdue. J'ai, de prime abord, était intéressée par l'intrigue autour du journal où elle bosse, le fait que la direction ait changé, que plein "d'anciens" décident de prendre le large. J'ai trouvé ça franchement prometteur, mais à l'image du bouquin entier, j'ai trouvé que c'était bien trop survolé, au final tout semble être un prétexte pour suivre une fille paumée dans sa tête, qui ne fait que divaguer au fur et à mesure des pages, pour en venir à la conclusion que son pote nous a donné dès le début du livre. 

Oui, je crois que c'est ça mon problème avec cette oeuvre, pas une fois j'ai eu l'impression que Camille était dotée de sentiments réels, pas une fois j'ai ressenti de l'empathie pour elle ou même quoi que ce soit d'autre. Je suis restée passive tout du long et c'est véritablement ce qui m'a dérangé.
Alors oui, peut-être que je suis complètement passée à côté de l'histoire, peut-être que j'aurais dû me laisser envoûter que ce soit par la plume ou par cette femme, mais tout ce qui me sautait aux yeux, c'était l'absence. Absence de profondeur, d'épaisseur, d'intérêt, d'enjeux tout simplement. 

Je lisais tout en me disant qu'il n'y avait pas d'évolution depuis le début, que je pouvais bien continuer à lire, les personnages apparaissaient toujours aussi fades et surtout inconnus. Les deux hommes dans la vie de Camille sont des ombres, on ne sait quasi rien d'eux à part deux-trois éléments à la volée. On ne peut pas s'attacher à des personnages avec aussi peu de détails, comment s'attacher à un personnage si on ne le connaît pas ? 

Et puis, comment apprécier une histoire si on ne voit pas où l'auteur veut nous mener ? Non mais en réalité, c'est surtout à cause de ce moment, lorsque Camille boit un coup avec ses amis et qu'ils lui parlent des deux hommes dans sa vie où on lui dit avec qui elle finira et je me suis dit "si c'est ça la conclusion, c'est pas possible" et pourtant... 


En vérité je vais m'arrêter là, je n'ai pas envie de dégoûter des lecteurs potentiels, après tout ce n'est pas parce que je n'ai pas aimé que vous n'aimerez pas - après tout, contrairement à moi, beaucoup ont aimé Les gens heureux lisent et boivent du café... 
Finalement, je dirais simplement que je n'ai pas accroché à la quête et à toutes les péripéties qui mènent à cette conclusion. C'est un peu un tout et même le style de l'auteur n'a pas pu sauver mon appréciation. Je n'ai jamais lu d'Alain Sevestre auparavant donc je ne sais pas si c'est ce livre qui me pose problème ou plus les écrits de cet auteur, mais dans tous les cas, je suis contente de pouvoir dire que cette lecture, aussi rapide fut-elle est loin d'être mémorable, et qu'elle est même un peu décevante.


"Ça sera encore plus difficile de vivre parce que au moins quand tu es avec quelqu’un, tu n’y penses pas, ou peu. Quand on est seul, c’est encore plus difficile d’être."

Alain Sevestre, L'immense regret qui me conduit sur le chemin de chez moi









lundi 10 juillet 2017

Le Coin des libraires - #58 Le Jardin de Winter de Valérie Fritsch

Ce livre est une pépite, vraiment il me le fallait rien que pour la beauté de la couverture - c'est pour cette raison que je l'ai acheté... -, mais en plus l'histoire qu'il renferme est touchante, poétique, symbolique, j'ai pris un très grand plaisir à découvrir Le Jardin de Winter, le premier roman de Valérie Fritsch, auteure autrichienne. 


Il est vrai que c'est un livre assez étrange dans son genre, il se situe entre le récit apocalyptique et le romantisme. Il nous emmène rapidement dans son univers où on y rencontre Anton Winter, le protagoniste qui va surtout nous parler du jardin de son enfance, tout en décrivant son présent : la fin du monde, en tout cas de l'humanité. 



Anton Winter a grandi en pleine nature, dans un jardin luxuriant et des bois touffus, un cocon de verdure gouverné par sa grand-mère, à distance du monde. Adulte, il s’occupe de ses oiseaux au dernier étage du plus grand immeuble de la ville, tandis qu’en contrebas, l’humanité vit ses dernières heures avant une apocalypse programmée.

Hanté par le souvenir du jardin merveilleux de son enfance, il refuse de se résoudre au pire et tente d’imaginer avec Frederike, qu’il vient de rencontrer, le jour d’après.


On apprend assez vite que c'est la fin du monde, l'apocalypse est là, l'humanité va être décimée, mais on ne sait pas pourquoi, ce qu'il s'est passé ou autre, les raisons sont floues, on doit juste accepter ce constat : c'est la fin. 
Comme souvent quand l'on se sait au bord de la mort, l'homme se remémore sa vie passée, son monde disparu. C'est le cas d'Anton, qui vit dans la ville, mais qui est resté en partie chez lui, dans ce jardin où il a passé son enfance, entouré de sa famille, ses grands-parents, ses parents, son frère. 

Il nous parle ensuite de son départ - on suppose que les raisons de ce dit départ sont liées à la grand-mère - il décrit ensuite une vie solitaire, au sommet du plus grand immeuble de la ville. C'est dans cette tour d'ivoire qu'Anton s'est réfugié, qu'il vit parmi les oiseaux. On sent une certaine distance lorsqu'il décrit le jardin de son enfance, distance mêlée à de la nostalgie. 

Forcément, on comprend dès le début que le jardin a une importance primordiale pour Anton et donc aussi pour nous. Évidemment il y a toutes sortes de symboliques dans cette vision du jardin, celle du Paradis, d'un paradis qui a disparu lorsqu'Anton a grandi, qu'il a été confronté à la solitude, à la mort et qu'il a dû partir parce que ce paradis était désormais entaché par la douleur. Il doit sans doute y avoir plein de lectures possibles quant à ce jardin, qui est présent tout au long du livre, sur ce personnage qu'est le jardin et qui paraît être plus important encore que le protagoniste Anton - pour preuve, c'est lui qui figure d'abord dans le titre, c'est d'abord le Jardin, puis le nom de famille d'Anton. 


Le Jardin de Winter de Valérie Fritsch, édition Phébus.


Le monde continu pourtant, malgré que ce soit les prémisses de la fin, l'humanité retient son souffle, mais elle respire toujours. C'est dans ces conditions très étranges qu'Anton va rencontrer une femme avec qui il va passer ses derniers moments - en sa compagnie et avec une autre femme et son enfant, qui ne sont autre que la famille du frère d'Anton, retrouvée un peu par hasard. 
Ensemble, ils décident de retrouver la terre familiale et donc le fameux jardin où ils verront la fin de leur vie arriver. 

Le personnage d'Anton est attachant, mais il est comme déjà disparu, il est déjà mort alors la distance entre lui et le lecteur se creuse toujours plus. Pour les autres personnages qui sont au nombre de trois (je ne compte pas le bébé évidemment) ils semblent être des coquilles vides. La copine d'Anton a l'air complètement à côté de la plaque, je crois qu'elle n'a pas bien compris que c'est la fin de tout. C'est pareil pour le frère d'Anton, la distance entre les deux frères est si grande qu'on ne peut pas s'attacher à lui. Tout ce qu'on peut faire c'est suivre leur destruction de loin sans rien pouvoir faire, sans avoir à imaginer une autre alternative parce que l'on sait qu'il n'y en a pas, que la sentence est connue depuis le début et qu'il va falloir l'accepter. 

Symbole de la fin du monde, du passage de l'enfance à l'âge adulte, du retour aux origines, Le Jardin de Winter est tout ça à la fois et bien plus encore. 

Le point fort de ce livre est sans conteste son écriture, la poésie des mots. Franchement pour un premier roman, un premier essai, Valérie Fritsch a réussi avec brio. Le style est poignant, il est touchant et j'ai vraiment ressenti beaucoup de plaisir à lire un texte si juste et si étrange à la fois. C'est le troisième Phébus que j'ai lu jusqu'ici et je ne peux pas le dire avec certitude (je ne sais pas parler autrichien), mais j'ai bien l'impression que les traducteurs font un boulot très minutieux pour traduire au mieux la volonté de l'auteure et si c'est le cas, bravo parce que franchement, j'ai été conquise. 


"Cela faisait longtemps qu’il n’avait plus pris autant de plaisir à quitter son appartement. Cela faisait longtemps qu’il n’avait plus eu autant de choses à voir. Cela faisait longtemps que le monde s’était arrêté, et voilà qu’il tournait sur lui-même comme un manège et traversait en une course effrénée un univers funeste."

Valérie Fritsch, Le Jardin de Winter






samedi 3 juin 2017

Le Coin des libraires - #54 Halgato de Feri Lainsček

Vous risquez de souvent voir passer des livres des éditions Phébus dans les semaines/mois à venir. Après Notabilia, je dirais que c'est celle que je préfère pour la qualité des objets, la beauté des ouvrages, le fait que ce soit si agréable comme objet entre les mains, mais aussi pour la qualité et la diversité des textes. 

C'est grâce à Babelio que j'ai découvert mon premier Phébus au début de cette année, et c'est grâce à Babelio et à la maison d'édition que je reviens puisque j'ai reçu Halgato de Feri Lainsček grâce à la Masse critique, alors merci à eux ! 


Au-delà de la rivière Mur, en Slovénie, dans le campement des Roms, le bonheur se cultive en toute simplicité : une cruche de vin, un foyer, de la musique à tout moment.

Le jeune Halgato le sait bien, et pourtant. Son violon ne chante que pour payer l’éducation de son demi-frère Pišti – son espoir, celui qui doit s’élever et écrire un jour l’histoire de leur communauté. Mais un Tsigane peut-il seulement échapper à son destin ?

Adapté au cinéma en 1995, le roman de Feri Lainšček fait entendre la voix brusque et belle d’une société singulière.




Halgato est un livre dont il est difficile de savoir ce qu'il m'a fait ressentir exactement. J'ai aimé l'histoire, mais je l'ai aussi trouvé très déroutante, alors même si cela fait maintenant trois jours que je l'ai terminé, j'ai du mal à me positionner par rapport à cette lecture.

Il s'agit de mon premier livre issu de la littérature slovène, j'étais extrêmement pressée de le commencer en grande partie pour cette raison, mais au final je ne me demande si ça a eu une réelle importance, je n'ai pas eu le sentiment de visiter la Slovénie, malheureusement.

J'ai adoré tout le mystère du début, au sujet du père d'Halgato, Mariska, de son "départ" et de la venue de Bumbas, son "nouveau père". Je pensais qu'on allait suivre que le personnage éponyme, mais finalement non, une large partie du livre se concentre sur son enfance et adolescence, ses escapades avec Bumbas pour faire entrer son frère à l'école, pour que lui au moins ne soit pas "qu'un Tsigane". 
Je crois que c'est ce qui m'a le plus dérangé dans ce livre : le fait qu'être Tsigane passe clairement pour une malédiction, une maladie incurable. Ça m'a vraiment frappé parce que du début jusqu'à la fin on nous rabâche la même chose et surtout toutes les actions du personnage sont motivées par la volonté de sortir de cette condition, de s'élever.


Halgato, Feri Lainsček, édition Phébus.

Je pensais aussi que le violon aurait une place plus importante. Après l'avoir trouvé omniprésent dans Les Dieux du tango, je l'ai trouvé effacé ici. On nous en parle ici et là, pour nous dépeindre sa facilité à jouer ou même l'histoire autour de son violon. Ça ne m'a pas non plus trop embêter, mais j'aurais aimé en apprendre plus sur le passé de l'instrument, mais bon.

Sinon, j'ai passé un bon moment, ça a été une bonne découverte, j'ai suivi une philosophie de vie qui m'est lointaine - il y a cette phrase dans le livre qui pour moi, décrit parfaitement bien la communauté des gens du voyage : "La route qu’on empruntait importait peu, tout comme la direction qu’on prenait. C’est la règle dans ce monde : tous les chemins mènent quelque part. Qu’on aille de l’avant ou qu’on retourne en arrière, on est toujours en train de partir et de venir à la fois."

J'aurais en revanche aimé plus de descriptions des environs, les paysages, le pays afin d'être complètement immergée dans l'univers et ne pas avoir le sentiment d'en être extérieur.

Enfin, pour ce qui est de la fin, j'ai bien aimé, mais j'ai trouvé dommage que ce soit un dernier rappel des "préjugés contre les Tsiganes" : ils sont des voleurs. C'est dommage parce que jusqu'au bout tout tourne autour de la même chose, même si Halgato essaie de s'en défaire, il ne le peut qu'au prix de vivre en ermite, loin des autres et je ne sais pas si on peut y trouver un quelconque réconfort.


Quoi qu'il en soit je remercie une nouvelle fois Babelio et les éditions Phébus, j'ai fait une autre belle découverte grâce à eux.


"Il savait que l’eau n’exercerait que peu de ses voeux. Mais il savait aussi qu’elle emporterait tout ce dont il voulait se débarrasser. Parce que ça s’est toujours passé ainsi avec ce fleuve. Maintes pensées pénibles qu’il y avait plongées avaient disparu sans laisser de trace. Maintes envies ou douleurs s’étaient ainsi liquéfiées."
Feri Lainsček, Halgato.







vendredi 27 janvier 2017

Le Coin des libraires - #42 Ressentiments distingués de Christophe Carlier

Comme je vous le disais dans mon article précédent, je vais aujourd'hui vous parler du roman Ressentiments distingués de Christophe Carlier, livre que j'ai eu la chance de recevoir par le biais du site livresque Babelio, et également grâce aux éditions Phébus. 

Lorsque Babelio m'a proposé de participer à un tirage au sort pour ce roman, je l'ai fait uniquement pour l'éditeur. Phébus fait partie du même groupe (Libella) que la collection Notabilia (qui appartient à la maison d'édition Noir sur Blanc. Vous le savez, j'aime énormément cette collection et surtout, j'avais extrêmement envie de découvrir certains titres chez Phébus parce que mine de rien, ça commence à faire un certain temps que je lorgne dessus. 

Pour le dire rapidement - je ne pense pas que ce soit vraiment hyper intéressant - j'apprécie beaucoup le travail effectué sur l'objet livre qui est toujours de qualité avec une couverture qui n'est pas vraiment "lisse" et une illustration vraiment très jolie à chaque fois - oui, le design d'un livre compte beaucoup pour moi quand même. 

Enfin bref, tout ça pour dire que j'ai été sélectionné, que j'ai reçu le livre et qu'une fois Au fond des bois terminé, bah j'ai enchaîné, forcément. 

Sur l’île, le facteur ne distribue plus de lettres d’amour. Mais des missives anonymes et malveillantes qui salissent les boîtes aux lettres.

Un corbeau avive les susceptibilités, fait grincer les armoires où l’on cache les secrets. Serait-ce Tommy, le benêt ? Irène, la solitaire ? Ou bien Adèle qui goûte tant les querelles ? Ou encore Émilie, Marie-Lucie ou Félicien ? Bien vite, les soupçons alimentent toutes les conversations. Et l’inquiétude s’accroît. Jusqu’où ira cet oiseau maléfique ?



Ressentiments distingués est un livre court, même pas 200 pages. En ne sachant rien de la quatrième de couverture, je ne pouvais pas vraiment dire au départ si l'illustration en couverture était réellement pertinente avec le sujet du livre. Je peux désormais vous dire qu'elle l'est, et que l'illustratrice Héloïse Jouanard a vraiment fait un très beau travail. 

Avec ce roman, on va être plongée sur une île, on ne sait rien de celle-ci, ni son nom, ni sa localisation, elle entre uniquement en opposition avec le "continent". 
Là où je suis passée un peu à côté, c'est que je ne savais pas où je mettais les pieds, alors que le titre est assez révélateur quand on y pense. On va suivre une espèce de dérèglement sur l'île à cause d'un mystérieux corbeau qui envoie des lettres anonymes aux habitants. Ressentiments distingués est en effet une sorte de clin d'oeil à la formule "sentiments distingués" parfois présentes dans le langage épistolaire. 

Découpé en trois parties, enfin pour moi c'est plutôt deux parties et un épilogue, mais bref. La première partie s'ouvre sur le facteur, qui, de manière parfaitement normale distribue son courrier. J'ai trouvé intéressante la vision qu'a le facteur (Gabriel) sur son métier. Comme je l'ai dit un peu plus haut, il va être question d'envoi de lettres pas forcément hyper sympa alors après avoir décrit quelques habitants de l'île, décrit leurs habitudes, l'essentiel du propos se trouve dans la rumeur, dans les ragots et les "menaces" dues à celui qu'ils ont nommé le "corbeau". La panique apparaît peu à peu, le silence s'installe et même si personne ne dit rien, tout le monde pourrait être le coupable, enfin, à quelques exceptions près. 

La deuxième partie est focalisée sur le point de vue du corbeau, dont nous est dévoilée l'identité. J'ai beaucoup aimé le suivre, en apprendre plus et j'ai trouvé intelligent de ne pas faire une nouvelle fois une histoire de vengeance, parce qu'ici, je ne considère pas que cela le soit. Je ne vais pas trop m'étaler dessus parce que je ne veux pas gâcher la surprise, mais si jusque-là ça vous intéresse, foncez ! 

Ressentiments distingués,  Christophe Carlier aux éditions Phébus.

Cette lecture amène à se rendre compte à quel point les apparences sont trompeuses déjà, mais surtout que la peur peut-être attisée n'importe où, n'importe quand. Le corbeau paraît parfois simplement s'amusait sans que ce soit de la méchanceté perverse. Il semble plus s'attacher à essayer de faire réfléchir ses "victimes" qu'à les faire culpabiliser ou à les blesser. Pourtant, quelques drames vont se produire sur l'île, parfois sans que le corbeau ait quelque chose à y faire, d'autres où c'est entièrement de sa faute - je pense aux événements de la fin de la deuxième partie. 

Pour moi, c'est une réussite du point de vue de l'esquisse des insulaires, l'auteur nous parle de pas mal de personnes, mais seulement en quelques lignes. Il parvient de manière vraiment brillante à nous décrire ces personnages que l'on aperçoit qu'au café La Marine ou même à l'épicerie et qui, finalement, sont simplement des personnages faisant partie du décor - ou non d'ailleurs. 
Cette manière de survoler les personnages a contribué à ce que je me perde dans le livre, quand l'auteur a pour la première fois abordé Tommy, je pensais que nous allions le suivre plus en profondeur, pareil pour Gwenegan qu'on ne suit pas tant que ça au final. Enfin voilà, j'ai aimé tomber dans les pièges tendus consciemment ou non pas l'auteur. 


Ce livre aussi je l'ai dévoré : l'histoire m'a plu, peut-être aussi parce qu'après avoir lu un polar/thriller assez long et assez sanglant, j'ai eu besoin de lire quelque chose de plus léger, mais qui reste dans le registre de l'enquête. J'ai aimé simplement parce que c'est sans prétention, parce que l'auteur nous donne à voir une histoire bien ficelée dans une écriture toute en simplicité et efficace. À vrai dire je ne connaissais pas du tout Christophe Carlier, même pas de nom. Il est apparemment surtout connu pour son roman L'Assassin à la pomme verte qui m'a l'air d'être pas mal d'après le peu que j'en ai entendu. 


"La vague pétrit la mer sans fin. Elle sculpte et elle anéantit. Comme la vie, elle s’étire, en dérobant ce qu’elle avait offert. On met des années à se construire une existence. Surgit une force sans visage, qui dévaste tout. Elle prend la forme de la rumeur, du vent, du hasard."
Christophe Carlier, Ressentiments distingués.



Pour une découverte, ça a été une grande découverte et je ne pouvais pas rêver mieux pour démarrer cette année 2017 en beauté. Une fois encore, un très grand merci à Babelio et aux éditions Phébus








La promise au visage de fleurs de Roshani Chokshi

Il était une fois un homme qui croyait aux contes de fées. Il était une fois un homme qui savait que les contes révèlent ce qui demeure cach...