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Le Coin des libraires - #37 Clair de femme de Romain Gary

Premier livre que je lis de cet auteur, pourtant, ça fait un petit bout de temps que j'ai Gros câlin et La Promesse de l'aube
Je pense qu'il n'y a plus besoin de présenter Romain Gary, auteur considéré comme classique du siècle passé entre-autre pour La Promesse de l'aube (1960) et La Vie devant soi (1975). Auteur relativement prolifique avec je crois, une quarantaine de livres à son actif, ouais rien que ça. 

Ça fait longtemps maintenant que j'aimerais lire La Promesse de l'aube, mais comme souvent pour des auteurs qui ont fait leur preuve par le passé, je préfère débuter non pas par une des œuvres les plus connus, mais au contraire, par un texte un peu plus court, histoire de découvrir la plume de l'auteur, de m'y familiariser avant de lire une œuvre plus conséquente. C'est pour cette raison que j'ai décidé de débuter avec Clair de femme.

"Il y avait des moments de panique et de vide, des échos de rires, des flambées de souvenirs, la fatigue fouillait dans le tout-à-l’égout de la mémoire et rejetait à la surface des bribes de bonheur. Le reste était angoisse et remords. Chaque minute qui passait paraissait arrachée à un temps fossilisé."

Romain Gary, Clair de femme.

Résumé éditions Folio 

Clair de femme, c'est une histoire de mort, une histoire d'accident, des histoires d'amour. C'est Michel & Lydia, Lydia & Alain, Michel & Yannick. L'auteur s'est penché sur les destins amoureux qui se sont brisés après des années de vie commune. 
Dès la première page, on sent que c'est une histoire sur la durée, que c'est l'histoire de plusieurs vies qui ont déjà bien vécu comme en témoignent les cheveux blancs de Lydia qui est proche de la cinquantaine. 
On va donc suivre Michel qui erre ici et là dans Paris, à la recherche d'on ne sait quoi. Il va rencontrer Lydia et va alors débuter une étrange relation entre eux. 

En y repensant, je ne trouve pas qu'on s'identifie réellement aux personnages que sont Lydia et Michel, en tout cas je les ai trouvés bien trop différent par rapport à moi pour y déceler une quelconque affinité. Par exemple, les égarements de Michel - je pense à ses rencontres avec le senior Galba - ne m'ont pas particulièrement intéressé, tout ce que je voulais savoir, connaître, c'était son passé, la cause de son chagrin si profond. 

Je distingue les personnages de leurs sentiments, simplement parce que j'ai été profondément touché par les sentiments de ceux-ci, que ce soit Lydia envers son mari ou Michel envers sa femme, mais je n'ai rien ressenti de particulier pour les personnages en tant que telle. Je veux dire, au final on ne sait pas grand chose d'eux, et la rapidité du récit ne permet pas vraiment de s'attacher à eux. J'entends par là que je n'ai pas eu véritablement envie de les connaître en dehors de leur relation amoureuse passée. Ils sont pour moi des stéréotypes amoureux et non des personnes à proprement parler. 

J'ai ressenti une profonde empathie pour ces deux personnages complètement paumés qui n'existent, qui ne vivent simplement que parce qu'ils le doivent. Sans me sentir proche d'eux, j'aurais aimé pouvoir être présente et poser ma main sur leur épaule, leur dire que c'est dur, que ça le sera encore longtemps, mais qu'ils s'en sortiront. 

Clair de femme de Romain Gary, édition Folio.

Comme je le dis plus haut, je me suis attachée, je ne me suis pas identifiée. Je voulais comprendre, apprendre comment deux êtres qui se sont aimés depuis leur rencontre peuvent se perdre. 
Michel est celui qui se retrouve à la dérive après avoir trop aimé, comment vivre quand ce pour quoi l'on respire ne va bientôt plus exister ? Comment réussir à remonter la pente quand ce pour quoi l'on pense être destiné va s'éteindre à cause de la maladie ? 
Lydia est rongée par son passé, elle s'interroge, quand a-t-elle arrêté d'aimer son mari ? était-ce avant l'accident qui a tué sa petite fille ou à ce moment-là, quand Alain n'est plus devenu que l'ombre de lui-même, un homme avec des lésions au cerveau qui ne lui permettent plus de s'exprimer correctement ? 

J'ai trouvé que le roman apparaît un peu comme un manuel du couple, qu'est-ce qu'un couple, comment se forme-t-il, quand sait-on que c'est véritablement un couple et non : "Deux malheureux qui ont fait une erreur d'aiguillage et qui se sont trouvés ensemble...". 
Romain Gary réfléchit sur l'essence même du couple et ce qu'il représente, chose que j'ai trouvée particulièrement intéressante. 

Le style de l'auteur est absolument magnifique, certaines de ses phrases sont sublimes. Il a une telle façon de parler du destin amoureux, de la blessure causée par le fait de ne plus aimer, par les accidents ou la maladie que ç'en est parfois douloureux. 
Certains passages sont cruels tellement ils sont tristes, comme ce moment où justement on apprend que Yannick est atteinte d'un cancer, mais dans cette cruauté, dans cette horreur qu'est la maladie et sur le long terme la perte de l'être le plus cher, il y a une beauté dans l'écriture, une telle force dans les phrases de Romain Gary qui, je ne sais pas, soit rendent encore plus triste et injuste la situation, soit la sublimise de sorte qu'on en oublierait presque la douleur de la révélation. 

Clair de femme est une ode à l'amour, un poème sur la condition amoureuse et la perte de celui-ci aussi. Sur le fait que même si on a été chanceux de trouver sa moitié, nous ne sommes jamais véritablement à l'abri, car, d'un jour sur l'autre, tout peu basculer et nous pouvons perdre ce pour quoi nous existions et alors, que ferons-nous ? 

En revanche, outre l'aspect amoureux que possède les trois-quarts du roman, j'ai été un peu chagriné par certains aspects. Tout d'abord, je me suis sentie plusieurs fois perdue. Je me suis souvent demandée comment nous avions pu faire un bon dans le temps ou dans le lieu sans même avoir de séparation dans le texte ? J'ai eu du mal à comprendre certains passages parce que je ne savais pas si Michel s'adressait en pensée à Yannick ou s'il parlait de cette dernière avec Lydia, j'avoue, ça m'a un peu perdu par moment. 

Par dessus-tout, j'ai été déçu de la tournure des évènements, de cette façon qu'à Michel de considérer Lydia non pas comme une femme à part entière, mais plus comme une prolongation de Yannick. 
C'est en quelque sorte son moyen de perpétuer son existence. J'ai trouvé très belle cette conversation entre eux, quand celle-ci lui dit que pour honorer sa mémoire il doit continuer à aimer, il doit être avec quelqu'un d'autre qui sera elle. 
Enfin, je veux dire c'est magnifique comme preuve d'amour, ce sentiment indéfectible entre eux, mais ça n'empêche que Lydia est Lydia et non pas Yannick, elle est une femme, une personne qui existe, qui a un passé, une vie, elle n'est pas là pour devenir la successeure du fantôme de Yannick. 
Bon c'est vrai, j'ai néanmoins eu l'impression que l'auteur essayait de se rattraper par rapport à ça à la fin, mais il n'empêche que j'aie été un peu déçu, je dois bien le dire. 

Outre ces quelques détails au final, j'ai été complètement transporté par cet hymne à l'amour que nous livre Romain Gary. Plus que tout, j'ai aimé son style, sa plume qui est d'une telle beauté que je suis pressée de lire autre chose de lui, mais une fois encore, sûrement Gros Câlin, Les Cerfs-volants ou encore Les Racines du ciel


"J’avais trop demandé à l’épuisement : j’escomptais la fin de la sensibilité, mais ne parvenais qu’à la hantise ; l’impression d’étrangeté accentuait l’aspect menaçant du réel ; j’étais entouré d’imminence implacable ; l’angoisse déjouait toutes mes tentatives de parade. Il était impossible de se dérober. Il fallait faire face, laisser mourir, aimer pour garder en vie."

Romain Gary, Clair de femme.


P.S. : Fidèle à ses couvertures plutôt simplistes - sens qui n'est pas forcément péjoratifs - je trouve la couverture de l'édition Folio vraiment jolie, avec, je crois, une couverture qui est un tableau d'Amedeo Modigliani







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