dimanche 14 février 2021

Le Mal-épris de Bénédicte Soymier

Bon je vous préviens tout de suite ce post n’aura rien de bien original. Si j’avais pu attendre quelques semaines avant de le publier je l’aurais fait. Juste pour ne pas donner cette impression de trop-plein, ce rabâchage de voir un livre passer des dizaines de fois. Tellement de fois que sa couverture nous sort par les yeux et son titre nous donne le tournis. 




Paul Paul Paul. 


Quelle est cette vie que tu as vécu, cette enfance que tu as supportée, toi l’écorché, toi le « pas beau », toi qui n’intéresse personne et vit seul reclus. 


Les beaux. Tous ces faux moches du dedans, ces vernis à gratter. Que de la couche de surface, qui trompe et qui cache. Les beaux, c’est laid. 


Tu en as connu des femmes. D’abord Léa, ce fantôme qui t’a quitté pour un autre, un malabar. Puis Mylène, ah la belle Mylène aussi belle que toxique pour toi, Paul, qui ne sait pas différencier un sentiment d’un autre. 

L’amour, le désir, la jalousie, la honte, la fuite, la colère. 


Paul fait de la peine, il s’enferme dans sa tristesse jusqu’à sa rencontre avec Angélique. 

Peut-être y a-t-il un espoir, après tout Angélique non plus n’est pas un canon de beauté. Ce n’est pas Mylène. Elle est ronde et s’habille comme une pute cette aguicheuse. 

Enfin ça, c’est ce que pense Paul.  


Le Mal-épris raconte la descente aux enfers, la folie d’un homme perdu, d’un homme « qui n’est pas comme ça » mais qui doit bien reconnaitre qu’il l’est quand même. 

Un homme violent violenté toute sa vie. Sans repaire, sans attache, sans rien.


Paul c’est des beaux yeux et un bel intérieur, au-delà il n’y a rien. 

Mais pourquoi ? 


Est-ce que Paul ne sait pas aimer ? Est-ce qu’il y a besoin d’apprendre à aimer correctement ? 


Je pense que Paul aime, il aime à en crever, lui que personne n’a jamais vraiment aimé jusqu’à Angélique. Jusqu’à ce qu’il brise tout. Parce qu’on ne lui a jamais donné la possibilité d’aimer comme il faut. 


« Il ne sait que prendre comme lui-même on l’a pris, l’amour à l’arrache, sans douceur, sans conscience. Des miettes. Il ne sait pas aimer, lui qui aime si fort. »


C’est ce qui est le plus touchant et difficile dans cette histoire, la détresse de Paul. Sa détresse malgré sa brutalité, sa rancoeur. 

Le problème ce n’est pas qu’il ne sait pas aimer, le problème c’est qu’il ne sait pas parler, ne sait pas se confier. 


La rupture est consommée avant même le début de la relation car il ne sait pas raconter ses peines, ses blessures. Il ne sait pas comment partager ce qui le rend si dur, ce qui lui fait si peur. 


Paul le Mal-aimé. 


Paul que j’ai adoré détester et adoré aimer.


Bénédicte Soymier nous entraîne au coeur de cette douleur, au creux d’une histoire de souffrance, où l’un boxe les sentiments de l’autre, le met au tapis par la violence de ses mots d’abord, la violence de ses coups ensuite. 


L’empathie pour Angélique est immédiate. Comment faire autrement face à cette femme dont le seul tort a été de se bercer d’illusion ? De croire qu’elle pouvait espérer mieux, plus… 

Celle pour Paul est plus complexe, on la ressent avec parcimonie. L’envie de le secouer et celle de le câliner se rejoignent et c’est dérangeant. C’est énervant aussi. Comment aimer un tel homme ? 


Le Mal-épris percute, il touche juste. Le style de l’auteure est à l’image de son histoire : hachée, prise dans le vif. Son plus grand succès ? Écrire l’histoire de Paul sans chercher à l’excuser, la tension est là, toujours plus forte, toujours plus difficile à regarder en face. Son Paul, une figure entre le héros et l’anti-héros, quelque chose de flou, pour tenter de comprendre les mécanismes d’une telle histoire d’amour. 

Comprendre sans jamais excuser. 

Raconter sans jamais décharger. 


Une vive réussite.


Prends-moi. Aime-moi. Moi. Moi que tu ne vois pas. Moi, cachée derrière les rires et les talons. Aime mes peurs, mes chagrins et mes peines, prends mon passé et mon histoire. Aime-moi au-delà de ce que tu crois. Aime-moi parce que je suis moi.







mercredi 10 février 2021

La Part des chiens de Marcus Malte

 « Sonia, Sonia, tu as pris mon coeur et mon âme avec toi. Ma maison est en flammes, Sonia. 

Sonia, mon amour. Est-ce trop demander ? 

Ce qui reste, tout le reste, n’étant que la part des chiens. »


Un roman qui laisse une trace. Comme une chaussure qui viendrait nous piétiner, incapable de bouger. 


La Part des chiens c’est le voyage de Zodiak et Roman le polac à travers une route toujours plus sombre et crasseuse.

C’est le périple de deux hommes à la recherche de la femme de l’un, la soeur de l’autre, Sonia. 






L’histoire est d’une rare obscurité. Pas un rayon ne passe, nous sommes confrontés à l’âme humaine dans tout ce qu’elle a de plus débauchée. 

Certaines scènes font vraiment froid dans le dos — je pense notamment à ce passage surréaliste dans un vieux cinéma, où le propriétaire et ancien projectionniste projette un film d’une brutalité et d’une atrocité assez hors norme. 

J’aime les lectures qui bousculent, qui brillent par leur violence, mais là ce n’était pas exactement ce sentiment. Plutôt une profonde gêne, un malaise sans fond. Quelque chose de dérangeant. Une place de spectateur non désiré, forcé de suivre une scène abominable sans que ça apparaisse comme tel dans le roman. C’était spécial, et passionnant - oui j’ai conscience de passer pour folle en cet instant ! 


Zodiak représente le roman à lui tout seul, tiraillé entre l’horreur du monde, sa solitude, et la beauté, l’espoir, sa femme. Le roman joue sur le même registre, c’est-à-dire qu’il joue toujours sur la beauté des choses, sur un certain lyrisme, quand en réalité il n’y a que des atrocités. 

Des atrocités qui montent crescendo au fur et à mesure de la lecture. 


Si bien qu’on arrive à un point de non retour. On arrive là où on aimerait ne pas être. On entend la réalité qu’on aimerait autre. Tout ça pour ça ? Toutes ces souffrances, toutes ces horreurs ? Comment est-ce que ça peut se terminer ? Comment est-ce que ça va se terminer ? 


La route est semée d’embuche, et La Part des chiens raconte ce voyage, plus que son arrivée… La fin est à la hauteur du roman, dur et probablement sans espoir. L’auteur nous convie à faire une balade avec ses personnages, une balade grinçante et dérangeante où le lecteur doit accepter la part d’ombre de chacun. 


Le style de Marcus Malte n’a rien d’ampoulé, les mots sont là, jetés à la figure et pourtant travaillés, assomant de brutalité. 

C’est violant, bien plus que les autres que j’ai pu lire de l’auteur, adepte du roman noir. 

Mais qu’importe ? Les personnages sont là, posés, et ne demandent qu’à être découverts. 

Zodiak, son enfance, sa rencontre avec Sonia, c’est à cela qu’il faut se raccrocher pour ne pas dériver. C’est l’amour le seul espoir. 

Et quand l’amour nous trahit ? 

Ou quand l’amour est mort, que se passe-t-il ? 

Est-ce qu’on continue à avancer ? 


Il faudra lire le roman pour le savoir ! 


« Nulle part, ni dans les traités, les précis, les manuels, les grimoires, ni sur la carte sans cesse renouvelée du ciel, nulle part n’était décrit cet élément à l’incommensurable puissance qui introduit la dissonance ou l’harmonie, qui engendre le chaos ou la paix, la souffrance ou la joie, qui créent le néant ou la plénitude, qui absorbe tout entière la matière d’une existence, qui la fait voler en éclats ou qui la comble au contraire, la parachève et la maintient dans son sens et son intégrité - selon qu’il vienne ou non à manquer. 

Nulle part il n’était question de son amour. »







dimanche 7 février 2021

Mind MGMT - Rapport d'opérations 1 & 2 de Matt Kindt

Mind MGMT - Rapport d'opérations 1/3 : Guerres psychiques et leurs influences invisibles 


!! Ceci est un message envoyé par le Mind MGMT, seul les agents dormants sont habilités à le comprendre !!

Les nouvelles parutions de Monsieur Toussaint Louverture sont toujours à regarder avec attention, elles promettent souvent de beaux moments d’évasion. Il n’est pas étonnant alors si après avoir reçu la brochure j’ai été très intriguée par ce roman graphique, premier tome d’une trilogie dont le dernier paraîtra en janvier 2021. 
Intitulé "Guerres psychiques", ce tome introductif nous entraîne au coeur de machinations à l’échelle planétaire. 


Sans entrer dans les détails (mieux vaut garder tout le mystère avec ce genre d’histoire), on rencontre Meru, auteure d’un livre d’enquête paru deux ans plus tôt. Voilà que son livre a été un best-seller complet mais depuis, bah la Meru elle se tourne un peu les pouces. 

Désespérant de trouver un sujet à sa mesure elle commence à s’intéresser au vol 815 dont les passagers ont mystérieusement perdu la mémoire (à l’exception d’un petit garçon). 
En voilà un sujet passionnant et qui promet une bonne histoire, mais Meru ne se rend pas bien compte d’où elle met les pieds et va se retrouver au centre d’une affaire absolument dingue. 

Car le Mind Management, organisation secrète centenaire a bien des secrets. 

Même si je ne suis pas hyper fan du dessin des visages j’ai adoré le travail de colorisation. L’utilisation de l’aquarelle et son détournement en quelque sorte — les couleurs traduisent de la violence notamment, tandis qu’on a l’habitude de voir l’aquarelle comme quelque chose de doux, avec des couleurs vives, gaies… 

Véritable OVNI, Mind MGMT est un livre qui part dans tous les sens. Les pages sont truffées de texte, d’informations, de récit dans le récit comme avec l’utilisation des marges. 
J’ai adoré cette la mise en abîme ainsi que les différents points de vue. On suit principalement Meru, mais pas seulement et c’est ce qui permet la création d’un suspense qui véritablement te donne envie d’aller plus loin, de toujours tourner la page suivante pour comprendre tout. 

Et surtout, surtout, ce que j’ai préféré, c’est l’ajout d’une page (ou une double page) à chaque début de chapitre pour nous présenter un des agents du Mind MGMT. 
Matt Kindt ce n’est clairement pas n’importe qui (il est très connu pour avoir contribué à l’écriture de comics notamment) et effectivement son travail vaut le détour ! 
La création de son monde, la facilité pour le lecteur de se perdre mais aussi de se retrouver… Mind MGMT est une oeuvre de qualité, une oeuvre prenante et dans laquelle on entre pour ne plus sortir. 

Apprenez-en le moins possible dessus. Jetez-vous à corps perdu dedans et laissez-vous entraîner par cette histoire de dingue, c’est tout ce que je peux vous conseiller. 



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Mind MGMT - Rapport d’opérations 1/3 de Matt Kindt 
(publication originale : 2012, publication fr. chez Monsieur Toussaint Louverture, 2020). 
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Thomas de Châteaubourg 
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Mind MGMT - Rapport d'opérations 2/3 : Espionnage mental et son incidence collective


Et on continue dans la découverte du roman graphique Mind MGMT de Matt Kindt avec la sortie du deuxième tome.


Souvenez-vous, tous les éloges pour le premier tome : la puissance des couleurs, le détournement de l’aquarelle, présente pour illustrer des scènes violentes, la sur-présence du texte… 


Tous ces compliments valent pour le deuxième tome intitulé « Espionnage mental et son incidence collective ». 





Si j’ai retrouvé tout ce qui me plaisait esthétiquement parlant dans le premier tome, il en a été de même pour le fond. 


En s’enfonçant encore plus dans les méandres du Mind Managment, l’intérêt grandit plus encore que dans le premier. 

Là on a une idée précise des choses et on veut savoir ce qu’il va bien pouvoir se passer pour tous ces personnages, Meru en tête. 


Il est impossible d’aborder ce deuxième tome sans raconter le premier alors je ne m’y essaierai pas. 


Dans le premier je vous avais parlé de mon enthousiasme concernant la double-page à chaque début de chapitre. Pages consacrées à la présentation d’un espion du Mind MGMT. On retrouve toujours le même principe mais cette fois pour atteindre les « étages supérieurs », ceux qui sont vraiment badass. Ou alors pour nous présenter les ennemis du Mind… 

Je crois que c’est ce que je préfère dans cette histoire, la présentation de nouveaux personnages ayant de nouveaux pouvoirs. Ça montre la richesse créative de l’auteur et ça s’emboîte parfaitement dans l’histoire qu’il souhaite raconter ! 


Enfin, j’ai adoré les dernières pages, consacrées aux mémoires d’Henry Lyme. Les couleurs, les dessins… je suis fan. 


Un deuxième tome encore meilleur que le premier où le lecteur est de nouveau baladé d’un coin à l’autre sans possibilité de souffler. 

La création de nouveaux personnages apporte un souffle d’air frais et la multiplication de récits au coeur du récit est sans doute l’un des plus grands tours de force de cette saga ! 


Mind MGMT 2 de Matt Kindt, traduit par Thomas de Châteaubourg aux éditions Monsieur Toussaint Louverture.






mercredi 3 février 2021

Le Dit du Vivant de Denis Drummond

L’année dernière je vous parlais de La Vie silencieuse de la guerre qui m’avait beaucoup plu. J’avais aimé l’ambiance, les personnages ainsi que la construction du récit. 


Avec Le Dit du Vivant, Denis Drummond continue de frapper fort. 

La construction est là encore ambitieuse. Roman découpé en six parties, elles-mêmes découpées de manière identique. Il y a le récit, le journal de la protagoniste paléogénéticienne, Sandra, les chroniques et autres articles de presses ou des extraits de correspondance. Enfin il y a le point de vue de Tom, fils autiste de Sandra, avant de terminer par la prise de parole du Vivant. De celui dont on a découvert la présence, celui au centre de la découverte. 


Et quelle découverte ! 


Il aura fallu un séisme au Japon, un écroulement, l’affaissement de tout un village pour en arriver à cette découverte, celle d’une sépulture qui révolutionne nos certitudes concernant l’évolution humaine ! 


« La structure du vivant se prenait dans l’ellipse du temps. Les doubles hélice d’ADN des graminées et de l’homme d’Atsuma allaient placer la science dans un ailleurs sans lieu. Elles raconteraient une histoire qui défierait les récits, déférait les icônes et donnerait aux mots un sens nouveau. Les lumières naissantes s’accompagnent toujours de leur cortège d’ombres. »


Denis Drummond nous entraîne dans une histoire hors norme autant du point de vue de sa construction que de son sujet. Il est vrai que c’est parfois un peu redondant car les différentes parties reprennent des éléments déjà abordés dans la partie « récit » par exemple. À l’instar de La Vie silencieuse de la guerre, Le Dit du Vivant n’est pas un roman à lire sur les chapeaux de roue. Il faut prendre son temps, le déguster et accepter d’avoir ces répétitions sous différents prismes. Parfois par l’entremise du récit de Sarah parfois grâce aux articles de presses par exemple.


L’histoire en elle-même est passionnante, les coupures de presse permettent notamment de donner des éléments de compréhension au lecteur lambda, loin des données scientifiques et du tumulte autour de la théorie de l’évolution notamment. 


C’est captivant et tout à fait lisible grâce au soin apporté à l’écriture. 

Denis Drummond s’attaque à un sujet pointu et passionnant tout en arrivant à le rendre accessible. — C’est un élément fondamental à mon sens, un peu comme j’ai pu le retrouver dans un autre roman du Cherche midi, Contagion de Lawrence Wright ; l’apport scientifique, la multitude de faits est passionnante et j’ai trouvé que les deux auteurs parviennent très bien à nous délivrer des informations sans donner l’impression de donner la main au lecteur. 

Là encore je n’ai aucune base, je n’y connais rien du tout et malgré cela j’ai été embarquée du début à la fin dans cette histoire extraordinaire ! 


Les personnages sont attachants mais ce n’est pas ce qui compte le plus. La relation de Sandra et de son fils Tom est intéressante mais il m’a manqué quelque chose même si elle complète bien l’histoire. 

Ils sont bien construits et ont des préoccupations importantes c’est simplement que ce n’est pas ce qui m’intéressait de prime abord. 


Le Dit du Vivant est un roman passionnant et foisonnant. Il interroge les théories de l’évolution, les capacités humaines ; il pose des questions ontologiques et pertinentes : que ferions-nous si toutes nos croyances se trouvaient bouleversées ? si ce que nous croyions être une fait indiscutable se révélait en réalité aussi faux que l’idée selon laquelle la terre est plate ? 


Merci une fois encore à Benoit pour cette excellente découverte ainsi qu’à Denis Drummond ! 











dimanche 31 janvier 2021

L'extase totale de Norman Ohler

Le titre est fidèle au contenu du livre : documents à l’appui, Norman Ohler, journaliste et documentariste allemand, explique comment la drogue a pénétré toutes les strates de la société sous le nazisme, de la population allemande en passant par la Werhmarcht pour terminer par Hitler lui-même. 


J’entends déjà les détracteurs… alors pour vous contrer disons-le maintenant. Oui Hitler et les hauts dignitaires étaient supposément anti-drogues. Oui, certains des premiers déportés en camp l’ont été parce qu’ils étaient morphinomanes par exemple. 

Ici réside toute l’ironie d’une idéologie qui se veut pure et qui, dans les faits, étaient shootés à la perivitine pour améliorer les capacités productrices du Reich. 

La pervitine, pour vous dire, c’est tout simplement des méthamphétamines. De quoi avoir un bon coup de fouet pour la journée. 


Cette invasion de la pervitine dans le quotidien des allemands, elle est expliquée dans la première partie : « Pervitine : l’amphèt’ nationale ». 


La deuxième partie (« Blitzkrieg meth ») se concentre davantage sur les soldats et la façon dont les Allemands sont parvenus à faire plier la France en un éclair (le terme allemand Blitzkrieg signifie littéralement « guerre éclair » et on l’utilise principalement quand on parle de la défaite écrasante de la France en 1940. 


L’usage des drogues pour éviter de dormir et permettre une bonne avancée des troupes est ce qui aurait permis à l’Allemagne de remporter la victoire de manière si rapide. En s’appuyant sur des témoignages Ohler nous montre comment les soldats étaient désinhibés et sans peur, eux qui frôlaient la mort à chaque instant. 


La troisième partie, sans doute ma préférée, se concentre sur le « Patient A » qui n’est autre qu’Hitler lui-même. Là encore avec des documents à l’appui, Norman Ohler démontre comment le médecin personnel du Führer, Theodor Morell, l’a progressivement gavé de médicaments. Hitler drogué ? Si peu, lui qui, à la fin, tel un vrai junkie, ne pouvait pas se séparer de son médecin, toujours là pour lui faire des injections. Lui, le végétarien, l’homme qui est contre la vermine allemande, consommatrice de drogues, le voilà devenu une vraie épave, probablement shooté à la pervitine sur la fin. 


Hitler, un déclin rapide ? Oui oui, et grandement aidé par les drogues si on se penche sur les documents de Morell, où transparaît la multiplication de médicaments pour soigner le « patient A », toujours partant pour une dose supplémentaire ! 


Enfin le dernier chapitre, « Dernières débauches » se concentre sur la volonté des Allemands de créer une drogue permettant à ses soldats de renverser une issue déjà toute tracée. 

Ce chapitre révèle l’horreur de la situation : les aviateurs, le plus souvent des gamins qui n’ont jamais touché un avion de leur vie, sont envoyés, complètement drogués, au-devant de la mort. 

Les expérimentations, évidemment effectuées sur des humains, dans des camps, pour tenter de percer le mystère d’une drogue permettant de changer le cours de l’Histoire…


Dans la folie humaine qui caractérise le nazisme, la drogue tient une place de choix. Une place qu’on est loin de soupçonner quand on s’intéresse à Hitler — même s’il faut bien reconnaître qu’un des membres du cercle du Führer est complètement dépendant après avoir été blessé : Göring. 

Mais voilà que le ministre de l’aviation n’est en réalité pas le seul à trouver un attrait aux drogues…


L’extase totale est un essai particulièrement éclairant sur le comportement des Allemands durant la Seconde Guerre mondiale.

En s’appuyant sur une multitude de sources, Norman Ohler met au jour une vérité qui fait froid dans le dos, celle d’une psychose collective qui a perduré au-delà de la fin de la Seconde Guerre mondiale. 



À ce propos je suis tombée sur un article du Monde de l’année passée (« Alliés et nazis sous amphétamines ») mettant en avant le fait que les Allemands avaient la pervitine, les Anglais eux, la benzédrine… 









mardi 26 janvier 2021

Memory d'Arnaud Delalande

 Que faire quand un meurtre a lieu et que les seuls témoins sont atteints d’amnésie antérograde ? 

Comment trouver le coupable quand il se cache peut-être parmi des patients qui oublient ce qu’ils ont fait ou dit à peine cinq minutes après ? 


C’est le pari d’Arnaud Delalande avec Memory, publié au Cherche midi et dispo en librairie depuis le 14 janvier. 


Pourtant Memory ce n’est pas que ça, et pour cause ! L’entrée dans le roman est très intéressante malgré le fait qu’il n’y ait pas de lien avec les événements qui vont nous intéresser. 


Les premiers chapitres se concentrent sur Jeanne, l’héroïne, enlevée à ses parents lorsqu’elle était petite, et  adoptée par un couple formidable. Son père policier vient de décéder quelques années après sa mère. 

Jeanne, esseulée, est déçue de ne pas avoir pu voir la fierté dans les yeux de son père à l’annonce de sa promotion. 

Jeanne est devenue lieutenant, elle marche dans les pas de son père adoptif. 


Les premiers chapitres autour de Jeanne, de son état d’esprit, de son histoire familiale m’ont énormément plu. On se croirait dans un contemporain où on suit cette femme qui doit apprendre à vivre seule, à vivre sans l’amour de ses parents. On est à des années lumières du genre policier en fait. 


L’histoire nous rattrape finalement et Jeanne est envoyée dans cet étrange institut perdu au milieu des arbres, la clinique Harmonia - déjà quand tu vois le nom tu sais qu’un truc cloche. 


A partir de là tout s’enchaîne extrêmement vite. On est pris dans un huis-clos étouffant avec des témoins tout sauf fiables et une héroïne prête à tout pour résoudre sa première enquête digne de ce nom. 


Pourtant il y a quelques bémols ici et là. 

Le caractère invraisemblable de l’histoire : comment peut-il y avoir autant de patients atteints d’amnésie alors que ces dits patients étaient, de près ou de loin, liés aux histoires de la clinique ? 

Et puis la résolution qui n’est pas franchement une surprise. On se doute bien depuis le début d’où le coupable peut se trouver. 

Je n’avais pas la personne, mais le subterfuge pour la démasquer est classique. 


J’ai eu un vrai attachement pour Jeanne, et si j’ai autant aimé ma lecture c’est sans conteste pour cette raison. 

L’histoire est intéressante, mais au-delà du postulat de départ qui est une tuerie sur le papier, je n’ai pas trouvé qu’elle était novatrice. Un huis-clos dans une clinique c’est quand même assez fréquent — je pense par exemple à je sais pas, Glacé de Minier qui traduit un peu de la même ambiance avec le lieu isolé et évidemment la tempête qui s’abat. 


Memory reste un bon thriller malgré tout, je l’ai lu très vite et j’ai pris du plaisir à le lire. 

Je crois que j’étais finalement déçue de ne pas pouvoir creuser un peu plus le personnage de Jeanne, de ne pas être plus du côté du contemporain que du policier. 








dimanche 24 janvier 2021

À l'autre bout de la mer de Giulio Cavalli

 « Traiter ces morts comme des marchandises est une infamie qui restera dans l’histoire. »


DF, petite ville portuaire italienne. Tout s’y déroule sans accro. Village de pêcheur tout d’un coup envahit par l’étranger. 

Tout commence lors de la découverte d’un corps par Giovanni Ventimiglia. Un homme, un étranger, un mort. 

C’est par la suite la découverte d’un deuxième corps.


Peu à peu la ville est envahie, une véritable marée humaine investit le village, le recouvre, l’abîme. 



Les habitants, le maire, même Rome, tout le monde est dépassé. 

Qui sont ces morts qui se ressemblent tous ? D’où viennent-ils ? Que viennent-ils faire ici ? 


Avec un fléau digne des meilleurs passages bibliques, DF doit compiler avec l’urgence de la situation. Seule face à tous ces corps anonymes mais en même temps identiques, il faut trouver une solution. 

Et le moins qu’on puisse dire c’est que les solutions sont vite trouvées. Elles débordent d’ingéniosité. Mais elles sont d’une glaçante barbarie. 


Avec À l’autre bout de la mer Giulio Cavalli s’intéresse à la question des migrants bien sûr, mais aussi à celle de l’économie, parfaitement indissociables. 

Et effectivement l’économie tient une place importante dans la perception que l’on a des migrants, ceux qui « volent notre travail »… 


À l’autre bout de la mer est un roman d’une grande force. En conjuguant différents points de vue, du plus abject au plus acceptable, le lecteur ne peut rester de marbre face aux exactions commises par certains personnages au nom de la préservation de DF ou du bénéfice. 


La lecture se fait de plus en plus difficile à mesure que les solutions inhumaines sont trouvées. Et c’est dans la normalité, la légèreté avec laquelle parlent certains personnages que les scènes sont les plus abominables. 


Quelque chose s’est brisé, a-t-elle sangloté. Oui, tu me les brises, lui ai-je rétorqué. Elle a fait semblant de chercher un objet dans un tiroir vide, pour éviter de me regarder. Je ne veux pas rester ici, vous êtes en train de devenir des bêtes, murmurait-elle le nez dans le tiroir. Tu parles au tiroir ? lui ai-je demandé.


La préservation passe avant tout, avant l’explication, avant l’aide. Il ne s’agit pas de comprendre d’où viennent ces hommes, comment ils ont pu débarquer ici, comment ils sont morts. Il s’agit de se protéger, de protéger DF et ses habitants, d’enterrer les morts le plus rapidement possible et à défaut, de les utiliser pour prospérer. 


Finalement DF devient une ville cauchemar. Une ville où les journalistes sont bannis, une ville, que dis-je un « état indépendant » puisqu’autosuffisant où les étrangers ne sont que du bétail. 

Une ville dystopique. Une dictature. 


De nouveau les éditions de l’Observatoire m’éblouissent avec leur littérature étrangère. 

J’ai adoré ce roman parce que comme toute bonne dystopie, il nous révèle quelque chose de notre monde, il dénonce une réalité connue mais évidemment largement exacerbée. 


Dans une langue simple mais diablement efficace, Giulio Cavalli (et donc aussi sa traductrice Lise Caillat) touche dans le mille, il bouscule, il dérange le lecteur. 

Il dénonce surtout ; l’égoïsme humain et sa cupidité, voilà deux éléments parmi bien d’autres auxquels vous serez confrontés à la lecture de ce roman. 












dimanche 17 janvier 2021

Les Fleurs d'hiver d'Angélique Villeneuve

Les Fleurs d’hiver d’Angélique Villeneuve était sur ma liste de souhait depuis au moins 5 ans. 

Comme souvent, on oublie, on s’offre d’autres livres, et puis voilà qu’un jour, par un heureux hasard, on le trouve en seconde main, pour une bouchée de pain. 

Aussitôt acheté, aussitôt lu. 




Roman court (150 pages environ), Les Fleurs d’hiver nous entraîne en 1918, en octobre plus précisément. La guerre est encore là, même si nous savons très bien aujourd'hui qu’il reste un mois avant que soit déclarée l’armistice. 


Jeanne, la femme de Toussaint vit à Paris, dans un minuscule appartement avec sa fille, Léonie. Léo est la deuxième fille du couple, la première étant décédée quelques années plus tôt. 

Cette petite fille, Toussaint ne l’a pas vu grandir. Il a dû, comme tant d’autres, partir sur le front. Et malgré les espérances, malgré les idées de « d’ici Noël on sera rentrés », la guerre se perpétue et avec elle, la séparation, les privations, les morts. 


Toussaint est finalement rapatrié. il est une gueule cassé. 

Hospitalisé à Val-de-Grâce, il envoie une lettre à sa femme pour lui dire… et bien de ne pas venir.

Toussaint ne veut pas la voir et Jeanne se trouve alors dans une situation délicate. Elle qui rêve de retrouver son mari, sa légèreté, leur amour, elle ne peut même pas lui rendre visite. 


Cette lettre, elle sera comme si Jeanne avait mangé du plomb : elle reste sur l’estomac et l’abîme en même temps. 


Voilà que Toussaint rentre enfin. Affublé d’un bandeau qui mange la moitié de son visage, il est silencieux, presque inexistant. Il ne bouge pas, il reste prostré à attendre on ne sait quoi. 

Il refuse de parler, de se laisser regarder. 

Jeanne a peur de son retour, elle a peur parce qu’au final, elle est presque plus seule depuis qu’il est rentré que quand il n’était pas là. 


Parallèlement on suit d’autres personnages, deux autres femmes, qui vivent elles aussi dans le même immeuble que Jeanne. Dont une femme, celle qui a tout perdu. Il lui restait un garçon avant la guerre, et voilà que ça aussi, on lui a pris.


Les Fleurs d’hiver interroge sur la perte. La perte inexorable et la perte "partiel". 

Comment appelle-t-on ces femmes dont leur mari revient mais dont il n’est plus le même ? Jeanne n’est pas veuve, mais son mari, à l’instar d’un fantôme, n’est plus que le reflet de ce qu’il était. 

Comment appelle-t-on une petite fille qui n’a jamais rencontré son père, que l’on décrit d’une telle façon, et qui s’avère, à cause des aléas de la vie, complètement différent ? 


Les Fleurs d’hiver se concentre sur un type bien particulier de perte. Sur la mort, tangible et immanquable, et sur la guérison, qui ressemble parfois à une mort lente. 


Jeanne m’a ébloui par sa force, Toussaint m’a touché par son mutisme, par sa honte peut-être à devoir vivre avec ces pensées atroces, à devoir vivre avec son visage, cette gueule cassée qui ne peut que lui rappeler des mauvais souvenirs. 


Tous victimes de la guerre mais à des degrés différents, Les Fleurs d’hiver est un roman délicat sur l’amour indestructible, sur les gueules cassées et la difficulté de retourner à la vie après cela. 

Un court roman intimiste et touchant, tant par le style fin de l’auteure, que par le choix de son sujet, fort et fragile. 








La promise au visage de fleurs de Roshani Chokshi

Il était une fois un homme qui croyait aux contes de fées. Il était une fois un homme qui savait que les contes révèlent ce qui demeure cach...