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mercredi 11 mai 2022

Patrick Procktor, le secret de David Hockney de Fabrice Gaignault

« j’aime bien l’idée que l’art soit vu comme une façon de divertir le regard ». 


« Il est impossible de représenter vraiment la réalité. […] Je voulais de mon côté divertir le spectateur, avec des pointes d’intensité et d’humour, pour que le spectateur me suive dans cette tentative et cet échec, à la fois inévitable et comique, de représenter parfaitement le monde. Malgré tous les efforts que vous pouvez fournir, la seule chose à laquelle on ne peut échapper est le désir que cette image soit parfaite, mais dès le premier coup de pinceau, vous êtes déjà dans l’erreur. » 

 Patrick Procktor, le secret de David Hockney est une biographie passionnante sur le peintre et aquarelliste du 20e siècle, grand ami du spécialiste des Pool Paintings (il fut un temps). 


L’auteur, Fabrice Gaignault, retrace cette amitié vieille de plusieurs décennies.

Comment se sont-ils rencontrés ? Qui a influencé qui ? Pourquoi une amitié en apparence si fusionnelle a-t-elle volé en éclats ? 


Contrairement au peintre vivant vendu le plus cher, Procktor aimait l’extravagance, il aimait les soirées. Il aimait l’alcool. 

Interrogé à deux reprises, notamment lors d’une rencontre dans sa maison en Normandie, Hockney se remémore. C’était surtout un problème d’alcool, de manque de travail. Hockney a quitté l’Europe pour qu’on le laisse travailler en paix, Procktor est rester s’enivrer. 

Ce dernier a délaissé la peinture pour l’aquarelle, considéré comme un art mineur. 

Hockney ne manque pas de lui mettre cher en disant qu’il aimait plus trop ses oeuvres - comment rester ami avec une personne dont tu n’admires plus le talent du coup ? 


D’anciennes fréquentations de Procktor donnent aussi leur avis. Certains le voient comme un grand artiste qu’il faut redécouvrir. 

Ses derniers moments d’errance et de désespérance sont tellement tristes… C’était au fond un garçon très spécial qui n’a jamais su apprivoiser le bonheur. J’ai longtemps craint qu’il soit oublié, ce qui serait affreux parce que c’est un superbe artiste. Je suis heureuse de constater que beaucoup de jeunes amateurs d’art le découvrent et le chérissent. Personne ne doit jamais oublier Patrick.

D’autres comme un peintre mineur, jaloux du talent de son ancien compagnon. 

Procktor a vécu une vie dissolue. Il a aimé un homme, peint des dizaines de toiles de lui pour en faire une expo temporaire aux US. - ça a été un bide. Par la suite il s’est mariée avec sa voisine. Les deux ont fini par mourir. Son appartement a brûlé (on pense qu’il a mis le feu sans faire exprès, à cause d’une cigarette probablement). Finalement il meurt pauvre et incapable de se sortir de l’emprise de l’alcool en 2003. 


Le destin malheureux de Patrick Procktor explique-t-il sa déchéance - provisoire - en tant qu’artiste important de son temps ? Ou son oeuvre s’est-elle fait l’écho peut-être trop hyperréaliste de sa descente aux enfers et éloigne-t-elle les amateurs d’art, comme un mauvais oeil, à l’image de ces poupées vaudoues de la rue des Beaux-Arts qui lui faisaient face le temps de l’accrochage chez Love&Co ? Toute oeuvre gagne en intérêt à la lumière de ses zones d’ombre et des secrets qu’elle renferme.


Hockney était présent à son enterrement. Il voulait rendre hommage à celui qui fut son acolyte, son ami de jeunesse devenu personnalité gênante. 


Gros + pour l’insertion des photographies et la qualité de l'objet livre (la souplesse est super agréable et les larges marges permettent d'annoter), il ne manque que des reproductions des oeuvres de l’artiste pour avoir une biographie complète - la note explicative au début nous indique le refus des galleristes d’autoriser la reproduction. Il est étrange de voir qu’on a refusé la comparaison avec Hockney à un artiste que l’on considère comme mineur, sans grand intérêt. 

Forcément le lecteur tique quand il apprend l’interdiction de reproduction, quel mal aurait-il pu y avoir ? quelle peut bien être la raison ? 


Patrick Procktor, le secret de David Hockney n’en reste pas moins une excellente biographie sur un artiste passionnant et laissé dans l’ombre comme tant d’autres. Fabrice Gaignault nous plonge à la fois dans l’effervescence artistique des années cinquante, soixante, soixante-dix, etc. et dans le destin tragique d’un homme qui n’a pas su garder la tête hors de l’eau. 


Chez Procktor, une grande partie du travail a été effectuée avec une économie de moyens. […] Il y a, chez lui, quelque chose de l’ordre de la tendresse qui est très beau. Il est plus affectif, je dirais même plus adolescent que Hockney et cela apporte un charme en plus. Il y a plus d’émotions dans son dessin que chez Hockney qui reste plus froid.  


Le grand homme fragile devint une montagne russe d’émotions, que le rire, l’alcool, la fête et le sarcasme enveloppaient telle une cape magique pour le protéger des ombres tristes de l’enfance et des amours enfouies qui remontaient parfois en lui comme une méchante marée. 



À lire si vous êtes curieux de découvrir un artiste oublié à la sensibilité émouvante. 









mercredi 27 octobre 2021

Le Mystère Caravage de Peter Dempf

Après nous avoir régalé il y a quatre ans avec Le Mystère Jérôme Bosch, Peter Dempf récidive avec le Caravage cette fois-ci. 

Comment distinguer ce qui est beau, si on ne connaît pas le monstrueux, le disproportionné ? Ce n’est qu’en ajoutant un ver dans une corbeille de pommes qu’on peut ensuite admirer la beauté réelle d’un fruit sain, par comparaison avec la difformité d’un fuit gâté.

Michelangelo Merisi da Caravaggio est un peintre du XVIe-XVIIe siècle, principalement connu encore aujourd’hui pour son génial travail autour de la lumière et de l’obscurité, avec une utilisation du clair-obscur et une forte empreinte réaliste.

Le Caravage peint énormément pour l’Église, mais ses façons de faire ne sont pas aux goûts de tous. Le peintre prend pour modèle des prostituées pour représenter la Vierge, il utilise des cadavres pour peindre ses morts, bref, le petit peuple a une place de choix chez lui, mais les États pontificaux ne voient pas d’un bon oeil ce peintre de génie qui n’en fait qu’à sa tête et cumule les démêlés. 




Le Mystère Caravage est un roman historique comme je les aime, l’auteur s’est saisi de la vie du peintre (du moins de ce que l’on en connait) pour construire sa propre intrigue. Le personnage central de l’apprentie, narratrice du livre n’a pas existé dans la réalité. La création de ce personnage, Nerina, donne l’occasion d’entrer dans l’intimité de l’atelier du peintre et de nous révéler l’état d’esprit du Caravage lorsqu’il peint. 


En s’intéressant aux cinq dernières années de sa vie (1605-1610), Peter Dempf s’appuie sur les divers voyages du Caravage mais aussi sur la façon dont ses toiles ont pu être perçues. Après tout, ils ne sont pas nombreux ceux qui faisaient poser des prostituées pour représenter la vierge, ou des morts pour aller au plus près de la rigidité cadavérique. 


L’auteur s’intéresse aux problèmes qu’a pu vivre le peintre en choisissant justement ce type de modèle. Il questionne l’Eglise en représentant la Vierge sous les traits de son ancienne maîtresse prostituée, telle une vulgaire mendiante. Il se fait évidemment des ennemis. D’ailleurs, le fait que le Caravage avait des protecteurs puissants et qu’il s’est battu en duel et a blessé mortellement son adversaire est avéré. C’est à la suite de ce duel que le peintre s’est trouvé contraint de quitter la Città Eterna pour Naples, Malte ou encore la Sicile.


Les voyages du Caravage ont eu lieu, mais tout le côté traque présent dans le roman est un outil de suspense, un moyen de tenir le lecteur en haleine. 

Avec Le Mystère Caravage, Peter Dempf nous entraine dans l’Italie (et l’Espagne) du 17e siècle, il nous immerge dans la chrétienté et ses vices, il nous fait entrer dans une intrigue politique où le peintre n’est qu’une marionnette, tantôt défendu, tantôt décrié et menacé de mort. 


Le Mystère Caravage est un thriller historique passionnant où l’on découvre les principales toiles du maître et où la technique du peintre est mise à nue pour permettre une pleine compréhension de ses oeuvres. 


Un roman passionnant autant que dérangeant, dans la mesure où l’auteur interroge l’homme se cachant derrière le peintre, le fameux Michelangelo Merisi dont le comportement au sein de sa famille (notamment) demeure discutable - mais sans doute pas véridique ! 


Pour celles et ceux qui aiment les thrillers historiques et la peinture du Caravage ! 



Traduit par Joël Falcoz. 


« Je pourrais peindre ce tableau sans ouvrir les paupières, dit-il au bout d’un moment. Parfois, il me paraît plus réel que la réalité. 

C’est ce que les gens aiment dans tes oeuvres, Michele. La vie qui les habite. Chaque fruit, chaque feuille semble respirer, comme s’ils avaient quitté le monde réel pour s’inviter dans le tien. »





dimanche 22 avril 2018

Le Coin des libraires - #94 Naissance des fantômes & Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq

Lorsque j'ai présenté ces livres sur Instagram, j'ai précisé que cela faisait longtemps que je souhaitais découvrir cette auteure, je ne m'y suis jamais mise avant simplement parce que je ne trouvais jamais aucun livre d'elle, puis, j'ai réussi à trouver ces deux-là, d'abord Naissance des fantômes, sorti il y a pas mal d'années maintenant (il est un de ses premiers romans, il me semble) et puis Être ici est une splendeur, paru en 2016. 

À vrai dire je ne sais pas pourquoi j'avais tant envie de la découvrir, j'avais lu quelques passages de Il faut beaucoup aimer les hommes un peu au hasard et j'avais beaucoup aimé la plume, mais au-delà de ça, je n'en sais rien. Néanmoins j'attendais impatiemment la sortie poche de sa biographie du Paula Becker alors quand je l'ai vu, j'ai su qu'il me le fallait. 

Ni une ni deux, j'ai décidé d'emmener ces deux petits livres avec moi à Paris et de me laisser prendre au jeu. 

  • Naissance des fantômes (1998) 

Je commence par celui-là tout simplement parce qu'elle l'a écrit avant et surtout parce que c'est celui que j'ai lu en premier. J'ai beaucoup aimé le début, c'est percutant, dès la première phrase la situation nouvelle nous est donnée, un peu comme avec Kafka - oui, j'ai relu Le Procès quelques jours avant pour mes examens et ça m'a frappé, ce besoin de donner l'élément nouveau dès le début. 
Je ne sais pas si c'est une réelle inspiration ou simplement le hasard, mais j'ai rapidement trouvé une différence entre les deux : au final l'évolution du personnage de Kafka - Joseph K dans Le Procès se fait bel et bien, on a un cheminement, une situation initiale qui se change en quelque chose, ici, on a aucune évolution, rien du tout.

C'est sans doute ce qui m'a le plus dérangé dans ce livre, mais quand on y pense ce n'est quand même pas rien. Tout le roman semble être un prétexte à l'apitoiement, mais surtout à l'égocentrisme - pas celui de l'auteure, non non, celui de son personnage, celui de cette femme dont le mari a disparu ou pire, est mort. On n'en sait rien et ce, jusqu'au bout. En tout cas j'ai trouvé les dernières pages un peu trop énigmatiques pour moi à tel point que je ne sais pas vraiment quoi en penser. Au final, le mari apparaît surtout comme un mirage, une façon de se prouver son existence personnelle - après tout, la narratrice ne semble pas avoir de vie en dehors de son mari, sa mère et sa meilleure amie...

Finalement, ni lui, dont on ne sait rien et qui demeure aux abonnés absents, ni elle, qui ne fait que parler d'elle, ne nous sont donnés pour ce qu'ils sont : des êtres vivants. J'ai eu cette impression de côtoyer des êtres réellement fantomatiques, dépourvus de chaleur comme de froideur, simplement des ombres. Je ne sais absolument pas si l'auteure l'a écrit dans cette optique, afin de donner cette impression - sans doute pas quand on remarque toutes les descriptions très scientifiques des sentiments humains - mais personnellement, j'aime cette interprétation et c'est une des choses qui font que ce livre n'a pas été une déception.


Naissance des fantômes de Marie Darrieussecq, éditions Folio.


Ce n'est pas la raison la plus importante, sinon, il me semble évident que je n'aurais vraiment pas grand chose de positif à dire dessus. Non, je dois dire que j'ai adoré la plume de l'auteure. Bon, c'est vrai, j'ai quand même quelque chose à redire, et ce quelque chose est qu'elle fait parfois des phrases beaucoup trop longues - pour exemple, il m'arrivait de passer d'une station de métro à une autre sans avoir terminé une phrase (et je ne suis pas si lente que ça pour lire) !
Mais au-delà de ça, quelle beauté ! J'étais happée par le style, les tournures de phrases, la façon de détailler le sentiment de solitude, d'angoisse qui grossit au fur et à mesure de l'attente.

Du coup, Naissance des fantômes est une bonne lecture du point de vue du style de l'auteure, surtout quand on sait que c'est un de ses premiers romans, mais malheureusement, l'histoire ne l'a pas fait avec moi. J'aurais aimé avoir le sentiment d'avancer un peu, au lieu de toujours rester bloquée sur la même chose, le même événement jusqu'à la fin du livre. C'est donc une note mitigée : un plus pour l'écriture, un moins pour l'histoire. Dans tous les cas, je ne pouvais pas en rester là avec Marie Darrieussecq.



"On commence à croire à la présence des ombres, et les ombres se nourrissent de ce soupçon ; leur réalité gagne, et leur présence devient bientôt une évidence. Rallumer la lumière, c’est admettre leur existence, de même, dans le noir, garder les yeux ouverts."
Marie Darrieussecq, Naissance des fantômes.





  • Être ici est une splendeur (2016) 


Mais quelle lecture ! C'était génial, même si c'était malheureusement un peu trop court. Il m'a fallu deux petites heures pour en venir à bout, mais c'était tellement bien...

Être ici est une splendeur est une biographie sur Paula M. Becker, peintre allemande du début du XXe siècle. Je ne la connaissais pas du tout auparavant, c'est un peu comme pour Charlotte Salomon de David Foenkinos, d'ailleurs forcément, j'ai pas mal comparé les deux oeuvres puisque je les ai tous les deux lus dans le courant 2017 et qu'elles parlent toutes les deux d'une artiste peintre allemande du siècle passée - même si ce n'est pas exactement la même période.

J'ai adoré la façon dont l'auteure a raconté sa vie, on fait la connaissance de la peintre de façon intime et délicate, on sent que Marie Darrieussecq a énormément pensé à Paula Becker. Sur le point de vue de la forme je n'ai rien à dire, les pages s'avalent rapidement, le tout est bien aéré par des paragraphes et en plus, il y a peu de phrases longues cette fois !
Je suis entrée dans l'histoire, que ce soit celle de Paula ou celle de l'Allemagne du début du XXe, du moins jusqu'en 1907, année de la mort de l'artiste.


Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq, éditions Folio.


Sa vie, même si elle n'est pas forcément semée de tonnes de péripéties - faut dire qu'elle est morte à seulement 31 ans - et particulièrement bien racontée. Mais il n'y a pas qu'elle sa vie dans ce livre, il y a aussi ses proches, son mari, peintre lui aussi, ses amis, dont Rainer Maria Rilke que j'ai déjà eu l'occasion de lire dans Je couche toute nue, dans des lettres adressées à Rodin. Il y a aussi des passages où l'auteure parle directement d'elle, où elle donne son avis, elle nous raconte sa propre "rencontre" avec l'artiste.

Et puis, Être ici est une splendeur ce sont aussi ces passages où l'on nous parle de la condition de la femme, de son rôle dans le mariage, mais aussi en tant qu'artiste. Les femmes sont souvent dévaluées dans le milieu de l'art c'est un fait, et Paula Becker en est un bon exemple. Après tout, il a fallu que je me plonge dans sa biographie pour apprendre qu'elle était la première femme à réaliser des autoportraits nus, c'est quand même dingue ! Enfin personnellement, je trouve ça dingue, je pense vraiment que peu de gens le savent et c'est dommage, si ce n'est injuste.
La condition de la femme est abordée de manière frontale, après tout, qui est le mieux placer pour parler d'une artiste femme qu'une femme elle-même ? Il en va de même pour la mort de Paula, mort qui est tellement tragique... j'ai trouvé ça dégueulasse, cette façon de mourir aussi bêtement... on sent bien que c'était un siècle auparavant et que les accouchements pouvaient être fatals, et c'est pour cette raison que l'auteure le met en perspective avec sa propre expérience et une fois encore, qui mieux qu'une femme ayant eu des enfants peut commenter un accouchement d'une façon qui soit la plus juste ?


La vie de Paula m'apparaît comme un long fleuve tranquille ayant néanmoins connu des périodes de folies, d'abandons, notamment lors de ses voyages à Paris. Paula Becker était une artiste de talent, une artiste qui souhaitait vivre comme elle le souhaitait, et une femme énigmatique aussi. Elle souhaitait divorcer de son mari, et pourtant, elle est morte suite à la naissance de son seul enfant, avait-elle un amant ? un regain d'amour pour son mari ? C'est difficile de tout comprendre maintenant c'est sûr, mais je salue Marie Darrieussecq pour ce petit livre, aussi enrichissant qu'attachant.


"Les femmes n’ont pas de nom. Elles ont un prénom. Leur nom est un prêt transitoire, un signe instable, leur éphémère. Elles trouvent d’autres repères. Leur affirmation au monde, leur « être là », leur création, leur signature, en sont déterminés. Elles s’inventent dans un monde d’hommes, par effraction."
Marie Darrieussecq,Être ici est une splendeur.


J'aurais aimé voir l'exposition qui a eu lieu en 2016, celle dont il est fait mention dans le livre, je n'en ai pas eu l'occasion alors tant pis. Quoi qu'il en soit c'était une excellente découverte, ça m'a permis d'apprivoiser une jusqu'alors artiste inconnue pour moi et qui, je pense, mériterait d'être plus connue.
Il est désormais évident que je lirai d'autres livres de Marie Darrieussecq, probablement enfin Il faut beaucoup aimer les hommes, ou alors son tout dernier peut-être, je ne sais pas trop encore - mais si vous en avez un en particulier à me conseiller, je suis preneuse !






mardi 21 février 2017

Le Coin des libraires - #44 Charlotte de David Foenkinos

J'ai reçu Charlotte de David Foenkinos à Noël. Je le voulais depuis sa sortie, lorsqu'il a fait grand bruit après avoir été couronné par le Goncourt des lycéens et le prix Renaudot si je ne dis pas de bêtises. 

Comme souvent, je préfère lire un livre quand la tension médiatique baisse, donc j'ai attendu et beaucoup repoussé. J'ai vu en fin d'année dernière que Folio sortait une nouvelle édition, illustrée des oeuvres de Charlotte Salomon et en format "semi-poche". Ensuite, j'ai dû tellement en parler qu'on me l'a offert ! 

L'avoir en ma possession m'a rappelé à quel point je souhaitais le lire, à quel point il m'intriguait. 
En ce moment, je n'ai le temps de rien, pourtant, je ne sais comment, j'arrive à trouver le temps pour lire, alors je lis. 


Le roman de David Foenkinos retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu'elle était @enceinte. Après une enfance à Berlin, Charlotte est exclue par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Elle y entreprend la composition d'une œuvre picturale autobiographique d'une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant : «C'est toute ma vie.» 



Dès la première page, les choses décollent, on découvre une famille, deux soeurs extrêmement liées et le suicide de l'une d'elle, prénommée Charlotte. Cette Charlotte, c'est la tante de celle qui nous intéresse, et qui s'est suicidée à l'aube de la vingtaine. 
C'est dans cette atmosphère assez glauque et saturée par le chagrin que nous entrons dans la vie de Charlotte Salomon. Pourtant, bien que l'histoire soit absolument horrible pour notre héroïne, on trouve une pointe de tendresse dans la plume de l'auteur, une fascination omniprésente qui fait vivre Charlotte même quand celle-ci semble éteinte. 

Lire Charlotte en même temps que Si c'est un homme de Primo Levi (dont je vous parle bientôt) a été une expérience très intéressante. Les deux livres traitent du même sujet : la Seconde Guerre mondiale, mais les vies sont si différentes qu'elles ne sont comparables en rien. Ici, on ne parle pas seulement de la guerre, on parle de la vie d'une femme, de son début jusqu'à sa fin, jusqu'à sa postérité. La vie de Charlotte en débute en 1917, la guerre est présente en Allemagne, mais elle est inhibée, on ne parle essentiellement que de la mère de Charlotte et de son père. 

Charlotte va naître, elle va grandir et devoir vivre avec la perte de sa mère, un suicide là encore. Le récit va s'étaler jusqu'à la mort de l'artiste en 1943, soit à l'âge de vingt-six ans. Notre protagoniste découvre alors la vie, l'adolescence, la vie de jeune femme, la montée du nazisme et avec elle la haine envers les juifs. Mais Charlotte est allemande, elle n'est pas juive. Pourtant si, elle l'est et elle va devoir se battre pour vivre. 

Mais avant ça, elle fait la connaissance de l'amour de sa vie : Alfred, professeur de musique de sa belle-mère, Paula. Son amour pour lui est parfait, étouffant, déchirant aussi. Elle voudrait tout lui donner, mais il n'accepte rien. 
Un soir, le père de Charlotte se fait arrêter à leur domicile et sera envoyé en camp, après quelques mois, il sort finalement, complètement changé. 


Charlotte de David Foenkinos, Folio illustré.

Finalement, il est décidé que Charlotte doit partir, que ce n'est pas sûr pour elle en Allemagne, elle s'en va donc rejoindre ses grands-parents exilés en France. 
Sans compter les nombreux retours au présent lorsque l'auteur parle de ses recherches sur les traces de Charlotte, j'ai eu l'impression que le livre est coupée en deux parties : la première est celle où Charlotte est entourée par sa famille, celle où elle vit dans sa patrie, ressent une passion démesurée pour un homme. La deuxième représente l'exil, l'arrivée en inconnue dans un lieu qu'elle ne connait pas, où elle retrouve une partie de sa famille qui semble très loin d'elle. Dans cette partie, Charlotte est seule avec elle-même. 

Pourtant, plus que la vie de Charlotte, c'est son oeuvre qui est au centre de tout. Sa vie, c'est sa peinture, son art c'est un mélange des arts qu'elle a mixé pour en faire son chef-d'oeuvre : Vie ? ou Théâtre ? qui est très souvent évoqué car c'est ce que la peintre a laissé, toute sa vie est ici. 

Une fois la dernière ligne lu, le dernier point passé sous mes yeux, j'ai eu envie d'en savoir plus encore simplement parce que je ne comprends pas comment une femme comme elle a a pu demeurer quasi inconnue durant plusieurs décennies comme c'est dit dans l'épilogue. 
J'ai également été écoeurée, dégoutée de voir que sa mort était le fait d'une personne, de ce qu'on appelle une balance, un être humain qui a simplement passé à coup de fil pour que la jeune Charlotte alors enceinte de quatre mois se fasse arrêter, se fasse tuer. 

La vérité éclate au grand jour et avec elle nous avons ce rappel de la collaboration française qui a joué un rôle majeur dans la traque des juifs en France. Et dire qu'ils pensaient être en sécurité ici... 

Illustration 4235 (p. 36) de Charlotte Salomon

Illustration 4366 (p. 84) de Charlotte Salomon.

Charlotte étant ma première lecture de l'oeuvre de David Foenkinos, je peux dire que j'ai eu de la chance de débuter par celui-ci, parce qu'il me donne envie d'en lire d'autres. 
Je ne sais pas vraiment si je le considère comme un coup de coeur ou alors une excellente lecture, je sais uniquement que tout ce qui compte dans ce roman, c'est l'histoire. Digne d'un roman, on partage les émotions de Charlotte, on se retrouve propulsé dans les années 40 en Allemagne d'abord, puis en France. Cette impression de réalité est également renforcée par les illustrations bien évidemment. Pouvoir avoir un aperçu du travail de Charlotte Salomon et surtout pouvoir lier les peintures avec la biographie écrite par Foenkinos, c'est tout simplement génial. 

Je sais que je n'ai pas parlé du style de l'auteur ni même de la forme choisi par celui-ci. Pour ce qui est de la mise en page, je n'ai pas été particulièrement touché, je n'ai pas eu l'impression que ce choix de poème en prose renforçait le propos, car celui-ci est à la base très fort. La poésie si elle est présente se trouve dans la vie de Charlotte, dans l'objet décrit et non pas dans la mise en page ou l'écriture. Après, dire que la plume de David Foenkinos est mauvaise serait un mensonge, elle est agréable et douce, mais ce n'est pas ce qui m'a fait aimer le livre, non, ça, je le dois à Charlotte Salomon et à sa vie semblable à une tragédie. 


"Merci pour tes dessins.
Ils sont naïfs, approximatifs, inaboutis.
Mais je les aime pour la puissance de leur promesse.
Je les aime car j’ai entendu ta voix en les regardant.
J’ai ressenti une forme de perte et une incertitude aussi.
Peut-être même l’esquisse d’une folie.
Une folie douce et docile, sage et polie, mais réelle."
David Foenkinos, Charlotte.







La promise au visage de fleurs de Roshani Chokshi

Il était une fois un homme qui croyait aux contes de fées. Il était une fois un homme qui savait que les contes révèlent ce qui demeure cach...