dimanche 15 novembre 2020

Miarka d'Antoine de Meaux

Miarka nous a quittés, mais ce livre, nourri de l’héritage qu’elle nous a laissé, est très exactement le contraire d’un tombeau. Il est le portrait d’une jeune fille vivante comme il en surgit toujours lorsque la France verse dans le fossé, pleine de courage et d’émotion, dont la beauté nous touche profondément.

Denise Jacob a 19 ans lorsque Nice est envahie. Deux possibilités s’offrent à elle, se cacher à l’instar de sa famille, ou bien prendre les armes et se battre pour la liberté. 

Fille cadette, elle est l’aînée de Simone Jacob, bien plus connue aujourd’hui sous le nom de Simone Veil.


En retraçant le parcours de Miarka, ce nom d’emprunt afin de cacher sa véritable identité, Antoine de Meaux entraîne le lecteur au sein de la famille Jacob. 


Si cette biographie est un magnifique hommage au courage et à l’abnégation de cette femme, Denise, elle est aussi une façon de retracer l’existence plus ou moins connue (tout dépend si vous avez lu Une vie de Simone Veil notamment) de toute la famille. 


Comme il le souligne dans les remerciements, Antoine de Meaux a pu chercher et citer des lettres ou des écrits personnels de la famille. 

Ainsi on trouve énormément de lettres du temps de la séparation, soit de fin 1943, quand Denise a choisi de partir s’engager dans la Résistance aux côtés du mouvement lyonnais des Franc-Tireur, à mi-mars 1944, date à laquelle la famille Jacob a été arrêtée puis déportée. 

Miarka, elle, après avoir pris d’énormes risques, se fait arrêter en juin 1944 et est déportée à Ravensbrück. 


Dans son autobiographie Simone Veil mentionne la déportation de sa soeur, mais ne peut entrer dans les détails. On sait qu’elle-même a été envoyée à Birkenau avec sa mère Yvonne et sa soeur aînée, Milou. 

L’expérience concentrationnaire est tout à fait différente entre les deux camps, mais aussi parce qu’elles n’y sont pas envoyées pour les mêmes raisons. 

Jusqu’au bout Miarka cachera son identité, se faisant passer pour une résistante et non pas une juive, ce qui fait une immense différence dans les camps…


Après avoir fait preuve d’un sublime courage au sein du camp pour défendre les plus faibles — Sarah Helm le disait elle-même, Denise Jacob a pris la place d’un des « lapins » de Ravensbrück, au risque d’y perdre la vie, pour protéger ces pauvres polonaises à l’agonie suite aux expériences menées sur elles…

Jusqu’au bout Miarka, par un grand sens du patriotisme, est prête à tout pour aider les autres. 


Après quelques mois elle est envoyée dans un convoi de « Nuit et Brouillard » - c’est-à-dire avec des « ennemis de l’Allemagne » destinés à mourir secrètement - direction Mauthausen. 

La seule raison qui lui a permis de s’en sortir c’est l’avancée des troupes américaines. Le 5 mai 1945 le camp est libéré. 


Denise retourne en France, seule. Elle sait que ses soeurs et sa mère ont été déportées ensemble… et elle retrouve finalement ses deux soeurs, mais pas sa mère.

Ni son père, ni son frère, dont en substance, nous ne savons quasiment rien. 


Il va s’agir à présent de se reconstruire, de vivre malgré tout. Et puis elle rencontre Alain Vernay avec qui elle se marie et vivra jusqu’à la fin. 

Malgré tout la famille s’éloigne, la faute à des expériences traumatisantes, la faute à des non-dits. 

Denise veut savoir, elle veut savoir comment sa mère les a quittés, elle veut partager son expérience avec ses soeurs. Très proche de Milou, dont l’auteur nous reproduit les lettres, elle n’aura jamais eu le temps d’aborder le sujet avec elle.


Finalement l’auteur retrace la fin de sa vie, sa collaboration avec Germaine Tillon, elle aussi déportée à Ravensbrück, puis son travail pour la Fondation pour la mémoire de la déportation. 


C’est avec une larme à l’oeil que je remercie Antoine de Meaux pour avoir écrit ce livre. Miarka est un texte biographique exceptionnel !

On parle énormément de Simone Veil, et à raison ! Mais c’est oublier qu’il y a eu sa soeur qui s’est battue pour la liberté, prête à donner sa vie pour les autres, pour la France. 

En s’arrêtant sur les membres de la famille, on apprend vraiment des choses intéressantes sur l’état d’esprit de chacun. J’ai adoré les citations des textes d’André, le père, par exemple. 


Et surtout, surtout, la pudeur qui ressort des mots choisis pour parler de Jean, ce jeune homme disparu trop tôt et dont le portrait apparaît en filigrane tout au long du texte…


J’aurais envie de dire que ce livre devrait être mis entre toutes les mains (parce qu’il le devrait !), mais disons qu’il est à lire pour ceux qui s’intéressent à Simone Veil, à son parcours et à sa famille. Il est à lire pour ceux qui veulent en savoir plus sur la période mais aussi sur ce que c’est d’être résistante à 19 ans en France en 1943-44 ! 

Cet aspect-là, il est absent d’Une vie, et il tient une place intéressante dans Miarka — quelle différence y a-t-il entre être déporté pour faits de résistance et être déporté pour sa judéité ? 

Pour elle, comme pour l’ensemble des anciens déportés, la transmission de la mémoire, à l’heure où le soir tombait sur sa génération, était un enjeu capital. Un motif d’inquiétude aussi. En 1939, alors qu’il préparait déjà la « solution finale », Hitler a eu cette phrase terrible : « Qui donc parle encore aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? » Qui parlera, et comment parlera-t-on, quand les voix de ceux qui furent les témoins des camps se seront tues ?






 

mercredi 11 novembre 2020

La Danse de Martha de Tom Saller

Pour moi, le passé est devenu présent — et peut-être m'ouvre-t-il un avenir autre que celui auquel je me croyais destiné.

Au début des années 20 la jeune Martha vit dans son petit village de Pologne aux côtés de ses parents et de l’ami de la famille, Wolfgang. Entourée par une famille de musiciens la jeune fille se cherche, elle qui ne sait exactement ce qui l’habite. 




À l’étroit dans cette ville, elle fait le choix de partir pour rejoindre Weimar, là où se trouve le Bauhaus, l’école d’art créée par le fameux Walter Gropius. 

Là-bas, Martha découvrira une vie insoupçonnée et laissera libre court à ses envies. 


Parallèlement à l’histoire de cette femme qui a croisé les plus grands de son époque, à l’instar de Kandinsky, on suit l’arrière petit-fils de cette femme qui a mis la main sur le carnet de Martha, au début des années 2000. 


Cette alternance permet de brosser une image de la fille devenue femme. Ce qu’elle est devenue jusqu’à sa mystérieuse disparition en 1945, et la raison pour laquelle la grand-mère du narrateur, décédée il y a peu de temps, ne parlait jamais de son enfance. 


Tom Saller nous plonge au coeur de l’Histoire grâce au point de vue de Martha. En nous plongeant dans l’effervescence des années 20, l’auteur raconte autant l’histoire du Bauhaus que celle de Martha. 


En instaurant une alternance de temporalité et de points de vue, il créer un suspense qui ne disparaîtra véritablement qu’à la fin, même si on peut s’y attendre. 


La Danse de Martha est un premier roman réussi. En privilégiant des phrases courtes, l’auteur traduit de l’urgence de percer le mystère de cette femme, de lui rendre hommage. Parce qu’en lui rendant hommage, c’est à toute une génération que Tom Saller s’adresse. À celles et ceux qui, entre-deux-guerres, ont oeuvré pour donner à l’art un nouveau visage. Non plus celui, austère des Beaux arts, mais celui d’une conception de l’art comme un artisanat. 


Martha est une jeune fille touchante et pour laquelle on se prend rapidement d’affection, mais au-delà de cette femme et de son histoire, c’est l’époque en elle-même qu’il m’a plu de découvrir, d’autant plus que l’auteur a effectué des recherches très précises sur l’époque. 


À lire pour ceux qui aiment les récits autour de l’art, de l’histoire de l’art, ainsi que les secrets de famille. 

Le coeur ne devrait pas se laisser induire en erreur par la crainte.


La Danse de Martha de Tom Saller, traduit par Isabelle Liber aux éditions Charleston. 








dimanche 8 novembre 2020

Histoires de fantômes du Japon de Lafcadio Hearn et illustré par Benjamin Lacombe

 « Et je songeai tout de suite à la mort, car la beauté n’est parfois qu’un deuil par anticipation. »

« Le Songe d’un jour d’été »



Benjamin Lacombe est un des artistes que j’affectionne beaucoup (comme beaucoup d’autres personnes), si bien que je suis une vraie fana de son travail, en particulier chez les éditions du Soleil. 


L’année dernière il n’était plus question d’illustrer un classique (comme ça a été le cas pour Poe, Carroll, Hugo ou même Mérimée), mais de s’intéresser aux légendes, au folklore d’un certain pays : le Japon. 



On a tendance à toujours parler de Benjamin Lacombe mais trop peu des auteurs qui sont à l’origine du texte, des mots destinés à s’assembler, à épouser les dessins. 


Ici l’auteur est Lafcadio Hearn, écrivain irlandais du 19e siècle, et l’un des premiers étrangers à obtenir la nationalité japonaise. 

Hearn, en amoureux du pays du soleil levant, compose de courts textes racontant les yôkai, des histoires traditionnelles de fantômes japonais. Ce sont ces histoires qui peuplent ce premier livre — qui sera suivi d’un deuxième intitulé Esprits et Créatures du Japon, à paraître fin novembre ! 


Au nombre de dix, les histoires sont différentes les unes des autres, malgré qu’elles traitent toutes de fantômes.


Ainsi la première « Le Songe d’un jour d’été » nous entraîne 14 siècles plus tôt en sachant que les légendes ont été écrites au 19e siècle, on est donc, grosso modo, au 5e siècle. 

Le fantastique apparaît dès le début grâce à l’apparition d’une magnifique fille sur l’eau. 


Cette légende est l’une des plus longues avec ma préférée « La légende du village des joueurs de Koto ». 


Si on peut de prime abord s’attendre à découvrir des légendes similaires, il n’en est rien et Lafcadio Hearn a fait le pari de raconter des histoires toutes plus différentes les unes des autres. 

Les fantômes ne sont pas toujours des femmes. 

Les fantômes ne sont pas toujours mauvais.


La diversité des histoires est ce qui fait la force du livre car cela a aussi permis à Benjamin Lacombe de composer un panel d’illustrations toutes plus différentes les unes des autres — mention spéciale aux illustrations de « La légende du village des joueurs de Koto », en particulier cette page où figure un cerisier (voir en-dessous), et à celles de « Sur la montagne des crânes d’hommes » ! Je rêverai d’avoir une grande affiche de cette montagne chez moi ! Quelle précision dans le dessin ! Je ne me lasse pas de voir autant de beauté… 




Histoires de fantômes du Japon est un livre somptueux, à offrir ou à se faire offrir si tant est que vous aimez le Japon, les légendes, le folklore d’un pays, relayé par un écrivain passionné, et le talent exceptionnel d’un dessinateur contemporain. 











mercredi 4 novembre 2020

La Mer sans étoiles d'Erin Morgenstern

Nous sommes là pour déambuler dans les histoires d’autres gens, en quête de la nôtre. 

Depuis que j’ai refermé ce livre je me demande comment il est possible que ce livre (en VO The Starless Sea) n’ait pas remporté le prix du meilleur roman fantastique sur Goodreads l’année passée ?? 

Le lauréat n’est autre que le premier roman de Leigh Bardugo à destination des adultes : La neuvième maison (VO : Ninth House), que je ne comptais pas lire. Mais là, si on me dit qu’il est « meilleur » que La mer sans étoiles, évidemment que je demande à voir. 




Erin Morgenstern, auteure du Cirque des rêves (que je n’ai pas lu) nous délivre une histoire extraordinaire avec ce roman. 

Enfin je dis une histoire mais en réalité, ce sont des histoires, et encore des histoires qui s’emmêlent, s’assemblent, pour former un extraordinaire conglomérat formant in fine La Mer sans étoiles


Zachary Ezra Rawlins planche sur son doctorat ayant pour thème les jeux vidéos, et notamment le rapport fiction/réalité — ce thème m’a évidemment fait penser à mon mémoire… 

Un jour il emprunte un livre sans titre et sans auteur. 

Mais il y a plus étonnant encore… Zachary Ezra Rawlins est dans le livre ! Un événement extraordinaire de son enfance est retranscrit à la perfection. De quoi en avoir la chair de poule. 

Cet élément sera le déclencheur, la base d’une histoire extraordinaire. 


La Mer sans étoiles est un roman exigeant. Erin Morgenstern, en étalant son histoire sur plus de 600 pages, envoie un défi au lecteur : serez-vous capable de suivre le rythme ? de laisser le temps au livre ? 

Car La Mer sans étoiles ne se dévore pas, il se laisse apprivoiser. 

Pourtant je l’ai dévoré autant que j’ai pu, habitée par l’histoire de ce jeune homme, et par toutes les histoires alentour. 


Malgré tout il faut prendre le temps de le déguster, de se laisser bercer par ce monument littéraire. 

En regardant mes lectures de 2020 — année riche en lecture, notamment grâce à non pas un, mais deux confinements… — certains livres ont été de gros coup de coeur, des lectures inoubliables (je pense par exemple à L’homme qui savait la langue des serpents ou Sauvage) et il va de soi que La Mer sans étoiles fait partie de ceux-là !


La force du livre c’est la mise en abîme du récit à tout les niveaux possibles. 

Qu’est-ce qu’une histoire ? Y-a-t-il une différence entre le monde réel et le monde fictionnel ? 


Le temps. On dirait un poème. Où chaque mot est plus d’une chose à la fois et tout est métaphore. Où le sens est condensé dans le rythme, les sonorités et les espaces entre les phrases. Tout est intense et mordant, comme le froid et le vent.


La Mer sans étoiles est un livre magique — oups, un certain personnage ne sera pas ravi que j’utilise ce terme… — un livre que je relirai, moi qui relit très peu. 

Mais comprenez, Erin Morgenstern confie un roman foisonnant où la relecture s’impose pour en saisir les subtilités et la beauté de l’histoire.

Une première lecture c’est déjà bien, une deuxième me permettra d’aimer encore plus cet univers et ses personnages. 


L’aventure de Zachary Ezra Rawlins est hors du commun, les histoires, en tête celle de Simon et Eleanor, excellent de beauté. 

La Mer sans étoiles est exceptionnel et n’attend qu’une chose : que vous vous laissiez embarquer dans ce monde où le flirte avec le fantastique est monnaie courante et où la métaphore, le symbole, tiennent une place omniprésente pour notre plus grand plaisir. 


Enfin, mention spécial aux éditions Sonatine pour avoir conçu un si bel écrin : une couverture somptueuse ainsi qu’une mise en page tout ce qu’il y a de plus agréable pour permettre un vrai confort de lecture — et je ne parle même pas des en-têtes de chapitres, eux aussi très beaux. 


Je me rappelle m’être demandé si cette histoire était une analogie sur les gens qui restent dans des endroits ou des relations ou n’importe quelle situation plus longtemps qu’ils ne devraient parce qu’ils ont peur de lâcher prise, ou d’avancer, ou de l’inconnu ; ou alors sur la façon dont les gens s’accrochent à une chose parce qu’ils ont la nostalgie de ce qu’était cette chose, même si ça n’est plus ce qu’elle est désormais.



La Mer sans étoiles d’Erin Morgenstern, traduit par Julie Sibony aux éditions Sonatine 







dimanche 1 novembre 2020

Les Matins de Lima de Gustavo Rodriguez

Le premier chapitre est prophétique, et cruel. 

Trinidad est encore une enfant lorsque sa mère, hôtesse dans un bordel, meurt dans un claquement de doigt. Son père ? Elle ne sait rien de lui. 




Bien des années après, Trinidad a dû se battre pour survivre, quitte à en tomber malade. 

À 30 ans, on lui diagnostique un problème rénal nécessitant une greffe. 

Trinidad n’a plus le choix, elle doit prendre contact avec ce père dont elle connaît le nom mais à qui elle n’a jamais parlé : Daniel de Los Rios, chanteur à ses heures perdues. 


La rencontre, à l’instar du roman, sera haute en couleurs. Le personnage de Trinidad comme celui de Danny sont étoffés et sont les porte-étendard d’une soif de vivre. Une soif de vivre qui illustre de tristes réalités péruviennes : les femmes ne sont que des objets sexuels, à l’image de Carolina, bonne pour écarter les jambes au milieu d’un nuage de fumée. Bonne à baiser mais pas à revoir. Combien sont-ils, les femmes et enfants abandonnés par des hommes qui ne voulaient qu’une chose : prendre du bon temps ? 


Les horreurs directement liées aux mines de mercure, seul moyen de persistance avec la prostitution. Dans les deux cas les maladies pullulent… 


« Au fond de lui, il craignait une mort tragique, comme l’est souvent la vie de ces Péruviennes qui partent pleines d’illusions pour ces terres où paradis et enfer dorment enlacés. »


Les Matins de Lima est un roman solaire malgré la gravité des faits abordés. Un roman où les femmes tiennent une place de choix. Il y a celles qui se font avoir et il y a les autres, celles qui font du business comme Trinidad et celles qui refusent de se laisser marcher sur les pieds comme Zoila. 


Il s’agit bien d’un roman tragique et malgré cela jamais le lecteur ne perd son sourire grâce à des personnages étoffés et à un style minutieux aux accents humoristiques. Le lecteur ne peut rester indifférent à la lumière qui transparaît dans tous les pores du livre et c’est ce qui en fait un ouvrage d’une aussi grande qualité. 


Le roman est à l’image de sa couverture : décalé et débordant de couleurs, comme la vie de Trinidad, de Daniel et des autres membres de la famille qui peuplent ces Matins de Lima. 


Gustavo Rodriguez conclut parfaitement bien cette histoire aux accents graves mais néanmoins traité avec une douceur et un gaieté. 


Les Matins de Lima est une tragicomédie. 

Un roman qui pointe les inégalités au Pérou et plus précisément dans sa capitale, Lima, entre les riches et les pauvres. Une histoire qui aborde la problématique des femmes considérées comme des coups d’un soir et des orphelines atteintes d’un cancer à 30 ans pour s’être battues pour vivre. 


Roman lumineux, dont la couverture est un excellent reflet, Les Matins de Lima a été une très belle lecture. Une évasion au coeur d’un pays peu représenté.


Les éditions de l’Observatoire ont quelque chose avec l’Amérique latine. Une affinité partagée puisque ce roman, ainsi que Mangeterre, tous les deux parus en 2020 sont respectivement péruvien et argentin. Il est amusant de remarquer que dans les deux cas, la mère meurt dans le premier chapitre. Faut-il y tirer une quelconque leçon ? 




Les Matins de Lima de Gustavo Rodriguez, traduit par Margot Nguyen Béraud aux éditions de l’Observatoire. 


Sans doute passé sous les radars parce que paru une semaine avant le confinement, Les Matins de Lima est tout simplement excellent. 






mercredi 28 octobre 2020

Le Détour de Luce d'Eramo

« Espérons au moins que cette aventure t’aura appris que chacun doit suivre sans détour son chemin. » 

Comment se raconter des années après ? la mémoire consiste-t-elle en un rafraîchissement ou un enjolivement ?

Ces deux questions sont une infime partie de ce qui fait la richesse de ce livre unique, Le Détour (en italien, Deviazione), édité par Le Tripode pour notre plus grand plaisir. 




Encore un bouquin sur la guerre vous allez me dire. 

Effectivement. 


Mais bien qu’on ait toujours tendance à insister sur la singularité de tel ou tel livre, celui-ci est encore autre chose, il interroge d’autres problématiques. 


D’ailleurs la différence majeure entre ce livre et les autres témoignages réside dans la démarche même de la jeune Luce d’Eramo en 1944.


Après être née et avoir grandi en France jusqu’à l’adolescence, la famille rentre au pays, l’Italie. 

Luce est la fille d’un des membres de la République de Salo. Fille de fasciste, fasciste elle-même, elle veut se faire sa propre idée des camps nazis, voir si la rumeur ambiante est vraie, si le nazisme vaut le fascisme. 

Alors, en février 1944, quelques semaines avant ses 19 ans, Luce d’Eramo embarque direction l’Allemagne. 


L’histoire de cette femme devenue ouvrière volontaire dans les camps de travail donne un aspect inédit : elle n’est pas à proprement parler prisonnière. Ses parents ont de l’influence au pays et son nom est gage de survie. 

Jusqu’à ce que Luce soit rapatriée, et fuit de nouveau. Cette fois sans ses papiers. Considérée comme une prisonnière lambda, elle est déportée à Dachau, et raconte comment elle est parvenue à s’échapper.


Et puis Luce est une idéaliste, elle veut aider les autres peu importe les dangers. 

En février 1945, soit un an après sa fuite, un mur s’ébat sur la jeune femme, venue prêter main forte pour libérer des blessés prisonniers des décombres. 

Le mur lui broie le corps et, désormais paralysée, c’est un long processus de guérison qui attendra la jeune femme. 


Cette histoire hors du commun, elle nous la raconte de manière décousue, éclatée. Le récit est non chronologique — le livre est linéaire du point de vue des dates d’écriture : on commence avec les années 1953-54 pour terminer en 1977. 


En racontant son histoire, l’auteure donne à voir la différence de traitement entre les travailleurs volontaires et les déportés. Elle revient sur sa solitude dans les camps, sur la gentillesse des Russes contrairement aux autres, sur la différence entre sa condition à elle, celle d’une jeune femme cultivée, et celle des autres qui voient d’un mauvais oeil cette gamine qui s’est elle-même engagée. 


Mais Le Détour c’est aussi tellement plus.

C’est une réflexion pointue et d’une extrême richesse concernant la mémoire : 


"[…] toujours est-il que mes souvenirs ne m’aidaient pas du tout. Ils en sont arrivés à se liguer ensemble contre moi pour m’empêcher de passer. C’était comme un embouteillage. Un épisode en tamponnait un autre, lequel en cabossait un troisième et ainsi de suite. Il en surgissait des nouveaux de partout, si bien que les positions respectives de chacun changeaient continuellement. Et puis, ils s’en prenaient à moi. Chacun d’eux prétendait être un souvenir authentique, contrairement à l’autre prétentieux d’à côté qui, poussé par mon imagination, voulait le doubler."


autant qu’une réflexion autour des camps et des différences entre ceux qui ont de l’argent et les autres, prouvant ainsi que l’inégalité pécuniaire demeure, même dans les camps de travail. 


Parce qu’elle était volontaire et parce qu’elle s’est attachée à parler de thèmes peu abordés, Luce d’Eramo confie avec Deviazione un ouvrage exceptionnel, une mine d’or sur la situation en Allemagne à cette époque, sur l’état d’esprit idéaliste d’une jeune femme fortunée — nombreux sont les passages où sa position sociale est vivement critiquée par les détenus qui, eux, n’ont pas eu le choix. 


En tentant de percer le secret de sa mémoire, Luce d’Eramo revient au fil des années sur son expérience concentrationnaire. En usant tantôt d’une narration à la première personne, tantôt à la troisième personne, elle s’interroge sur celle qu’elle était et n’est plus au moment de l’écriture. Parce que ce n’est plus elle, s’instaure une distance. 


Le Détour est riche de réflexions morales et philosophiques autant que de réflexions sur la mémoire et les tours qu’elle peut jouer. C’est un témoignage sur la situation en Allemagne lors de sa chute et de son état sanitaire une fois l’accident survenu. 


Le Détour est un météore. 

Le Détour est passionnant et spécial. 

Le Détour est à lire. 



Le Détour de Luce d’Eramo, traduit par Corinne Lucas Fiorato, et publié chez Le Tripode 






mercredi 14 octobre 2020

Disparaître ici de Kelsey Rae Dimberg

Avec ce premier roman, Kelsey Rae Dimberg s’attaque à un thème en apparence rabâché, celui de la nounou qui s’immisce dans la vie de famille. 


Finn, baby-sitter d’Amabel, petite-fille du sénateur d’Arizona, est aussi étrange que les autres personnages. 

Le démarrage est percutant, le rythme est bon, avec de courts chapitres comme j’aime. Tout semblait fait pour me plaire. 


Une semaine après l’avoir achevé, le doute demeure : apprécié ? déçu ? 


Après avoir fermé le roman pour la dernière fois — après l’avoir largement dévoré — je me suis dit que l’histoire en elle-même est sympa mais pas folle. 

L’ambiance prend aux tripes, on est ballotés entre le faste de la famille Martin et la pauvreté d’autrui, on oscille entre la beauté des célébrations et la tension malsaine perceptible à bien des niveaux. 


Le point fort c’est sans conteste cette habilité à perdre le lecteur, à le faire douter de tous, y compris de la protagoniste dont on se demande quelles sont les véritables intentions. C’est ce qui rend l’ouvrage si attrayant malgré quelques lacunes. 


Ces lacunes, c’est des longueurs — je me rends compte que plus je lis de thriller, plus cette remarque revient — et le style, malheureusement. 


Ce que je vais faire, je déteste le faire mais l’honnêteté prime… Il y a bien trop de mauvaises tournures de phrases — certaines qui ne veulent carrément rien dire. Le style est trop lourd, la lecture en est parfois chaotique. 

Je ne sais pas s’il s’agit de la plume de Dimberg ou de la traduction mais certains passages m’ont énervé. Trop de redondances jumelées à des tournures de phrases fautives, c’est majoritairement ce qui a nui à mon plaisir de lecture. 


Au-delà le roman est incroyablement efficace, je me suis posée tout un tas de questions, j’ai soupçonné tout le monde. Je réfléchissais aux agissements de certains alors que ça n’avait pas lieu d’être. Ou je ne soupçonnais pas la bonne personne…

L’éditeur l’a inscrit sur la quatrième « Kelsey Rae Dimberg tend un véritable piège au lecteur » et c’est on ne peut plus vrai ! 


Il y a des éléments que je n’ai pas vu venir mais après coup on comprend qu’il aurait été possible de s’en rendre compte. L’auteure distille parfaitement son suspense et démontre que chaque détail compte — c’est bien ce qui fait un bon thriller, les détails, non ? 

Mais à côté il y a des éléments que j’ai trouvé invraisemblable comme le couple Philip/Marina, ou le comportement de Finn avec certains hommes… 


Disparaître ici est sans doute l’un des rares thrillers où je me suis sentie déboussolée, avec le sentiment de ne pouvoir faire confiance à personne. 

En pesant le pour et le contre, il faut bien reconnaître que c’est un bon roman malgré des zones d’ombre encore trop nombreuses, une conclusion peut-être un peu simpliste et un style trop chaotique. Dommage. 



À lire pour ceux qui aiment les page turner… et être bousculés. 



Disparaître ici de Kelsey Rae Dimberg, traduit par Tania Capron au Cherche midi ! 

dimanche 11 octobre 2020

Am Stram Gram de M.J. Arlidge

Ils étaient les cartes de visite vivantes, le testament en chair et en os du sadisme d’une tierce personne.

 

Quand on lit rien qu’un peu de thriller, il est impossible d’être passé à côté de ce titre et encore moins de cet auteur. 

Au sein du genre il y a un espèce d’affrontement entre les thrillers/policiers anglophones et les thrillers/policiers nordiques. 



Si à la base je fais partie de la première team (Dennis Lehane coeur coeur) je dois dire que plus je lis de polars nordiques, plus je suis accro (en grande partie à cause de Jo Nesbø !). 


J’avais malgré tout très envie de découvrir la nouvelle plume anglaise à la mode : M.J. Arlidge. 


Am Stram Gram est le premier volume d’une série autour du commandant Helen Grace. Il va nous entraîner au coeur de la folie humaine, au coeur du cerveau malade d’un serial killer, où la perversité atteint son paroxysme. 


En gros les victimes vont toujours être enlevées par deux, ce sont toujours des gens qui se connaissent plus ou moins bien, des gens qui vont devoir faire un terrible choix s’ils veulent rester en vie. 


L’histoire est bien évidemment haletante, la vie perso d’Helen est mise en avant mais sans que ce soit jamais trop redondant. Forcément j’aime le fait que ce soit une femme, que celle-ci soit mystérieuse, etc., j’aime sa relation avec son collègue Mark même si j’ai trouvé qu’on insistait trop sur le cliché du flic alcoolo, devenu sorte de leitmotiv des polars… 


Autant le dire maintenant j’ai passé un bon moment de lecture, j’ai fait défiler les pages jusqu’à la dernière — définitivement il n’y a rien de telle que d’écrire des chapitres assez courts pour me donner envie de dévorer le bouquin. 

L’enquête est intéressante c’est vrai, autant que l’enquête « interne » d’Helen dans le but de découvrir la taupe au sein de la police. 


Mais il y a quand même certains éléments qui étaient vraiment de trop. 

Parce qu’il voulait frapper fort, on dirait que M.J. Arlidge a pris tous les éléments à sensation dans le genre, les à mélanger et pouf, voici Am Stram Gram.

Déjà le choix d’un tueur en série, enfin d’une tueuse en série (vous inquiétiez pas c’est pas un spoil, on l’apprend quasi au début), et puis il y a d’autres choses (que je vais pas dire ici mais qui sont directement liées à Helen et que je trouve d’une grossièreté presque révoltante). Sans parler du destin de Mark.


Ouais non je trouve que c’est trop, qu’il n'y a pas de dosage mais au contraire que c’est un espèce de fourre-tout et débrouille-toi avec.

Qu’on se méprenne pas, je l’ai dévoré le bouquin, je voulais savoir si mes doutes étaient fondés ou non, je voulais savoir comment ça allait bien pouvoir se passer entre Mark et Helen, puis entre Helen et la coupable. 


Malgré ça oui je ressors mitigée. Je ressors avec le sentiment d’avoir lu un livre pas mal mais avec trop de longueurs, trop de répétitions — parce que ouais, sur 400 pages, on nous répète bien trop souvent les mêmes choses. Je ne parle pas des kidnappings, ça c’est normal qu’ils soient quasi toujours pareil, je parle vraiment de ce besoin de répéter des choses qui ont déjà été dites. 

Et je parle aussi de la qualité du texte.J’ai trouvé l’écriture pauvre et répétitive là aussi. 

Je ne sais pas si c’est directement le texte en VO qui est fautif ou si c’est la traduction mais question vocabulaire, c’est clairement pas ça. 


Le dernier élément un peu décevant c’est le fait qu’on ait pas assez de passages autour des séquestrations. À ce sujet j’ai lu il y a des années Des noeuds d’acier de Sandrine Colette et ça n’a rien à voir. Ce dernier est tellement fascinant du point de vue de la victime qu’Am Stram Gram fait pâle figure à côté. 

À l’inverse j’ai trouvé que les descriptions sur les séquelles psychologiques, sur la culpabilité, la honte et l’impossibilité de continuer à vivre étaient abordés avec intelligence et pertinence. 


Enfin tout ça pour dire qu’Am Stram Gram s’est lu comme il fallait : à une vitesse déconcertante. 

Malgré cela il souffre de beaucoup de défauts. Il n’empêche, je lirai très probablement la suite, juste pour savoir où l’auteure va mener son héroïne. 



À lire pour ceux qui veulent un page-turner sympa pour l’été ou un polar pas trop prise de tête mais où on trouve quand même des réflexions intelligentes sur la séquestration, la perte, la culpabilité, la folie, et la façon dont, sans le vouloir, on peut blesser les uns en aidant les autres. 



Am Stram Gram traduit par Élodie Leplat aux éditions 10/18 (collector ici) !






dimanche 4 octobre 2020

La Montagne de minuit de Jean-Marie Blas de Roblès

J’ai rencontré Jean-Marie Blas de Roblès lors du salon du livre de ma ville il y a plus de deux ans. J’ai pu échanger avec lui pendant un petit moment. J’ai rencontré un monsieur intéressant et surtout adorable. Je lui ai confié (avec un peu - pas mal - de honte) que je n’avais jamais lu de livre de lui, mais que j’aimerais découvrir Là où les tigres sont chez eux (pavé, lauréat du Médicis 2008). 



Il a été compréhensif et il m’a plutôt conseillé L’île du Point Némo pour démarrer. 

Le temps a passé et je ne l’ai toujours pas lu. Et puis je suis tombée sur La Montagne de minuit, un roman court. 


Même pas 200 pages pour raconter une histoire où il est question de solitude, de rejet, de passion pour le Tibet et le lamaïsme… et même, contre toute attente, de Seconde Guerre mondiale. 


La Montagne de minuit m’a plu. On fait la connaissance de Bastien, gardien d’une école jésuite. Voilà des années qu’il aurait dû partir en retraite, mais il n’a pas de famille, pas d’amis, pas d’argent. 

Une mère et son fils viennent s’installer dans l’immeuble où il vit. 


Cela va être l’occasion pour Bastien de sortir de son mutisme, mutisme dans lequel il a été plus ou moins forcé. Les raisons sont obscurs mais tout le monde se méfie de lui, surtout quand il s’agit des enfants - au début je croyais, un peu interdite, qu’il s’agissait d’une histoire d’attouchement… 

Quelle a donc été ma surprise quand j’ai compris qu’en réalité il était question de faits survenus pendant la Seconde Guerre mondiale ! 


Bastien semble pourtant inoffensif. Fasciné par le Tibet, il est touchant parce qu’il est seul et qu’il rêve d’une vie à des années lumières de la sienne. 


Sur un coup de tête, Rose (la mère, tout récemment rencontrée) décide de l’emmener au Tibet. 


Voyage initiatique, le Tibet s’affiche comme terre promise pour Bastien qui s’y sent parfaitement dans son élément : il parle la langue, connaît les lieux, etc. 

C’est aussi l’occasion d’en apprendre plus sur son passé, sur le fait que son père et son frère étaient des collabos, sur le fait qu’il est parti en Allemagne, dans une sorte de couvent pour moines tibétains. Ce serait-là que Bastien aurait tout appris. 


C’est grossièrement l’histoire de La Montagne de minuit (sans la fin évidemment !!), mais ce roman c’est aussi tellement plus que ça. 


C’est l’interrogation sur la place du narrateur dans l’histoire, tension qui ressort par le biais des interventions de la mère, Rose, qui s’adresse à son fils, le narrateur, qui a choisi d’écrire sur la vie de Bastien, cet obscur personnage. 

C’est aussi l’interrogation sur la tension entre fiction et histoire. C’est pile le questionnement qui m’intéresse pour mes études, et le retrouver là, sans s’y attendre, c’était inespéré… et passionnant. 


La Montagne de minuit est une illustration du mal que peut faire la littérature à l’histoire. C’est un exemple du fait que les mauvaises informations peuvent rapidement être prises pour vraies. Dans ce sens, le personnage de Rose, historienne de métier, en est la représentante, elle illustre du danger que peut représenter le mensonge, la déformation. 


« - Regarde Dan Brown et son Da Vinci Code. Je me fiche que ce type écrive mal ou raconte des conneries, la seule chose que je lui reproche c’est de commencer son livre en disant : « attention, tout ce que vous allez lire est la stricte vérité, je n’ai rien inventé », alors qu’ensuite il te raconte le Petit Chaperon rouge. 

- Alors j’écris « ceci est un conte », et je fais ce que je veux ?

- Juste une question de conscience personnelle. Quoi que tu dises, de toute façon, cela n’empêchera pas les gens de croire dur comme fer à leurs fantômes préférés. » 



Finalement Bastien demeure un personnage obscur, opaque, insaisissable. On ne sait comment il a appris tout ce qu’il sait. On ne sait comment il a vécu pendant la Seconde Guerre mondiale. 

Ce que l’on sait, c’est qu’il était un homme bon, ce qui devrait être suffisant. 


La Montagne de minuit a été une bonne découverte. Un court roman autour de questions nécessaires, avec des personnages attachants et étoffés. La plume de l’auteur est accessible (la plupart du temps) et agréable. On sent dès le début les immenses connaissances de Jean-Marie Blas de Roblès sans que ça passe pour de l’étalage. Bien au contraire l’auteur distille ici et là des bribes d’informations sur le Tibet, des morceaux d’interrogation, pour donner un roman court sur la quête identitaire et sur ce que la littérature vole à l’Histoire - ou inversement ? 









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