mercredi 19 août 2020

Mangeterre de Dolores Reyes

Les morts ne traînent pas chez les vivants, il faut que tu comprennes ça.      

Ceci est la première phrase du roman. Si d’ordinaire on aurait tendance à penser qu’elle est vraie, force est de constater que le roman va s’évertuer à lui donner tort. 

Mangeterre a perdu sa mère et son père, mais lui, il est parti on ne sait où. 

Mangeterre elle vit seule avec son frère Walter et sa tante. Jusqu’à ce que celle-ci ne supporte plus les bizarreries de sa nièce. 




Capable de ressentir la douleur, de retrouver les disparus en mangeant de la terre, l’héroïne est à la fois considérée comme une folle à lier, une pestiférée à éviter, et une alliée bien utile dès lors qu’un proche a disparu. 


Ça commence avec la mère mais ça va surtout continuer avec Ana, l’institutrice que Mangeterre va réussir à retrouver… morte.

Premier palier, première fuite. La solitude réapparaît. 


Par la suite ce qui devait être unique, ponctuel à la limite va devenir une sorte de commerce. 


On a deux histoires avec ce roman argentin. La première c’est celle d’une fratrie très pauvre qui s’en sort avec les moyens du bord. Une famille où la « Play » et la « Zique » tiennent une place de choix dans le quotidien. 

La deuxième c’est l’histoire d’une voyante, presque d’une sorcière. C’est l’histoire de l’héroïne qui se force parfois, puis souvent, à manger de la terre pour retrouver les disparus des autres.



Les deux histoires s’entrechoquent à tel point que la deuxième prend le pas sur la première sans pour autant la minimiser. Le quotidien de Mangeterre et Walter il est passionnant, entre flemme intersidérale et peur de sortir de chez soi. 

Le réalisme du quotidien s’imbriquent dans la magie du pouvoir de l’héroïne pour mieux le mettre en perspective. Pour finalement donner un roman hypnotisant et déroutant dans un style actuel et qui détonne avec la gravité du sujet. 


C’est parce qu’il y a cette accroche au réel, ce lien avec Walter que les capacités de Mangeterre apparaissent comme crédibles. 

Cette sorte de réalisme magique c’est le coeur même du roman. 


« Je commençais à me rendre compte que les gens à la recherche d’une personne ont un trait distinctif, une marque près des yeux, de la bouche, un mélange de douleur, de colère, de force et d’attente qui prend corps. Quelque chose de brisé où vit celui qui ne revient pas. »     


Au fur et à mesure des années notre héroïne grandit, elle n’est plus l’enfant qui a mangé la terre pour savoir ce qui était arrivée à son institutrice, elle n’est plus celle qui a été abandonnée par un copain de son frère ; celui qui a pris ses jambes à son cou par peur. 

Parce que oui, un des éléments les plus intéressants de ce livre c’est les sentiments que Mangeterre fait ressentir aux autres. 

Entre gentillesse et dégoût, entre insignifiance et peur. 


Est-ce qu’on peut considérer qu’il s’agit d’un don ou d’une malédiction ? 

Est-ce que c’est vraiment un cadeau que de se retrouver aux côtés d’une ado séquestrée ? ou sur un terrain vague avec face à soi, un corps sans vie ? 


Dolores Reyes traduit toute l’ambivalence qu’il y a à être doté d’un si grand pouvoir.

De la douleur physique aussi de devoir en passer par là, par la nécessité d’engloutir de la terre. 

De la crainte qu’on ressent autant que du besoin de recourir à ses services. 


Mais en réalité Mangeterre n’est pas que Mangeterre. 

Celle qui n’a pas de prénom et qui est simplement désignée par sa fonction (son don ou sa malédiction en fonction de là où on se positionne) est en réalité bien plus que cela. 

Elle est une fille abandonnée, une solitaire qui ne demande qu’à être aimée. 


J’ai adoré l’usage de la langue, l’insertion de mots « jeun’s » pour parler du quotidien et de sa banalité. J’ai été prise dans une histoire qui se dévore littéralement. 

Où Mangeterre va-t-elle arriver ? Va-t-elle finir par mourir à cause de toute cette terre ? Va-t-elle continuer à entasser les bouteilles dans son jardin ou au contraire va-t-elle décider d’arrêter, de suivre les conseils de sa tante puis d’Ana et de vivre sa vie ? 


En distillant des passages oniriques entre la banalité du quotidien et la difficulté de regarder la barbarie en face, Dolores Reyes donne à voir un premier roman réussit, une goutte au coeur de la rentrée littéraire. Mais une goutte qui peut devenir océan. 


Mangeterre c’est même pas 200 pages de pur délice, c’est l’invitation d’un ailleurs (comme toujours avec la littérature étrangère chez L’Observatoire), c’est la rencontre d’un quotidien qui frôle le misérable avec un pouvoir immense et destructeur. 

Soulignons enfin l’excellente traduction d’Isabelle Gugnon, qui fait que ce roman est aussi bon à déguster ! 



📅 Mangeterre de Dolores Reyes, traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon aux éditions de l’Observatoire, paru le 19 août 2020. 


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