dimanche 14 juin 2020

Le Coin des libraires - L'homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk

Saviez-vous que La langue des serpents d’Andrus Kivirähk aurait pu ne jamais voir le jour en France ? Qu’un traducteur passionné a décidé de le traduire en entier, sans avoir signé de contrat d'édition ? 

Saviez-vous qu’il suffit d’un jour, d’une rencontre pour permettre de faire circuler un si beau livre ? 


Cinq ans après avoir traduit en français le livre, Jean-Pierre Minaudier désespère de le voir publier. 

Jusqu’à ce qu’il rencontre Frédéric Martin, fondateur du Tripode, à l’INALCO (Institut national des Langues et Civilisations orientales) et lui soumette sa traduction.




Tout ça pour dire que sans le concours d’un traducteur passionné, sans le concours d’un éditeur exceptionnel, cette pépite n’aurait jamais pu arriver entre nos nombreuses mains. 


Une forme de mythe cher aux estoniens veut qu’avant la christianisation et l’arrivée de soldats étrangers sur leurs terres, ils vivaient en harmonie avec la nature. Ils vivaient au coeur des forêts ; amis des bêtes grâce à une connaissance inestimable : la langue des serpents. 


Leemet est né au village parce que son père a décidé qu’il était temps de quitter la forêt, de faire comme tout le monde et de fermer la porte à l’ancien monde pour entrer dans le nouveau. Un événement tragique survient et Leemet, encore jeune, retourne dans la forêt. 


Mais bon il n’y a plus trop foule dans la forêt, quelques maisonnettes par-ci par-là mais rien de bien consistant. Faut dire qu’ils s’enfuient tous au village, dédaignant leur osmose avec la nature et, pis encore, l’usage de la langue des serpents. 


C’est pour ça que les hommes sont obligés de chasser durant des heures, parce qu’ils ne connaissent plus la langue des serpents ils ne peuvent plus ordonner aux bêtes de se laisser sacrifier ; c’est pour ça que les serpents attaquent les humains : si ceux-là ne répondent pas c’est bien qu’ils sont des ennemis.

Surtout les ancêtres de Leemet ont oublié, ils ont bafoué leur plus grande allié : la Salamandre. Cet être mythique qui détruisait les soldats de fer venus d’ailleurs, voguant dans le ciel, décimant un à un ses ennemis avant de retourner à son repos. La Salamandre est une histoire ancienne, un conte pour bonnes femmes, presque. 


Sûrement que le village m’aurait gobé, m’aurait avalé, m’aurait lentement digéré comme un gigantesque reptile, une Salamandre étrangère et hostile. Et je me serais soumis à sa volonté, car ma Salamandre à moi, celle qui était censée me protéger, avait disparu, et nul ne savait où elle dormait.


Et à côté de tout cela il y a le village. L’opposition entre les deux est évidemment radicale : fini d’être chasseur-cueilleur, bonjour le métier des champs. Faire du pain, vivre dans une petite maison, prier Jesus et le remercier pour ses bienfaits… 


Le début laisse penser qu’il existe un monde positif (la forêt) et un monde négatif (le village), mais plus on avance et plus on comprend la complexité de la chose : aucun des deux ne se vaut, aucun n’est véritablement meilleur — même si franchement le village, ça vend pas du rêve avec Johannes (le « chef ») qui est aussi bête et superstitieux qu’un manche à balai ; ce qui m’a donné de bons moments de rigolade c’est vrai. 

Notamment lorsqu’il est question de ces humains qui se changent en loup (mythe du loup-garou ça va sans dire) et des idées reçues complètement aberrantes autour du peu d’humains qui peuplent la forêt. 


« Doyen Johannes, j’ai vécu toute ma vie dans la forêt et je te le dis : les génies, ça n’existe pas. Ce n’est pas d’eux qu’il faut avoir peur, mais des gens qui croient en eux. Et avec ton Dieu, c’est la même chose. Ce n’est rien d’autre que les génies sous un nouveau nom que les moines leur ont donné, comme ils iraient me donner un nouveau nom si je me laissais faire. Qu’est-ce que ça change ? Quel que soit le nom qu’on me donne, je reste le même, et il en est de même pour les génies, de quelque manière qu’on les nomme. Je ne joue pas à ce jeu. » 


L’homme qui savait la langue des serpents ce n’est pas uniquement une ode à la nature, un moyen de se faire entrechoquer deux modes de vie opposés et de dire « voilà celui-là est le bon ». Pas du tout. Dans la forêt aussi il y a des abus, des croyances insensées, portées à bout de bras par Ulgas, ce fou à lier. Dans la forêt aussi s’établit une forme de dégénérescence. Rien n’est noir ou blanc et c’est ce paradoxe inassouvi qui accroche autant. C’est l’envie de rire, mais d’un rire grinçant parce que dans le fond c’est aussi drôle que grave. 


Je recommande ce livre à tous, sans exception. Un peu moins de 500 pages pour découvrir un monde, un style aussi. La traduction est excellente, on entre immédiatement dans l’histoire et il y a cette fluidité qui donne envie de lire les chapitres les uns après les autres sans s’arrêter. 


L’homme qui savait la langue des serpents c’est vraiment un tout.

Et c’est amusant car lors de la rencontre dans le cadre de #varionsleseditionsenlive Frédéric Martin a faite cette remarque qui a mon sens résume l’essence du livre : « beaucoup de gens qui ne lisent pas la SF aiment cette histoire, il y a plein de genres à l'intérieur de ce livre ». Je ne pourrais pas être plus d’accord. Que l’on aime le roman d’apprentissage, le roman humoristique, le pamphlet ou même le fantastique, ce livre est fait pour vous ! 



« Je t’aime », dis-je en lui baisant le nombril. 

« C’est très bien. Mais tu es quand même un rien cinglé. J’espère que ça va te passer. » 

« J’espère bien que non. Il me semble que je viens seulement de comprendre comment il faut vivre. »



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L’homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirãkh, traduit par Jean-Pierre Minaudier aux éditions du Tripode. 

Couronné du Grand prix de l’Imaginaire en 2014. 

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