dimanche 14 mai 2023

Autobiographie d'un mythe des éditions Ateliers Henry Dougier

Après la collection du Roman d'un chef-d'oeuvre, les éditions Ateliers Henry Dougier nous régale avec Autobiographie d'un mythe. En une centaine de pages le lecteur est invité à découvrir différents mythes - huit sont d'ores et déjà disponibles sur des figures qui ne sont pas forcément mythologiques, mais également biblioques (Judas, Judith, Satan). J'ai eu la chance de découvrir une des première parutions avec Œdipe et de remettre ça avec Psyché que j'affection beaucoup (comme quasi toutes les femmes bafouées, abandonnées, battues, punies présentes dans la mythologie). Pour lequel seriez-vous prêts à craquer ? 




Moi, Oedipe... d'Alain le Ninèze

Quand Œdipe prend la parole pour nous conter son destin tragique. 


"La seule chose qui me reste est la mémoire de la beauté du monde."



Comme le dit si bien Alain le Ninèze dans Autour du mythe, Sophocle est celui qui a porté à la connaissance le mythe d'Œdipe, mais celui-ci apparaît plus tôt chez Homère "donc plusieurs siècles avant Sophocle, ce qui montre que l'origine du mythe, comme presque toujours, se perd dans la nuit des temps." 

Vingt-cinq siècles. Un temps immense, infini ; le temps depuis lequel perdure cette histoire mythique d'Œdipe. Vingt-cinq siècles pour raconter une histoire où la barbarie meurtrière n'a d'égale que l'inceste. Vingt-cinq siècles pour rendre Œdipe incontournable, pour le transformer en complexe et en faire un concept psychologique. 




Œdipe est accompagné d’Antigone quand ils croisent Démétrios qui n’est autre qu’un avatar du lecteur.

Les événements se sont produits, l’horreur est arrivée et c’est au soir de sa vie qu’Œdipe accepte dire son histoire. Son enfance aimante à Corinthe jusqu’à ce qu’il entende la fameuse prophétie le transformant en parricide et le rendant coupable d’inceste, sa fuite le menant à Thèbes, sa rencontre et son coup de bâton contre un homme sur la route, son triomphe sur le Sphinx, créature monstrueuse, son mariage avec la reine Jocaste, faisant de lui le nouveau roi de Thèbes, l’épidémie de peste s’abattant sur la ville, la raison de cette épidémie et la révélation de la prophétie accomplie.


En plongeant tête la première dans le mythe et en donnant une vision globale, le texte s'adresse à la fois à un lectorat averti et à un lectorat peu familier qui nécessite une mise en contexte. En bref, Alain le Ninèze délivre une belle synthèse du mythe d'Œdipe. 


Le dossier Autour du mythe en fin d'ouvrage offre un aperçu de la pérénité de l'histoire d'Œdipe : de Freud à Claude Lévi-Strauss, chacun y a été de son interprétation et a usé du mythe pour dire quelque chose sur notre monde. 



Enfin, un des points les plus importants de cette collection, c'est son format, entre le poche et le grand format, ainsi que sa qualité : un beau papier glacé pour mettre en valeur les oeuvres d'art (peintures, sculpture, photogramme) qui complètent très bien le texte. 


Pour celles et ceux qui aiment la mythologie ou qui souhaiteraient la découvrir sans en passer par les auteurs antiques. Le format court et l'incrustation d'oeuvres picturales permet de brosser un portrait compet de ce mythe popularisé par Sigmund Freud. 





Moi, Psyché... d'Alain le Ninèze


"Je m'appelle Psyché, un mot grec qui signifie "l'âme". Peut-on rêver d'un plus beau nom ? La pureté, la transparence, la grâce et la légèreté d'un papillon voletant de fleur en fleur dans le ciel bleu de l'été, voilà ce qu'évoque ce mot."


Oui j'ai récidivé, oui encore avec Alain le Ninèze. J'y suis pour rien : j'adore cette collection (autant que celle du Roman d'un chef-d'oeuvre) et en plus c'est quoi, mon cinquième de cet écrivain ? J'aime son style et sa manière d'aller à l'essentiel tout en disant énormément. 




Le format de cette collection s'y prête d'ailleurs très bien comme on l'a déjà vu avec Moi, Œdipe... 


Sans doute moins connue que notre bon vieux Œdipe et son complexe, Psyché figure parmi les mythes qui ont une fin pour le moins joyeuse - contrairement à la plupart des autres. 


J'aime l'histoire de Psyché parce qu'elle me rappelle celle de Cendrillon : les méchantes soeurs jalouses du bonheur de leur soeur. J'aime l'histoire de Psyché parce qu'elle est celle d'une femme forte malgré les difficultés, malgré ses erreurs aussi ; une femme que rien n'arrête. 


Psyché figure parmi ces femmes punies pour leur beauté. Psyché est belle et c'est bien le souci : ses parents désespèrent de trouver un prétendant pour leur fille, ils vont jusqu'à consulter un oracle. Celui-ci est sans appel : pour apaiser Vénus, jalouse de la beauté de Psyché, elle doit accepter une union avec un monstre.




La cérémonie passée, la jeune femme se retrouve mariée à un être qui la rejoint une fois la nuit tombée. La seule et unique consigne est qu'elle n'essaie jamais de voir son visage. Tout se passe merveilleusement, au point que Psyché tombe amoureuse de ce monstre qu'elle a été contrainte d'épouser. 

C'est sans compter sur ses soeurs qui n'y vont pas de main morte pour lui faire peur. Et elles y arrivent, évidemment elles y arrivent et Psyché commet l'irréparable...


"Alissa et Melissa, dévorées par la jalousie, m'avaient presque convaincue que tu étais un démon, un être maléfique..." 


Nul monstre dans la couche de Psyché, rien d'autre que la personnification de l'Amour elle-même : Cupidon. 

Mais Psyché n'a pas respecté le contrat, elle a regardé, elle n'a pas pu s'en empêcher, la curiosité était trop forte. Et puis, ne s'est-elle pas sentie forcée, dévorée par la jalousie transmise par ses soeurs ? 




S'ensuit des épreuves dont il faudra triompher pour retrouver son amour perdu.


Le mythe de Psyché est celui des apparences trompeuses. L'idée que l'amour n'a pas de visage, que la beauté n'est qu'une chose dont il faut se libérer pour accéder à l'amour. 



On dit que les mythes traversent les temps parce qu'ils sont universels, parce qu'ils parlent du passé comme de l'avenir. Psyché ne déroge pas à cette règle et c'est avec bonheur que j'ai redécouverte l'histoire de cette femme battante dans cette édition sans chichis. 


On retrouve là aussi de magnifiques reproductions - décidément la qualité de l'impression ne cesse de me surprendre ! - dont je ne peux m'empêcher de vous en partager quelques unes. 






dimanche 23 avril 2023

Meurtres haute couture d'Astrid Faguer & Maud Gabrielson

Séguier est une maison d'édition que j'ai découverte grâce à la biographie sur Patrick Procktor (que je recommande si vous aimez les biographies et/ou la peinture). Cette fois pas de peinture mais une plongée dans l'univers par le biais d'un prisme que j'affectionne particulièrement : le fait divers. 


Le milieu de la mode est un rêve pour beaucoup d'entre nous. Si les mises en garde sont nombreuses à cause des conditions plus que déplorables, d'extérieur on voit la haute couture comme un temple de la minceur et de la beauté. On idéalise, on se fait une idée fausse de ce que cela peut être, de travailler dans ce monde. 

Mais comme partout, et d'autant plus dans un milieu de strass et paillettes, les débordements, les dérives, les accidents arrivent. 

Astrid Faguer et Maud Gabrielson, toutes deux journalistes, se sont penchées sur neuf faits divers et donnent ainsi à voir la noirceur derrière les photographies en papier glacée. 

Certaines histoires sont largement connues, en tête l'assassinat de Maurizio Gucci mit en scène par Ridley Scott il y a deux ans ou l'enlèvement de la fille de Calvin Klein en 1978. D'autres en revanche ont bien mérité leur mise en lumière : Katoucha dont la fin est aussi énigmatique que sa carrière a été fulgurante, Marie-Josée Saint-Antoine que je ne connaissais pas du tout et qui a été retrouvée morte en juin 1982 ("Huit coups de couteau ont ainsi scellé le destin de l'apprenti top model"). 

L'avantage de ce recueil tient dans sa construction. Les faits divers possèdent des chapitres courts et les faits sont décrits avec une exactitude appréciable. Fidèles à leur métier de journaliste, Astrid Faguer et Maud Gabrielson ne s'encombrent pas de fioritures, pas d'allers-retours ou d'éléments inutiles. Elles vont à l'essentiel ce qui permet de capter l'essence du drame mais aussi de s'approcher au plus près des faits. 

Un des faits divers que j'ai préférés est celui sur Katoucha car il n'a pas de résolution miracle, il n'y a que des hypothèses mais aucune confirmation fiable du destin de la belle mannequin. De même, le fait de s'intéresser à des histoires plus ou moins connues permet à chacun de s'y retrouver - par exemple je connaissais grossièrement l'histoire de l'enlèvement de la fille de Calvin Klein mais je n'avais jamais entendu parler de la séquestration de la famille Guerlain. En d'autres mots, j'ai aimé la diversité et l'intérêt porté à des histoires plus ou moins relayées, plus ou moins récentes. 

Le seul hic pour moi, c'est le titre. Evidemment c'est racoleur d'avoir un "Meurtres" dans le titre, mais bien que la plupart des faits divers concernent des enquêtes de meurtres, certaines ne le sont pas. Le terme n'a pas sa place dans une histoire où il s'agit de kidnapping, par exemple. 


Il me semble en avoir déjà parlé dans mon article sur Patrick Procktor, mais je le redis ici tellement c'est important : la qualité du livre est très très agréable ! Il n'est pas trop lourd, il est très souple et puis il y a de la place dans les marges pour annoter ! Décidément, j'adore ce format ! 

En résumé si vous aimez la mode mais que vous voulez avoir un aperçu différent de ce que l'on a l'habitude de trouver ou si vous aimez les faits divers et que vous ne connaissez pas ceux-là, je vous recommande Meurtres haute couture ! 


dimanche 16 avril 2023

Maman, la nuit de Sara Bourre

Maman change de corps et habite des silences de plus en plus épais. Elle est belle, souvent, on dirait un papillon. 

Pour son premier roman, Sara Bourre s’intéresse à la figure maternelle, à la relation complexe entre une mère et sa fille.


Entre haine, fascination, dégoût et affection, notre narratrice nous embarque à ses côtés, elle nous plonge dans les méandres d’une relation toxique, ambivalente.

Aux antipodes des relations lambda, Maman, la nuit décrit un amour à la puissance destructrice, une histoire étrange, mystérieuse, parfois gênante.

Maman parle comme tout le monde parle, c’est-à-dire à demi-mot, à demi-vérité, au hasard d’une pensée qui s’arrange avec elle-même, qui tourne autour des choses sans jamais les saisir. Une pensée trop épaisse, paresseuse, lancinante, qui vous flanque pour des jours et des jours le mal de mer. J’écoute et je reste loin.

Pas de nom pour la narratrice, pas de nom pour la mère non plus. Quel besoin de donner un nom quand on écrit à la première personne et que l’on parle de sa mère encore et toujours. Quel meilleur nom que Maman pour désigner cette femme à qui l’on doit tout ?

« Maman a disparu »

Trois mots qui claquent, qui blessent, qui questionnent : comment a-t-elle disparu ? était-ce un accident ? un suicide ? une fuite en avant ?

Maman, la nuit raconte en des chapitres très courts le quotidien de la narratrice aux côtés de sa mère. Leur vie de recluse, les cancans, les blessures, les incompréhensions. La brièveté des chapitres répond au style de l’écrivain, à la poésie presque à fleur de peau, une poésie qui percute, qui chahute. Une poésie qui renforce le bizarre, la solitude, le rejet. Une poésie nécessaire pour aimer à sa juste valeur cette histoire d’une mère et sa fille, de leur relation oscillant entre amour et haine, emprisonnement et liberté.

Parfois j’ai des pensées comme des échardes à l’intérieur. Des pensées épaisses

brûlantes

des grandes traînées de lave

des explosions 

des catastrophes imminentes 

dessous ma peau.

Un roman magnifique, un premier qui plus est, qui m’a fait penser à Jusqu’au bout de la terre ou même à Sauvage, deux romans qui m’ont profondément marquée et qui racontent la vie en marge.

Et parce que je ne m’en lasse pas, voici un autre extrait qui témoigne, une fois encore, de la beauté du texte :

J’occupe le temps. Il faut bouger son corps dans le temps pour qu’il passe, pour qu’il file plus vite, qu’il aille voir plus loin si nous y sommes encore. 

Est-ce que nous y sommes encore ? 


dimanche 9 avril 2023

Notre âme ne peut pas mourir de Taras Chevtchenko

Extrait du poème Caucase

Depuis les temps immémoriaux

Un aigle y châtie Prométhée,

Chaque jour lui frappe les côtes,

Chaque jour lui brise le cœur.

Il le brise mais ne peut boire

Le sang vivant – le cœur revit

Et de nouveau se met à rire .

Notre âme ne peut pas mourir,

La liberté ne meurt jamais.

 [...]

Puisque nous sommes éclairés,

Nous voulons éclairer les autres,

Montrer aux enfants ignorants

Le soleil de la vérité.

Taras Chevtchenko est l'un des plus grands poètes ukrainiens, bien qu'il se considérait comme peintre plutôt que poète, en témoigne les deux oeuvres picturales à la suite de la préface. 


Les éditions Seghers mettent à l'honneur ce poète-résistant qui a "connu[...] la prison, l'exil, la surveillance policière et l'interdiction de peindre et d'écrire". Interdiction émanant directement du Tsar Nicolas Ier comme l'explique André Markowicz dans l'avant-propos. 

Extrait du poème A Likeria

Le jour passe et la nuit passe. Et toi,

La tête entre les mains tu t’étonnes

Que ne vienne pas encore l’apôtre

De la vérité, de la lumière. 

 [...]

La vérité régnera-t-elle

En ce monde, parmi les hommes ?

Il faut que cela soit, sinon

Le soleil arrêtant sa course

Brûlera la terre souillée.


Précurseur de la langue ukrainienne telle qu'elle est connue aujourd'hui, Taras Chevtchenko est initialement un serf, c'est-à-dire qu'il est né esclave ; il a ensuite été acheté par deux artistes russes. Mort d'épuisement à même pas 50 ans, le peintre-poète a subi la récupération de son oeuvre à des fins politiques. 

C'est en tout cas ce qu'explique la préface signée par le traducteur André Markowicz qui revient sur la première traduction française et le vide entre cette parution (1964) et cette réédition. 

Chevtchenko a fixé la langue littéraire ukrainienne.

Taras Chevtchenko s'est battu contre le régime tsariste mais le cantonner à l'image d'un poète révolté est une erreur car l'amour est bel et bien présent dans ce recueil : 


Extrait du poème Les Nuits d’une jeune fille : 

Si je n’ai d’ami fidèle

A qui donner mon amour,

Avec qui me partager ?

Mon cœur, mon cœur, il est dur

De battre tout seul au monde.

Avec qui vivre, avec qui

Dis-le-moi, monde perfide.

Dis-moi donc aussi pourquoi

Cette gloire d’être belle ?

Je veux vivre par mon cœur

Et non pas par ma beauté.


Aussi, le peintre-poète avait à coeur son territoire, sa belle Ukraine du dix-neuvième siècle qu'il met à l'honneur à l'aide de chansons populaires notamment. 

"Pourquoi suis-je né dans ce monde ? 

Pourquoi tant aimer mon Ukraine ?"


L'excellente préface donne un aperçu complet de l'oeuvre, immense, de Taras Chevtchenko : 

"Sa courte vie (1814-1861) fut bien remplie. On ne peut qu'être étonné par l'abondance de ses oeuvres : ses très nombreux poèmes, dont certains sont fort longs (des milliers de vers), deux drames historiques, une vingtaine de romans, et ses dessins et ses tableaux, malgré le temps consacré à l'action et les années de prison et de forteresse. Une grande flamme était en lui ; l'enthousiasme l'a porté à travers sa vie." 


Extrait du poème Testament : 

Le soleil s’en va, les monts s’obscurcissent

L’oiseau se tait, le champ devient muet,

Le proche repos réjouit les gens,

Et moi je regarde et mon cœur s’envole

Vers un jardinet sombre dans l’Ukraine.

Et je m’envole et je m’envole et rêve ;

Pendant ce temps mon cœur trouve la paix.

Un bel ouvrage pour découvrir un écrivain injustement méconnu en France. Dommage qu'il ait fallu une guerre pour dépoussiérer ses poèmes... Merci aux éditions Seghers pour cette réédition essentielle hier comme aujourd'hui. 



dimanche 26 mars 2023

La poésie bilingue chez Seghers

Parlons un peu des éditions Seghers. Parlons surtout aujourd'hui des supers éditions bilingues publiées par Seghers. 

Maya Angelou, Tennessee Williams, Pablo Neruda... autant d'auteurs de nationalités différentes que les éditions Seghers nous proposent de découvrir à la fois dans leur traduction et dans leur version originale. De quoi se laisser tenter, non ? 


Et pourtant je m'élève (1978) Maya Angelou

Puis tu as surgi dans ma vie 

Comme une aube promise. 

Illuminant mes jours de l’étincelle dans tes yeux.

Je n’ai jamais été aussi fort, 

Maintenant que j’ai trouvé ma place. 


Then you rose into my life

Like a promised sunrise. 

Brightening my days with the light in your eyes. 

I’ve never been so strong, 

Now I’m where I belong. 

À notre place, duo / Where We Belong, A Duet 


Maya Angelou est une femme qui ne cesse de surprendre. Après ma découverte de deux textes autobiographiques chez Notabilia (on attend la suite !), je la rencontre en poétesse avec ce recueil de 32 poèmes publié en 1978.        

Trois parties (Touche-moi, / Vie, sans douceur ; En voyage ; Et pourtant je m’élève) pour aborder des thèmes centraux du combat de Maya Angelou : que signifie naître femme ? que signifie naître noire ? ou encore de naître pauvre ?


La haine est présente au même titre que l’amour. Elle s’interroge sur ses frontières, sur son lien avec l’amour aussi. C’est le cas dans le poème « A Kind of Love, Some Say » qui ouvre le recueil : 


La haine souvent est floue. Elle 

S’étale dans des zones au-delà d’elle-même. Et

Les sadiques n’apprendront jamais que 

L’amour, par nature, inflige une douleur 

Inégalée par le bourreau. 


Hate often is confused. Its 

Limits are in zones beyond itself. And 

Sadists will not learn that 

Love by nature, exacts a pain 

Unequalled on the rack. 

Une sorte d’amour, comme ils disent / A Kind of Love, Some Say         


La haine côtoie le souvenir frôlant la nostalgie (v. le poème "Just for a Time") et la violence : 


Les rêves font défaut,

Des peurs spontanées dans les rues du quartier

T’étreignent. T’étranglent dans une sombre revanche 

Le meurtre est sa propre romance. 


Dreams fail, 

Unguarded fears on homeward streets

Embrace. Throttling in a dark revenge 

Murder is its sweet romance.  

Dégaine de macaque du junkie / Junkie Monkey Reel 


La haine fréquente l’amour aussi, le bonheur de ressentir, le bonheur d’aimer : 


Mon amour,

Dans quelles autres vies, sur quelles autres terres

Ai-je rencontré tes lèvres 

Tes mains

Ton rire courageux

Irrévérencieux. 

Ces doux excès que 

J’adore. 

Quelle certitude existe-t-il 

Que nous nous croiserons encore,

Sur d’autres mondes d’un

Temps futur et non daté. 

Je mets l’impatience de mon corps au défi.

Sans la Promesse

D’une douce rencontre de plus

Je ne daignerai pas mourir. 


Beloved, 

In what other lives of lands

Have I known your lips

Your hands

Your laughter brave 

Irreverent. 

Those sweet excesses that 

I do adore. 

What surety is there

That we will meet again,

On other worlds some

Future time undated. 

I defy my body’s haste.

Without the Promise

Of one more sweet encounter

I will not deign to die. 

                         Refus / Refusal 

Fidèle à elle-même, nulle lamentation dans ses poèmes, Maya Angelou refuse la plainte, elle lui préfère la résilience, l’espoir sans borne et la bienveillance.


Maya Angelou s’est élevée pour atteindre le soleil, elle nous confirme qu’elle est autant une poétesse qu’une militante. Sans doute qu’avec elle, l’un ne peut aller sans l’autre. 


Gros + pour l’édition bilingue de Seghers et pour les explications du traducteur, Santiago Artozqui, qui éclairent les mots de l’écrivain et justifient ses choix de traductions. 


La solitude, c’était le climat dans sa tête, 

Le vide, le partenaire dans son lit, 

La douleur, un écho dans sa démarche 


Solitude was the climate in his head, 

Emptiness was the partner in his bed, 

Pain echoed in the steps of his tread

Willie 

 

Dans l'hiver des villes (1956), Tennessee Williams 

Traduit par Jacques Demarcq. 

Et la jeunesse avec honte
s’écarte de qui l’aime,
baisse les yeux et couvre
le lustre de sa nudité,
tousse et ne peut rendre le regard bien-aimé.

And youth from his lover
draws apart in shame,
looks down and covers
the luster of his nudity,
coughs and cannot return the beloved look.
Vieux avec canne / Old Men With Sticks

Sacré dramaturge Tennessee Williams ! il compte à son actif certaines des pièces les plus renommées du XXe siècle. A titre d'exemple : Un tramway nommé Désir (1947) qui lui a valu le Pulitzer l'année suivante. En parallèle de son oeuvre dramatique, Tennessee Williams se définissait comme un poète avant toute chose. 

Dans l'hiver des villes paraît en 1956 aux Etats-Unis, à une époque où Tennessee Williams est largement reconnu pour son théâtre. La différence principale réside dans la différence de thématiques. 

Son théâtre est celui des marginaux avec des thématiques le plus souvent autobiographiques. Sa poésie aborde son homosexualité, absente de ses pièces. 

Ses poèmes sont l'occasion de mentionner son compagnon de longue date Franck Merlo

De même que son théâtre sa poésie est autobiographique. Ainsi le poème "Recuerdo - III. Lampion de papier (The Paper Lantern)" parle de Rose, sa soeur qui l'a encouragée à écrire lorsque enfant, atteint de la diphtérie, Tennessee a commencé à écrire des poèmes et des saynètes. Sa soeur diagnostiquée schizophrène a été internée en sanatorium ce qui a eu pour effet de brouiller Tennessee avec sa famille :

À quinze ans ma soeur
ne m’attendait plus
en trépignant au coin de la pharmacie White Star,
elle plongeait tête la première dans la découverte, l’Amour !

Puis elle a complètement disparu –

car une explosion d’amour, considérée comme une démence
précoce,
a dévoré de lumière son coeur transparent toute une saison
jusqu’à le brûler, lampion de papier !

– arraché de sa corde !
– dégringolé sur une tente !

vacillant trois fois, paraissant presque crier…
Ma soeur a été plus rapide que moi en tout.

//

At fifteen my sister
impatiently at the White Star Pharmacy corner
but plunged headlong
into the discovery, Love !

Then vanished completely –

for love’s explosion, defined as early
madness,
consumingly shone in her transparent heart for a season
and burned it out, a tissue-paper lantern!

– torn from a string!
– tumbled across a pavilion!

flickering three times, almost seeming to cry…
My sister was quicker at everything than I.

Recuerdo, III. Lampion de papier / Recuerdo, III. The Paper Lantern


Et parce qu'on ne s'en lasse pas, en voici un petit dernier : 

Les yeux sont les derniers à s’en aller.
Ils restent longtemps après que le visage a disparu hélas
dans les chairs dont il est fait.
La langue dit au revoir quand les yeux s’attardent
en silence,
car ils sont les derniers chercheurs à renoncer à leur quête,
ceux qui restent là où les noyés sont rejetés
sur le rivage,
après le départ des lanternes, sans un au-revoir…

The eyes are last to go out.
They remain long after the face has disappeared regretfully
into the tissue that it is made of.
The tongue says good-by when the eyes have a lingering
silence,
for they are the searchers last to abandon the search,
the ones that remain where the drowned have been washed
ashore,
after the lanterns staying, not saying good-by…
Les Yeux / The Eyes





Tes pieds je les touche dans l'ombre, Pablo Neruda

Traduit par Jacques Ancet.


Toi et moi sommes la terre et ses fruits.  
De pain, de feu, de sang et de vin
est le terrestre amour qui nous embrase. 

Tú y yo somos la tierra con sus frutos.
Pan, fuego, sangre y vino
es el terrestre amor que nos abrasa.

Les éditions Seghers n'ont pas fait les choses à moitié avec cette parution ! poème dans leur version originale en chilien sur la gauche, traduction française sur la droite, annotations de chaque poème pour une remise en contexte et même un fac-similé de certains poèmes en fin d'ouvrage pour pouvoir admirer la beauté de l'écriture manuscrite et qui permet de se rendre compte que Neruda écrivait à peu près n'importe où : feuille volante, cahiers d'écolier, menu...

Décidément, il ne manque rien à cette édition pour faire le bonheur des amoureux de celui que l'on considère comme l'un des plus grands poètes chiliens (si ce n'est le plus grand) ! 

Parmi les 21 poèmes inédits écrits entre 1956 et 1973, le sens de certains m'aura échappé - il faut me pardonner, je tâtonne en poésie - mais j'ai malgré tout passé un très beau moment de lecture. 

Pourtant, à ce que je comprends
notre coeur est comme une feuille
et le vent la fait palpiter.

Sin embargo, según entiendo
el corazón es una hoja
el viento la hace palpitar

J'ai aimé les poèmes sur la nature, j'ai aimé l'entendre déclamer son amour pour Mathilde, sa dernière épouse qui s'est occupée de la publication de l'oeuvre de Neruda à sa mort (suspecte). 

D'ailleurs pourquoi pas, un jour, avoir droit à la traduction de Mi vida junto a Pablo Neruda de Mathilde, encore jamais traduit en français ? 

Tes pieds je les touche dans l’ombre, tes mains dans la lumière,
et dans le vol me guident tes yeux d’aigle
Matilde, avec les baisers appris de ta bouche
mes lèvres ont appris à connaître le feu.

Tus pies toco en la sombra, tus manos en la luz,
y en el vuelo me guían tus ojos aguilares
Matilde, con los besos que aprendí de tu boca
aprendieron mis labios a conocer el fuego.



dimanche 19 mars 2023

Les Mangeurs de nuit de Marie Charrel

Années 1920. L’appréhension est palpable pour Aika qui ne connaît que l’école pour fille de Kyoto et qui se retrouve confrontée à l’exil. Elle doit partir au Canada pour se marier, car son père a jeté le déshonneur sur sa famille et aucun Japonais n’acceptera de l’épouser maintenant. 


Sur le bateau, d’autres femmes s’en vont aussi, elles agitent la photo de leur futur mari, elles ne pensent qu’à ça. Il faut dire qu’elles n’ont plus que ça. Ce qu’il y a derrière l’horizon est le seul salut possible. Ces femmes sont des picture brides ; leur demande en mariage a été faite suite à l’envoi de photographies, de leur futur mari elles ne savent rien à l’exception de ce qu’ils ont bien voulu dire dans les lettres. 


Lors de la traversée infernale et d’une longueur décourageante, Aika va faire la connaissance de Kiyoko pourvue d’une vivacité d’esprit encore étrangère à la jeune femme de 17 ans.


La rencontre est la désillusion suprême : non seulement il a menti sur son âge mais aussi sur son activité. Elle courbe l’échine parce qu’il n’y a d’autres choix, elle donne naissance à une fille, mais ça ne l’atteint pas. Dévorée par le ressentiment, elle est ailleurs. 


Hannah Hoshiko grandit avec une mère mal-aimante et un père rêveur, un père pour qui les histoires sont le poumon de la vie. 

Je vais te dire une chose, ma petite Hannah : le monde se porterait bien mieux si l’on racontait plus d’histoires, justement. L’ennui, c’est que ta maman ne les entend pas pleurer. 

Qui ?

Les histoires ! Elles errent dans le monde comme les akènes du pissenlit charriés par le vent. Elles se cognent à la canopée, brisent leurs petites ailes fragiles, beaucoup se perdent dans le désert ou se noient dans l’océan, sauf si quelqu’un les sauve. 

Il faut les sauver ! Mais comment ? 

En laissant les histoires entrer en soi.

Son monde disparaît quand ils quittent leur camp au milieu de la nature pour Vancouver. 

Hannah découvre le regard haineux des autres, la mise à l’écart, les menaces. Elle ne comprend pas : n’est-elle pas née ici, n’est-elle pas Canadienne comme les autres ? 

Enfant de la deuxième génération, Hannah ne sait pas où est sa place. 

Les Nisei sont la génération déchirée.


Rien d’étonnant si quelques années plus tard on la retrouve de retour dans la nature de la Colombie-Britannique. Ce qui l’est plus, c’est sa rencontre avec un animal de légende sur ces terres, un ours blanc, le Moksgm’ol. 


Jack est un creekwalker (son travail consiste à relever le nombre de poissons observés sur un temps donné pour permettre la régulation de la pêche) un solitaire dans l’âme, d’autant plus depuis que son petit frère s’est engagé. Mais quand il va trouver Hannah inconsciente et sévèrement touchée par un animal il n’a d’autre choix que de la recueillir. 


Cette lecture a suivi celle de L’Odyssée de Firuzeh de E. Lily Yu, également publié aux éditions de l’Observatoire en cette rentrée d’hiver 2023. Je n’ai pu qu’y observer une forte similitude : la façon dont les histoires sont, pour certains personnages, absolument nécessaires pour appréhender leur exil. Les histoires sont ce qui permet de conserver un lien, de ne pas rompre avec le pays que l’on a dû quitter par pauvreté ou par menace. 


Là aussi il y a la présence de termes propres à la langue natale, même des termes qui n’ont pas d’équivalent quand ils sont traduits, il y a les contes du Japon qui rencontrent les légendes indigènes, les Tsimshian (« Avant que les Européens ne s’approprient leur territoire, les Tsimshian étaient les protecteurs de ce fragile équilibre ») pour donner quelque chose de magnifique. 


Kuma lui parle des mangeurs de nuit, également. Il lui raconte l’histoire des semeurs d’espoir, ces oiseaux aux plumes aussi rougeoyantes qu’un coucher de soleil, à qui les dieux ont jeté un sort : 

- Ils ne peuvent pas se poser, jamais, alors ils dorment en volant et se nourrissent de miettes de nuage. Sais-tu pourquoi, Hannah ? En leur interdisant d’approcher le monde des hommes, les dieux se sont assurés que leurs rêves ne seraient jamais brisés. Mais chaque fois que l’un de ces oiseaux perd une plume, il sème un peu de ses rêves ici-bas. 


L’écriture de Marie Charrel nous mène à l’essentiel, elle met en avant le sublime de la nature et sa supériorité sur nous. Les Mangeurs de nuit est une histoire magnifique qui, pour ma part, a tout d’un excellent roman : on y trouve l’attachement lié aux personnages du récit raconté et la mise en contexte, l’instillation de ces cultures, de ces traditions inconnues ou méconnues parce que différentes des nôtres...

En d’autres mots, avec Les Mangeurs de nuit on vibre et on apprend – ne s’agit-il pas des meilleures histoires ? 

Chacune de nos paroles et pensées laisse une empreinte sur les créatures alentour, les arbres, les pierres, l’océan, les fleuves. « Voilà pourquoi il ne faut jamais se laisser aller à de mauvaises pensées. Ne jamais mal se conduire. » Rien n’est oublié. Nos mots nourrissent des énergies qui reviennent à nous pour préserver le grand équilibre, d’une façon ou une autre. Tout acte commis ou envisagé générera une cascade de conséquences ne devant rien au hasard, jamais. 

La promise au visage de fleurs de Roshani Chokshi

Il était une fois un homme qui croyait aux contes de fées. Il était une fois un homme qui savait que les contes révèlent ce qui demeure cach...