dimanche 20 septembre 2020

Tout ira bien de Damian Barr

Nous sommes en 1901, en Afrique du Sud. À cette époque, la Seconde guerre des Boers fait rage. Les britanniques veulent mater ces paysans blancs (= boers en néerlandais) qui ont émigré quelques siècles auparavant, et prendre le contrôle du pays. 


Sarah van der Watt est épouse d’un soldat boer, parti se battre aux côtés des autres. Mais pendant ce temps-là l’armée britannique, qui a cette époque promeut la politique de la terre brûlée arrive chez eux, et lui ordonne de se munir du strict nécessaire et de partir avec son fils sous le bras. Direction le camp de Bloemfontein crée l’année précédente pendant que leur maison, toute leur vie s’évapore dans les flammes. 


Sarah est cultivée (elle parle anglais) et décide d’écrire son quotidien pour le raconter à son mari absent malgré l’interdit. La première centaine de pages nous plonge dans l’horreur de la vie concentrationnaire. La chaleur en été, le manque d’air, le froid en hiver. La sous-alimentation — sauf peut-être pour ceux qui ont accepté de se rendre à l’ennemi, les « mains en l’air » — la peur, la fatigue, les conditions de vie odieuses… Évidemment les maladies ont tout le luxe de prospérer et c’est des milliers de personnes qui meurent… 


On estime 29 000 morts sur environ 145 000 femmes et enfants boers internés… 



L’histoire de Sarah apporte des éléments historiques passionnants. 

Et puis, on m’a coupé l’herbe sous le pied. 


L’arrivée en 1976 est chaotique parce que le changement est abrupte. 

Après quelques pages, on s’y fait et on prend même plaisir à découvrir une femme qui a grandi avec son temps : Rayna. 

Même s’il est certain qu’elle a des progrès à faire sur certains sujets, elle est bien plus tolérante que sa fille, Irma. 

La mère de Willem, l’adolescent qui va nous intéresser. 


Il y a différents sauts dans le temps à partir de 1976 pour en arriver à 2010 — 2015 pour la toute fin — au moment où Willem, considéré comme un gosse à problème trop sensible, est forcé d’intégrer le camp d’Aube nouvelle, sorte de camp militaire barbare et effrayant. 


La mise en perspective est intéressante d’autant plus quand on sait que les deux histoires sont réelles : Damian Barr explique dans ses Remerciements qu’il s’est inspiré de l’histoire d’un adolescent tué dans ce type de camp… 


Du point de vue du fond c’est une mine d’or qui renseigne et délivre un message d’urgence. Un parallèle concret d’une forme de répétition de l’Histoire. 

On nous fait comprendre que les temps ont changé, maintenant on paie pour entrer dans des camps, avant on était forcés, mais sinon, rien n’a bougé. 


Du point de vue de la forme honnêtement ça ne m’a pas transcendé. Comme je le disais je trouve la coupure entre l’histoire de Sarah et l’époque plus contemporaine trop abrupte. Je trouvais que ses émotions étaient bien retranscrites tandis qu’elles l’étaient beaucoup moins par la suite. Et puis on reste un peu sur notre faim. On entend au détour d’une phrase ce qui est arrivé à Sarah mais c’est trop elliptique pour qu’on soit touchés. 

Le sentiment qui a rythmé ma lecture a été la colère, évidemment.


Parce que je n’avais pas de connaissances sur cet affrontement du début du 20e, j’ai beaucoup aimé l’apport historique et le lien effectué par l’écrivain. 

Pour ce qui est du reste, Tout ira bien figure parmi ces oeuvres intéressantes mais qui ne m’ont pas touché outre mesure. 

Je crois que ça peut s’expliquer par le fait que Damian Barr est initialement journaliste et qu’il s’agit de son premier roman. À voir les suivants donc. 



À lire pour ceux qui veulent en savoir plus sur la Seconde guerre des Boers, sur le machisme contemporain et l’homophobie, même dans le pays d’Afrique le plus avancé au sujet des lois LGBT… 



Tout ira bien de Damian Barr, traduit par Caroline Nicolas au Cherche midi 






mercredi 16 septembre 2020

Le Wagon d'Arnaud Rykner

 « Tout ce qui est raconté ici est vrai. Tout ce qui est inventé ici est vrai aussi. Bien au-dessous de la réalité. Ce n’est pas une fiction. » 


Arnaud Rykner écrit dans sa préface du Wagon que son histoire relève non pas de la fiction, mais de l’Histoire. 




L’auteur s’est donné pour pari d’écrire sur un des derniers convois de déportés, direction Dachau. La raison de cette nécessité d’écrire ? Le fait qu’un des membres de sa famille ait été dans ce wagon, et que ce wagon ait été particulièrement funeste (environ 500 morts sur un peu plus de 2000 déportés). 


Ils sont de plus en plus nombreux les auteurs qui ressentent le besoin d’écrire sur la Seconde Guerre mondiale dans une impulsion qui trouve son origine dans la famille (on trouve aussi Daniel Mendelsohn, avec son génial Les Disparus). 


L’invention relève de la nécessité dès lors qu’on n’a pas la possibilité de connaître la vrai du faux. Dans un monologue qui s’étend sur presque 150 pages, le narrateur va nous décrire la peur, l’enfermement, la honte, la solidarité ou au contraire la désunion qui règne dans le wagon. 

Dans ce wagon, mais aussi dans tous les autres. 

Il y en a eu 24 des wagons qui, en date du 2 juillet 1944 sont parties de Compiègne direction Dachau. 


Il y est question des privations, de la mort, de la réjouissance de la mort des uns pour permettre aux autres de vivre plus longtemps, du moins de pouvoir respirer moins péniblement. Il y est aussi beaucoup question de la chaleur et de l’attente. L’attente de savoir où on sera emmené, où va-t-on arriver. Est-ce que quelqu’un connaît les lieux par lesquels ils passent ? 


La lecture, comme le récit, se fait en apnée. Le lecteur doit accepter la claustrophobie. Sauf à un moment, court moment d’accalmie. On peut respirer à l’air libre, se dégourdir les jambes, oublier, même si ce n’est que durant une poignée de secondes, l’horreur de l’instant. Puis c’est le retour dans les wagons. C’est le moment où le narrateur se demande combien de personnes ont péri. Son wagon est moins rempli qu’avant, c’est horrible à dire, mais c’est une libération pour les vivants qui sont un peu moins entassés. 

La réjouissance de la mort, quelle ironie… 


Ce qui est horrible dans ce livre, c’est la tension entre l’écriture, le style d'une vraie beauté, les phrases, le plus souvent courtes et percutantes, et la gravité du propos. Il y a une difficulté à lire ce récit, mené par un « je » lucide, réaliste qui comprend l’horreur de la situation mais qui doit compiler avec. Sans doute comme l’ont fait ceux qui, comme lui, ont été déportés dans un wagon bien trop étroit pour contenir autant de monde, pour une direction inconnue, pour ceux qui ont survécu jusque-là. 


Le Wagon est un court récit très puissant, où la solidarité côtoie la mort, où le « je » perd de son individualité pour se fondre dans les autres ; faute de vivre, il faudrait au moins survivre et se souvenir. Se souvenir de chaque visage, de ces compagnons de malheur qui ont fait la route avec lui et qui ne sont plus, que ce soit au sens littéral ou figuré. 



« Que vont-ils faire de nous ? Que peuvent-ils faire de nous ? Rien à en tirer. Nous ne servons à rien. Nous ne sommes plus rien. Des fantômes. Déjà, nous nous effaçons. Déjà nous ne sommes plus là. » 






mercredi 9 septembre 2020

Portrait d'un cannibale de Sinar Alvarado

 Pas de métaphore ou de sens caché dans le titre. Ce livre, Portrait d’un cannibale, porte bien son nom.


Sinar Alvarado, journaliste colombo-vénézuélien a choisi d’écrire sur un sujet pour le moins atypique : retracer les méfaits et la vie du tueur et cannibale vénézuélien Dorancel (Dorángel) Vargas. 

Si ce tueur en série a quand même droit à sa page Wikipédia en français, c’est à peu près le seul site où vous pourrez trouver des infos dans la langue de Molière. 


Les éditions Marchialy, surtout connues pour leurs parutions signées Jack Adelstein (que je n’ai pas lues) publient de la « littérature du réel ». Moi qui suis très friande de ce genre de littérature, je regarde toujours avec attention leurs publications. Et ce livre, Portrait d’un cannibale était sur le haut de la liste. 


L’ouvrage démarre sur un Dorancel qui sort de prison. Le lecteur, quelque peu bouleversé se demande où il se trouve chronologiquement parlant. En effet, durant tout l’ouvrage nous allons subir un va-et-vient assez brusque du point de vue de la temporalité et des acteurs. 


J’appelle acteurs les membres de la famille des personnes décédées. Il me paraît étrange de parler de personnages pour nommer des êtres qui sont encore vivants et qui ont été interrogés… 

Bref, Portrait d’un cannibale se tisse autour de trois procédés : du côté de Dorancel, de ses victimes, et de la famille de ces derniers. 


Je parlais du titre au début, disant qu’il était bien choisi. Il est intéressant dans la mesure où il englobe la vie du principal agent (Dorancel) autant que les bouleversements liés à ses actes (la perte pour les familles d’un fils, d’un frère…). Mais il l’est aussi parce qu’il est question « d’un » cannibale. En l’occurence Sinar Alvarado s’attache non pas à nous dépeindre la vie d’un fou, mais bien à nous faire comprendre que ce genre de problèmes mentaux n’ont pas leur place dans la société vénézuélienne. 


L’ajout pour l’édition française à la fin est particulièrement éclairant : Dorancel est placé dans une prison de transit, où légalement, un détenu n’a pas le droit de rester plus de huit jours, Dorancel y est resté plus de dix ans. 

Sa prise en charge médicamenteuse est elle-même désastreuse, réglée sur les passages bien trop inégaux des médecins. 


Finalement, Dorancel a encore fait parler de lui en 2016, lorsqu’il y a eu une mutinerie en prison et qu’il a été choisi pour cuisiner trois prisonniers…


Portrait d’un cannibale a ses lacunes, avec une narration intelligente et invisible où le jugement n’a pas sa place, il souffre par des répétitions trop nombreuses, par des va-et-vient qui, finalement n’apportent pas forcément quelque chose en plus. 

J’ai trouvé l’emboitement intéressant, mais trop obscur pour permettre une vue d’ensemble. 


Le travail d’investigation lui est passionnant, ainsi que les descriptions des Andes vénézuéliennes. Je n’ai jamais lu de livre mettant en scène ce pays et pourtant je n’ai pas eu de mal à visualiser le paysage. C’était accessible et ça permettait d’accéder plus facilement au quotidien de Dorancel.


Si le sujet vous intéresse je crois qu’il faut lui laisser sa chance. Entrer dans Portrait d’un cannibale c’est entrer dans un territoire inconnu, un monde où la maladie n’est pas traitée comme il faut, où la communauté est soudée, où le manque d’équipements, de lois claires autour de la prise en charge d’individus malades et inaptes à la vie n’est clairement pas au point. 

Aucune pitié n’est possible pour Dorancel, qui a reconnu être coupable d’une dizaine de meurtres, et pourtant on se prend à le plaindre, lui et ses morts qui ne cessent de lui hurler dans la tête. Parce que Dorancel est malade, mais que la situation médicale du pays ne peut le prendre en charge, le laissant sur le  bas côté... 



Portrait d'un cannibale de Sinar Alvarado, traduit de l'espagnol par Cyril Gay, aux éditions Marchialy.

dimanche 6 septembre 2020

Dans le jardin de l'ogre de Leïla Slimani

« Ça n’en finit pas, Adèle. Non, ça n’en finit pas. L’amour, ça n’est que de la patience. Une patience dévote, forcenée, tyrannique. Une patiente déraisonnablement optimiste. » 


Lors de la sortie de Chanson douce en 2016, avec son couronnement par l’Académie Goncourt, j’avais trop envie de le découvrir. Surtout le nom de l’auteure m'était inconnue. Mais trop de médiatisation, une visibilité à en vomir. 




Alors j’ai repoussé et à la place, je me suis procurée Dans le jardin de l’ogre publié initialement en 2014 et réédité en 2018 dans cette magnifique édition collector de chez Folio. 


Dans le jardin de l’ogre parle de d’Adèle, mariée, mère d’un garçon, et accro au sexe

Enfin je ne suis pas bien sûre qu’il s’agisse uniquement d’une dépendance. Car Adèle est esclave de son sort. Incapable de ne pas coucher à droite à gauche, avec des collègues journalistes ou alors avec un mec un tant soit peu à son goût, de ne pas courir les rues de Paris, pendant que son mari l’attend chez eux.


Adèle souffre, Adèle est malade. Maladie de sexe, probablement de celle qu’on appelle trouble du comportement sexuel compulsif. À cause d’un manque d’amour aigu dans son enfance, sans doute ressent-elle le besoin de reconnaissance. Là où sa mère, jalouse de sa fille n’a engendré qu’un manque, une incomplétude, les hommes dont elle fait la rencontre au gré des nuits, des voyages d’affaires la font de sentir entière. Du moins rassasiée pour un temps. 


Voilà que son mari, Richard, désire quitter Paris, s’installer dans une maison, à la campagne, loin des remous de la ville. Quitter Paris ça signifie quitter les autres, les hommes, ceux qui peuplent ses pensées et ses cauchemars. 

Puis un jour, le pire arrive.


Adèle, démunie face à la réalité des choses se voit contrainte de se battre, de se réfugier auprès de son mari et d’espérer des jours meilleurs car personne ne la sauvera. 


C’est un premier roman audacieux que livre ici Leïla Slimani en s’attaquant à un sujet encore largement tabou : la sexualité féminine, plus particulièrement la dépendance sexuelle chez les femmes. Dans le jardin de l’ogre s’impose et cri à qui veut l’entendre que les femmes aussi ont des désirs, des fantasmes. Elles aussi peuvent être accro au sexe.


Jonglant entre l’énervement et l’émotion, Adèle apparaît comme un personnage fin, tiraillée entre une vie rêvée par beaucoup : le mari aimant, le fils, la carrière qui pourrait être quelque chose si on s’en donne la peine, la maison à la campagne pour se ressourcer ; et une vie de dépravée, à écumer les soirées, à ramener des hommes chez elle pendant que son mari est en déplacement. À mettre de côté sa vie familiale à cause de ça, de cette obsession qui ne la quitte jamais vraiment. 


Adèle est un personnage qui m’a touché parce que c’est un malheur qu’elle vit, une prison mentale. J’aurais aimé la suivre encore un peu plus, pouvoir me faire une idée de Richard, mais je ne me sens pas le droit de juger, ni Adèle, ni Richard, deux âmes en peine, forcés de compiler avec leur chagrin. 

La tristesse de Richard m’a touché dans les dernières pages, sa retenue face au corps de cette femme qui est la sienne. 


Dans le jardin de l’ogre est pour moi une lecture unique. J’ai été chamboulée, traversée d’émotions contradictoires pour les personnages. De la pitié à la haine, de l’énervement à la clémence. Un premier roman maîtrisé et intelligent sur des souffrances de femmes encore peu abordées. 


Adèle a déchiré le monde. Elle a scié les pieds des meubles, elle a rayé les miroirs. Elle a gâché le goût des choses. Les souvenirs, les promesses, tout cela ne vaut rien. Leur vie est une monnaie de singe. 


dimanche 30 août 2020

Le Silence des vaincues de Pat Baker

Les vaincus sont les oubliés de l’Histoire, et leur version des faits meurt avec eux.

 

 La mythologie grecque continue d’avoir le vent en poupe. On la trouve partout : au cinéma, dans la littérature jeunesse, chez des auteurs comme Madeline Miller ou plus récemment chez Pat Baker. 


S’il ne devait y avoir qu’un seul point de comparaison entre les deux, il s’agirait du caractère féministe des héroïnes, de leur capacité de résilience. 




Mais Circé, la magicienne, petite-fille d’Océan et fille d’Hélios, le soleil n’a rien à voir avec Briséis, ancienne reine de Lyrnessos, devenue captive d’Achille après que celui-ci ait tué son mari et ses frères. 


Voilà neuf ans que dure la guerre de Troie. 

Neuf ans que les massacres s’accumulent et que les achéens se rapprochent petit à petit du but : faire tomber Troie. 


Suivre le point de vue de Briséis créer un sentiment de lenteur. La guerre fait rage mais les événements se découlent presque au ralenti dans le camp, où il n’y a rien à faire si ce n’est attendre, si ce n’est suivre de ses propres yeux la ruine des troyens. 


Briséis mentionne ses comparses, toutes ces femmes enlevées et gardées captives. Parmi elles, la captive du roi des Grecs, Chryséis, fille du prêtre troyen d’Apollon. 

Le père viendra supplier Agamemnon de lui rendre sa fille, ce à quoi le  « roi » des Achéens se refuse. 

À que cela ne tienne, Apollon, fou de rage, abat la peste sur le camp. 


C’est véritablement à partir de ce moment que je suis entrée dans le livre. 

Le démarrage est assez lent, on suit Briséis mais je n’avais pas cette étincelle qui donnait envie d’aller plus loin. Et puis une fois la colère d’Apollon abattue sur le camp, c’était parti. 


Raconter Briséis c’est raconter toutes les captives, celles qui ont été rendues esclaves et dont on ne parle pas. 

Trophées des Grecs elles sont des esclaves et doivent être considérées comme telles. 

Il n’y a rien de beau à être la captive d’Achille, à devoir supporter sa haine, à devoir supporter de partager la couche d’un homme qui a décimé ton mari, ta famille, ta ville. 


Pat Baker insiste sur l’aspect peu reluisant qui est toujours caché. On préfère s’arrêter sur la bravoure de ces hommes, sur la ruse d’Ulysse, le génie guerrier d’Achille, etc., plutôt que de soulever un élément incriminant : les meurtres et les viols commis afin de gagner la guerre, de récupérer cette « salope » d’Hélène et de rentrer chez soi, enfin. 


L’auteure brosse un portrait attachant de Patrocle, sans doute seul représentant positif de la gente masculine. 

Achille, lui, est dépeint comme un homme, ni plus ni moins. Un homme hanté par l’abandon de sa mère, orgueilleux comme un mortel à qui l’on aurait ôté son jouet (Briséis), forcé de regarder la vérité en face : son seul ami est mort à cause de son orgueil. 


Rien n’est épargné dans Le Silence des vaincues. La douleur, la crainte, la peur… et avec elle la confrontation de l’étranger. 

Briséis n’est qu’un trophée troyen aux yeux d’Achille. Jusqu’à ce qu’elle apparaisse comme une alliée sans le vouloir et alors débute une étrange relation. 


Pat Baker nous entraîne au coeur de la guerre de Troie qui en est à ses derniers balbutiements. 

Elle nous raconte une histoire méconnue, non plus celle des héros mais celle des captives, héroïnes de leur propre histoire.

Il y a des passages à vide, traduisant l’ennui, le côté palpitant est absent pour laisser place à la banalité du quotidien. Briséis ne fait pas la guerre, elle attend sagement qu’il se passe quelque chose. 

L’aspect le plus intéressant concerne évidemment cette histoire des vaincues comme son nom l’indique. Non, ces héros qui ont bercé notre enfance et continuent de nous fasciner n’étaient pas des bons gars, non ce n’était pas à proprement parler des « héros ». 


La figure de Briséis est méconnue dans la mesure où tout ce qu’on sait d’elle est qu’elle était reine troyenne et qu’Achille l’a prise comme captive. 

Pour le reste, une fois la mort d’Achille survenue, c’est le silence radio. 

En choisissant cette figure inexploitée, l’auteure parvient à intéresser : en s’attachant à elle, on s’attache à toutes les captives, on relativise les histoires rabattues et on comprend alors que les héros sont eux aussi coupables. 


Mais vous voyez le problème, non ? Comment pourrait-on bien éprouver de la pitié ou du chagrin face à cette liste de noms intolérablement anonymes ? 



Le Silence des vaincues de Pat Baker traduit par Laurent Bury, aux éditions Charleston 

dimanche 23 août 2020

Alabama 1963 de Ludovic Manchette & Christian Niemiec

 Le titre parle pour lui-même. C’est-à-dire qu’on va parler ségrégation évidemment. 

1963 c’est l’année du célèbre et magnifique discours de Martin Luther King, prononcé le 28 août. 

1963 c’est l’année où Kennedy a été abattu le 22 novembre. 

1963 c’est (fictivement) l’année où quelques fillettes noires (évidemment) ont été  enlevées, violées puis tuées. 



Alabama 1963 ça raconte l’histoire d’un racisme ambiant, d’une haine des blancs pour les noirs, d’une haine des noirs pour les blancs. 


Adela, veuve avec des enfants est femme de ménage. Sa semaine est découpée en fonction des « clients » pour lesquels elle travaille. 

Chaque jour correspond à une maison, à une personnalité. 

Il y a les racistes, celles qui ne se rendent même pas compte des débilités qui sortent de leur bouche. 

Et puis il y a les autres, ceux qu’on découvre au fur et à mesure, ceux qui sont minoritaires et qui apportent un souffle d’air frais à cette histoire qui empoisonne. 


Tout commence doucement. 

Adela a dû prendre son gamin avec elle, pas le choix. Mais voilà qu’il est découvert et que la maîtresse de maison, une bonne blanche bien comme il faut est choquée d’entendre sa voisine lui raconter que le gamin noir a touché sa gamine blanche. 

Grand Dieu. 

L’unique solution : merci au revoir. 

Enfin plutôt au revoir, pour le merci, Adela peut toujours rêver. 


Courageuse et battante Adela doit désormais trouver quelqu’un pour remplir ses mercredis et samedis. 

Par un coup du sort, elle va tomber sur un ancien flic reconverti en détective privé après avoir été viré : Bud Larkin. 


Bud à la base il est vraiment détestable. 

Noyé dans l’alcool et incapable de faire quoi que ce soit. 

Mais même s’il est franchement raciste il est missionné pour enquêter sur la disparition du Dee Dee, une ado noire qui a disparu et pour laquelle la police ne fait rien. 


Mais dans un monde où la couleur sépare les êtres, Bud va être confronté au silence, au refus de parole. Dès lors, comment enquêter ? 

C’est là qu’Adela entre en scène. 


Alabama 1963 c’est pas qu’une enquête. Pour moi ce n’est pas ça du tout, et si ça l’était, honnêtement le roman serait bien pauvre, notamment parce que l’enquête piétine trop et qu’on n’a aucune idée du tueur avant que la narration nous le dévoile — ce qui est, je trouve, la faiblesse du livre. 


Alabama 1963 c’est l’apprivoisement. 

C’est la preuve que chaque être humain peut changer et accepter l’autre. 


Il y a quelques éléments qui font que j’ai adoré (et dévoré) ce livre. 

D'abord on sent bien l’aspect cinématographique dans l’écriture. Il y a ce côté imagé qui permet d’avoir une idée très précise des événements. Évidemment c’est lié au fait que les deux auteurs, Ludovic Manchette et Christian Niemiec sont traducteurs pour le cinéma. 


Ensuite il y a le côté stéréotypé qui est annihilé par l’écriture justement. 

Oui il y a bon nombre de situations qui sont des clichés sur patte : la bonne noire qu’on prend forcément pour une voleuse, le détective désabusé qui est seul et qui tise à longueur de journée, les policiers blancs qui sont les pires racistes possibles… 


Et malgré ça, les deux écrivains arrivent à contrer l’aspect redondant pour donner à voir une rencontre formidable, une amitié entre deux êtres que tout oppose, entre les rumeurs et les menaces, entre la peur et la générosité. 

Adela et Bud forment un duo extrêmement attachants parce qu’ils ne sont plus des stéréotypes, parce qu’ils parviennent à sortir du carcan pour exister. 


L’enquête en tant que telle je l’ai trouvé évidemment intéressante mais comme je le disais je ne me suis pas trop attardée dessus. Je l’ai trouvé trop obscur, qu’elle traînait en longueur et surtout qu’on apprenait rien — ça c’est vraiment dommage. 

Mais les personnages, les situations… waouh !


Il y a des scènes grinçantes, elles font rire malgré elles, d’un rire jaune mais quand même. 

Je pense à un passage, le plus marquant pour moi parce qu’il m’a fait mourir de rire en dépit de la situation : tous les samedis Adela et ses amies font leur lessive à la laverie, évidemment réservée aux noirs mais voilà qu’une canadienne entre et cela donne lieu à quelque chose de drôle, mais drôle !!


En réalité ça n’a rien d’amusant mais ici ça donne un souffle d’air, une respiration qui est la bienvenue dans ce roman où les « trois lettres » (KKK) brûlent des croix dans les jardin, où la police s’active pour retrouver une gosse blanche partie chez une amie mais reste le cul confortablement installé sur son siège de bar dès lors qu’il s’agit d’une gamine noire.


Les discussions entre Adela et ses différents employeurs au fur et à mesure de la semaine sont tantôt glaçantes par leur racisme, tantôt drôles par le rejet des convenances, ce à quoi Adela a du mal à se faire (« quoi ? Adela est montée dans la voiture d’un blanc ?! »…) 


J’aurais adoré une suite, vraiment j’aurais voulu qu’il y ait d’autres enquêtes au coeur de cette Alabama, avec ce même duo que tout oppose et qui est diablement attachant. 

J’aurais vraiment voulu. 

Mais la fin est arrivée et avec elle la prise de conscience que non il n’y aura pas de suite. Qu’il va falloir laisser Adela et Bud. 

Et c’est avec conviction que je conclus en disant que c’est malheureux, parce qu’honnêtement, j’aurais bien pris du rab. 







mercredi 19 août 2020

Mangeterre de Dolores Reyes

Les morts ne traînent pas chez les vivants, il faut que tu comprennes ça.      

Ceci est la première phrase du roman. Si d’ordinaire on aurait tendance à penser qu’elle est vraie, force est de constater que le roman va s’évertuer à lui donner tort. 

Mangeterre a perdu sa mère et son père, mais lui, il est parti on ne sait où. 

Mangeterre elle vit seule avec son frère Walter et sa tante. Jusqu’à ce que celle-ci ne supporte plus les bizarreries de sa nièce. 




Capable de ressentir la douleur, de retrouver les disparus en mangeant de la terre, l’héroïne est à la fois considérée comme une folle à lier, une pestiférée à éviter, et une alliée bien utile dès lors qu’un proche a disparu. 


Ça commence avec la mère mais ça va surtout continuer avec Ana, l’institutrice que Mangeterre va réussir à retrouver… morte.

Premier palier, première fuite. La solitude réapparaît. 


Par la suite ce qui devait être unique, ponctuel à la limite va devenir une sorte de commerce. 


On a deux histoires avec ce roman argentin. La première c’est celle d’une fratrie très pauvre qui s’en sort avec les moyens du bord. Une famille où la « Play » et la « Zique » tiennent une place de choix dans le quotidien. 

La deuxième c’est l’histoire d’une voyante, presque d’une sorcière. C’est l’histoire de l’héroïne qui se force parfois, puis souvent, à manger de la terre pour retrouver les disparus des autres.



Les deux histoires s’entrechoquent à tel point que la deuxième prend le pas sur la première sans pour autant la minimiser. Le quotidien de Mangeterre et Walter il est passionnant, entre flemme intersidérale et peur de sortir de chez soi. 

Le réalisme du quotidien s’imbriquent dans la magie du pouvoir de l’héroïne pour mieux le mettre en perspective. Pour finalement donner un roman hypnotisant et déroutant dans un style actuel et qui détonne avec la gravité du sujet. 


C’est parce qu’il y a cette accroche au réel, ce lien avec Walter que les capacités de Mangeterre apparaissent comme crédibles. 

Cette sorte de réalisme magique c’est le coeur même du roman. 


« Je commençais à me rendre compte que les gens à la recherche d’une personne ont un trait distinctif, une marque près des yeux, de la bouche, un mélange de douleur, de colère, de force et d’attente qui prend corps. Quelque chose de brisé où vit celui qui ne revient pas. »     


Au fur et à mesure des années notre héroïne grandit, elle n’est plus l’enfant qui a mangé la terre pour savoir ce qui était arrivée à son institutrice, elle n’est plus celle qui a été abandonnée par un copain de son frère ; celui qui a pris ses jambes à son cou par peur. 

Parce que oui, un des éléments les plus intéressants de ce livre c’est les sentiments que Mangeterre fait ressentir aux autres. 

Entre gentillesse et dégoût, entre insignifiance et peur. 


Est-ce qu’on peut considérer qu’il s’agit d’un don ou d’une malédiction ? 

Est-ce que c’est vraiment un cadeau que de se retrouver aux côtés d’une ado séquestrée ? ou sur un terrain vague avec face à soi, un corps sans vie ? 


Dolores Reyes traduit toute l’ambivalence qu’il y a à être doté d’un si grand pouvoir.

De la douleur physique aussi de devoir en passer par là, par la nécessité d’engloutir de la terre. 

De la crainte qu’on ressent autant que du besoin de recourir à ses services. 


Mais en réalité Mangeterre n’est pas que Mangeterre. 

Celle qui n’a pas de prénom et qui est simplement désignée par sa fonction (son don ou sa malédiction en fonction de là où on se positionne) est en réalité bien plus que cela. 

Elle est une fille abandonnée, une solitaire qui ne demande qu’à être aimée. 


J’ai adoré l’usage de la langue, l’insertion de mots « jeun’s » pour parler du quotidien et de sa banalité. J’ai été prise dans une histoire qui se dévore littéralement. 

Où Mangeterre va-t-elle arriver ? Va-t-elle finir par mourir à cause de toute cette terre ? Va-t-elle continuer à entasser les bouteilles dans son jardin ou au contraire va-t-elle décider d’arrêter, de suivre les conseils de sa tante puis d’Ana et de vivre sa vie ? 


En distillant des passages oniriques entre la banalité du quotidien et la difficulté de regarder la barbarie en face, Dolores Reyes donne à voir un premier roman réussit, une goutte au coeur de la rentrée littéraire. Mais une goutte qui peut devenir océan. 


Mangeterre c’est même pas 200 pages de pur délice, c’est l’invitation d’un ailleurs (comme toujours avec la littérature étrangère chez L’Observatoire), c’est la rencontre d’un quotidien qui frôle le misérable avec un pouvoir immense et destructeur. 

Soulignons enfin l’excellente traduction d’Isabelle Gugnon, qui fait que ce roman est aussi bon à déguster ! 



📅 Mangeterre de Dolores Reyes, traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon aux éditions de l’Observatoire, paru le 19 août 2020. 


dimanche 16 août 2020

Circé de Madeline Miller

 Madeline Miller qui a déjà écrit Le Chant d’Achille s’est intéressée à Circé pour son deuxième roman. 

Je lui dirais que certaines personnes sont comme des constellations qui ne touchent la terre que l’espace d’une saison.


Enseignante spécialiste du grec et du latin, l’auteure a souhaité faire connaître plus facilement les héros qui peuplent les écrits antiques. 



Circé, figure de magicienne généralement représentée péjorativement, du moins comme une ennemie dans l’Odyssée (elle empêche Ulysse de repartir pour retrouver sa femme Pénélope à Ithaque) devient ici protagoniste et même héroïne. 


Madeline Miller s’inspire des mythes autour de la figure de la magicienne pour construire son histoire. 

Ainsi tout commence au palais d’Océan, grand-père de Circé, qui est la fille de Persé (nymphe aquatique) et d’Hélios (dieu du Soleil, parcours le ciel avec son char) où Circé, dotée d’un physique ingrat et d’une voix jugée insupportable va devoir accepter la solitude mais aussi la méchanceté des nymphes ou encore de ses frères et soeurs. 


Plutôt que de la dépeindre comme une méchante sorcière à l’origine de la transformation en monstre avec Scylla, Madeline Miller choisit de jouer sur la tension déesse/humaine, présent dans le mythe même de Circé. 


Son comportement ou encore sa voix, ce sont des éléments qui la rapproche de l’humanité plus que de la divinité. En témoigne son premier acte de résistance, sa rébellion contre les dieux : sa brève rencontre avec le titan Prométhée. 


Ma seule crainte avant d’entamer le livre c’était de me retrouver confrontée à une simple histoire d’amour, une histoire où Circé ne serait pas tant l’héroïne que l’amante de ce cher Ulysse. 

J’aurais pas plus me tromper… 


L’auteure dépeint une femme pleine de contradictions, une femme sensible et amoureuse, blessée et vengeresse. Elle donne à voir la solitude, le rejet, la peine aussi.

Profondément féministe Circé est une femme forte, non pas victime de son destin mais consciente de ses actes et de ses choix. 

D’ailleurs les différents hommes de sa vie traduisent bien ce besoin d’émancipation, cette forme de dépendance amoureuse qui ne tient pas à son sexe mais simplement à la force de l’amour qu’elle porte. 

Sa relation avec Hermès par exemple est passionnante pour cette raison. Loin d’être naïve, d’être une femme que l’on peut mener par le bout du nez, Circé affirme son statut paradoxal de « déesse humaine » tout en assumant ses erreurs passées et son besoin de vivre, de faire un avec la nature, de s’amender et de réparer ses torts. 


Circé c’est à la fois l’oscillation entre divinité et humanité, entre bien et mal, entre la solitude et l’accompagnement, entre les héros et les hommes. 

J’ai aimé les traits que Madeline Miller donne à Ulysse, homme désabusé, où plane l’ombre de faits héroïques. 

J’ai aimé Télégonos ce fils chéri et toutes les réflexions qui découlent de la maternité et du besoin farouche de protection. 

Enfin j’ai aimé cette fin, l’émancipation, l’amour simple. 

Je crois que jamais je n’avais autant aimé Télémaque et pourtant j’ai toujours eu un faible pour son courage. 


Plus tard, des années plus tard, j’entendrais la chanson relatant notre rencontre. Bien que le garçon qui la chantait soit inexpérimenté, manquant les notes plus souvent qu’il ne les réussissait , la douce mélodie des vers resplendissait malgré sa piètre performance. Je ne fus pas étonnée du portrait qu’on y faisait de moi : la fière sorcière s’avouant vaincue devant l’épée du héros, s’agenouillant et demandant grâce. Il semble que punir les femmes soit le passe-temps favori des poètes. Comme s’il ne pouvait pas y avoir d’histoire à moins que nous ne rampions en pleurant.


À lire si vous aimez la mythologie et si vous avez envie d’un éclairage différent sur un personnage resté trop longtemps dans l’ombre. 



Circé de Madeline Miller, traduit par Christine Auché aux éditions Pocket 






dimanche 26 juillet 2020

La pitié dangereuse de Stefan Zweig

« Mais il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du coeur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, cette pitié qui n’est pas du tout de la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à persévérer avec patience et tolérance jusqu’à l’extrême limite de ses forces, et même au-delà. C’est seulement quand on va jusqu’au bout, quand on a la patience d’y aller qu’on peut venir en aide aux autres. C’est seulement quand on se sacrifie et seulement alors ! »


Être enthousiasmée par toutes mes lectures, c’est la promesse tacite entre Stefan Zweig et moi. Il y en a qui marquent plus que d’autres, certaines sont inoubliables, déchirantes de beauté, d’autres sont innovantes, captivantes d’humanisme. 


Mes textes préférés demeurent Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Le Voyage dans le passé, La Confusion des sentiments ou Marie-Antoinette (et encore d’autres !)…

Avec Zweig je me suis promis à moi-même de ne pas tout lire d’un coup : il faut conserver la magie le plus longtemps possible. 


J’ai découvert Clarissa et ça a été une telle lecture qu’encore maintenant, trois ans après, je reste obsédée par cette histoire sans fin — le roman est inachevé, il a été retrouvé dans les archives de l’auteur dans les années 1980. 


Je sais que pour cette raison, j’ai entamé La Pitié dangereuse un peu à reculons. Son seul roman achevé, et voilà qu’il sera lu, lui aussi. Que me restera-t-il ? (le jour où j’aurais lu Le Monde d’hier, je pleurerai face à cette injustice de ne plus avoir d’autres chefs-d'oeuvre à découvrir…) 



Rester dans cet état d’esprit n’a jamais aidé personne alors avant même de dire ouf je me suis retrouvée prise dans le tourbillon de l’Histoire, en suivant le protagoniste, Anton, ancien officier autrichien décoré. 


Stefan Zweig adore le phénomène du récit enchâssé, il n’est donc pas étonnant si on le retrouve ici. 


Anton va remonter la ficelle de ses souvenirs pour raconter son passé, pour expliquer pourquoi il a reçu une médaille militaire et pourquoi il ne l’a mérite en rien. 

Nous sommes peu avant la Seconde Guerre mondiale — le roman a été écrit en 1939, à cette époque, l’écrivain est exilé en Angleterre. Ce lien a directement inspiré l’histoire de La Pitié dangereuse où il est question à la fois d’une dénonciation des préjugés, des convenances sociales liées à l’Empire austro-hongrois, mais aussi forcément au lien ténu entre la Première Guerre mondiale et la Deuxième ; un lien de cause à effet qu’on ressent dans l’oeuvre mais qui n’est pas du tout au centre du propos. 



1913. Anton, jeune soldat se laisse porter par les événements. Il vient d’une famille assez pauvre, il est en garnison dans une petite ville d’Autriche. Jusque-là, rien de bien méchant. Mais voilà qu’un jour il est invité avec d’autres à se rendre au château de Kekesfalva, l’homme le plus riche des environs. 

Après une soirée assez tranquille, Anton met les pieds dans le plat en invitant la fille du comte à danser. Problème, celle-ci est paraplégique.


Contre toute attente, la jeune fille, Edith, a apprécié cette remarque, elle qu’on couve à toutes heures, elle qui n’est qu’une petite fille à qui on passe tout. 

Anton sera rappelé, et encore, et encore. Si bien qu’il va se lier d’amitié avec Edith, sa cousine et le père Kekesfalva. 


C’est la première fois que je lis un livre de Zweig où le protagoniste m’est vraiment antipathique. J’ai pas du tout aimé Anton je l’ai trouvé égoïste, parfois profiteur, frôlant la perfidie… L’exemple de celui qui désire le beurre et l’argent du beurre et qui, quand il se retrouve avec rien, s’étonne et se reproche d’avoir fait n’importe quoi ! 

Un peu trop tard quoi…


Le fait de ne pas aimer le protagoniste aurait pu, dans un effet de ricochet, me détourner du roman. Il n’en est rien. 

Au contraire même j’ai adoré le livre en grande partie parce qu’Anton est une tête à claque. Un homme qui ne comprend rien, qui se fourvoie en se répétant qu’il fait le bien quand il ne fait que le mal. Un être prêt à aider autrui, mais pas au point de nuire à sa réputation, d’aller à l’encontre de ses envies, de ses sentiments. 


La Pitié dangereuse est extraordinaire de précision. Comme toujours, Zweig poursuit son analyse de la psyché humaine. 

En s’intéressant à la pitié, c’est le principe même de la compassion qu’aborde l’écrivain. Compassion forcée, compassion cherchée, la pitié est représentée sous toutes ses facettes. 


La fin est attendue dès le début, et malgré ça, il y a quand même cette déchirure. 


La Pitié dangereuse est donc le seul roman achevé de Stefan Zweig. Durant toute ma lecture j’avais une pensée pour Joseph Roth, grand ami de Zweig, mort en 1939, soit la même année que la publication de La Pitié dangereuse

Je pensais à lui et surtout à sa Marche de Radetzky, à sa propre représentation du faste passé de l’Empire autant que de ses tares. 


Les deux romans n’ont rien à voir et pourtant ils ont cette même attache aux militaires, cette même couleur pour représenter un passé dans le fond pas aussi parfait que ce qu’on pourrait croire.


Enfin parce qu’il faut bien conclure, gros point fort pour les deux autres récits enchâssés, celui de l’histoire de Kekesfalva et celui du médecin Condor, tous les deux ont eu une expérience plus qu’intense avec la pitié.


Un roman excellent, une histoire qui fait réfléchir, qui fait sortir de ses gonds, qui traduit le crime que peut représenter le poids des convenances, les ouï-dires. Un roman qui illustre l’amour enfantin, bestial, primordial, vital ; l’amour à sens unique. 


La Pitié dangereuse de Stefan Zweig, éditions Livre de poche.

Traduit de l’allemand par Alzir Hella.


« Situation effroyable, insoluble : l’instant d’avant encore, on se sentait libre, on s’appartenait et on ne devait rien à personne, et soudain on est poursuivi et assiégé, but et proie d’un désir étranger. Troublé jusqu’au plus profond de l’âme, on sait que jour et nuit une femme pense à vous, languit et soupire après vous, elle, une inconnue ! Elle vous veut, vous désire, exige que vous soyez à elle de toutes les fibres de son être, de toutes les forces de son corps et de son sang. Vos mains, vos cheveux, vos lèvres, votre corps, elle les veut, vos nuits et vos jours, vos sentiments, votre sexe et tous vos rêves et pensées. Elle veut s’associer à votre vie, vous prendre et vous aspirer avec son souffle. Toujours, que vous soyez éveillé ou que vous dormiez, il y a désormais dans le monde un être qui vit avec vous et pour vous, qui vous attend, qui veille et rêve en pensant à vous. C’est inutile que vous vous efforciez de ne pas penser à elle, qui sans cesse pense à vous, que vous cherchiez à fuir : vous n’êtres plus en vous, mais en elle. »







La promise au visage de fleurs de Roshani Chokshi

Il était une fois un homme qui croyait aux contes de fées. Il était une fois un homme qui savait que les contes révèlent ce qui demeure cach...