mercredi 15 juillet 2020

Sauvage de Jamey Bradbury

Il y a des livres comme ça où les avis sont plus difficiles à écrire que d’autres. 

C’est le cas de Sauvage de Jamey Bradbury, lu pendant le confinement. Ça doit paraître loin à l’heure où je publie ces lignes (parce que j’ai écrit cet avis bien après et parce que j’ai dû mettre des plombes à vous le partager — c’est le souci quand on a trop d’articles en attente d’écriture et de publication…). 



On m’a offert Sauvage à cause de sa couv’ je pense, à mon avis l’une des plus belles de chez Gallmeister. Mais bref. 


J’avais très envie de le lire et aussi un peu peur ; j’aime le nature writing mais c’est parfois trop contemplatif pour moi et du coup il arrive que je m’ennuie un peu.


Rien à voir ici puisqu’il n’y a pas eu une seule page que j’ai trouvé en trop, il n’y a pas eu un seul mot qui ne sonne pas juste dans mon esprit. 


Sauvage raconte Tracy Petrikoff, dix-sept ans. Elle vit en Alaska avec son père, un musher renommé (en gros un guide de chiens de traineau). Sa mère est décédée quelques années plus tôt mais son ombre demeure au-dessus de la forêt mystérieuse entourant la maison de Tracy. 

On est arrivés à l’endroit où les arbres commencent à s’éclaircir aux abords de la rivière, et c’est là que j’ai été frappée par une sensation, une sensation qui m’est tombée dessus si violemment que j’en ai perdu le souffle et que des larmes me sont montées aux yeux. Comme si quelqu’un m’avait volé mon coeur sans que je le sache et que j’avais passé mon temps à errer en me sentant vide sans comprendre pourquoi, jusqu’à cet instant-là, où la chose m’est revenue, alors que je me tenais debout sur les patins du traîneau. Je l’ai sentie à l’intérieur de moi, ça battait fort dans ma poitrine, pour la première fois depuis la mort de Maman. En vie. Chaque particule de moi était en vie. 

Sa mère, avant de disparaître bien trop tôt lui a inculqué trois grands interdits, trois « tu ne dois pas » aussi nécessaires qu’incompréhensibles. Du moins en apparence. 


Tout s’enchaîne et Tracy, chasseuse née, qui aspire à gagner l’Iditarod junior mais aussi adulte (elle aura dix-huit ans juste avant le début de la compet’) ne pense qu’à la forêt et à ses chiens de traîneau. 


L’iditarod c’est une course qui a lieu chaque année en Alaska, une course de chien de traîneau qui est franchement longue. La distance fait plus de 1500 km… et a toujours lieu au début du mois de mars. 


Jamey Bradbury nous entraîne au coeur de l’Alaska, état sur lequel je n’ai jamais rien lu excepté Into the wild. 

Je voulais dire que le décor est un plus dans le roman, que l’ambiance créée par l’auteure est exceptionnelle et que c’est aussi ce qui permet d’entrer dedans aussi rapidement. Quasi instantanément presque. 


Mais ce n’est pas encore suffisant de dire ça. 

La vérité c’est que le livre entier est exceptionnel. La création des personnages, ambivalents et tout ce qu’il y a de plus attachants. L’insertion d’un fantastique qui sonne un peu comme une parabole, symbole de la fraternité entre les animaux et les humains autant que la mise en garde d’un péril. 

Et puis cette fin, bon Dieu j’en ai encore des frissons rien qu’en y pensant… 


Autant que je m’arrête là. 

Mieux vaut que je m’arrête là. 

Parce que finalement tout ce que je peux vous dire c’est allez-y, allez-y les yeux fermés ; ce livre est un coup de coeur. 

Immense. Fulgurant. 

J’y pense depuis mars et depuis mars je me dis « ok il s’agit d’une de mes meilleures lectures de 2020, mais aussi une de mes meilleures lectures tout court ». 

Sauvage est entrée dans mon top, dans ce classement très sélect où à l’origine seuls les livres du 19e et 20e avaient leur place… 


On retrouve une ribambelles de thèmes dans le roman, l'amour entre un père et sa fille, la jalousie, l'homosexualité, la violence des hommes, la quiétude de la nature qui, elle aussi, peut être menaçante. 


Sauvage de Jamey Bradbury, traduit par Jacques Mailhos et paru en mars 2019 aux éditions Gallmeister. 

Et profitez-en, il vient de paraître en poche toujours chez Gallmeister (vous n’avez donc plus d’excuse pour passer à côté !) 

Chaque arbre que je voyais, chaque pierre, chaque branche tombée, tout était comme un trou sur le chemin qu’on oublie sans arrêt. On y tombe à chaque fois, on se foule la cheville et on se dit, ce trou, il faut que je m’en souvienne, mais dès que la cheville cesse d’être douloureuse, on oublie de nouveau, et c’est cet oubli qui fait qu’on remarche exactement dans le même trou la fois d’après.





dimanche 12 juillet 2020

The Girls d'Emma Cline

J'ai attendu ce roman pendant des mois, guettant la sortie poche, et puis, une occasion en or, The Girls en grand format en seconde main, la joie, l'envie, l'excitation de découvrir la plume d'Emma Cline

Je suis très branchée fait divers, j'adore tout ce qui est enquête sur des tueurs - il est entre autre question de la secte Manson dans la mini-série Dans la tête des tueurs sur Netflix, dans l'épisode consacré aux sectes. 




Que dire de prime abord si ce n'est que je ne m'attendais pas exactement à ça ? À vrai dire, malgré le titre plutôt évocateur, je pensais que le gourou serait bien plus présent, et au final, bah pas tant que ça. 

The Girls possède une double temporalité. On suit Evie Boyd à la fin des années 60, plus précisément durant l'année 69, année cruciale pour la secte de Manson puisqu'elle sonnera la chute de la "Famille" et une dizaine d'années plus tard, donc dans l'après-coup de la rencontre d'Evie avec "les filles" de Manson. 

Ce dédoublement permet de créer un clivage entre la naïveté dans laquelle Evie se trouvait lors des années 60, véritablement vue comme la décennie de la liberté : c'est le mouvement hippie, la libération des sexes ainsi que le Civil Rights Act signé en 1964. Donc oui, il est indéniable que cette décennie figure parmi les flamboyantes, mais Emma Cline va s'évertuer à nuancer cette remarque et ce, avec un certain brio. 

Evie Boyd est une adolescente assez solitaire, personne ne s'occupe d'elle - elle vit avec sa mère qui vient de divorcer - et n'a qu'une seule amie avec qui elle va avoir un accrochage. Evie est seule et il ne fait aucun doute que cette solitude va jouer un rôle fondamental pour la suite. 
Evie croise un groupe de filles et parmi ces filles, il y en a une qui sort véritablement du lot, une fille un peu plus âgée, plus mûre, avec de beaux cheveux noir. Cette fille, c'est Suzanne, largement inspirée de Susan Atkins, la leader du groupe des filles. Je crois qu'elle était véritablement l'alliée la plus sûre de Manson et le roman met bien en avant cet aveuglement de Suzanne pour Manson. 
Suzanne incarne tout ce qu'Evie n'est pas. Elle est sûre d'elle, indépendante, avec un brin de je-m-en-foutissme, bref, Susan est magnétique, elle attire Evie. 

Le désir, à cette époque, provenait en grande partie d’un acte déterminé. Se donner tant de mal pour gommer les contours bruts, décevants, des garçons, et façonner quelqu’un qu’on pourrait aimer. Nous parlions de notre besoin désespéré avec des mots convenus et familiers, comme si nous lisions les répliques d’une pièce. Je m’en apercevrais plus tard seulement : combien notre amour était impersonnel et avide, ballotté à travers l’univers, dans l’attente que quelqu’un le reçoive et donne forme à nos souhaits. 

Evie de son côté est trop heureuse de trouver enfin des gens qui s'intéressent à elle. On lui accorde enfin de l'intérêt, ça y est, Evie a trouvé sa famille aussi. 
Au fond, on peut penser qu'Evie n'est qu'une fille naïve et donc facilement influençable, mais l'auteure s'évertue à nous montrer que non, que cela peut arriver à n'importe qui. 
C'est une véritable critique de la société qu'Emma Cline nous décrit, on découvre un monde où les filles ne sont rien, sans personnalité, sans futur, elles font les belles, elles perdent leur temps dans des futilités pendant que les hommes trouvent leur voie, avancent dans leur vie. 
Les filles ne sont bonnes qu'à se maquiller, qu'à suivre les hommes, un point c'est tout. 

Evie, elle, est tiraillée entre la réalité de sa condition de femme à cette époque - dont on voit par ailleurs que la condition féminine n'a pas énormément changé aujourd'hui... - et son envie d'émancipation, sa volonté de prendre de l'assurance, de faire partie d'un groupe. 

Évidemment j'ai bien plus aimé les passages sur l'année 69, mais j'ai trouvé pertinent les intermèdes sur l'époque contemporaine pour deux raisons. La première, c'est l'image que véhicule Evie à l'âge adulte, la façon dont on la considère quand on apprend qu'elle a fait partie de cette secte - même si son implication reste des plus discutables - et la deuxième c'est évidemment ses réflexions sur cette jeune femme qui dort dans la même maison qu'elle. 
J'ai trouvé ça intéressant parce que c'est juste dans le propos, ça résonne bien avec les événements de 1969. 

D'ailleurs, pour ce qui est de cette année (qui occupe la plus grande partie du roman), on va faire la connaissance de toute la bande de Russell, le gourou. Le portrait de Suzanne est le plus intéressant, le plus puissant aussi. C'est parce que Suzanne l'hypnotise qu'Evie va vouloir rejoindre la famille, qu'elle va aller au Ranch. Son personnage est d'ailleurs assez ambigu, à la fois attachant autant que repoussant dans sa manière de rejeter Evie. Mais finalement, c'est le rejet qui permet à Evie de ne pas participer à leur grand coup.


Bien sûr, ce grand coup, c'est l'assassinat de Sharon Tate et d'autres personnalités. J'ai énormément aimé cette mise en situation, le fait qu'on suivre Suzanne et les autres se rendre sur les lieux pendant que Russell reste bien tranquillement au ranch - comme dans la réalité où Manson a envoyé "ses filles", mais n'était pas présent, ça en dit beaucoup sur l'homme qu'il était... 
L'issue est connue évidemment, mais elle n'en reste pas moins affolante. 


Largement inspirée de la secte de Charles Manson donc, mais en réalité Emma Cline dépasse le propos pour illustrer autre chose : la place de l'adolescente dans les années 60, la solitude, la liberté sexuelle, la liberté d'aller et venir aussi. Fin c'est quand même affolant de voir la liberté de mouvement d'Evie qui n'est âgée que de 14 ans ! 
C'est une critique sur la place de la femme et la vision de ce qu'on peut attendre d'elle, un peu à la "sois belle et tais toi". 
Evie a voulu refuser sa condition, elle a voulu s'émanciper pour elle celle qu'elle voulait être et c'est aux côtés de Suzanne qu'elle pensait y parvenir. 
Ce n'est pas tant Russell qui l'a attiré, il semble d'ailleurs être un peu répugnant quand on y pense, à coucher avec toute sa confrérie - à l'image de Manson une fois encore - mais bel et bien Suzanne, c'est elle le véritable gourou de cette histoire. 


Un premier roman intéressant pour son propos et pertinent dans sa démarche, j'ai adoré lire The Girls malgré le fait que je pensais que Manson aurait une place bien plus importante. Je n'ai pas été déçue de découvrir Suzanne et les autres et j'ai trouvé ça ingénieux de la part d'Emma Cline de mettre en avant les filles ("the girls") de Manson qui ont un rôle absolument fondamental dans l'histoire de cette secte. Le pouvoir de Manson, c'est bel et bien ses filles. 
Réflexion sur la condition des adolescentes américaines, sur le désenchantement et sur l'espoir d'être plus qu'une simple fille dans une société qui refuse à la femme d'être l'égal de l'homme.
Finalement, The Girls, c'est l'illustration du pouvoir des femmes. 


Maintenant, pourquoi pas lire California Girls de Simon Liberati ?

Mais c’était triste seulement dans l’ancien monde, me rappelai-je, où les gens demeuraient effrayés par le remède amer de leurs vies. Où l’argent maintenait tout le monde en esclavage, où les gens boutonnaient leurs chemises jusqu’au col, étranglant l’amour qu’ils avaient en eux.






mercredi 8 juillet 2020

Thérèse Raquin d'Emile Zola

Écrit trois ans avant de se lancer dans la grande entreprise que représente les Rougon-Macquart, Zola fait de Thérèse Raquin une sorte d’introduction, ou même d’exposition de ce qui est pour lui le naturalisme. 


Il est loin le temps où je désirais lire l’intégralité de Zola, où j’ai commencé dans l’ordre chronologique avec La fortune des Rougon. Il est loin le temps où je lisais L’Assomoir ou Nana et me disait « quel grand monsieur quand même ce Zola ».



Il est loin parce que depuis il y a des centaines de livres qui me me sont passés entre les mains ; il est loin parce que depuis je suis tombée dans la littérature contemporaine et qu’il n’est pas toujours facile d’en sortir. 


Pourtant je ne désespère pas de me replonger dedans, et Thérèse Raquin m’a conforté dans cette envie. 


J’ai choisi ce livre dans ma bibliothèque pendant le confinement j’avais envie d’en profiter pour lire un classique, et puis surtout ma cop m’a dit qu’il est trop bien et du coup bah il m’en fallait pas plus ! 


Roman court (un plus on va pas se mentir !) et addictif. C’est bien simple j’ai eu l’impression de lire un thriller. Le genre d’histoire à suspense où tu as une idée précise de comment ça va se passer, et qui reste malgré tout sensationnel. 


Emile Zola nous présente la jeune Thérèse, fille d’une oranaise décédée en Algérie lorsque Thérèse avait deux ans. Le père décide de donner sa fille à sa soeur, madame Raquin. Ainsi la jeune Thérèse va grandir aux côtés de sa tante et du fils de celle-ci, Camille. 


Camille, de santé fragile (il a passé son enfance à être malade), sort par les yeux de Thérèse qui est dégoûtée à la vue de cet homme avec qui elle a partagé sa chambre dans son enfance. Malgré la gentillesse de Madame Raquin, Thérèse a eu une enfance des plus catastrophiques. Forcée de rester auprès de son cousin malade elle a dû prendre les mêmes médicaments que lui, elle a dû rester recluse auprès du malade. Bref son enfance s’est passée, bon gré mal gré, sans éclat, sans connaissance, sans vie. 


« Thérèse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s’étendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin la même journée vide. »


Néanmoins Camille, pourri gâté jusqu’à la moelle par sa mère qui le protège tel un diamant 24 carats, prend une décision dans sa vie : déménager à Paris. La mère ne peut qu’accepter ce souhait de son fils miraculé. 


La petite famille déménage à Paris, Madame Raquin qui est pourvue de quarante mille livres de rente prend une petite bicoque non loin du Pont Neuf. C’est pas franchement la folie mais ça permet aux deux femmes de faire tourner une boutique de mercerie et de vivre convenablement sans toucher à l’héritage. 


À 21 ans Thérèse épouse Camille. Promis depuis son enfance à ce garçon qui la dégoute elle s’enfonce toujours plus dans une forme de mutisme inquiétant. Thérèse n’est que le reflet d’elle-même, elle ne parle pas, elle est comme transparente, assise sur sa chaise à ne pas bouger d’un iota.

Camille de son côté trouve du travail et retrouve son vieil ami Laurent. 


S’instaure des dîners hebdomadaires : tous les jeudis soirs Laurent ainsi que des amis de madame Raquin se réunissent pour jouer aux dominos. Thérèse, fidèle à elle-même est une statue vivante. 

Jusqu’à ces jours où, fascinée par la liberté de Laurent, elle commencera à lui tourner autour. 

Laurent, l’exemple parfait de ce que la flemme peut avoir de motivant : 

« Au fond, c’était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait qu’à ne rien faire, qu’à se vautrer dans une oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans remuer de place, sans courir la mauvaise chance d’une fatigue quelconque. »    

Les quatre personnages principaux sont tantôt attachants tantôt détestables ce qui ajoute forcément à l’ambivalence des personnages et à l’identification — même si je dois bien avouer que Madame Raquin m’a fait énormément de peine… : « Que se passait-il dans cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie sans y prendre part ? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans doute d’une façon nette et claire, et elle n’avait plus le geste, elle n’avait plus la voix pour exprimer au-dehors les pensées qui naissaient en elle. Ses idées l’étouffaient peut-être. ».


Les personnages en demi-teinte sont les plus intéressants car c’est ce que nous sommes tous… ainsi le manichéisme est rejeté au profit d’une dualité des caractères, qui est directement lié au courant naturaliste. 


Comme je le disais Thérèse Raquin est une sorte de thriller psychologique avant l’heure. Zola entre parfaitement dans les méandres de la psyché humaine et même si le lecteur comprend assez vite où il veut en venir, le déroulé des faits continue et donne envie d’en savoir toujours plus. 


En faisant de petites recherches je suis tombée sur des critiques (notamment du Figaro de l’époque) à l’encontre du livre, accusant Zola de pornographie. J’en ai ris tellement ça m’a paru être dénué de sens. Mais bon, les moeurs d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier… 


Thérèse Raquin ça se lit très bien et très vite, la qualité de l’histoire qui est, je le crois, novatrice pour l’époque, tout ça saupoudré par un style absolument somptueux — n’est pas Zola qui veut ! — en font un roman qui mérite complètement sa notoriété. J’ai rarement passé un moment aussi délicieux en compagnie des personnages crées par l’écrivain, j’ai rarement été aussi dépaysée par une histoire se passant pourtant à Paris. 

Zola confirme son talent de conteur en donnant à voir une histoire édifiante, et dont le lecteur, à l’instar des protagonistes, ne sortira pas indemne.

« Tout au fond d’eux, il y avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés, en quelque sorte, l’un sur l’autre, comme sur un abîme dont l’horreur les attirait ; ils se courbaient mutuellement, au-dessus de leur être, cramponnés, muets, tandis que vertiges, d’une volupté cuisante, alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute. Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs désirs peureux, ils sentaient l’impérieuse nécessité de s’aveugler, de rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles. »


 








dimanche 5 juillet 2020

Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés d’Aurélie Cassigneul-Ojeda

J’avais l’impression qu’avec ces réfugiés elles reconstruisaient leur histoire espagnole, la vivaient par procuration. Flora ne mentionne pas de regret, de nostalgie du pays qu’elles avaient laissé. Elles étaient jeunes quand elles étaient parties, Flora avait six ans. Comme moi quand j’avais quitté l’Italie.  


Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés d’Aurélie Cassigneul-Ojeda raconte Gabriele, français d’origine italienne. Il est la passerelle entre notre monde contemporain et un passé plus ou moins lointain, parfois même très proche, représenté par trois soeurs : Flora, Begonia et Rosa. 


Gabriele, dont sa femme vient de le quitter, ressent le besoin de partir, d’aller vivre ailleurs pour oublier, pour comprendre aussi pourquoi il ressent un mal-être depuis son enfance, une espèce de tristesse informe. 

Il part habiter à Cerbère, quasiment à la frontière d’avec l’Espagne où il va se décider à emménager dans la maison des Fleurs, une vieille maison bien trop grande pour lui mais une maison qui renferme tout une histoire.




En découvrant la maison des Fleurs Gabriele va rencontrer les trois soeurs ainsi que leur père, Diego, expatrié en France à la suite de la mort de la mère. 

En s’installant dans la maison Gabriele tisse un lien entre son histoire et celle des soeurs, découverte par à-coups, par le biais d’une immense frise brodée par Rosa et par les carnets de Flora. 


Filles d’artiste, les trois soeurs vivent pour la musique et les arts. Mais c’est sans compter sur la guerre. D’abord la fuite des républicains d’Espagne suite à la prise de pouvoir de Franco. L’occasion pour nous de faire la rencontre de certains hommes ou garçons, de percevoir rien qu’un grain de leur tristesse, de leur colère aussi parce qu’ils sont chassés de chez eux, ils sont muselés et ne peuvent rien faire pour faire valoir leurs idéaux, pour chasser la dictature en place. 


Ils ne restent que la fuite. La résistance dans la fuite.


Flora, Begonia et Rosa vont accueillir ces hommes, elles vont en aimer certains, se lier à vie avec d’autres. La maison des Fleurs va devenir le rendez-vous des exilés politiques espagnols. 

Jusqu’au début de l’Occupation en France. 


Là encore la maison des Fleurs va devenir un lieu stratégique. Un lieu de passage, parfois même un lieu de convalescence. 

Et ça durera, ça durera avec l’Algérie, ça durera jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne, jusqu’à ce qu’il faille renouer avec ses racines, retrouver cette chose trop longtemps abandonnée. 


J’ai voulu recevoir ce livre parce que j’étais curieuse de voir comme l’auteure parviendrait à parler de « l’État espagnol » tout en brassant l’Occupation et en gardant toujours à l’esprit le thème de l’exil. 

Et c’est très très réussi ! 


Gabriele m’a par moment un peu ennuyé à s’apitoyer, mais comme le titre le laisse présager ce sont les trois femmes qui sont les héroïnes de cette histoire. En particulier Flora pour qui j’ai ressenti une profonde émotion à la lecture de sa vie et plus encore quand elle raconte sa liaison avec Anton (mon coeur s’est déchiré, rip). 

En même temps instaurer Gabriele en tant que protagoniste est très intéressant : l’histoire des soeurs prend une dimension encore plus grande parce qu’elle est justement supportée par une personne extérieure, arrivée des années après les faits, etc. Le rapport au temps est aussi un élément important, oui il y a eu des révoltes, des exilés forcés, mais il y a aussi des retours au source ; le besoin de renouer avec ses racines, de les accepter pour s’accepter soi-même. 


L’auteure s’attaque à quelque chose d’assez délicat et c’est avec humilité qu’elle délivre un message très fort : nous avons tous un héritage, nous venons tous de quelque part et peu importe le temps, peu importe les raisons, celui-ci fait partie de nous. C’est un livre sur la tolérance et le soutien, sur l’amour et les déchirures de la vie, sur la solitude et la distance, et sur l’espoir de jours meilleurs aussi. 


Ce que j’ai le plus aimé c’est évidemment l’empreinte de l’Histoire au coeur du livre. Comme avec la mention de « camp de concentration ou d’internement » où là aussi la description est saisissante et s’inscrit spatialement parlant avec le camp Joffre (ou Rivesaltes) crée en 1935 et qui passera par la suite sous contrôle du régime de Vichy début 1941. Nous est décrit les conditions de vie, ou même l’accueil des réfugiés politiques en France, précisant la barbarie à laisser des tas d’exilés sur les plages froides et humides, quasi sorte d’invitation à la mort. 



Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés est une excellente lecture. Déjà parce que le livre se dévore littéralement, l’écriture d’Aurélie Cassigneul-Ojeda bien rythmée, parfois cadencée, parfois envolée est toujours fluide si bien que les pages se tournent d’elles-mêmes, malgré la gravité de certains passages.

De même pour les personnages, j’avais un peu peur de m’emmêler entre les trois filles, de ne pas réussir à me souvenir de qui et qui mais là encore rien à dire, chacune a son tempérament, chacune est diamétralement différente de l’autre. Ainsi je déteste Begonia (le récit de Flora a fini de me dégoûter d’elle !) mais j’adore les deux autres qui sont des personnages nuancés. Car rien n’est noir ou blanc et l’insistance sur un entre-deux, sur une zone grise est aussi un des points forts du livre.


De l’Andalousie aux Pouilles en passant évidemment par Cerbère, Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés interroge sur l’identité, sur la représentation que l’on se fait de notre héritage aujourd’hui (comme d’hier), vécu comme un poids ou au contraire une force.


Je me suis toujours interrogée sur le devenir des gens. Qu’est-ce qui les pousse à faire ce qu’ils font ? Qu’est-ce qui nous a poussées nous, petites jeunes filles bien rangées, à nous jeter à bras-le-corps dans cette bataille humaine ? Qu’est-ce qui vous pousse, vous, à traverser l’Espagne franquiste pour venir me voir ? Quel est le moteur ? Moi je dis le coeur, Gabriele, ce qu’on est à l’intérieur !





mercredi 1 juillet 2020

Le Coin des libraires - Elle s'appelait Sarah de Tatiana de Rosnay

Zakhor, Al Tichkah. Souviens-toi. N’oublie jamais. 


Dès lors qu’il est question de romans sur la Seconde Guerre mondiale, Elle s’appelait Sarah de Tatiana de Rosnay revient souvent. 

J’en ai tellement entendu parler que je me suis dit qu’il était un passage oblige pour mes recherches, qu’il fallait le lire parce qu’il avait sans doute quelque chose de plus que les autres. 





Je l’ai lu, et effectivement j’ai aimé (jusqu’à une certaine mesure), je l’ai trouvé délicat et intéressant en grande partie parce que l’auteure a choisi de mettre en avant la culpabilité de la France, chose qui était encore largement tabou lorsqu'elle a écrit son ouvrage. 

C’est d’ailleurs pour cette raison si son manuscrit a été refusé dans plusieurs maisons d’édition. On a beau dire, il demeure des sujets sensibles, la preuve. 


Sans doute que depuis la pilule est passée, les nouvelles générations ne sont pas dupes et savent très bien que la France n’était pas toute blanche dans l’histoire, alors maintenant ce qu’on voyait comme un sacrilège, un blasphème, devient une simple vérité. 


Elle s’appelait Sarah figure tellement parmi les « classiques » des romans sur l’époque que j’y voyais quelque chose d’exceptionnelle alors qu’au final quand je l’ai refermé je me suis dit que oui, ce roman est très bien, mais j’en ai lu des tout aussi bien. 

Sans doute que c’est l’effet médiatique qui me fait dire ça. Faut dire que dès que je raconte à quelqu’un que je travaille sur des fictions sur la Seconde Guerre mondiale, une des premières choses qu’on me demande est : « Oh tu as lu Elle s’appelait Sarah ? c’est vraiment fou comme livre ». 


Oui effectivement c’est bien. Mais de là à en faire presque LA référence en matière de roman sur cette guerre, ça me semble exagéré. 


Comme dit plus haut, j’ai trouvé pertinent ce soulèvement, le fait que notre pays a joué un rôle dans la destruction de nos citoyens Juifs. Mais j’ai trouvé plus intéressant encore le fait qu’aucun « bourreau », c’est-à-dire policier français, ou complice de près ou de loin avec les nazis, n’a été interrogé par l’intrépide Julia, l’américaine. Peut-être que Tatiana de Rosnay lançait un message aux auteurs, une façon de dire « ce sujet est inexploré, emparez-vous-en ! ».


Finalement, je crois que ce qui me chiffonne, c’est d’avoir choisi une américaine pour protagoniste. Une autre façon de dire « vous êtes coupables, pas moi », une façon de dire aussi que nous sommes coupables (oui encore aujourd’hui visiblement. Vous n’avez pas connu la guerre ? mais vous êtes français alors c’est aussi de votre faute). 

Voir le devoir de mémoire de cette façon, en mettant en avant la culpabilité je trouve ça nul et contreproductif. Un enfant n’est pas responsable des actes de ses parents, là-dessus il n’y a pas à tergiverser. 


Après c’est facile d’être une journaliste, mariée à un français et de venir dire des décennies après « vous, vous êtes coupables et je vais écrire un papier pour le dire ». Julia, la protagoniste se ramène un peu histoire de poser sa cerise sur le gâteau des horreurs. 


J’ai l’impression que mon développement part dans tous les sens, et sans doute est-ce le cas parce que j’ai beau avoir terminé ce bouquin depuis quelques jours, je n’arrive pas à me faire un avis qui soit suffisamment clair pour dire si j’ai aimé ou si j’ai trouvé ça un peu trop facile. 


La démarche de l’auteure est intéressante : l’importance du devoir de mémoire, de la culpabilité française dans les déportations, mais j’ai trouvé ça sacrément maladroit. Le choix de nationalité, l’espèce d’aura de supériorité qui transparaît de cette nana à qui on a rien demandé mais qui se permet quand même jugements de valeur sur jugements de valeur. 


Si on s’attache uniquement au romanesque l’oeuvre est très bien, elle est addictive, le choix de la chronologie double est intéressant, le suspense lié aux recherches de Julia est bien là et il nous tient en haleine jusqu’au bout. 

Là-dessus rien à dire parce qu’il est vrai que le roman se lit très vite, qu’il est agréable à lire.


C’est vraiment sur le fond où oui j’ai des problèmes. Alors sans doute qu’on a pas tous été piqué au vif comme ça, sans doute que d’autres y ont vu un très bel hommage et une mise en avant de la culpabilité française sans jugement moral. Mais ce n’est pas mon cas et aujourd’hui Elle s’appelait Sarah est, dans mon imaginaire, lié à un enchevêtrement de difficulté auctoriales : comment représenter une époque qu’on n’a pas vécu et le faire tout en sincérité et avec un recul nécessaire pour justement empêcher ce sentiment d’un jugement porté sur les autres ? 


À mon sens, Elle s’appelait Sarah c’est un peu un roman d’essai, une première ébauche pour parler de la guerre, pour parler de l’importance du devoir de mémoire (parce qu’il est nécessaire et qu’il ne faut pas l’oublier !!) et de la responsabilité d’un pays. Une première ébauche parce qu’il est gauche dans sa façon de mettre en avant, parce qu’il est par moment discutable et parfois trop dans la sanction au lieu de la compréhension. 

Mais ce n’est, comme toujours, que mon avis. 


Vous savez, Miss Jarmond, faire revivre le passé n’est pas chose facile. On a parfois des surprises désagréables. La vérité est plus terrible que l’ignorance. 








dimanche 28 juin 2020

Le Coin des libraires - Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre

« Même les grandes joies vous laissent un peu de regret, il y a un fond de manque dans tout ce qu’on vit. »


Vous savez, il y a ces livres qu’on vous offre et sans que vous sachiez pourquoi, ils se retrouvent relégués au fond de la bibliothèque, attendant sagement d’être soupesés et feuilletés, abandonnés ou bien dévorés. 


Depuis fin 2015 Au revoir là-haut était de ceux-là. Toujours repoussé, par élimination puis par choix (trop de tapage lors de la sortie du film en 2017…). 

Vient enfin ce sentiment du bon moment, du maintenant ou jamais. 



1918, Albert et Édouard, des soldats français, sont à quelques jours de la fin de la Première Guerre mondiale. Tout est (quasi) terminé, la France a gagné. Oui mais la guerre n’a pas dit son dernier mot… 

Je dis la guerre mais on sait tous très bien que derrière celle-ci se cache toujours (un ou) des hommes, avides de pouvoir et prêts à tout pour monter dans l’échelle sociale, mais passons. 


Au revoir là-haut est un livre pour lequel il ne faut rien savoir, au contraire il faut se laisser bercer, plonger dans l’horreur à la fois avec une excellente plongée au coeur des tranchées et avec cette immédiate après-guerre qui pointent, et avec elle, toutes les difficultés que cela peut poser. 


Beaucoup l’ont désormais lu et d’autres pas, pour cette raison je ne vais pas m’appesantir sur l’histoire ni même sur cette fin ô combien déchirante mais aussi extraordinaire de justesse. 


Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Au revoir là-haut n’a rien de pathétique et c’est pour moi l’aspect le plus intéressant du livre. 

Pierre Lemaitre nous raconte une histoire tragique en soi, mais il y a cette écriture, incisive, particulièrement efficace. 

Écrire sur la guerre, l’immédiate après, c’est souvent l’occasion de donner un ton de déploration, d’insister sur le pathos, bref c’est pas toujours très agréable — en grande partie parce que le ton misérabiliste mêlé à une histoire aussi tragique, bah forcément ça donne pas un très bon état d’esprit…


L’auteur a pris les choses d’une autre manière, il a donné une teinte comique à son histoire, il a, par son style, rendu une histoire en apparence plombante, en quelque chose d’autre, en quelque chose entre la tristesse et le rire. 

Certains passages glacent par leur crudité par exemple et pourtant il suffit d’une phrase, ou d’une tournure pour déclencher un sourire ou un rire. 


C’est ce que j’ai préféré dans ce livre, le jeu sur les différents registres, le style qui oscille entre gravité et légèreté. Parce que, qu’on s’y trompe pas, l’ironie de certaines situations est révélatrice de la cupidité des uns qui, inexorablement, entraînent les autres dans leur chute. 


J’ai adoré Au revoir là-haut parce qu’il n’est pas qu’un énième roman sur la Première Guerre mondiale, parce que Pierre Lemaitre est parvenu à en faire une histoire magnifique et terrible. Une histoire où le besoin de rendre hommage à tous nos disparus est tourné en dérision — se pose donc la question du devoir de mémoire et de comment rendre justice — où les soldats, ces gueules cassées, revenus de l’enfer se trouvent désaxés, inadaptés dans ce monde qui a des traits de l’ancien mais qui ne l’est pas non plus tout à fait. 


Le cynisme est omniprésent et le coup de force, c’est bien de nous donner à voir une histoire fabuleuse et de parvenir à nous faire ressentir une palette d’émotions si diverses, si peu communes dès lors qu’on lit sur la guerre…


« Il y aurait à écrire une histoire des larmes dans la vie d’Albert. Celles-ci, désespérées, naviguaient de la tristesse à la terreur selon qu’il considérait sa vie ou son avenir. » 


À lire à lire à lire !! 

Et ce malgré ses 600 pages parce que franchement, elles sont vite avalées !  





mercredi 24 juin 2020

Le Coin des libraires - Prosper à l'oeuvre d'Éric Chevillard

Après avoir ri aux larmes avec Prosper Brouillon publié en 2017, Éric Chevillard est revenu en octobre dernier avec son nouvel opus : Prosper à l’oeuvre


Encore une fois j’ai adoré ma lecture, c’était léger et surtout drôle, si drôle. 

Comme je le disais déjà pour Prosper Brouillon, je lis très peu de livres où je ris devant. Ces deux livres en font partie et c’était si rafraîchissant ! 



Après le succès de son précédent livre Les Gondoliers (voir le premier opus), Prosper Brouillon doit donc écrire un autre livre. 


« Prosper Brouillon n’écrit pas pour lui. Il ne pense qu’à son lecteur, il pense à lui obsessionnellement, avec passion, à chaque nouveau livre inventer la torture nouvelle qui obligera ce rat cupide à cracher ses vingt euros. » 


Prosper n’en a que pour ses lecteurs, donc il entame l’écriture de ce nouveau livre un roman policier.


Ponctué par des parasitages, tels des renvoies à l’autobiographie de Prosper : Écrire et tricoter, c’est pareil (non mais rien que ce titre me donne envie de hurler de rire…), l’élaboration du prochain roman de ce grand auteur est une aventure ! Et puis il y a les va-et-vient avec l’éditeur de Prosper qui lui dit clairement que c’est grâce à lui s’il est possible de publier des poètes inconnus au bataillon. Bah dis donc, on ne savait pas Prosper si généreux ! 


« Un livre, comme un homme, doit vivre avec ses cicatrices et surmonter bravement l’épreuve du handicap. » 


Surtout, Prosper est un éternel flemmard, une fois l’idée germée dans son esprit, il écrit le début, puis ça ne l’intéresse plus. Enfin, il n’est plus intéressé jusqu’à ce qu’arrive les plateaux télé, les journaux, etc. Prosper vaniteux ? Si peu !


« Quelle histoire ? Prosper Brouillon se demande en effet comment poursuivre. Le début est prometteur (il est derrière lui), la fin sera formidable aussi (invitations à la télévision, négociations avec les producteurs de cinéma, placards publicitaires dans le métro) : entre les deux, c'est le moment qu'il n'aime pas beaucoup, la corvée du coffrage, du remplissage. » 


Prosper à l’oeuvre promettrait-il une suite par l’entremise de cette illustration page 94, illustration d’un livre rouge intitulé "Les 11 000 mâts" et légendé « Le prochain sera rouge, d’un rouge profond. »

Sans doute, après le choix du bleu, la couleur la plus classique possible, Prosper va-t-il choisir en choisir une autre. Celle du sang, du crime. De la passion, de la littérature autant que de la renommée. 

Parce que c’est ça Prosper Brouillon, un auteur contemporain toujours prêt à aider son prochain ! 


Concernant les illustrations, toujours de Jean-François Martin, j’ai une petite préférence pour celles de Prosper Brouillon, j’ai aimé celles-ci, mais je trouvais qu’elles étaient plus loufoques avant, tandis qu’on retrouve une vraie continuité dans les nouvelles. Ça c’est à 100% question de subjectivité. 



J’applaudis une fois encore Éric Chevillard pour ce roman fin et intelligent. Il use de la représentation qu’on a d’une certaine littérature dite « commerciale » pour la détourner et en donner une vision déformée et amusante. 

L’humour est quelque chose d’assez difficile en littérature (en tout cas pour ma part) et l’auteur est parvenu avec brio à me faire sourire à chaque page, tandis qu'avec d’autres, j'ai ris aux éclats. Décidément, ce Prosper, je m’en souviendrais longtemps ! 







dimanche 21 juin 2020

Le Coin des libraires - Captive de Margaret Atwood

En 1996 paraît le roman de Margaret Atwood intitulé Alias Grace. Il aura fallu la mode de La Servante écarlate pour que le jour se fasse de nouveau sur ce roman, également adapté en série sous le même titre. 

En France, c’est en 1998 que Captive sort dans nos librairies.




Ayant adoré La Servante écarlate (livre comme série), j’avais très envie de découvrir Captive, même si je ne savais absolument rien dessus. En plus j’avais reçu à Noël (2018) la magnifique édition collector publiée par 10/18. Je n’avais plus d’excuse. 


Je ne sais pas si c’est pareil pour vous, mais je préfère toujours lire le livre avant de découvrir son adaptation (et inversement si c’est d’abord un film avant d’être un livre, chose très rare). 

Du coup je voyais toujours la vignette de la série passer et je me disais toujours qu’il fallait que je lise le livre…


Il aura fallu qu’on me mette devant le premier épisode pour que je me décide à ouvrir le bouquin. Et quelle lecture ! 

Je ne savais pas de quoi ça parlait (même si j’avais compris qu’il y avait une histoire de meurtre là-dessous) mais ça avait l’air quand même vachement bien ! 


Pour la première fois j’ai lu le roman et alternativement j’ai regardé la série si bien que je suivais vraiment les deux en même temps. 

J’ai rapidement compris que Margaret Atwood s’était inspirée d’un fait-divers et là, évidemment c’était le jackpot. 


Un fait-divers historique, dont je ne connaissais pas l’existence et où il est question de meurtre et de psychologie, mais que demander de plus ??


J’étais servie il y a pas à dire. 


Criminelle, criminelle, murmure-t-il tout bas. Ce terme a de l’attrait, une senteur, presque. De gardénias de serre. Terrifiante, mais également discrète. Il s’imagine en train de la respirer tout en attirant Grace vers lui, en appuyant sa bouche contre la sienne. Criminelle.


Captive reprend l’histoire de Grace Marks, femme de chambre chez Thomas Kinnear, un bourgeois ayant des relations avec sa gouvernante, Nancy Montgomery.


En 1843, James McDermott assassine le couple et s’enfuit avec Grace. Cerveau de l’opération, complice ou simple victime collatérale, Grace est arrêtée avec McDermott. Condamnée à perpétuité pour le meurtre de Kinnear uniquement (McDermott a pris la pendaison), Grace est restée 30 ans en prison avant d’être graciée en 1872. 

S'il n'y a pas eu la peine de mort pour elle, c’est uniquement en raison de son jeune âge lorsque les faits sont survenus. 


Aujourd’hui encore les raisons autour du meurtre de Kinnear et Montgomery sont mystérieuses, en particulier le rôle joué par Grâce. 

Margaret Atwood s’intéresse d’ailleurs surtout à la jeune femme, aux raisons qui auraient pu la pousser à en arriver là. Choisissant la thèse psychologique, Grâce aurait eu des problèmes, disons schizophréniques, après la mort de sa seule amie, Mary Whitney, décédée des suites d’un avortement. 


La place de choix de Mary dans l’imaginaire de Grâce pourrait expliquer les raisons de son acte : venger la jeune femme décédée à cause, notamment, de sa classe sociale et de son impossibilité d’avoir un enfant au regard de ses conditions de vie. 


Le livre n’est que spéculation et la série reprend bien ces diverses interrogations. 


En des moments pareils, j’envie ceux qui ont trouvé un refuge sûr où accrocher leur coeur ; ou peut-être est-ce que je leur envie d’avoir un coeur à accrocher. J’ai souvent le sentiment de ne pas en avoir et de ne posséder à la place qu’une pierre en forme de coeur ; et d’être donc condamné à «  errer en solitaire comme un nuage  », comme l’a écrit Wordsworth.



Captive de Margaret Atwood, traduit par Michèle Albaret-Maatsch aux éditions 10/18.


  • Du livre à l’écran 


Sans volonté de trancher, Atwood a choisi le parti de l’interrogation. Finalement on en apprend pas plus sur le fait divers et sur Grâce Marks après avoir lu Captive, mais on sort interrogatif et avec un sentiment contradictoire à l’égard de Grace. 


Il en va de même dans la série où la fascination ressentie par le Dr. Jordan (Edward Holcroft) est tout autant celle du spectateur. En équilibre entre la culpabilité et l’erreur judiciaire, on ne sait sur quel pied danser. 

Quelle est la vérité ? Est-ce une histoire macabre largement due aux conditions sociales de l’époque ? chose qu’Atwood décrit parfaitement bien dans son roman avec par exemple la jalousie éprouvée à l’égard de Nancy Montgomery, aussi méprisable que toute bonne bourgeoise qui se respecte (mais n’oublions pas qu’elle n’est en rien une bourgeoise).


J’ai eu la bonne surprise de retrouver Anna Paquin (True Blood, et plus dernièrement dans The Irish Man) dans le rôle de Nancy. 

En campant un personnage détestable elle donne des points à Grace pour laquelle on éprouve que de la pitié. 


La série retranscrit fidèlement ce sentiment d’injustice ressenti à l’égard de Grace. On croit la majeure partie du temps qu’une femme de sa trempe n’a pas pu faire ce qu’on lui reproche. Elle est trop douce, trop calme, trop gentille. 

Mais il faut se méfier des apparences, voilà ce qu’on veut nous faire comprendre. 





En 6 épisodes le spectateur est interrogé sur la difficulté à reconnaître quelqu’un coupable sur le seul fait d’un témoignage (McDermott et Grace ne cessent de se jeter la balle, et un troisième protagoniste y met son grain de sel). La réalisation est efficace et nous met dans une ambiance feutrée, celle, intime, des séances avec un psychologue. 


Le choix de reprendre le titre du roman Alias Grace est très fort. Je le comprends vraiment comme un aveu, celui de la maladie, du trouble de la personnalité. Tandis que le titre Captive est caractéristique de Grace Marks, un être énigmatique, complexe… captivant. 



D’ordinaire je déteste les fins ouvertes, mais là il y a à mon sens une nécessité de ne pas trancher. La thèse psychologique est parfaitement plausible. La thèse de l’influence de Grace sur McDermott l’est aussi. 

On ne saura jamais les raisons de cet acte, on ne saura jamais qui est véritablement coupable, qui a manipulé qui, qui est à l’origine du massacre. 


L’Histoire est composée de zone d’ombre et ce fait divers, survenu au 19e n’y coupe pas. 

Grace était un cas clinique avant l’heure, ou était-elle simplement une tueuse jalouse et dépravée. Qui sait ? 


Dans tous les cas je recommande à tous ceux qui aiment les faits divers le livre comme la série, ils sont à peu près pareils du point de vue de l’histoire, mais ils apportent chacun un éclairage différent sur les principaux protagonistes. 







La promise au visage de fleurs de Roshani Chokshi

Il était une fois un homme qui croyait aux contes de fées. Il était une fois un homme qui savait que les contes révèlent ce qui demeure cach...