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Le Coin des libraires - #94 Naissance des fantômes & Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq

Lorsque j'ai présenté ces livres sur Instagram, j'ai précisé que cela faisait longtemps que je souhaitais découvrir cette auteure, je ne m'y suis jamais mise avant simplement parce que je ne trouvais jamais aucun livre d'elle, puis, j'ai réussi à trouver ces deux-là, d'abord Naissance des fantômes, sorti il y a pas mal d'années maintenant (il est un de ses premiers romans, il me semble) et puis Être ici est une splendeur, paru en 2016. 

À vrai dire je ne sais pas pourquoi j'avais tant envie de la découvrir, j'avais lu quelques passages de Il faut beaucoup aimer les hommes un peu au hasard et j'avais beaucoup aimé la plume, mais au-delà de ça, je n'en sais rien. Néanmoins j'attendais impatiemment la sortie poche de sa biographie du Paula Becker alors quand je l'ai vu, j'ai su qu'il me le fallait. 

Ni une ni deux, j'ai décidé d'emmener ces deux petits livres avec moi à Paris et de me laisser prendre au jeu. 

  • Naissance des fantômes (1998) 

Je commence par celui-là tout simplement parce qu'elle l'a écrit avant et surtout parce que c'est celui que j'ai lu en premier. J'ai beaucoup aimé le début, c'est percutant, dès la première phrase la situation nouvelle nous est donnée, un peu comme avec Kafka - oui, j'ai relu Le Procès quelques jours avant pour mes examens et ça m'a frappé, ce besoin de donner l'élément nouveau dès le début. 
Je ne sais pas si c'est une réelle inspiration ou simplement le hasard, mais j'ai rapidement trouvé une différence entre les deux : au final l'évolution du personnage de Kafka - Joseph K dans Le Procès se fait bel et bien, on a un cheminement, une situation initiale qui se change en quelque chose, ici, on a aucune évolution, rien du tout.

C'est sans doute ce qui m'a le plus dérangé dans ce livre, mais quand on y pense ce n'est quand même pas rien. Tout le roman semble être un prétexte à l'apitoiement, mais surtout à l'égocentrisme - pas celui de l'auteure, non non, celui de son personnage, celui de cette femme dont le mari a disparu ou pire, est mort. On n'en sait rien et ce, jusqu'au bout. En tout cas j'ai trouvé les dernières pages un peu trop énigmatiques pour moi à tel point que je ne sais pas vraiment quoi en penser. Au final, le mari apparaît surtout comme un mirage, une façon de se prouver son existence personnelle - après tout, la narratrice ne semble pas avoir de vie en dehors de son mari, sa mère et sa meilleure amie...

Finalement, ni lui, dont on ne sait rien et qui demeure aux abonnés absents, ni elle, qui ne fait que parler d'elle, ne nous sont donnés pour ce qu'ils sont : des êtres vivants. J'ai eu cette impression de côtoyer des êtres réellement fantomatiques, dépourvus de chaleur comme de froideur, simplement des ombres. Je ne sais absolument pas si l'auteure l'a écrit dans cette optique, afin de donner cette impression - sans doute pas quand on remarque toutes les descriptions très scientifiques des sentiments humains - mais personnellement, j'aime cette interprétation et c'est une des choses qui font que ce livre n'a pas été une déception.


Naissance des fantômes de Marie Darrieussecq, éditions Folio.


Ce n'est pas la raison la plus importante, sinon, il me semble évident que je n'aurais vraiment pas grand chose de positif à dire dessus. Non, je dois dire que j'ai adoré la plume de l'auteure. Bon, c'est vrai, j'ai quand même quelque chose à redire, et ce quelque chose est qu'elle fait parfois des phrases beaucoup trop longues - pour exemple, il m'arrivait de passer d'une station de métro à une autre sans avoir terminé une phrase (et je ne suis pas si lente que ça pour lire) !
Mais au-delà de ça, quelle beauté ! J'étais happée par le style, les tournures de phrases, la façon de détailler le sentiment de solitude, d'angoisse qui grossit au fur et à mesure de l'attente.

Du coup, Naissance des fantômes est une bonne lecture du point de vue du style de l'auteure, surtout quand on sait que c'est un de ses premiers romans, mais malheureusement, l'histoire ne l'a pas fait avec moi. J'aurais aimé avoir le sentiment d'avancer un peu, au lieu de toujours rester bloquée sur la même chose, le même événement jusqu'à la fin du livre. C'est donc une note mitigée : un plus pour l'écriture, un moins pour l'histoire. Dans tous les cas, je ne pouvais pas en rester là avec Marie Darrieussecq.



"On commence à croire à la présence des ombres, et les ombres se nourrissent de ce soupçon ; leur réalité gagne, et leur présence devient bientôt une évidence. Rallumer la lumière, c’est admettre leur existence, de même, dans le noir, garder les yeux ouverts."
Marie DarrieussecqNaissance des fantômes.





  • Être ici est une splendeur (2016) 


Mais quelle lecture ! C'était génial, même si c'était malheureusement un peu trop court. Il m'a fallu deux petites heures pour en venir à bout, mais c'était tellement bien...

Être ici est une splendeur est une biographie sur Paula M. Becker, peintre allemande du début du XXe siècle. Je ne la connaissais pas du tout auparavant, c'est un peu comme pour Charlotte Salomon de David Foenkinos, d'ailleurs forcément, j'ai pas mal comparé les deux oeuvres puisque je les ai tous les deux lus dans le courant 2017 et qu'elles parlent toutes les deux d'une artiste peintre allemande du siècle passée - même si ce n'est pas exactement la même période.

J'ai adoré la façon dont l'auteure a raconté sa vie, on fait la connaissance de la peintre de façon intime et délicate, on sent que Marie Darrieussecq a énormément pensé à Paula Becker. Sur le point de vue de la forme je n'ai rien à dire, les pages s'avalent rapidement, le tout est bien aéré par des paragraphes et en plus, il y a peu de phrases longues cette fois !
Je suis entrée dans l'histoire, que ce soit celle de Paula ou celle de l'Allemagne du début du XXe, du moins jusqu'en 1907, année de la mort de l'artiste.


Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq, éditions Folio.


Sa vie, même si elle n'est pas forcément semée de tonnes de péripéties - faut dire qu'elle est morte à seulement 31 ans - et particulièrement bien racontée. Mais il n'y a pas qu'elle sa vie dans ce livre, il y a aussi ses proches, son mari, peintre lui aussi, ses amis, dont Rainer Maria Rilke que j'ai déjà eu l'occasion de lire dans Je couche toute nue, dans des lettres adressées à Rodin. Il y a aussi des passages où l'auteure parle directement d'elle, où elle donne son avis, elle nous raconte sa propre "rencontre" avec l'artiste.

Et puis, Être ici est une splendeur ce sont aussi ces passages où l'on nous parle de la condition de la femme, de son rôle dans le mariage, mais aussi en tant qu'artiste. Les femmes sont souvent dévaluées dans le milieu de l'art c'est un fait, et Paula Becker en est un bon exemple. Après tout, il a fallu que je me plonge dans sa biographie pour apprendre qu'elle était la première femme à réaliser des autoportraits nus, c'est quand même dingue ! Enfin personnellement, je trouve ça dingue, je pense vraiment que peu de gens le savent et c'est dommage, si ce n'est injuste.
La condition de la femme est abordée de manière frontale, après tout, qui est le mieux placer pour parler d'une artiste femme qu'une femme elle-même ? Il en va de même pour la mort de Paula, mort qui est tellement tragique... j'ai trouvé ça dégueulasse, cette façon de mourir aussi bêtement... on sent bien que c'était un siècle auparavant et que les accouchements pouvaient être fatals, et c'est pour cette raison que l'auteure le met en perspective avec sa propre expérience et une fois encore, qui mieux qu'une femme ayant eu des enfants peut commenter un accouchement d'une façon qui soit la plus juste ?


La vie de Paula m'apparaît comme un long fleuve tranquille ayant néanmoins connu des périodes de folies, d'abandons, notamment lors de ses voyages à Paris. Paula Becker était une artiste de talent, une artiste qui souhaitait vivre comme elle le souhaitait, et une femme énigmatique aussi. Elle souhaitait divorcer de son mari, et pourtant, elle est morte suite à la naissance de son seul enfant, avait-elle un amant ? un regain d'amour pour son mari ? C'est difficile de tout comprendre maintenant c'est sûr, mais je salue Marie Darrieussecq pour ce petit livre, aussi enrichissant qu'attachant.


"Les femmes n’ont pas de nom. Elles ont un prénom. Leur nom est un prêt transitoire, un signe instable, leur éphémère. Elles trouvent d’autres repères. Leur affirmation au monde, leur « être là », leur création, leur signature, en sont déterminés. Elles s’inventent dans un monde d’hommes, par effraction."
Marie Darrieussecq,Être ici est une splendeur.


J'aurais aimé voir l'exposition qui a eu lieu en 2016, celle dont il est fait mention dans le livre, je n'en ai pas eu l'occasion alors tant pis. Quoi qu'il en soit c'était une excellente découverte, ça m'a permis d'apprivoiser une jusqu'alors artiste inconnue pour moi et qui, je pense, mériterait d'être plus connue.
Il est désormais évident que je lirai d'autres livres de Marie Darrieussecq, probablement enfin Il faut beaucoup aimer les hommes, ou alors son tout dernier peut-être, je ne sais pas trop encore - mais si vous en avez un en particulier à me conseiller, je suis preneuse !






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