mercredi 10 mars 2021

Ce matin-là de Gaëlle Josse

Quel bonheur d’apprendre la sortie d’un nouveau roman de Gaëlle Josse ! C’est toujours une fête chez moi, la joie de pouvoir retrouver la concision de son écriture, des phrases d’une telle fluidité qu’on a le sentiment de glisser dessus et de se laisser voguer. 


J’aime tous ses romans, sans exception. Certains bien plus fort que d’autres (mon préféré reste incontestablement L’ombre de nos nuits — et aussi Les heures silencieuses). 

Quelques jours avant sa sortie je l’ai récupéré chez mon libraire. Avant même de l’entamer j’étais un brin déçue. La collection Notabilia possède un esthétisme et une mise en page qui permettent un réel confort de lecture mais là… je ne sais pas ce qu’il en est pour vous mais mon exemplaire n’a pas aimé l’imprimeur. Toutes les 20-30 pages, une page est complètement pliée au milieu, quand je la déplie, la page est plus longue que les autres… bref ça m’a embêté. D’autant plus que je n’ai pas eu la joie de retrouver le marque-page et que je pensais qu’il y aurait une jaquette comme c’est le cas pour ses autres romans…

Mais non la couv’ est comme celle de Rassemblez-vous en mon nom, ça dénature un peu l’identité de la collection, on ne retrouve plus ce petit dessin de Paprika et c’est bien dommage — quand je pense à Lettre à ma fille par exemple, il y a cette belle jaquette rose avec Maya Angelou dessus et une fois retirée il y a cette empreinte de main qui correspond au contenu du livre.


Bref j’ai un peu déchanté quand je me suis procurée mon exemplaire de Ce matin-là voilà tout. (Évidement ça reste du détail et je chipote mais il s’agit d’une collection que je suis depuis quasi cinq ans maintenant et pour laquelle j’ai le plus souvent admiré le travail éditorial). 


Ce matin-là Clara n’y arrive pas, n’y arrive plus. 


Clara est jeune, elle est une employée efficace dans une société de crédit et elle aime Thomas, son compagnon à qui tout réussit aussi. Mais… 

Ce sont des matins ne me secourez pas, je suis pleine de larmes, il faut attendre la reprise du flux, de la vague, chasser la tristesse, mais elle ne sait pas comment faire. L’impression qu’au moindre frôlement, le fil qui la tient va se rompre et laisser au sol ses membres éparpillés, comme un collier cassé. Elle voudrait s’inventer une grotte où elle pourrait s’enfouir et laisser passer le flot de la vie au-dessus de sa tête. Elle s’imagine funambule déséquilibrée, sans même la force de battre l’air de ses mains pour retrouver l’équilibre.


Clara n’a plus la force, c’est devenu trop difficile de se préparer, de monter en voiture et de faire ce pour quoi elle est payée. Pourtant elle est un bon élément alors qu’est-ce qui coince ? Pourquoi elle n’y arrive plus ? 


Clara bifurque elle doit trouver une autre route, un autre chemin pour se redécouvrir, pour redevenir elle-même et une autre à la fois. Il va falloir se débarrasser de tout ce qui la retient, tout ce qui l’empêche de continuer à vivre. De tout ce qui la tire vers le bas, l’entraîne sur la route de la dégradation de sa santé mentale. 

Mais elle n’abandonne pas pour autant, elle se débat, veut s’en sortir, décide de laisser la chance au psy, accepte la dépression telle qu’elle est et n’attend qu’une chose, s’en débarrasser. Mais comment faire ? 

Elle craint de renoncer, de s’habituer au voile mat qui recouvre ses jours. Elle craint de s’éveiller un matin en haussant les épaules et en pensant c’est comme ça, maintenant. C’est la vie. Sans allant. Sans élan. Elle panique. Où est la vie ? Où s’est-elle enfuie ?


Ce matin-là dissèque, il décortique ce qui a mené Clara là où elle est. Ce qu’il l’a empêché de s’épanouir. Il faut en revenir à l’enfance, à la famille, à la vraie amie de jeunesse, devenue si différente d’elle et en même temps si familière. 


L’histoire est intéressante mais ce n’est pas ce que je retiens le plus, parce que pour moi l’histoire est au service de l’écriture et c’est l’écriture, le style de Gaëlle Josse qui fait le sel du livre. 

Ce sont ses tournures de phrase, ses accumulations, ses interrogations qui font de Ce matin-là un mon premier coup de coeur de l’année. 

Je ne sais pas ce qu’est le burn-out mais il n’empêche que je me suis retrouvée à divers endroits du récit. Il m’a parlé et c’est ce qui l’a rendu si important à mes yeux. 


Ce matin-là oscille entre la beauté et la laideur de la vie, entre une vie normale, réglée et inconsciemment détestée, et une vie rêvée, en apparence inaccessible. Gaëlle Josse nous raconte le quotidien, la routine de la vie et comment celle-ci peut se trouver malmenée, rejetée au profit d’autre chose. De quelque chose de plus. 


L’écrivain nous donne à voir une situation difficile, une vie douloureuse mais sans entrer dans la déploration, dans la désolation. L’exagération n’a pas sa place et tout ce qu’on peut trouver dans ce roman c’est un tracé, une ligne permettant d’interroger les pourquoi du comment, un itinéraire pour garder espoir malgré tout. 


Ancré dans l’actualité, Ce matin-là est reflet de notre époque, de cette vie qui va trop vite et pour laquelle on a à peine le temps de réfléchir. Une vie qu’il faut se choisir le plus tôt et ne pas se tromper, au risque de finir comme ça, en burn-out… 

Elle voudrait ajouter que la vie court vite, qu’elle court sur les corps et les visages, qu’elle laboure les coeurs et les âmes, que le temps nous met des gifles jour après jour et que les larmes et les souvenirs creusent d’invisibles rivières, qu’il faut courir vers son désir sans regret et sourire à ce qui nous porte et nous réjouit.


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