dimanche 7 juin 2020

Le Coin des libraires - Franz Schubert Express & Looking Back de Tecia Werbowski

Ces récits de Tecia Werbowski possèdent plusieurs similitudes ;  les trois histoires auxquelles nous avons affaire sont directement liées par un même lieu : le train. Ensuite, il faut noter l'importance de la brièveté. L'histoire la plus longue, celle que l'on suit dans Looking back, le dernier ouvrage de l'auteure paru en France en mars 2018 dépasse à peine les 70 pages - et encore, 70 pages bien aérées ! 

Ces deux livres, parus dans la collection Notabilia sont à l'image de l'amour de l'auteure pour la République Tchèque, et plus particulièrement pour Prague, ville où elle a effectuée ses études. Polonaise de naissance, et Canadienne d'adoption, c'est néanmoins Prague la ville de son coeur.


  • Franz Schubert Express 

L'ouvrage intitulé Franz Schubert Express renferme en réalité deux nouvelles, la nouvelle éponyme et la deuxième intitulée "Gustav Mahler Express", deux noms de ligne de train donc. La première effectue le trajet Prague-Vienne tandis que la seconde l'effectue dans le sens inverse. 
Si j'ai trouvé l'idée de base très intéressante, j'ai décroché une fois Franz Schubert Express terminée. Avant d'expliquer pourquoi, j'aimerais souligner le fait que j'ai aimé l'ambiance qui se dégage de l'oeuvre de Werbowski, sorte d'entre-deux, entre l'ancien et le moderne. C'est avec une écriture actuelle (autrement dit, en utilisant des termes contemporains) qu'elle nous décrit des situations qui pourraient être empruntées à une autre époque. J'ai aimé ce mélange qui donne une ambiance assez unique au récit. 

Autre point fort, cette femme apprenti détective qui fait obligatoirement penser à ces grandes enquêtrices à l'image de Miss Marple d'Agatha Christie (auteure qu'elle cite par ailleurs !). On se prend facilement au jeu de l'enquête et puis, il faut aussi dire qu'on rentre très facilement dans l'histoire - encore heureux j'ai envie de dire vu la taille des histoires... 

Sinon, la deuxième partie de l'ouvrage (qui correspond au trajet Vienne-Prague) m'a bien moins enthousiasmé. Je pense que c'est notamment dû à la différence de focalisation, on passe d'une focalisation interne avec le personnage de l'apprentie enquêtrice qu'est Maya à une focalisation externe. Le passage du je au elle est soudain, assez brutal. Enfin pour être honnête, les événements qui se déroulent dans cette deuxième partie ne m'ont pas hyper intéressés contrairement à la première partie où j'ai trouvé passionnant le fait que Maya parvienne si facilement à apprendre la vérité. 
Généralement les auteurs de polars étalent leur intrigue sur des centaines de pages, ici Tecia Werbowski va à l'essentiel et sans être un roman policier ou un thriller à proprement parler, elle fait preuve d'un véritable talent pour la brièveté qui n'est pas sans rappeler de grands écrivains comme Stefan Zweig. 


Les trains, ces monstres sacrés… Il y aurait des livres entiers à écrire sur leur importance. 
Tantôt bienveillants, tantôt terrifiants, ils gémissent et hurlent ; ils vous endorment, à la façon d’une berceuse ; ils sifflent, respirent et soufflent bruyamment, selon le genre de responsabilités qu’on leur confie. Des monstres, comme ceux qui ordonnent qu’on emmène des innocents à Auschwitz ou au goulag, en usent et en abusent. Chers, très chers trains, complices de nos rêves… 
- Gustave Mahler Express 



  • Looking Back 

Si le train est omniprésent ici aussi, les personnages eux sont différents. Adieu Maya, bonjour Tecia, sorte d'avatar de l'auteure elle-même. J'ai aimé l'importance de la porosité fiction/réalité. Nous suivons une femme, Tecia, qui porte donc le nom de l'auteure. Est-ce un récit proprement autobiographique ou bien est-ce simplement une façon de perdre le lecteur ? Même si je n'ai pas la réponse le fait de s'interroger est quelque chose d'intéressant en soi.

Cette fois, Tecia fait la connaissance d'un homme dans le train qui la mène à Cracovie. Cet homme qui s'est invité dans son wagon lui dévoile le drame de sa vie. À ce moment le lecteur oscille entre soupçon et compassion. Une fois de retour au Canada, Tecia s'interroge sur cet homme, sur les étranges coïncidences qui les unis - ils ont tous les deux étudié à Prague, ils se sont tous les deux expatriés au Canada. C'est alors l'occasion pour Tecia de retrouver la trace de cet homme, Janusz Nowicki qui n'a pas quitter son esprit malgré les années.

Là aussi on trouve l'enquête au centre de tout, enquête sur cet homme étrange et sur sa résidence. Comment le retrouver ? que faire pour qu'il raconte son histoire en intégralité ?
Et alors là aussi on retrouve cette idée du récit autobiographique lorsque Janusz revoit Tecia et l'accuse de se servir de lui et de son malheur pour écrire un livre.

Se pose la question de la légitimité. Pourquoi écrire un ouvrage sur la détresse d'un homme, surtout si celui-ci l'interdit ? quelle image l'écrivain véhicule auprès d'autrui, est-il nécessairement vu comme un profiteur qui n'est là que pour "voler" les histoires des autres ou au contraire, apparaît-il comme un moyen de faire connaître son histoire ?
Voilà les questions qui n'ont cessé de me venir à l'esprit depuis ma lecture de Looking back.

J'ai pris du plaisir à retrouver la plume de Tecia Werbowski, sans fioritures, avec une certaine économie de mots et ses histoires un peu loufoques qui interrogent toujours le lecteur sur une ou des questions. Pour moi, le récit est le prétexte pour interroger plus que pour raconter. Car si on regarde Looking back seulement depuis son récit, le texte en soi est quand même assez pauvre : l'héroïne est dans un train, elle rencontre un homme, discute avec lui, puis désir le retrouver pour avoir le fin mot de l'histoire. Disons que ça n'a rien de vraiment original. Et pourtant l'auteure en fait un ouvrage intéressant et pertinent sur le sens que l'on peut donner au métier d'écrivain aujourd'hui.

La vie est comme un train qui roule depuis la station de notre naissance jusqu’au terminus où notre vie prend fin. De temps à autre, il s’arrête dans des endroits agités, troubles, voire dangereux, et nous nous demandons alors, incertains, s’il faut continuer le voyage. Mais pour aller où, avec qui ?







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