mercredi 18 mars 2020

Le Coin des libraires - Le Bruit du monde de Stéphanie Chaillou

Paru en mars 2018, Le Bruit du monde de Stéphanie Chaillou m'a interpellé par son titre. J'ai choisi de lire celui-ci avant d'autres Notabilia simplement pour cette raison et aussi pour cette couverture où figure un oiseau libre, libéré de cette maison/coffre fort. Mais Marilène parvient-elle réellement à trouver une forme de liberté ?


Nous suivons en tant que témoin extérieur la vie de Marie-Hélène, dite Marilène, personnage distancié dont on ne peut suivre la vie qu'avec distance, comme ça semble être le cas pour le personne lui-même qui apparaît comme un pantin pauvre, héritage de sa classe sociale.

La honte qui entoure l’enfance de Marilène ne s’accroche à rien de précis. Elle prend la forme d’un éloignement. D’un rabais. Une atténuation diffuse. Pour Marilène, tout est loin. Entaché de distance. La joie. La vie. Tout est comme enfermé dans une impossibilité à éclater, à exister. 

Après avoir choisi de débuter son histoire en parlant de la pauvreté, Stéphanie Chaillou situe son personnage dans un petit village paumé au fin fond de la campagne française. Marilène, cadette d'une fratrie composée de trois enfants, va subir la pauvreté, l'éloignement, voire l'enfermement social. On sent déjà le malaise, et nous sommes pourtant qu'aux prémisses. 

Mais Marilène a de la chance, elle aime la littérature, elle s'en sort plutôt bien à l'école donc contrairement à ses aînés, elle va pouvoir entamer des études supérieures et ainsi éviter l'apprentissage. Les études, c'est aussi l'occasion de sortir de cette vie fermée, de découvrir le monde, d'entendre ce qu'il a à dire. 
Nouveau problème, Marilène ne se sent pas à sa place en classe préparatoire, elle n'est pas si intelligente qu'elle le pensait - en tout cas, à côté de ses camarades, elle se sent diminuée - elle est conscience de sa condition. Sa condition, c'est la pauvreté, leitmotiv du roman

En classes préparatoires, Marilène mesure l’étendue de ce qu’elle ignore. Elle mesure son retard. Tout ce qu’elle n’a pas lu. Pas vu. Pas entendu. Elle mesure la largeur du monde. Ce qu’il contient. Et cela la surprend. La surprend et l’effraie.

La pauvreté est centrale, elle colle à la peau, la rend poisseuse. Elle créer ce sentiment d'infériorité, de gêne et d'impossibilité. Néanmoins, si Marilène échoue dans ce qu'elle entreprend, c'est aussi parce qu'elle ne se donne pas la possibilité. Certains le voient comme ça, d'autres non. Pour moi, si elle avait arrêté de se focaliser sur sa condition sociale pour réaliser ses aspirations (ou du moins pour les chercher) peut-être aurait-elle trouvé une certaine forme de bonheur. 

Marilène est désaxée, paumée dans une société inégalitaire où règne l'hypocrite principe d'une "égalité des enfants sur la ligne de départ". C'est contre cela que Marilène décide de se battre. Après avoir essayé le mariage, puis l'enseignement, notre éternelle insatisfaite va finalement trouver sa bouée de sauvetage : l'écriture
Pour ma part, je trouve cette conclusion un peu facile - excepté si cet ouvrage possède un caractère autobiographique ? - dans le sens où après avoir passé des années à se chercher, à se croire inférieure à tous à cause de son origine sociale, il suffit d'une chose pour que tout disparaisse. Enfin, après on ne sait pas si l'écriture seule est cathartique ou si l'ambition de notre héroïne ne va pas s'étendre à la publication de ses écrits. Et alors là, elle deviendrait littéralement porte-parole d'une classe de plus en plus représentée en littérature, mais une classe rarement décrite avec autant de justesse. 

Le Bruit du monde est à lui seul un ouvrage sur la condition sociale, sur l'importance de sa condition sociale d'origine et sur ce que celle-ci peut engendrer. C'est un roman qui traite de l'égalité et du principe de la méritocratie. Marilène aurait pu se tirer de sa vie de paysanne en poursuivant ses études, en passant outre sa condition d'origine, en acceptant la différence, et ce n'est pas ce qu'il s'est passé. Tout n'est pas beau dans le monde, certains parviennent à faire de leurs différences un atout, d'autres se noient dans le malaise. 

Marilène se sent empêchée, et ce qui l’empêche est ce qui l’identifie. Sa famille. D’où elle vient. Les paysages. Les temps. Les émotions de son enfance. Ce à quoi, sans le vouloir et sans le choisir, elle appartient encore. 

Le roman est principalement composé de phrases courtes dans des chapitres courts, la brièveté permet au lecteur de ressentir un sentiment d'urgence. Nécessité de percuter, de comprendre cette fille qui ne semble pas se comprendre elle-même, qui n'est pas maître de son destin, mais qui, petit à petit, après de nombreux échecs et contresens, décide de s'écouter et de parler de ce qu'elle connaît le mieux : la pauvreté. 


J'ai découvert Stéphanie Chaillou avec ce roman et j'ai beaucoup aimé. 
Le sujet, sa plume, seule la fin me laisse un peu dubitative, mais globalement Le Bruit du monde est une excellente lecture. Cette histoire interroge sur l'incapacité à satisfaire ses désirs et à se dépasser dans un monde qui réclame toujours plus à des êtres qui, dès le départ, ne parcourent pas la même distance pour arriver au même point. Encore une petite pépite pour la collection Notabilia






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