jeudi 14 novembre 2019

Le Coin des libraires - #143 Mafioso de Ray Celestin

Récemment je vous parlais de Mascarade, du fait que j’avais préféré ce tome au précédent, de la complexité des personnages qui semblait avoir pris un cran. Avec sa suite, Mafioso, Ray Celestin n’en finit pas de m’entraîner dans les bas fonds des États-Unis. 

1947, New York. Date importante historiquement parlant. Elle représente l’après-guerre, ainsi que le début de la Guerre froide. D’ailleurs, l’ambiance du roman en est complètement imprégné, regardant le passé et ses fantômes errants au travers de la ville :

C’était ça, le résultat d’une guerre qui avait vu le monde entier s’entre-déchirer, des millions de gens se faire massacrer et l’ombre des morts s’imprimer sur les murs ? Il se demanda, comme souvent, si le monde n’était pas parti avec ce grand embrasement : peut-être l’humanité continuait-elle à vivre son existence dans les limbes, dans une nécropole, et Gabriel était le seul à s’en rendre compte. 

autant que le futur avec le début des répressions contre les communistes, au travers de la fameuse Hollywood blacklist, liste ayant pour but de répertorier les professionnels des studios communistes et ainsi de les forcer à abandonner le communisme, ou à les interdire d’exercer. 1947 sonne la création de cette liste qui fera par la suite bien des dégâts, la fuite de Chaplin des États-Unis au début des années 50, suite à l’ajout de son nom. On peut la voir comme les prémisses de ce qu’on appellera par la suite la chasse aux sorcières que l’on doit au sénateur McCarthy. 

Mafioso met en avant diverses forces, du fantôme de la Seconde Guerre mondiale, à la propagation de la mafia dans toutes les sphères, à la traque du nouveau méchant (qui ne serait qu’un prétexte pour que les autorités lâchent un peu de mou), le communisme. Aussi, il ne faut pas oublier l’importance de la mise en avant de la condition des noirs et de celle des femmes

L’accusé du mystérieux meurtre relaté au début nous remet les idées en place quant à la considération portée aux afro-américains. Et Ida, elle, quasiment l’unique figure féminine de l’oeuvre, est un personnage suffisamment fort et développé pour pouvoir représenter dignement les femmes et la représentation qu’en ont les hommes à cette époque.

Et au-delà de tous ces éléments gravitant autour de nos héros, il y a justement ces héros. On retrouve avec un bonheur non feint le duo Michael/Ida, décidément attachants et intrépides. Michael, désormais à la retraite m’a beaucoup touché. Au même titre qu’Ida, que la vie n’a pas gâté depuis qu’on l’a quittée presque vingt ans auparavant. 

L’évolution des personnages apparaît en filigrane, ils ont grandi, sans nous, mais le sens du détail de Ray Celestin nous permet d’avoir un panorama de leur vie. C’est d’ailleurs avec une telle minutie que l’auteur dissémine ici et là des fragments de leur passé (connus ou non du lecteur d’ailleurs) qu’on se prend à croire qu’on ne les a jamais quittés. 




Et, qui dit nouveau volet, dit aussi nouveau personnage, après D’Andréa puis Dante, voici venu Gabriel. Bon on sent bien que Célestin aime ce type de personnage, qui trempe dans des trucs franchement louches, qui s’est clairement acoquiné avec la mafia. Mais qui a au final un bon fond. J’ai aimé les deux précédents personnages. Mais qu’est-ce que j’ai aimé Gabriel ! L’histoire de sa soeur, ses motivations, ses contacts. Il est mon petit chouchou de cette histoire car malgré sa naïveté, il est (presque toujours) mue par les émotions les plus nobles. 

Faut dire que même Costello, parrain de la famille Luciano, — une des cinq familles de la mafia new-yorkaise, les cinq étant de la Cosa nostra, (déjà apparu dans divers films, il a véritablement existé, au même titre que Lucky Luciano ou encore Vito Genovese) — m’a semblé sympathique. Avec son rhume qui semble plus être une annonce de mort, même si dans la réalité Costello est mort bien des années après, il apparaît comme un personnage autant fragile que dangereux, mais rarement méprisant. 

Tout ce beau monde (et d’autres encore !) se rencontrent au coeur de la ville grouillante, en pleine ébullition, où la criminalité y est exponentielle. Comme pour les deux volets précédents les enquêtes se chevauchent et se complètent. Le lecteur est le mieux renseigné puisqu’il suit les différents pans.

Mafioso c’est l’addiction, le besoin de poursuivre la lecture afin d’arriver au bout, à la conclusion. C’est des pages qui se tournent toutes seules, au rythme de la musique diffusée tout au long de l’ouvrage. C’est les retrouvailles avec Louis Armstrong, mais un Armstrong différent des précédents. Désormais hésitant, dépassé par les progrès, la création du be-bop en 1945 notamment. Fier de son talent, Louis refuse de se laisser aller à la nouveauté, malgré le déclin du big band. 

Mafioso c’est tout ça à la fois et même plus encore. Lecture passionnante, dépaysante. Un vrai coup de coeur tout simplement. 


C’était la musique de l’apocalypse, un grand cri contre tout ce qui déconnait dans le monde, contre l’avenir difforme dont cette génération avait hérité. Ils étaient tous là pour communier dans cette noirceur collective et, par leur réunion même, en réduire l’intensité.








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