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Le Coin des Libraires - # 14 Seuls de Laurent Mauvignier

Un roman prêté par ce qui fut un ami, commencé un peu au hasard. Ce livre, je n'en ai lu aucun autre comme celui-ci. Seuls, c'est un genre à part entière, une longue mise à nu de la part des protagonistes. Une oeuvre qui se lit d'une traite presque, sans aucun dialogue à proprement parler, tout est dans la description, l'explication de vies qui s'entremêlent et se lient, presque malgré elles.

Alors il s'empêchait de repenser à ça, puisqu'il ne savait pas ce qui était le plus douloureux de la jalousie qu'on éprouve ou de celle qu'on cache, de ce qu'on ressent ou de ce qu'on maquille. C'est fini, fini. Il se rassurait comme ça, se disant que tout était derrière lui, qu'il n'avait pas assez de larmes pour revivre tout ce qui en avait réclamé tant.

Laurent Mauvignier, Seuls.

Tout commence quand Pauline revient dans la vie de Tony, pour lui, la peur des retrouvailles est énorme face à son amie d'enfance qui est désormais une femme et que Tony n'a cessé d'aimer depuis leur rencontre. Petit à petit, l'auteur nous enfonce dans un silence sans nom, grâce au fait qu'il n'y ait pas de dialogues, silence qui représente la solitude de Tony, personnage au coeur de l'oeuvre. Ils se retrouvent, comme avant, comme des frères et soeurs. Malgré tout, l'exil de Tony est toujours présente, elle reviendra dans une deuxième partie qui s'ouvre au moment où Pauline déménage pour retrouver Guillaume. 


Contre toute attente, Tony est brisé, il disparaît après une visite rendue à son père où il lui apprend tout, son histoire avec Pauline, ses sentiments pour celle-ci. Le père, narrateur, décide de trouver Pauline, afin de comprendre pourquoi son fils est parti. Tout s'enchaîne, irrémédiablement, jusqu'au coup final, qui clôt cette tragédie. C'est un peu comme ces tragédies grecques, on connaît l'issue, on est impuissant face aux évènements qui se déroulent sous nos yeux. On suit péniblement ce désespoir qui ne cesse de s'accroître au fil des pages, l'appartement de Tony qui, au début est une sorte de sanctuaire à l'effigie de Pauline, de l'amour même. De ce besoin d'être aimé mais également de ne pas vouloir l'être, cette répulsion que ressentent les êtres, parfois, face à l'autre. Ce même appartement qui quelques pages plus loin n'est plus que l'ombre de son résident. Un lieu sombre, caché de toute lumière, qui pue le tabac froid et le renfermé ainsi qu'un clic-clac désormais toujours déplié.





"Elle a parlé de la solitude, de sa solitude en lui me disant, nous savons tous ce que c'est, la solitude. Et moi j'aurais voulu la gifler, là, quand j'ai entendu cette fille au visage trop doux, en pensant à Tony, ses mots qui résonnaient dans ma tête, comment peut-elle croire qu'elle sait, sans doute elle a lu dans les livres et même parfois elle a eu peur aussi d'être seule, un peu, de temps en temps et même si c'était injuste, parce que ça l'était, j'aurais voulu me lever et la gifler et lui dire non, vous ne savez pas ou alors ce que vous savez de ce qu'on éprouve, ça vous empêche d'y tomber."
Laurent Mauvigner, Seuls.


Ce qui est au coeur de ce roman, c'est la fragilité des êtres, le désir qui mène à la folie. J'ai cependant eu un peu de mal parfois, à suivre les changements de narrateur, je me retrouvais deux pages plus loin à me dire "Ah oui, c'est ce personnage-là, ah bon d'accord",  j'avoue que j'aurais aimé plus d'indications pour que ma lecture soit un peu plus fluide. Il faut être concentré pour le lire, car, bien qu'il soit petit, l'auteur fait énormément de phrases très - très - longues, par moments, je devais m'y reprendre à deux fois pour certains passages.

Excepté ce petit défaut, j'ai été entraînée par ce roman, célébration de la solitude, de la peur et de l'errance. Ce livre, c'est la passion qui se mêle à la répulsion de l'autre, de soi. Il nous parle, nous raconte une seule et même histoire contée par plusieurs narrateurs. Parfois on perd le fil, mais c'est pour mieux retrouver ces phrases magnifiques, lyriques et si puissantes, qu'on ne peut passer à côté de cette histoire.

"Alors, c'était avant ce jour où il a franchi la porte, où il est venu parler et où à la fin il s'est effondré pour dire que la vérité c'était le réel sans lui, qu'il n'était que des yeux et son corps une éponge faite pour absorber les surplus qu'il voyait dans la vie, son corps, lourd de ce silence où les autres l'abandonnaient, croyait-il, ignorants qu'ils étaient de ce qu'ils lui laissaient à charge."
Laurent Mauvignier, Seuls.


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