dimanche 5 avril 2020

Le Coin des libraires - #176 La Solitude des nombres premiers de Paolo Giordano

Je ne sais plus depuis combien d’années ce livre est sur ma liste d’envies, au moins six, ou peut-être même sept ? Bref la sortie des éditions collectors de Noël c’est toujours l’occasion de découvrir de nouveaux titres, et de s’en procurer d’autres qu’on connaît mais qu’on n'a pas encore eu le temps de lire. 

C’est ce qui s’est passé pour La Solitude des nombres premiers de Paolo Giordano. Je voulais le lire mais ce n’était pas pressé, et puis cette merveilleuse édition est sortie. 

Écrire cet avis risque d’être délicat. 
Les raisons ? l’attraction / répulsion que le roman exerce sur moi depuis que j’ai tourné la dernière page. 



Commençons pas le commencement, c’est-à-dire par l’enfance d’Alice, fille unique, envoyée aux sports d’hiver alors qu’elle déteste le ski, qu’elle est toute seule et qu’elle a ce problème d’avoir toujours envie de faire pipi une fois partie sur les pistes. Cet élément en apparence anodin va régler toute sa vie future. 
À coté, il y a Mattia, frère jumeau de Michela, atteinte d’une maladie, du moins d’un retard entraînant l’énervement du frère qui se trouve être mis au ban à cause de sa soeur. Un jour ils sont invités à un anniversaire, mais Mattia ne veut pas se coltiner son empotée de soeur, il décide donc de la laisser seule dans le parc… 

On retrouve les deux protagonistes quelques années plus tard, au lycée, où ils se rencontreront et deviendront amis. 

Ça c’est le postulat de base. 

Les années passant on suit Mattia et Alice dans des moments charnières. On les quitte pendant cinq ans, pour les retrouver grandit, et toujours amis.

Mattia pensait qu’Alice et lui étaient deux nombres premiers jumeaux, isolés et perdus, proches mais pas assez pour se frôler vraiment. 

Ce livre m’a souvent fait penser à Un jour de David Nicholls, un roman où il est question de deux amis amoureux l’un de l’autre mais qui n’arrive pas à sauter le pas et qui préfère donc être malheureux de leur côté plutôt qu’heureux ensemble.
Pour moi La Solitude des nombres premiers c’est exactement ça. 

Le lecteur sait aussi bien que les personnages qu’ils s’aiment et pourtant il ne se passe rien… C’est le point négatif de ma lecture. J’avais peur que ce soit trop fleurs bleues en mode « on finit ensemble parce qu’on est des âmes soeurs » donc de ce point de vue là je n’ai rien à dire, mais je trouve que c’est un véritable gâchis — je ne suis jamais contente, je sais. 

Au-delà de ça j’ai adoré ma lecture. C’était hyper addictif, je lisais un chapitre j’avais directement envie d’en lire un autre. 
Mattie comme Alice sont des personnages que j’ai adorés, ils sont puissants, intéressants, recherchés. Je trouve que tout se passe dans les premiers chapitres. Si on ressent de l’empathie pour eux à ce moment, alors on en ressentira durant toute la lecture. 

Ils vivaient la lente et invisible compénétration de leurs univers, tels deux astres qui gravitent autour d’un axe commun, dans des orbites de plus en plus étroites, et dont le destin évident consiste à coalescer quelque part dans l’espace et le temps.

J’ai tellement accroché aux personnages et à leurs histoires que j’ai laissé de côté le roman pendant une semaine. Il me restait 80 pages mais je ne pouvais pas le finir. Je ne voulais pas les quitter, je ne voulais pas connaître la fin. Je voulais simplement rester dans cet entre-deux, celui où on a fait la découverte de vies et qu’on n’est pas encore prêt à connaître le fin mot. 

Mais il a bien fallu arriver au bout, accepter de refermer le livre et quitter cette histoire. 
J’aimerais une suite parce que le sentiment d’inachevé que je ressens refuse de s’en aller. Il n’y en aura pas, j’en ai bien conscience — elle aurait été écrite depuis bien longtemps sinon ! 
Alors j’ai lu les dernières pages et j’ai été déçue, déçue de voir la solitude triompher, de voir les non-dits gagner tellement de terrain qu’ils demeurent au centre de leur vie. 

Il y avait eu cet épisode, et il y en avait eu de nombreux autres, qu’elle avait oubliées, car l’amour de ceux que nous n’aimons pas se dépose à la surface de nos pensées et s’évapore en toute hâte.

La Solitude des nombres premiers est un très beau livre, bien construit, prenant dès la première page et aussi désespérément pessimiste. 

Mattie et Alice sont des personnages qui risquent de rester longtemps avec moi, des personnages pour lesquels j’éprouve une sympathie sans bornes, des personnages avec lesquels j’ai vibré, et appréhendé la fin. 





mercredi 1 avril 2020

Le Coin des libraires - #175 J'ai soif ! soif ! soif ! mais soif ! de Jean-Marie Gourio

Mon premier de Jean-Marie Gourio, auteur français contemporain relativement reconnu avec un bon nombre d'oeuvres à son actif. 

Ce qui m'a donné envie de découvrir J'ai soif ! soif ! soif ! mais soif !, c'est son résumé - pour une fois ! - qui m'a fait sourire. Je ne m'attendais pas à un livre aussi court, mais finalement je me dis qu'étant donné le genre du livre, c'est bien mieux qu'il ne fasse qu'une petite centaine de pages. 


J'ai cru comprendre que les avis sont plutôt mitigés sur cet ouvrage, soit on aime bien, on trouve le sujet amusant et divertissant, soit on n'aime pas, on est déçu du fait que l'objet soit parasité par tout un tas de références littéraires. Et bien si on dit les choses rapidement, je dirais que mon avis se situe entre les deux. 


Comme on peut s'en douter, le sujet est posé dès le titre. Il va être question de boisson, et de boisson sans modération ! L'auteur commence par parler du lien alcool/écrivain, il prend un certain nombre d'exemples parmi nos classiques, c'est par exemple Apollinaire, ou encore Duras - je pense que l'auteur a d'ailleurs une profonde affection pour cette dernière vue le nombre de fois où elle est citée.

Accolé il y a des dérives liés à l'alcool avec des réflexions sur le statut d'écrivains, sur les angoisses de celui-ci par exemple. Certains passages m'ont semblé éclairant par leur vérité et d'autres m'ont paru trop légers, un peu moins travaillés peut-être. 
J'ai aimé ce livre en premier lieu parce qu'il m'a fait rire, ce qui est une chose rare en littérature pour ma part. J'ai découvert un ouvrage que je n'aurais probablement jamais lu si je n'avais pas été interpellée par le résumé complètement loufoque, à l'image du roman lui-même.

Comment peut-on écrire un livre qui ne soit que le sien ? Si ce ne sont pas eux qui m’étouffent, ce sont des phrases vaines et absurdes qui m’encombrent l’esprit. 

Les élucubrations du protagoniste se succèdent, on le suit lors d'un vagabondage où il fait se rencontrer des auteurs à l'exact opposé ou en tout cas, extrêmement différents comme c'est le cas de Céline, de Rousseau ou même de Proust. 
Le protagoniste convoque ceux qui pour lui sont des figures d'autorité littéraires, il en fait des personnages décalés et à mille lieues de ce qu'on peut imaginer d'eux - bon excepté peut-être pour Céline haha. 

J'ai aimé l'humour qui ressort de l'ouvrage, j'ai aimé toutes ces références littéraires ainsi que les réflexions que l'auteur a pu faire sur l'acte d'écriture. Aller boire un coup ne permet pas d'écrire, l'alcool n'est pas un élément oblige pour appeler son éditeur - encore moins si c'est pour l'insulter !! 


Définitivement j'ai passé un bon moment simplement parce que je me suis laissée porter, je ne connaissais pas l'auteur, j'avais envie d'une lecture légère et amusante et c'est exactement ce que j'ai eue. Je ne m'attendais pas à ce que ce soit aussi farfelu et c'est aussi parce que j'ai été surprise que j'ai autant apprécié. J'ai compris que ça allait être une lecture rapide parce que ça se lit extrêmement bien, parce qu'on se prend à sourire si ce n'est à rire devant les divagations du protagoniste. 

Combien de livres ai-je écrits en rêves ? Dans les trains ? Aux comptoirs des bars ? De combien d’idées fulgurantes mon esprit a-t-il accouché entre deux verres ? Dans un rayon du soleil qui se brise au travers des arbres ? Je tiens mon livre ! Ce coup-ci, c’est le bon ! 

L’image se floute et les mots s’en vont. 

Le réel bloque le passage à niveau. Il faudrait décrire le réel, mais le réel brut ne se décrit pas, il doit se tordre pour devenir livre ou musique. 




dimanche 29 mars 2020

Le Coin des libraires - #174 Les Hirondelles de Kaboul de Yasmina Khadra

Ce titre, il est sur ma liste depuis au moins cinq ans. Il aura fallu un coup du sort (Pocket qui l’édite en édition collector) pour qu’il finisse entre mes mains. 


Mon premier Yasmina Khadra
Mon deuxième roman se situant en Afghanistan (après Les cerfs-volants de Kaboul). 


Les Hirondelles de Kaboul met en scène quatre personnages, deux couples : Atiq et sa femme Mussarat qui n’en a plus pour très longtemps et Mohsen et sa femme Zunaira, ancienne avocate qui vit très mal la situation dans son pays. 

La ville est assiégée par les talibans qui exercent un régime de terreur. Les femmes sont contraintes de porter un tchadri, un vêtement qui couvre l’intégralité du corps féminin, visage compris puisqu’il y a seulement un espèce de petit grillage de tissu pour que les femmes puissent voir. Je ne connaissais pas ce vêtement, pas plus que la situation en Afghanistan après la guerre avec les Russes. Cette guerre, qui a duré six ans (1979-89) a été meurtrière pour les afghans et elle est directement liée à la situation qui se passe dans le roman. 

Une fois la fin de l’intervention soviétique, le pays tombe en guerre civile la même année. Cette guerre oppose les communistes afghans aux moudjahidines, sorte de combattants de la foi qui s’étaient opposés aux Russes. Puis vient le gouvernement islamiste des talibans qui a été instauré en 1996 et a été chassé en 2001. Ce gouvernement de la terreur est le théâtre des Hirondelles de Kaboul

Les gens ont du mal à cohabiter avec leur propre ombre. La peur est devenue la plus efficace des vigilances. 

Dès le début, le lecteur assiste à une exécution publique, qu’il ne s’en offusque pas, il y en a aura encore plusieurs autres tout au long du roman. Après tout, Atiq l’un des personnages est geôliers donc forcément les prisons et autres condamnés sont présents. 

Les Hirondelles de Kaboul raconte l’histoire de deux ménages, de quatre destins différents mais tous brimés, empêchés. L’emprisonnement, l’un des thèmes majeurs du roman revient à chaque page. Chaque être est emprisonné, retenu en captivité par un régime autoritaire où les femmes n’ont pas voix au chapitre, où elles ne sont bonnes qu’à rester à la maison, à porter le tchadri, et c’est à peu près tout.

On remarque bien l’infériorité féminine dans la bouche de la plupart des personnagees — excepté Atiq et Mohsen en fait. 
Cette façon d’être brimée m’a beaucoup fait penser au Silence d’Isra, sans doute parce que je l’ai lu seulement quelques jours avant, sans doute aussi parce qu’il y est question de femmes vivant dans l’ombre de leur mari. 

Vivre, c’est d’abord se tenir prêt à recevoir le ciel sur la tête. Si tu pars du principe que l’existence n’est qu’une épreuve, tu es équipé pour gérer ses peines et ses surprises.

Ce livre est tout simplement extraordinaire. Il m’a permis d’en savoir plus sur les conditions d’un pays, l’Afghanistan, dont je ne connais quasiment rien. Il m’a permis de réfléchir au statut des femmes là-bas et à leur volonté de s’émanciper de la barbarie humaine. 

Les Hirondelles de Kaboul se veut une ode à la liberté impossible, au besoin de s’émanciper, de sortir de l’emprisonnement dans lequel chaque être se trouve forcé. Emprisonnement physique pour les femmes, emprisonnement mental avec, par exemple, l’obligation d’aller suivre un prêche sans pouvoir dire quoi que ce soit. 

Pourtant, l’ode à la liberté est rapidement bafouée, même avec les meilleures intentions du monde, même avec la meilleure des volontés, les événements s’enchainent et décrivent un monde où la terreur règne
Parmi les exécutions sommaires, les lapidations sauvages, les hirondelles tentent de trouver leur place. Manque de chance, le ciel est un volcan, la terre, un cimetière. 

Ton visage est l’ultime soleil qui me reste, lui a-t-il avoué. Ne me le confisque pas… - Aucun soleil ne résiste à la nuit.

⬛⬜ Mon premier roman de Yasmina Khadra : un coup de burin dans mon petit coeur, une lecture glaçante difficile et aussi tellement nécessaire. 







mercredi 25 mars 2020

Le Coin des libraires - #173 Le sauveur (#6 Harry Hole) de Jo Nesbø

Pile un an. Le temps que j'ai attendu avant de me plonger dans le tome VI de la saga Harry Hole de Jo Nesbø
J'ai dévoré les cinq premiers volets l'an dernier, d'ailleurs le cinquième, L'étoile du diable est celui qui m'a le plus interpellé, j'ai trouvé l'histoire folle et j'avais très envie de lire la suite. 


À quelques jours de Noël, un membre de l’Armée du Salut est abattu en pleine rue par un tueur à gages, lors d’un concert de charité à Oslo. Ex-enfant soldat croate et héros de guerre, le tueur a réussi à s’enfuir. Lorsqu’il se retrouve bloqué à l’aéroport par une tempête de neige, il réalise qu’il s’est trompé de cible et décide de rester pour achever son travail. Mais l’inspecteur Harry Hole compte bien l’en empêcher. Alors qu’il met tout en œuvre pour découvrir qui a commandité ce meurtre, Harry se lance dans une course contre la montre avec le mystérieux tueur à gages : lequel des deux atteindra sa proie le premier?


Après cet affrontement absolument génial à la fin du tome V entre Harry et Waaler, j'ai mis la barre assez haut quand même, mais pas trop non plus, sinon, c'est la déception assurée.

Nouveau tome dit nouvelle enquête. On passe définitivement à autre chose et ce n'est franchement pas plus mal. On suit Harry et son coéquipier Halvorsen qui, petit à petit, parvient à entrer dans les bonnes grâces de notre inspecteur principal. 

Ici, l'enquête va se concentrer sur l'armée du salut et son personnel à la suite d'un meurtre survenu un peu avant Noël. Comme toujours on va être mené à la baguette, on va suspecter tel personne qui n'est au final pas du tout impliqué. 
J'ai pris du plaisir à lire cette nouvelle enquête car ça m'a permit de me rappeler à quel point l'auteur est doué pour donner le sentiment d'innocence quand en réalité, l'innocence n'est qu'une façade pour masquer la culpabilité.

Bon, il est vrai qu'au milieu du bouquin j'avais compris la supercherie et l'identité du coupable, mais il n'empêche que pour moi, l'auteur est vraiment doué pour disséminer les intentions de ses personnages à une exception près : les chapitres du point de vue de l'assassin nous donnent énormément d'informations, ce qui nous met sur la bonne piste assez rapidement. Ça pour le coup, je trouve que c'est dommage. 
Il est intéressant d'avoir droit au point de vue de l'assassin (c'est d'ailleurs quelque chose qu'on retrouve fréquemment chez l'auteur, à voir dans Rouge-gorge par exemple), mais il ne faut pas que ça rende la traque aussi évidente. J'entends par là qu'à nous donner trop d'indices, on finit forcément par trouver la solution.

Après, pour les romans de Jo Nesbø, je considère que le coupable est presque secondaire tellement l'enquête est bien ficelée. 
En effet, Le sauveur représente une bonne petite brique de presque 700 pages, et pourtant, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. C'est vraiment le genre de bouquin que tu commences et que tu ne veux pas lâcher pour connaître le fin mot de l'histoire, pour savoir si tes doutes sont justifiés, pour savoir où Harry va finir - et aussi, s'il va encore devoir enterrer un de ses proches. 


Le sauveur ne fait pas exception, Harry fait une nouvelle fois face à la mort. Un de ses collègues va être brutalement tué... et comme je l'ai déjà dit auparavant, je trouve que l'auteur est beaucoup trop dur avec son personnage. Fin je comprends l'aspect sadique, le fait de faire souffrir son personnage et tout, mais il y a toujours un mort dans l'histoire, peu importe le volet, un proche de Harry finit toujours au cimetière et ça commence à faire beaucoup quand même. 

Surtout que j'aimais bien ce personnage, je le trouvais prometteur, il avait un avenir - c'est là qu'on se rend compte à quel point Nesbø est vicieux : il met en avant l'avenir du personnage, son bonheur en quelque sorte, et voilà qu'on apprend 200 pages plus loin qu'il en est fini de lui, c'est frustrant. 

Sinon, Le sauveur est l'occasion d'entrer au coeur de l'armée du salut, de comprendre son fonctionnement, son organisation, et je dois dire que j'ai trouvé ça assez intéressant. On nous donne tout un tas d'informations, mais ce n'est pas de trop. 
Aussi, l'auteur démontre encore ses connaissances, ou en tout cas, son affection pour l'Histoire, en introduisant un assassin originaire de Croatie, et permet ainsi l'inclusion de la bataille de Vukovar qui a eu lieu en 1991 - personnellement je n'en avais jamais entendue parler, c'était donc en plus l'occasion d'apprendre de nouvelles choses. 


Pour ce qui est des personnages, j'ai trouvé bien le fait qu'Harry soit en train de se désintoxiquer, on le retrouve pas chez Schrøder tous les soirs et c'est assez agréable ! J'aime toujours autant le personnage de Beate qui est pour moi l'un des plus intéressants (même s'il faudrait que l'auteur continue à l'étoffer un peu plus). Aussi, on fait la rencontre d'un nouveau chef qui remplace donc Moller - qui a tant de fois couvert Harry - et qui n'est autre que Gunnar Hagen qui essaiera tant bien que mal de se faire écouter par Hole et les autres.


Un sixième tome à la hauteur des précédents où les pages filent et défilent sous nos yeux à une vitesse folle. Même après un an d'absence je n'ai pas eu de problèmes pour entrer dans Le sauveur qui démarre sur les chapeaux de roue et qui est un polar bien addictif comme je les aime.

Le prochain volet est évidemment Le bonhomme de neige lu en décembre 2015, mais dont je ne vous ai jamais parlé, ce sera alors l'occasion de le faire !






dimanche 22 mars 2020

Le Coin des libraires - #172 Grisha III. de Leigh Bardugo

Quand j’entends Leigh Bardugo je pense automatiquement à Six of Crows, à mon affection pour cette histoire et ses personnages. Après je pense à Grisha, écrit avant par l’auteure, mais lu après pour ma part. 

Trêve de bavardage et entrons dans le vif du sujet, le troisième tome de Grisha. J’ai dévoré le premier, un peu moins aimé le deuxième. Le dernier devait être à la hauteur, et il l’a été, en terme de page turner en tout cas. Il a rempli son rôle à merveille si bien qu’en deux jours la lecture était terminée, je pouvais enfin reprendre mon souffle et prendre conscience de la déchirure dans mon petit coeur - déchirure qui n’a pas duré longtemps, juste le temps d’apprendre qu’elle écrivait une sorte de suite avec King of scars et qu’un troisième tome de Six of Crows allait voir le jour ! 




Ce tome était celui des actions. Alina, impuissante face au Darkling s’est réfugiée dans la citadelle, mais il faut bien agir pour le réduire à néant. Les événements s’enchaînent rapidement et avant même de dire ouf on est propulsé au coeur de l’intrigue, là où tout se joue, là où Alina, en sa qualité d’Invocatrice de lumière doit être à la hauteur.

Mais plus que le personnage d’Alina, c’est celui de Mal que j’ai aimé dans cette trilogie. Et pourtant il est sacrément malmené dans ce tome. Longtemps relégué à sa simple condition de mortel, il est néanmoins le détenteur d’un grand pouvoir, mais pour combien de temps ? C’est bel et bien ce qui m’a le plus touché, le sacrifice final, son sacrifice. Car au final, le plus altruiste de tous, c’est Mal. 

Alina, elle, m’a plus d’une fois énervée avec ses hallucinations, son besoin insatiable d’avoir toujours plus de pouvoir. C’était pas très sain tout ça, mais elle est finalement restée fidèle à elle-même et c’est avec plaisir que j’ai découvert cette fin.

Je ne vais pas m’étaler dessus. Pour deux raisons, la première est que je ne veux pas raconter, la deuxième est qu’il n’y a pas grand chose à dire dessus. Elle était attendue, malheureusement ou heureusement, je ne sais trop. 

Quoi qu’il en soit ça reste une bonne fin, avec des raccourcis parfois, où certains moments sont trop faciles. Et la finalité, même si elle est douloureuse, reste à mon sens un happy end. 

Au final Grisha est une excellente lecture young adult, on découvre des personnages plus ou moins intéressants, un monde riche et inspirant, et surtout on est entraîné dans cet univers jusqu’à la dernière page. Pari gagné donc






mercredi 18 mars 2020

Le Coin des libraires - #171 Le Bruit du monde de Stéphanie Chaillou

Paru en mars 2018, Le Bruit du monde de Stéphanie Chaillou m'a interpellé par son titre. J'ai choisi de lire celui-ci avant d'autres Notabilia simplement pour cette raison et aussi pour cette couverture où figure un oiseau libre, libéré de cette maison/coffre fort. Mais Marilène parvient-elle réellement à trouver une forme de liberté ?


Nous suivons en tant que témoin extérieur la vie de Marie-Hélène, dite Marilène, personnage distancié dont on ne peut suivre la vie qu'avec distance, comme ça semble être le cas pour le personne lui-même qui apparaît comme un pantin pauvre, héritage de sa classe sociale.

La honte qui entoure l’enfance de Marilène ne s’accroche à rien de précis. Elle prend la forme d’un éloignement. D’un rabais. Une atténuation diffuse. Pour Marilène, tout est loin. Entaché de distance. La joie. La vie. Tout est comme enfermé dans une impossibilité à éclater, à exister. 

Après avoir choisi de débuter son histoire en parlant de la pauvreté, Stéphanie Chaillou situe son personnage dans un petit village paumé au fin fond de la campagne française. Marilène, cadette d'une fratrie composée de trois enfants, va subir la pauvreté, l'éloignement, voire l'enfermement social. On sent déjà le malaise, et nous sommes pourtant qu'aux prémisses. 

Mais Marilène a de la chance, elle aime la littérature, elle s'en sort plutôt bien à l'école donc contrairement à ses aînés, elle va pouvoir entamer des études supérieures et ainsi éviter l'apprentissage. Les études, c'est aussi l'occasion de sortir de cette vie fermée, de découvrir le monde, d'entendre ce qu'il a à dire. 
Nouveau problème, Marilène ne se sent pas à sa place en classe préparatoire, elle n'est pas si intelligente qu'elle le pensait - en tout cas, à côté de ses camarades, elle se sent diminuée - elle est conscience de sa condition. Sa condition, c'est la pauvreté, leitmotiv du roman

En classes préparatoires, Marilène mesure l’étendue de ce qu’elle ignore. Elle mesure son retard. Tout ce qu’elle n’a pas lu. Pas vu. Pas entendu. Elle mesure la largeur du monde. Ce qu’il contient. Et cela la surprend. La surprend et l’effraie.

La pauvreté est centrale, elle colle à la peau, la rend poisseuse. Elle créer ce sentiment d'infériorité, de gêne et d'impossibilité. Néanmoins, si Marilène échoue dans ce qu'elle entreprend, c'est aussi parce qu'elle ne se donne pas la possibilité. Certains le voient comme ça, d'autres non. Pour moi, si elle avait arrêté de se focaliser sur sa condition sociale pour réaliser ses aspirations (ou du moins pour les chercher) peut-être aurait-elle trouvé une certaine forme de bonheur. 

Marilène est désaxée, paumée dans une société inégalitaire où règne l'hypocrite principe d'une "égalité des enfants sur la ligne de départ". C'est contre cela que Marilène décide de se battre. Après avoir essayé le mariage, puis l'enseignement, notre éternelle insatisfaite va finalement trouver sa bouée de sauvetage : l'écriture
Pour ma part, je trouve cette conclusion un peu facile - excepté si cet ouvrage possède un caractère autobiographique ? - dans le sens où après avoir passé des années à se chercher, à se croire inférieure à tous à cause de son origine sociale, il suffit d'une chose pour que tout disparaisse. Enfin, après on ne sait pas si l'écriture seule est cathartique ou si l'ambition de notre héroïne ne va pas s'étendre à la publication de ses écrits. Et alors là, elle deviendrait littéralement porte-parole d'une classe de plus en plus représentée en littérature, mais une classe rarement décrite avec autant de justesse. 

Le Bruit du monde est à lui seul un ouvrage sur la condition sociale, sur l'importance de sa condition sociale d'origine et sur ce que celle-ci peut engendrer. C'est un roman qui traite de l'égalité et du principe de la méritocratie. Marilène aurait pu se tirer de sa vie de paysanne en poursuivant ses études, en passant outre sa condition d'origine, en acceptant la différence, et ce n'est pas ce qu'il s'est passé. Tout n'est pas beau dans le monde, certains parviennent à faire de leurs différences un atout, d'autres se noient dans le malaise. 

Marilène se sent empêchée, et ce qui l’empêche est ce qui l’identifie. Sa famille. D’où elle vient. Les paysages. Les temps. Les émotions de son enfance. Ce à quoi, sans le vouloir et sans le choisir, elle appartient encore. 

Le roman est principalement composé de phrases courtes dans des chapitres courts, la brièveté permet au lecteur de ressentir un sentiment d'urgence. Nécessité de percuter, de comprendre cette fille qui ne semble pas se comprendre elle-même, qui n'est pas maître de son destin, mais qui, petit à petit, après de nombreux échecs et contresens, décide de s'écouter et de parler de ce qu'elle connaît le mieux : la pauvreté. 


J'ai découvert Stéphanie Chaillou avec ce roman et j'ai beaucoup aimé. 
Le sujet, sa plume, seule la fin me laisse un peu dubitative, mais globalement Le Bruit du monde est une excellente lecture. Cette histoire interroge sur l'incapacité à satisfaire ses désirs et à se dépasser dans un monde qui réclame toujours plus à des êtres qui, dès le départ, ne parcourent pas la même distance pour arriver au même point. Encore une petite pépite pour la collection Notabilia






dimanche 15 mars 2020

Le Coin des libraires - #170 L'Oeil le plus bleu de Toni Morrison

De Toni Morrison je n’avais lu que Home il y a bien deux ans maintenant je dirais. Je n’avais pas écrit d’avis dessus, malgré le fait que j’avais beaucoup aimé suivre Frank, de retour sur les routes de sa maison, suite à la fin de la guerre de Corée. 

Lorsque j’ai appris que l’auteure était décédée en août dernier, j’ai un peu culpabilisée. J’avais adoré Home et voilà que je n’avais rien lu depuis. 
C’est quand même sacrément triste de se dire qu’on attend presque qu’un écrivain décède pour se donner le temps de le lire...

Beloved était sur ma liste depuis quasiment aussi longtemps que Home, mais je m’étais dit qu’ils ont tous l’air intéressants, qu’ils ont tous l’air de nous donner une autre image des États-Unis, du racisme, de la condition des noirs, qu’ils soient hommes ou femmes. 

Je me suis achetée L’oeil le plus bleu début janvier. Parce que 10/18 l’a réédité dans une couverture magnifique ; parce que j’ai compris qu’il était grand temps de s’y mettre. 



J’ai commencé par ce titre parce qu’il est son premier roman
Paru en 1970, L’oeil le plus bleu se concentre sur trois personnes, trois fillettes / pré ado : Frieda et Claudia (l’histoire est principalement vue depuis le point de vue de cette dernière) et Pecola. Les trois sont noires, les trois sont opprimées. 

Cette histoire n’a rien de joyeux, bien au contraire. 
Durant quatre chapitres, quatre chapitres qui rythment les saisons, une année entière, celle de 1941, la narratrice va s’intéresser à la famille de Pecola, à son rêve d’avoir les plus beaux yeux bleus du monde. 

Le livre est sombre, si sombre qu’il n’est pas toujours facile de faire face. Le lecteur doit accepter la ségrégation, la violence, l’inceste, la pédophilie, et donc le viol. 
S’agissant de petites filles n’ayant même pas encore leurs règles (excepté pour Pecola), la crudité des événements fait froid dans le dos. 

Le contenu du livre ainsi que les partis-pris de l’auteure fond de L’oeil le plus bleu un ouvrage difficile, sincère et poétique. 

Chaque membre de la famille enfermé dans sa propre cellule de conscience, chacun se fabriquant sa propre couverture de réalité en patchwork — en réunissant des fragments d’expérience ici, des bouts d’information là. À partir des minuscules impressions glanées de l’un à l’autre, ils créaient un sentiment d’appartenance et essayaient de vivre comme ils étaient.

Il est important de souligner l’importance des couleurs par exemple. 
Cette importance on la retrouve dans les fantasmes des filles : la volonté d’avoir des yeux bleus ou au contraire dans la haine : le dégoût pour les poupées blondes. 

Mais les couleurs, elles sont toujours de près ou de loin liées aux blancs, les couleurs leurs sont réservées, excepté pour le rouge du sang et le vert de la maison. Leurs couleurs sont le gris et le noir, inexorablement. 

L’oeil le plus bleu heurte en plein coeur. Il traite de sujets complexes, horribles avec une sensibilité infantile désarmante. 

Toni Morrison a signé un premier roman exceptionnel où les personnages, l’histoire, le style laissent présager l’oeuvre qui sera la sienne des années plus tard. 

Mais pour découvrir la vérité sur la façon dont meurent les rêves, il ne faut jamais croire ce que dit le rêveur.




mercredi 11 mars 2020

Le Coin des libraires - #169 Noces de neige de Gaëlle Josse

Le dernier qu'il me restait à lire de Gaëlle Josse, le dernier et celui qui m'a le moins touché avec Nos vies désaccordées.


Gaëlle Josse aime l'utilisation de différents point de vue, on le retrouve par exemple dans L'ombre de nos nuits. S'il est généralement utilisé dans un but de plurivocité, dans le sens où on a le point de vue d'une même situation par le biais de personnages différents, il n'en est rien dans Noces de neige
En effet, nous suivons deux personnages, deux femmes extrêmement différentes dans leur façon d'être, en partie parce qu'elles n'appartiennent pas à la même époque. 
Le point de départ du roman : le Riviera Express, ligne de train qui fait la liaison entre Nice et Moscou - le temps de trajet dure un peu plus de deux jours. 




C'est encore un roman très court, condensé que nous livre Gaëlle Josse avec Noces de neige
Ce qui m'a le plus frappé, c'est sans aucun doute le clivage entre les deux femmes, l'une espère partir pour trouver l'amour, l'autre espère rentrer dans l'espoir de retrouver celui qui l'aime, mais qui, à priori, ne partage pas ses sentiments. 

Ce voyage entre la Russie et la France va se révéler étonnant, parfois même effrayant. Ces femmes vont se découvrir de envies, des rancoeurs. 
Quoi qu'il en soit leur parcours est à l'opposé, l'une est une aristocrate du XIXe, l'autre est pauvre et aspire à une vie meilleure dans un autre pays. Mais voilà que rien ne va se passer comme elles le pensaient. 

La chose qui m'a vraiment plue dans ce livre, si on excepte la plume de l'auteure, toujours pleine de sensibilité, c'est cette confrontation entre les époques, les tempéraments parce que dans cette confrontation, on retrouve des thèmes communs. 
Anna a du mal à exister dans cette famille - l'on comprend d'ailleurs pourquoi au bout d'un certain temps - elle se sent à part, dénigrée par sa mère, rejetée par son sang. S'y ajoute son complexe d'infériorité qui sera exacerbée lorsqu'elle comprendra que Mathilde, sa femme de chambre, possède le coeur de son cher Dimitri. 
Il aura fallu cinq jours à Anna pour haïr Mathilde au point de causer des dégâts irréparables. Des dégâts qui changeront sa vie. C'est le coeur en lambeau qu'Anna retrouvera sa ville natale. L'esprit et le coeur gros. 

Irina est, comme je le disais plus haut, l'opposé d'Anna. Elle est une belle femme, mais malheureusement, elle est pauvre. Elle décide de prendre la vie à bras le corps pour aller rejoindre Enzo, avec qui elle communique depuis plusieurs mois. 
Il en sera de même pour Irina : le Riviera Express va radicalement changer ses plans, sa vie. C'est en espérant trouver l'amour qu'elle part, et elle ne sait pas à quel point elle a raison.

La confrontation entre les images figées de sa mémoire, les souvenirs, les sons, les gestes, les mots qui s’y rapportaient, et cette démonstration brutale de la vie qui avance et n’attend personne lui fut pénible. 

J'ai aimé suivre le destin de ces deux femmes. J'ai tantôt préféré l'une, tantôt l'autre. Anna ne m'a pas touchée au début, et puis on a accès au rejet auquel elle doit faire face de la part de sa famille, elle doit vivre avec le sentiment de ne rien avoir pour elle. La richesse n'est pas suffisant, c'est l'amour qu'Anna désire. Son personnage est déchirant parce que touchant autant que choquant. On compatit et en même temps on condamne. 
Irena, elle, m'a plu du début à la fin. J'ai aimé rencontrer cette femme timide, stressée, non habituée au confort et à l'affection. J'ai aimé sa rencontre tout en délicatesse avec Sergeï.

Sergueï vient de lui donner des fragments de cette douceur oubliée, qui en quelques instants ont traversé toutes les strates de la mémoire compliquée du corps, de ses imprévisibles et incontrôlables méandres, et rompu le barrage des souvenirs acides. 

Le dernier chapitre m'a laissé pantoise, je ne m'attendais pas à cela. Entendre la parole d'Enzo, enfin, de la personne qui se cache derrière ce nom. C'est l'explication sur la création d'un personnage. Sur les dangers que représentent Internet aussi. 
Et puis finalement, on trouve le lien. On découvre ce qui rapproche ces deux femmes malgré le fait qu'il y ait plus de 130 ans d'écart entre les deux.
J'ai aimé le lien sans que ça apporte quoi que ce soit en plus à l'histoire, simplement cette originalité m'a interpellée et j'ai aimé conclure sur ce chapitre. 


Noces de neige est un bon roman. Trop court pour qu'on puisse réellement apprendre à connaître les personnages selon moi, mais néanmoins intéressant. 
Porté par une plume toujours plus sensible et délicate, Gaëlle Josse nous dévoile son talent pour captiver son lecteur dès les premières pages. 
Ce n'est pas mon préféré, loin de là, mais j'ai pris énormément de plaisir à lire cette histoire qui, d'après l'auteure elle-même, est celui pour lequel elle a mis le plus de temps à écrire.





dimanche 8 mars 2020

Le Coin des libraires - #168 Talion de Santiago Díaz

Le nouveau thriller de la team du Cherche midi n’est pas américain pour une fois, mais espagnol ! 
C’est très rare que je lise des livres espagnols, c’était donc une bonne surprise ! 

Puis la surprise a continué avec la lecture de ce livre, Talion de Santiago Díaz
Si vous êtes un peu familier de la loi du Talion dans la Bible je n’ai pas besoin de vous faire un dessin pour savoir de quoi il retourne. 

Pour les autres, la loi du Talion c’est tout simplement « Oeil pour oeil, dent pour dent ». Oui, vous connaissez forcément cette formule ! 


On va suivre Marta Aguilera, journaliste spécialisée dans le fait divers, qui apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du cerveau. Il lui reste, plus ou moins, deux mois à vivre. 

Marta est seule, elle n’a pas de famille, plus de petit-ami et très peu d’amis. Elle n’a rien à perdre et souffre d’un manque d’empathie, faisant d’elle un membre des 2% de la population espagnole atteinte de sociopathie. 

Perdu pour perdu, notre jeune et jolie Marta décide que certains crimes ne peuvent rester impunis, qu’il faut agir puisque la justice n’en est pas capable. 
C’est bien l’idée de faire justice soi-même qui traverse l’esprit de Marta.

Donc, sur le papier le postulat n’a rien de bien original : Marta sait qu’elle va mourir et puisqu’elle n’a rien à perdre elle va entraîner le maximum de raclures avec elle. 

C’est sans compter sur la plume addictive de Santiago Díaz — bon après je l’ai lu en épreuves non corrigées et il est vrai que le texte est truffé de coquilles, mais il ne faut pas s’arrêter à cela et pour être honnête, j’ai tourné les pages à un rythme effréné. Pourtant je savais ce qui allait se passer, mais malgré ça je voulais toujours aller plus loin. 

Faut dire aussi que les personnages secondaires sont intéressants, en particulier Nicoleta qui est de loin ma favorite avec Eric. Son personnage de roumaine forcée à la prostitution, son histoire de seins refaits… bref je l’ai trouvé attachante et du coup ça justifie les actes de Marta. 

Parce que le véritable point fort de l’oeuvre c’est bien l’interrogation autour de la justice, si la justice d’état ne fait pas son travail, qui le fera ? Comment une personne qui a été condamnée à perpétuité peut-être sortir au bout de 20 ans ? pire, de même pas 10 ans alors qu’elle a tué des dizaines de personnes ? 
Talion c’est ça, cette ambivalence entre ceux qui sont pour elle, Marta, qui la voit comme une justicière ; entre ceux qui sont contre elle, qui la voit comme une folle. 

Et sans doute est-ce entre les deux, mais en tant que lecteur, on se dit forcément que c’est bien fait, que c’était mérité. Parce que ça l’est, mais ça l’est dans la fiction. Est-ce que ça le serait autant si c’était la réalité ? 
Talion pose des questions sur l’incapacité de la justice à faire son travail, sur l’impossibilité de punir les coupables, sur l’esclavagisme, la pédophilie, le terrorisme. Talion est un roman palpitant où on n'a pas le temps de s’ennuyer.

Surtout ce que j’ai aimé c’est le fait qu’il n’ait rien d’original, qu’on se doute dès le début de la conclusion et que malgré cela, on prenne un plaisir dingue à le lire, à voir jusqu’où cette histoire ira, à suivre les différents protagonistes jusqu’à l’issue finale. 


❑ À mettre entre toutes les mains de ceux qui aiment être chahutés, qui veulent s’interroger sur des questions aussi essentielles que la pertinence de la justice dans nos sociétés où, quoi qu’on fasse, certains passent toujours entre les mailles. 




mercredi 4 mars 2020

Le Coin des libraires - #167 Bel oiseau du petit matin de Zoé Valdés

Bel oiseau du petit matin de Zoé Valdés est l’une des dernières publications des éditions de l'Observatoire 

Il y raconte l’histoire de deux vieux Cubains, l’un d’eux, Arsenio s’est exilé aux États-Unis il y a plusieurs décennies. Il revient à Cuba pour rendre visite à son vieil ami Elbio et tenter de rétablir une vérité trop longtemps enfouie, rejetée. 


Cette vérité longtemps cachée par le régime castriste, c’est les bienfaits apportés par l’ancien président cubain, Fulgencio Batista, élu en 1940 puis de nouveau au pouvoir en 1952, après avoir fait ce que Zoé Valdés appelle un « putsch » et ce qu’on appelle dans les livres d’Histoire un « coup d’état » — la différence résidant dans le fait que le putsch est un soulèvement, une prise de pouvoir qui s’effectue sans effusion de sang. 

Pendant 300 pages l’auteure, par le biais de ses deux vieillards va s’évertuer à dépeindre l’homme qu’était Batista, ses qualités, ses défauts. 
Il n’est pas question d’en faire l’apologie, simplement il est temps de rendre à César ce qui appartient à César et c’est là toute la prétention de l’auteure. 

Honnêtement je n’y connais rien du tout dès lors qu’il s’agit de l’histoire cubaine. Je serais donc bien en mal de dire « oui elle a raison », ou au contraire, « ce qu’elle raconte est un tissu de mensonges » parce que très franchement je n’en sais rien. Mais ce que j’ai apprécié dans ce livre, c’est la documentation, toutes les dates, les chiffres, les personnages ayant contribué à façonner l’histoire du pays. 

Bel oiseau du petit matin est un roman historique et actuel. Il nous parle de l’histoire cubaine au XXe, de sa libération des espagnols à la « révolte des sergents » en 1933 jusqu’à la montée au pouvoir de Castro. 

Pas besoin de faire des recherches sur Zoé Valdés pour savoir qu’elle est une dissidente au castrisme, la lecture de son roman suffit. De même qu’à la lecture on comprend pourquoi elle vit désormais en France. C’est dangereux d’écrire ce type d’œuvres, de déclamer que l’histoire de Cuba a été réécrite à l’avantage des Castro, que ces mêmes Castro n’ont rien fait de bénéfique à côté de Batista. 

« Comment ont-ils pu oublier l’homme qui s’est soucié du progrès du peuple ? L’homme qui, dès son arrivée au pouvoir, a construit plus de 700 bibliothèques itinérantes pour les enfants des villages éloignés de la Havane ; l’homme qui a construit Topes de Collantes et ouvert quelque 3000 écoles civicomilitaires. » 
Et le texte en est truffé de ces passages-là où on souligne les bonnes actions dont a fait preuve Batista.

Bel oiseau du petit matin est intéressant parce qu’il permet de remettre en perspective l’histoire cubaine, parce que Zoé Valdés parvient à nous entrainer dans l’histoire de son pays natal malgré le fait qu’on en connaisse rien. Elle décrit précisément les événements si bien qu’on est pas obligé d’être un expert pour comprendre. 

Ce roman est courageux parce qu’il aborde les conditions de vie dans un pays où la dictature est encore en place. Elle appuie là où ça fait mal en disant haut et fort que le régime castriste a réécrit l’histoire à son avantage et que cette histoire, ce n’est pas son Histoire mais un simulacre. 

Bravo à elle pour avoir écrit une histoire pareille, elle s’y est consacrée de 1992 à 2018 et on comprend pourquoi quand on va l’omniprésence des entrées, des citations, des recherches que ça a dû demander. 


À lire pour tous ceux qui souhaitent en savoir plus sur l’histoire cubaine, ou qui désirent lire un ouvrage passionnant sur la figure teintée d’ombres et de lumières qu’était Fulgencio Batista. 

Le temps passera, mais nous, nous essaierons toujours de nous souvenir ; oui, parce que la mémoire est la seule chose qui nous reste pour résister. Même si c’est une mémoire secrète, une mémoire à la dérobée. Même si, pour sauver leur peau, certains font tout pour la perdre.


mercredi 19 février 2020

Le Coin des libraires - #166 Sugar Run de Mesha Maren

Sugar Run est le premier roman de Mesha Maren. On va suivre le personnage de Jodi, âgée de 35 ans, en prison depuis qu’elle en a 17. Pour meurtre. Meurtre passionnel puisqu’elle a tué sa copine, Paula. 

Le roman s’ouvre sur la libération inespérée de Jodi. Après avoir passé plus de la moitié de sa vie en prison, Jodi a besoin d’un plan, d’un avenir. 
Et elle sait ce qu’elle va faire, non, ce qu’elle doit faire pour tenter de se racheter auprès de son ancienne maîtresse.



Jodi décide qu’il est grand temps d’aller chercher Ricky, le petit frère de Paula, celui que cette dernière devait protéger. Elle décide de le faire sortir de cette maison toxique et violente et de l’emmener sur les routes, jusqu’en Virginie Occidentale où la grand-mère de Jodi, Effy, possédait une petite cabane en plein coeur de la forêt. 

C’est ici que Jodi compte s’établir. 
Pas de rêve de grandeur, non, la simplicité, juste la simplicité. Vivre dans sa cabane, monter un élevage, planter des fruits et des légumes pour pouvoir vivre. La vraie vie quoi.

Mais sur la route Jodi fait la rencontre de Miranda, aussi belle que paumée. Miranda, mère de trois garçons qui est accro aux médocs, Miranda, incapable d’élever ses enfants doit accepter le fait que le père, un chanteur connu mondialement, lui ait pris les enfants pour les confier à sa propre mère. 

Ensemble, Jodi et Miranda vont tout faire pour créer leur propre cocon, à l’abri des regards, de la violence, de la solitude. 

Tout ça semble trop beau pour être vrai - et effectivement, ça l’est ! 
Le couple va devoir faire face à tout un tas d’obstacles plus ou moins importants - le premier étant d’être un couple lesbien dans un état où c’est clairement pas très bien vu ; le second étant que le terrain de la grand-mère a été vendue pendant qu’elle était en prison… 

Et puis elles ont chacune leur démon : Jodi a Paula, qui l’obsède toujours et dont on suit l’histoire au fur et à mesure des pages. Paula dont le titre du roman est directement inspiré de son personnage. 
Sugar Run, c’est un « cycle de chance » au poker. Et l’as du poker dans l’histoire, c’est bien Paula. 
Miranda a son addiction aux médicaments, sa solitude auprès de Lee, aussi détestable que bête. 


Si leur bref amour n’en valait la peine, alors leurs vies avaient été effacées, grattées comme deux allumettes - aussi vite que ça - pour rien.

J’ai beaucoup aimé Jodi, ses peurs, ses interrogations sur son futur. Je me suis sentie proche d’elle parce qu’elle est paumée, qu’elle n’est pas méchante, mais qu’elle a salement déconné par le passé. 
Miranda m’a souvent énervé, elle est toujours à côté de la plaque quand il s’agit de la vie ou de l’éducation de ses gosses. Elle est un cas désespérée et on le comprend dès le début, parce que dans le fond, on a pas l’impression qu’elle ait envie d’être aidé… 

J’ai apprécie le personnage de Ricky, tout en nuances, on ne sait s’il est gentil ou non, s’il est coupable ou non. C’est un personnage intéressant mais pas encore assez étoffé je trouve. 

Si j’ai trouvé le démarrage assez lent, et discerné ici et là plusieurs répétitions concernant les peurs des personnages, leurs défauts, etc. j’ai trouvé le roman bien construit. Surtout pour un premier roman, l’auteure s’en sort vraiment bien. Les répétitions font évidemment baisser le plaisir de lecture, mais on souhaite tellement savoir comment ça va se terminer qu’on passe outre.

Sugar Run se lit très rapidement, sans doute grâce à la plume de Mesha Maren et à la belle traduction de Juliane Nivelt. 
S’il n’est pas parfait, notamment à cause de son démarrage assez lent et du fait qu’on nous rabâche souvent la même chose, il est un roman intéressant sur la condition féminine en général mais aussi en prison, sur le besoin de s’émanciper de son passé, de se reconstruire. Bref de se laisser aller à vivre une autre histoire, une histoire qui ne serait pas la précédente. 

Elle s’observa de l’extérieur et se vit dériver, pleinement conscience de sa vulnérabilité, pas seulement à cet instant précis, tout le temps. Désorbitée, sans entraves, tournoyant vers une galaxie inconnue.
La fin m’a laissé pantoise. Le dernier chapitre m’a pris au dépourvu et encore aujourd’hui, une semaine après avoir achevé la lecture, je ne sais pas ce que j’en pense. Je m’attendais à un final un peu fleur bleu, du moins assez positif, pas à cette fin-là. J’ai un sentiment d’inachevé, comme si on m’avait donné l’addition avant même de me laisser prendre un dessert. C’est dommage, mais finalement ça ne nuit pas au plaisir que j’ai pu éprouver tout au long de ma lecture. 






Le Coin des libraires - #176 La Solitude des nombres premiers de Paolo Giordano

J e ne sais plus depuis combien d’années ce livre est sur ma liste d’envies, au moins six, ou peut-être même sept ? Bref la sortie des édit...