dimanche 26 juillet 2020

La pitié dangereuse de Stefan Zweig

« Mais il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du coeur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, cette pitié qui n’est pas du tout de la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à persévérer avec patience et tolérance jusqu’à l’extrême limite de ses forces, et même au-delà. C’est seulement quand on va jusqu’au bout, quand on a la patience d’y aller qu’on peut venir en aide aux autres. C’est seulement quand on se sacrifie et seulement alors ! »


Être enthousiasmée par toutes mes lectures, c’est la promesse tacite entre Stefan Zweig et moi. Il y en a qui marquent plus que d’autres, certaines sont inoubliables, déchirantes de beauté, d’autres sont innovantes, captivantes d’humanisme. 


Mes textes préférés demeurent Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Le Voyage dans le passé, La Confusion des sentiments ou Marie-Antoinette (et encore d’autres !)…

Avec Zweig je me suis promis à moi-même de ne pas tout lire d’un coup : il faut conserver la magie le plus longtemps possible. 


J’ai découvert Clarissa et ça a été une telle lecture qu’encore maintenant, trois ans après, je reste obsédée par cette histoire sans fin — le roman est inachevé, il a été retrouvé dans les archives de l’auteur dans les années 1980. 


Je sais que pour cette raison, j’ai entamé La Pitié dangereuse un peu à reculons. Son seul roman achevé, et voilà qu’il sera lu, lui aussi. Que me restera-t-il ? (le jour où j’aurais lu Le Monde d’hier, je pleurerai face à cette injustice de ne plus avoir d’autres chefs-d'oeuvre à découvrir…) 



Rester dans cet état d’esprit n’a jamais aidé personne alors avant même de dire ouf je me suis retrouvée prise dans le tourbillon de l’Histoire, en suivant le protagoniste, Anton, ancien officier autrichien décoré. 


Stefan Zweig adore le phénomène du récit enchâssé, il n’est donc pas étonnant si on le retrouve ici. 


Anton va remonter la ficelle de ses souvenirs pour raconter son passé, pour expliquer pourquoi il a reçu une médaille militaire et pourquoi il ne l’a mérite en rien. 

Nous sommes peu avant la Seconde Guerre mondiale — le roman a été écrit en 1939, à cette époque, l’écrivain est exilé en Angleterre. Ce lien a directement inspiré l’histoire de La Pitié dangereuse où il est question à la fois d’une dénonciation des préjugés, des convenances sociales liées à l’Empire austro-hongrois, mais aussi forcément au lien ténu entre la Première Guerre mondiale et la Deuxième ; un lien de cause à effet qu’on ressent dans l’oeuvre mais qui n’est pas du tout au centre du propos. 



1913. Anton, jeune soldat se laisse porter par les événements. Il vient d’une famille assez pauvre, il est en garnison dans une petite ville d’Autriche. Jusque-là, rien de bien méchant. Mais voilà qu’un jour il est invité avec d’autres à se rendre au château de Kekesfalva, l’homme le plus riche des environs. 

Après une soirée assez tranquille, Anton met les pieds dans le plat en invitant la fille du comte à danser. Problème, celle-ci est paraplégique.


Contre toute attente, la jeune fille, Edith, a apprécié cette remarque, elle qu’on couve à toutes heures, elle qui n’est qu’une petite fille à qui on passe tout. 

Anton sera rappelé, et encore, et encore. Si bien qu’il va se lier d’amitié avec Edith, sa cousine et le père Kekesfalva. 


C’est la première fois que je lis un livre de Zweig où le protagoniste m’est vraiment antipathique. J’ai pas du tout aimé Anton je l’ai trouvé égoïste, parfois profiteur, frôlant la perfidie… L’exemple de celui qui désire le beurre et l’argent du beurre et qui, quand il se retrouve avec rien, s’étonne et se reproche d’avoir fait n’importe quoi ! 

Un peu trop tard quoi…


Le fait de ne pas aimer le protagoniste aurait pu, dans un effet de ricochet, me détourner du roman. Il n’en est rien. 

Au contraire même j’ai adoré le livre en grande partie parce qu’Anton est une tête à claque. Un homme qui ne comprend rien, qui se fourvoie en se répétant qu’il fait le bien quand il ne fait que le mal. Un être prêt à aider autrui, mais pas au point de nuire à sa réputation, d’aller à l’encontre de ses envies, de ses sentiments. 


La Pitié dangereuse est extraordinaire de précision. Comme toujours, Zweig poursuit son analyse de la psyché humaine. 

En s’intéressant à la pitié, c’est le principe même de la compassion qu’aborde l’écrivain. Compassion forcée, compassion cherchée, la pitié est représentée sous toutes ses facettes. 


La fin est attendue dès le début, et malgré ça, il y a quand même cette déchirure. 


La Pitié dangereuse est donc le seul roman achevé de Stefan Zweig. Durant toute ma lecture j’avais une pensée pour Joseph Roth, grand ami de Zweig, mort en 1939, soit la même année que la publication de La Pitié dangereuse

Je pensais à lui et surtout à sa Marche de Radetzky, à sa propre représentation du faste passé de l’Empire autant que de ses tares. 


Les deux romans n’ont rien à voir et pourtant ils ont cette même attache aux militaires, cette même couleur pour représenter un passé dans le fond pas aussi parfait que ce qu’on pourrait croire.


Enfin parce qu’il faut bien conclure, gros point fort pour les deux autres récits enchâssés, celui de l’histoire de Kekesfalva et celui du médecin Condor, tous les deux ont eu une expérience plus qu’intense avec la pitié.


Un roman excellent, une histoire qui fait réfléchir, qui fait sortir de ses gonds, qui traduit le crime que peut représenter le poids des convenances, les ouï-dires. Un roman qui illustre l’amour enfantin, bestial, primordial, vital ; l’amour à sens unique. 


La Pitié dangereuse de Stefan Zweig, éditions Livre de poche.

Traduit de l’allemand par Alzir Hella.


« Situation effroyable, insoluble : l’instant d’avant encore, on se sentait libre, on s’appartenait et on ne devait rien à personne, et soudain on est poursuivi et assiégé, but et proie d’un désir étranger. Troublé jusqu’au plus profond de l’âme, on sait que jour et nuit une femme pense à vous, languit et soupire après vous, elle, une inconnue ! Elle vous veut, vous désire, exige que vous soyez à elle de toutes les fibres de son être, de toutes les forces de son corps et de son sang. Vos mains, vos cheveux, vos lèvres, votre corps, elle les veut, vos nuits et vos jours, vos sentiments, votre sexe et tous vos rêves et pensées. Elle veut s’associer à votre vie, vous prendre et vous aspirer avec son souffle. Toujours, que vous soyez éveillé ou que vous dormiez, il y a désormais dans le monde un être qui vit avec vous et pour vous, qui vous attend, qui veille et rêve en pensant à vous. C’est inutile que vous vous efforciez de ne pas penser à elle, qui sans cesse pense à vous, que vous cherchiez à fuir : vous n’êtres plus en vous, mais en elle. »







mercredi 22 juillet 2020

Sur quelques Notabilia...

Il est rare que j’écrive un article pour parler de quatre livres qui n’ont pas le même auteur, ni le même thème. À vrai dire, leur seul point commun est d’être des parutions des éditions Noir sur Blanc, de la collection Notabilia.



  • Place ouverte à Bordeaux de Hanne Ørstavik




Sans doute celui qui m’a le moins plu. À vrai dire j’ai vraiment hésité avant d’écrire quoi que ce soit dessus. Mais je me dis que même même si je n’ai pas grand chose à en dire, c’est important aussi de parler des oeuvres qu’on n'a pas aimé. 


J’adore cette couverture, et puis je trouvais le nom évocateur, surtout la mention de Bordeaux pour un livre écrit par une norvégienne, c’est assez étonnant. 


240 pages. Le roman fait 240 pages et il aurait bien pu en faire moitié moins que mon avis serait toujours le même. 


Je suis complètement passée à côté de cette lecture. Rien ne m’a plu, j’ai trouvé l’héroïne méprisable, son histoire pas franchement intéressante, bref... je n’ai pas accroché du tout. 

Et puis l’auteure m’a perdu avec toutes ses considérations qui, je trouve, arrivaient un peu comme un cheveu sur la soupe. Dans le sens où il y a trop de passages décousus, sans lien les uns des autres. 


Il y a pourtant bon nombre de renvoi à des plasticiens, ce qui aurait pu être intéressant, mais non, là encore ma curiosité n’a pas été piquée. 

Enfin surtout j’ai trouvé que de la première à la dernière page on n’allait nulle part. 


En lisant Place ouverte à Bordeaux j’ai eu le sentiment d’entendre l’héroïne s’entendre parler. Même tout ce qui concerne le sentiment amoureux, l’importance de la féminité, je suis restée de marbre. 


Parmi la trentaine de livres de cette collection que j’ai lus, Place ouverte à Bordeaux est, je crois, celui que j’ai le moins aimé. Avant c’était La mer de la tranquillité de Sylvain Trudel. Et bien il a été détrôné…

L'oeuvre possède des qualités indéniables, disons simplement qu'il est question de sensibilité et que je n'ai pas été particulièrement touchée. 

En d'autres mots, je suis passée à côté. 


Si quelqu’un connait ce livre ou l’auteure, n’hésitait pas à me donner votre avis ! je ne connais encore personne qui ait lu Hanne Ørstavik. 


Lily se dit qu’il faut laisser les rêves faire leur effet, sans être expliqués ou compris. Les images doivent juste pouvoir exister, et être ressenties, et tout doit pouvoir être comme il est, jusqu’à ce que cela se transforme.


Place ouverte à Bordeaux, traduit par Céline Romand-Monnier aux éditions Noir sur Blanc. 



  • Lutte des classes d’Ascanio Celestini 




Mon premier livre de l’italien, premier et sans doute pas dernier. 


Lutte des classes m’a bien plu, je l’ai trouvé amusant et intéressant.

Le roman s’attache à décrire quatre personnes vivant dans un même immeuble. 


Le premier à qui la parole est donnée est Salvatore le petit frère puis vient le tour de Marinella, une des femmes travaillant au centre d’appel. Pourvue d’un bec de lièvre, elle vit de façon solitaire. Et c’est après à Nicola, le grand-frère de Salvatore d’être au centre de l’histoire. Lui aussi travaille au centre d’appel, nuit et jour, pour pouvoir aider sa famille. Et enfin c’est mademoiselle Patrizia qui ne travaille pas là-bas, mais qui a beaucoup de choses à dire. Sur sa solitude notamment. 


Comme je l’ai dit plus haut, ce livre est amusant. Et c’est là pour moi toute sa force car Celestini ne traite que de sujets sérieux dans son ouvrage : rejet des autres pour cause de différence, pauvreté accrue, dérives liés à la mondialisation, considération pour les femmes… 


Avec humour (et surtout ironie), l’auteur dénonce tout un tas d’éléments qui sont aujourd’hui au centre de nos quotidiens. 

Chaque personnage ajoute sa pierre à l’édifice de la loufoquerie. Salvatore tient en haute estime la lingerie de sa voisine du dessus par exemple pendant que Nicola lui raconte des ébats sexuels tout ce qu’il y a de plus extravagant. 


Finalement, une fois la dernière page tournée, on comprend que Patrizia sert de reliant entre les êtres. Cette anti-consumériste est le noyau dur. 

Et malgré la loufoquerie et l’ironie disséminés ici et là, il y a une forme de suspense dans chaque partie, un suspense qui ne prend fin qu’à la lecture des dernières pages de ces dites parties. 


Dit comme ça Lutte des classes ne fait pas fier allure, mais grâce à l’intérêt éprouvé pour ces personnages normaux, laissés de côté, grâce à la plume de Celestini (sans doute très bien … grâce à la traduction de Christophe Mileschi) qui donne véritablement à voir quatre personnages distincts avec des préoccupations et des aspirations différentes. 


Lutte des classes a été une très bonne lecture. Oscillant entre ironie et sérieux, on sort de cette histoire avec une question : est-il nécessaire de rire de la vie de gens désaxés pour ne pas tomber dans le pathos ? 


"Et la fatigue qui m’accablait comme un gros pull et toutes les pensées qui pesaient sur mes épaules, je les aurais démêlées et posées par terre."


Lutte des classes, traduit par Christophe Mileschi aux éditions Noir sur Blanc 


  • Journal d'un psychotronique de Aleksi K. Lepage




Paru en 2017 chez Noir sur Blanc, Journal d’un psychotronique entre dans le panthéon des oeuvres bizarroïdes


Cet avis sera court pour deux raisons : la longueur du roman (environ 80 pages) ne permet pas d’avoir énormément de choses sur lesquels se reposer sans prendre le risque de vous spoiler ; mon manque d’intérêt pour cette oeuvre. 


Depuis sa sortie j’avais envie de le découvrir, ça avait l’air complètement décalé. Et qu’on ne s’y trompe pas, c’est complètement décalé ! 


On suit un personnage qui décide de reprendre son journal, abandonné des années plus tôt. Et pendant toute la longueur de l’oeuvre, on va suivre ses récriminations, ses réflexions. Complètement à côté de la plaque, le narrateur n’a rien, pas d’argent, pas de travail, pas de relations. Seul, enfermé dans son journal, ça part dans tous les sens. Ça part vraiment trop dans tous les sens. Si bien que j’ai lu d’un oeil, prise d’ennui parce que la vie du narrateur est tout sauf palpitante. 


On se dit que ça n’a ni queue ni tête, mais ce n’est rien, le sens viendra plus tard. Et on l’attend, encore et toujours, jusqu’à la dernière page. Et le sens se fait grand absent de l’oeuvre. Ça part dans tous les sens, mais ça ne va nulle part. 

Je crois tout simplement que je suis malheureusement passée à côté... Un peu comme pour Place ouverte à Bordeaux quoi. 


Finalement je ressors de cette lecture avec un sentiment assez mitigé, sans savoir quoi vraiment en penser. Peut-être que c’était le but d’Aleksi K. Lepage. Ou peut-être pas du tout. 


Ma vie, je n’ai pas la fougue ni le talent de la raconter, de l’écrire pour d’autres, pour vous, de la réinventer, de la mettre en scène, enfin de jouer avec ; ma vie, donc, comme à peu près tout le monde je me contente de la vivre à défaut de pouvoir en faire une bonne histoire.




  • Solstice d’hiver de Svetislav Basara





Le roman que j’ai lu le plus récemment. Là encore il s’agit de mon premier roman de l’auteur serbe


Solstice d’hiver était plus que prometteur. À la lecture de la première dizaine de pages (sur 130) je me suis dit « ok c’est hyper bizarre, mais ça a l’air aussi vachement cool ». 


Il y en a eu des livres bizarre publiés chez Notabilia et qui méritait une attention particulière — je pense à Et au pire on se mariera par exemple.


Ce roman met en scène un narrateur dont on ne connait pas le nom. Tout ce qu’il faut savoir, c’est qu’il a connu Nana, que celle-ci est morte d’un cancer de la peau (tout le monde savait qu’elle mourrait comme ça, sauf son mari) et qu’elle a décidé de lui faire parvenir son journal. 


Le roman se concentre sur Nana, sur sa vie avant sa mort, sa rencontre avec le narrateur, leur courte liaison. Nana est la figure de LA femme que tous les hommes désirent, mais une femme qui est apparemment frigide - ce qui explique pourquoi elle s’est mariée avec Lovejoy, ce professeur des universités aussi barbant qu’impuissant. 


Le narrateur nous raconte les choix de celle qui a vécu pendant 33 ans. Comment elle a eu ses premières règles, comment elle a tué son père en l’irradiant un peu plus chaque jour.


Et parallèlement à cela, le narrateur nous raconte comment il a été abandonné par son père, comment ce dit père a décidé, comme Nana, d’envoyer une sorte de journal à son fils. 

La démarche est la même et de manière parallèle le narrateur nous entraine vers une fin inexorable. Une fin horrible.


Horrible, mais plutôt attendue. 


Solstice d’hiver a été une bonne lecture. Moins bonne que Lutte des classes parce que j’ai des petites choses à redire dessus. Principalement concernant la narration que j’ai trouvé franchement lourde, et aussi à cause du fait que c’est parfois trop barré. Enfin c’est surtout que la narrateur fait des digressions qui, pour moi, n’ont pas lieu d’être. Ça n’ajoute rien à le lecture si ce n’est que ça embrouille le lecteur. 


J’aimerais bien lire autre chose de Svetislav Basara histoire de vraiment me faire un avis dessus. Je me souviens avoir lu Le coeur de la terre en 2017, un roman sur Nietzsche et sur son voyage à Chypre. Je me souviens que j’avais trouvé l’écriture vraiment fluide car, moi qui n’y connais rien au philosophe j’avais apprécié ma lecture malgré certaines difficultés. 

Donc je sais que Basara peut être intéressant. Le tout reste de savoir si Noir sur Blanc éditera oui ou non un troisième livre de lui. 


Concernant les cinq dernières pages du livre intitulée Basara n’existe pas et écrit par David Albahari je n’ai pas grand chose à dire simplement parce que je n’ai franchement rien compris. Alors voilà je ne sais pas trop où l’auteur voulait en venir, mais il m’a perdu et ce, dès la première page… 


Quand elle ferme les yeux, dit-elle, c’est comme si elle n’existait pas. Elle a terriblement peur du noir. Elle aimerait que, tant que nous sommes éveillés, il fasse aussi clair en nous qu’en plein jour.


Solstice d'hiver, traduit du serbe par Gojko Lukić aux éditions Noir sur Blanc 






dimanche 19 juillet 2020

Une mort très douce de Simone de Beauvoir

Si au fur et à mesure de mes recherches Simone de Beauvoir en tant que femme m’enthousiasme de moins en moins, ses livres autobiographiques eux, demeurent dans mon cercle restreint de lectures fétiches. 


Étant assez rigide quand il s’agit de lire les publications d’un auteur que j’apprécie, je me laisse doucement porter par les titres de Simone de Beauvoir. Son premier volet autobiographique a été une immense découverte, une adhésion parfaite, puis petit à petit j’ai appris à la découvrir autrement que par son propre reflet couché sur le papier. 





Après avoir lu les deux parties constituant La force des choses, le suivant était tout logiquement Une mort très douce, un très court livre autour de la figure maternelle, Françoise Brasseur. 


« Riche d’appétits, elle a employé toute son énergie à les refouler et elle a subi ce reniement dans la colère. Dans son enfance, on a comprimé son corps, son coeur, son esprit, sous un harnachement de principes et d’interdits. On lui a appris à serrer elle-même étroitement ses sangles. En elle subsistait une femme de sang et de feu : mais contrefaite, mutilée et étrangère à soi. »


Pour ceux qui ont lu les volets autobiographiques antérieurs, je ne vous apprend rien lorsque je dis que la jeune Simone s’est rebellée contre sa mère et ses idéaux, elle a souhaité s’en libérer et ainsi vivre une vie non plus réglée par la croyance en Dieu, mais une vie sans contrainte. 


Comme souvent, la relation entre Simone et sa mère est compliquée - quelle relation mère/fille ne l’est pas ? 


Un peu plus d’une centaine de pages pour raconter la décrépitude, l’angoisse de la perte et la perte inévitable. 

Une mort très douce est un hommage délicat, une façon de dire un dernier au revoir. Une façon de mettre ses différends de côté pour profiter des derniers instants.


La mère, atteinte d’une tumeur, est condamnée. Malgré l’opération qui s’est pourtant bien déroulée, les médecins ne peuvent rien faire, celle-ci s’est trop propagée. Il ne reste qu’à attendre. 


C’est une attente singulière, une attente à la fois angoissante et généreuse. Une attente permettant de dire au revoir. Une attente douloureuse. 

Si parfois il est impossible de faire ses adieux, si la vie est brutale, ici les deux filles Beauvoir ont des jours devant elles. Les médecins donnent quelques semaines avant la disparition. 

Un moyen de prendre conscience de la perte. Une situation insoutenable où le temps joue en leur défaveur, où il va falloir accepter que les minutes défilent jusqu’à ce que survienne la fin inexorable de cette femme trop longtemps incomprise, trop longtemps rejeté. 


« Il fallait cueillir sur ses lèvres les mots qu’elle s’arrachait dans un souffle et que leur mystère rendait troublants comme des oracles. Ses souvenirs, ses idées, ses soucis flottaient hors du temps, transformés en rêves irréels et poignants par sa voix puérile et l’imminence de sa mort. »

Simone de Beauvoir revient sur le parcours de sa mère, sa relation avec elle. 

Elle se tient au chevet d’une femme qui souffre encore et encore. Pourquoi le temps s’acharne-t-il ? pourquoi n’est-il pas possible d’en finir ? 

En filigrane, Simone de Beauvoir pose aussi la question de l’euthanasie, de la souffrance des proches, forcés de voir leur parent se décomposer, s’en aller dans la souffrance. Qu’en est-il du droit de mourir dans la dignité ?

« Pourquoi accorder tant d’importance à un instant, puisqu’il n’y aura pas de mémoire ? Il n’y aura pas non plus de réparation. J’ai compris pour mon propre compte, jusque dans la moelle de mes os, que dans les derniers moments d’un moribond on puisse enfermer l’absolu. »






 
 
 

mercredi 15 juillet 2020

Sauvage de Jamey Bradbury

Il y a des livres comme ça où les avis sont plus difficiles à écrire que d’autres. 

C’est le cas de Sauvage de Jamey Bradbury, lu pendant le confinement. Ça doit paraître loin à l’heure où je publie ces lignes (parce que j’ai écrit cet avis bien après et parce que j’ai dû mettre des plombes à vous le partager — c’est le souci quand on a trop d’articles en attente d’écriture et de publication…). 



On m’a offert Sauvage à cause de sa couv’ je pense, à mon avis l’une des plus belles de chez Gallmeister. Mais bref. 


J’avais très envie de le lire et aussi un peu peur ; j’aime le nature writing mais c’est parfois trop contemplatif pour moi et du coup il arrive que je m’ennuie un peu.


Rien à voir ici puisqu’il n’y a pas eu une seule page que j’ai trouvé en trop, il n’y a pas eu un seul mot qui ne sonne pas juste dans mon esprit. 


Sauvage raconte Tracy Petrikoff, dix-sept ans. Elle vit en Alaska avec son père, un musher renommé (en gros un guide de chiens de traineau). Sa mère est décédée quelques années plus tôt mais son ombre demeure au-dessus de la forêt mystérieuse entourant la maison de Tracy. 

On est arrivés à l’endroit où les arbres commencent à s’éclaircir aux abords de la rivière, et c’est là que j’ai été frappée par une sensation, une sensation qui m’est tombée dessus si violemment que j’en ai perdu le souffle et que des larmes me sont montées aux yeux. Comme si quelqu’un m’avait volé mon coeur sans que je le sache et que j’avais passé mon temps à errer en me sentant vide sans comprendre pourquoi, jusqu’à cet instant-là, où la chose m’est revenue, alors que je me tenais debout sur les patins du traîneau. Je l’ai sentie à l’intérieur de moi, ça battait fort dans ma poitrine, pour la première fois depuis la mort de Maman. En vie. Chaque particule de moi était en vie. 

Sa mère, avant de disparaître bien trop tôt lui a inculqué trois grands interdits, trois « tu ne dois pas » aussi nécessaire qu’incompréhensible. Du moins en apparence. 


Tout s’enchaîne et Tracy, chasseuse née, qui aspire à gagner l’Iditarod junior mais aussi adulte (elle aura dix-huit ans juste avant le début de la compet’) ne pense qu’à la forêt et à ses chiens de traîneau. 


L’iditarod c’est une course qui a lieu chaque année en Alaska, une course de chien de traîneau qui est franchement longue. La distance fait plus de 1500 km… et a toujours lieu au début du mois de mars. 


Jamey Bradbury nous entraîne au coeur de l’Alaska, état sur lequel je n’ai jamais rien lu excepté Into the wild. 

Je voulais dire que le décor est un plus dans le roman, que l’ambiance créée par l’auteure est exceptionnelle et que c’est aussi ce qui permet d’entrer dedans aussi rapidement. Quasi instantanément presque. 


Mais ce n’est pas encore suffisant de dire ça. 

La vérité c’est que le livre entier est exceptionnel. La création des personnages, ambivalents et tout ce qu’il y a de plus attachants. L’insertion d’un fantastique qui sonne un peu comme une parabole, symbole de la fraternité entre les animaux et les humains autant que la mise en garde d’un péril. 

Et puis cette fin, bon Dieu j’en ai encore des frissons rien qu’en y pensant… 


Autant que je m’arrête là. 

Mieux vaut que je m’arrête là. 

Parce que finalement tout ce que je peux vous dire c’est allez-y, allez-y les yeux fermés ; ce livre est un coup de coeur. 

Immense. Fulgurant. 

J’y pense depuis mars et depuis mars je me dis « ok il s’agit d’une de mes meilleures lectures de 2020, mais aussi une de mes meilleures lectures tout court ». 

Sauvage est entrée dans mon top, dans ce classement très sélect où à l’origine seuls les livres du 19e et 20e avaient leur place… 


On retrouve une ribambelles de thèmes dans le roman, l'amour entre un père et sa fille, la jalousie, l'homosexualité, la violence des hommes, la quiétude de la nature qui, elle aussi, peut être menaçante. 


Sauvage de Jamey Bradbury, traduit par Jacques Mailhos et paru en mars 2019 aux éditions Gallmeister. 

Et profitez-en, il vient de paraître en poche toujours chez Gallmeister (vous n’avez donc plus d’excuse pour passer à côté !) 

Chaque arbre que je voyais, chaque pierre, chaque branche tombée, tout était comme un trou sur le chemin qu’on oublie sans arrêt. On y tombe à chaque fois, on se foule la cheville et on se dit, ce trou, il faut que je m’en souvienne, mais dès que la cheville cesse d’être douloureuse, on oublie de nouveau, et c’est cet oubli qui fait qu’on remarche exactement dans le même trou la fois d’après.





dimanche 12 juillet 2020

The Girls d'Emma Cline

J'ai attendu ce roman pendant des mois, guettant la sortie poche, et puis, une occasion en or, The Girls en grand format en seconde main, la joie, l'envie, l'excitation de découvrir la plume d'Emma Cline

Je suis très branchée fait divers, j'adore tout ce qui est enquête sur des tueurs - il est entre autre question de la secte Manson dans la mini-série Dans la tête des tueurs sur Netflix, dans l'épisode consacré aux sectes. 




Que dire de prime abord si ce n'est que je ne m'attendais pas exactement à ça ? À vrai dire, malgré le titre plutôt évocateur, je pensais que le gourou serait bien plus présent, et au final, bah pas tant que ça. 

The Girls possède une double temporalité. On suit Evie Boyd à la fin des années 60, plus précisément durant l'année 69, année cruciale pour la secte de Manson puisqu'elle sonnera la chute de la "Famille" et une dizaine d'années plus tard, donc dans l'après-coup de la rencontre d'Evie avec "les filles" de Manson. 

Ce dédoublement permet de créer un clivage entre la naïveté dans laquelle Evie se trouvait lors des années 60, véritablement vue comme la décennie de la liberté : c'est le mouvement hippie, la libération des sexes ainsi que le Civil Rights Act signé en 1964. Donc oui, il est indéniable que cette décennie figure parmi les flamboyantes, mais Emma Cline va s'évertuer à nuancer cette remarque et ce, avec un certain brio. 

Evie Boyd est une adolescente assez solitaire, personne ne s'occupe d'elle - elle vit avec sa mère qui vient de divorcer - et n'a qu'une seule amie avec qui elle va avoir un accrochage. Evie est seule et il ne fait aucun doute que cette solitude va jouer un rôle fondamental pour la suite. 
Evie croise un groupe de filles et parmi ces filles, il y en a une qui sort véritablement du lot, une fille un peu plus âgée, plus mûre, avec de beaux cheveux noir. Cette fille, c'est Suzanne, largement inspirée de Susan Atkins, la leader du groupe des filles. Je crois qu'elle était véritablement l'alliée la plus sûre de Manson et le roman met bien en avant cet aveuglement de Suzanne pour Manson. 
Suzanne incarne tout ce qu'Evie n'est pas. Elle est sûre d'elle, indépendante, avec un brin de je-m-en-foutissme, bref, Susan est magnétique, elle attire Evie. 

Le désir, à cette époque, provenait en grande partie d’un acte déterminé. Se donner tant de mal pour gommer les contours bruts, décevants, des garçons, et façonner quelqu’un qu’on pourrait aimer. Nous parlions de notre besoin désespéré avec des mots convenus et familiers, comme si nous lisions les répliques d’une pièce. Je m’en apercevrais plus tard seulement : combien notre amour était impersonnel et avide, ballotté à travers l’univers, dans l’attente que quelqu’un le reçoive et donne forme à nos souhaits. 

Evie de son côté est trop heureuse de trouver enfin des gens qui s'intéressent à elle. On lui accorde enfin de l'intérêt, ça y est, Evie a trouvé sa famille aussi. 
Au fond, on peut penser qu'Evie n'est qu'une fille naïve et donc facilement influençable, mais l'auteure s'évertue à nous montrer que non, que cela peut arriver à n'importe qui. 
C'est une véritable critique de la société qu'Emma Cline nous décrit, on découvre un monde où les filles ne sont rien, sans personnalité, sans futur, elles font les belles, elles perdent leur temps dans des futilités pendant que les hommes trouvent leur voie, avancent dans leur vie. 
Les filles ne sont bonnes qu'à se maquiller, qu'à suivre les hommes, un point c'est tout. 

Evie, elle, est tiraillée entre la réalité de sa condition de femme à cette époque - dont on voit par ailleurs que la condition féminine n'a pas énormément changé aujourd'hui... - et son envie d'émancipation, sa volonté de prendre de l'assurance, de faire partie d'un groupe. 

Évidemment j'ai bien plus aimé les passages sur l'année 69, mais j'ai trouvé pertinent les intermèdes sur l'époque contemporaine pour deux raisons. La première, c'est l'image que véhicule Evie à l'âge adulte, la façon dont on la considère quand on apprend qu'elle a fait partie de cette secte - même si son implication reste des plus discutables - et la deuxième c'est évidemment ses réflexions sur cette jeune femme qui dort dans la même maison qu'elle. 
J'ai trouvé ça intéressant parce que c'est juste dans le propos, ça résonne bien avec les événements de 1969. 

D'ailleurs, pour ce qui est de cette année (qui occupe la plus grande partie du roman), on va faire la connaissance de toute la bande de Russell, le gourou. Le portrait de Suzanne est le plus intéressant, le plus puissant aussi. C'est parce que Suzanne l'hypnotise qu'Evie va vouloir rejoindre la famille, qu'elle va aller au Ranch. Son personnage est d'ailleurs assez ambigu, à la fois attachant autant que repoussant dans sa manière de rejeter Evie. Mais finalement, c'est le rejet qui permet à Evie de ne pas participer à leur grand coup.


Bien sûr, ce grand coup, c'est l'assassinat de Sharon Tate et d'autres personnalités. J'ai énormément aimé cette mise en situation, le fait qu'on suivre Suzanne et les autres se rendre sur les lieux pendant que Russell reste bien tranquillement au ranch - comme dans la réalité où Manson a envoyé "ses filles", mais n'était pas présent, ça en dit beaucoup sur l'homme qu'il était... 
L'issue est connue évidemment, mais elle n'en reste pas moins affolante. 


Largement inspirée de la secte de Charles Manson donc, mais en réalité Emma Cline dépasse le propos pour illustrer autre chose : la place de l'adolescente dans les années 60, la solitude, la liberté sexuelle, la liberté d'aller et venir aussi. Fin c'est quand même affolant de voir la liberté de mouvement d'Evie qui n'est âgée que de 14 ans ! 
C'est une critique sur la place de la femme et la vision de ce qu'on peut attendre d'elle, un peu à la "sois belle et tais toi". 
Evie a voulu refuser sa condition, elle a voulu s'émanciper pour elle celle qu'elle voulait être et c'est aux côtés de Suzanne qu'elle pensait y parvenir. 
Ce n'est pas tant Russell qui l'a attiré, il semble d'ailleurs être un peu répugnant quand on y pense, à coucher avec toute sa confrérie - à l'image de Manson une fois encore - mais bel et bien Suzanne, c'est elle le véritable gourou de cette histoire. 


Un premier roman intéressant pour son propos et pertinent dans sa démarche, j'ai adoré lire The Girls malgré le fait que je pensais que Manson aurait une place bien plus importante. Je n'ai pas été déçue de découvrir Suzanne et les autres et j'ai trouvé ça ingénieux de la part d'Emma Cline de mettre en avant les filles ("the girls") de Manson qui ont un rôle absolument fondamental dans l'histoire de cette secte. Le pouvoir de Manson, c'est bel et bien ses filles. 
Réflexion sur la condition des adolescentes américaines, sur le désenchantement et sur l'espoir d'être plus qu'une simple fille dans une société qui refuse à la femme d'être l'égal de l'homme.
Finalement, The Girls, c'est l'illustration du pouvoir des femmes. 


Maintenant, pourquoi pas lire California Girls de Simon Liberati ?

Mais c’était triste seulement dans l’ancien monde, me rappelai-je, où les gens demeuraient effrayés par le remède amer de leurs vies. Où l’argent maintenait tout le monde en esclavage, où les gens boutonnaient leurs chemises jusqu’au col, étranglant l’amour qu’ils avaient en eux.






mercredi 8 juillet 2020

Thérèse Raquin d'Emile Zola

Écrit trois ans avant de se lancer dans la grande entreprise que représente les Rougon-Macquart, Zola fait de Thérèse Raquin une sorte d’introduction, ou même d’exposition de ce qui est pour lui le naturalisme. 


Il est loin le temps où je désirais lire l’intégralité de Zola, où j’ai commencé dans l’ordre chronologique avec La fortune des Rougon. Il est loin le temps où je lisais L’Assomoir ou Nana et me disait « quel grand monsieur quand même ce Zola ».



Il est loin parce que depuis il y a des centaines de livres qui me me sont passés entre les mains ; il est loin parce que depuis je suis tombée dans la littérature contemporaine et qu’il n’est pas toujours facile d’en sortir. 


Pourtant je ne désespère pas de me replonger dedans, et Thérèse Raquin m’a conforté dans cette envie. 


J’ai choisi ce livre dans ma bibliothèque pendant le confinement j’avais envie d’en profiter pour lire un classique, et puis surtout ma cop m’a dit qu’il est trop bien et du coup bah il m’en fallait pas plus ! 


Roman court (un plus on va pas se mentir !) et addictif. C’est bien simple j’ai eu l’impression de lire un thriller. Le genre d’histoire à suspense où tu as une idée précise de comment ça va se passer, et qui reste malgré tout sensationnel. 


Emile Zola nous présente la jeune Thérèse, fille d’une oranaise décédée en Algérie lorsque Thérèse avait deux ans. Le père décide de donner sa fille à sa soeur, madame Raquin. Ainsi la jeune Thérèse va grandir aux côtés de sa tante et du fils de celle-ci, Camille. 


Camille, de santé fragile (il a passé son enfance à être malade), sort par les yeux de Thérèse qui est dégoûtée à la vue de cet homme avec qui elle a partagé sa chambre dans son enfance. Malgré la gentillesse de Madame Raquin, Thérèse a eu une enfance des plus catastrophiques. Forcée de rester auprès de son cousin malade elle a dû prendre les mêmes médicaments que lui, elle a dû rester recluse auprès du malade. Bref son enfance s’est passée, bon gré mal gré, sans éclat, sans connaissance, sans vie. 


« Thérèse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s’étendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin la même journée vide. »


Néanmoins Camille, pourri gâté jusqu’à la moelle par sa mère qui le protège tel un diamant 24 carats, prend une décision dans sa vie : déménager à Paris. La mère ne peut qu’accepter ce souhait de son fils miraculé. 


La petite famille déménage à Paris, Madame Raquin qui est pourvue de quarante mille livres de rente prend une petite bicoque non loin du Pont Neuf. C’est pas franchement la folie mais ça permet aux deux femmes de faire tourner une boutique de mercerie et de vivre convenablement sans toucher à l’héritage. 


À 21 ans Thérèse épouse Camille. Promis depuis son enfance à ce garçon qui la dégoute elle s’enfonce toujours plus dans une forme de mutisme inquiétant. Thérèse n’est que le reflet d’elle-même, elle ne parle pas, elle est comme transparente, assise sur sa chaise à ne pas bouger d’un iota.

Camille de son côté trouve du travail et retrouve son vieil ami Laurent. 


S’instaure des dîners hebdomadaires : tous les jeudis soirs Laurent ainsi que des amis de madame Raquin se réunissent pour jouer aux dominos. Thérèse, fidèle à elle-même est une statue vivante. 

Jusqu’à ces jours où, fascinée par la liberté de Laurent, elle commencera à lui tourner autour. 

Laurent, l’exemple parfait de ce que la flemme peut avoir de motivant : 

« Au fond, c’était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait qu’à ne rien faire, qu’à se vautrer dans une oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans remuer de place, sans courir la mauvaise chance d’une fatigue quelconque. »    

Les quatre personnages principaux sont tantôt attachants tantôt détestables ce qui ajoute forcément à l’ambivalence des personnages et à l’identification — même si je dois bien avouer que Madame Raquin m’a fait énormément de peine… : « Que se passait-il dans cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie sans y prendre part ? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans doute d’une façon nette et claire, et elle n’avait plus le geste, elle n’avait plus la voix pour exprimer au-dehors les pensées qui naissaient en elle. Ses idées l’étouffaient peut-être. ».


Les personnages en demi-teinte sont les plus intéressants car c’est ce que nous sommes tous… ainsi le manichéisme est rejeté au profit d’une dualité des caractères, qui est directement lié au courant naturaliste. 


Comme je le disais Thérèse Raquin est une sorte de thriller psychologique avant l’heure. Zola entre parfaitement dans les méandres de la psyché humaine et même si le lecteur comprend assez vite où il veut en venir, le déroulé des faits continue et donne envie d’en savoir toujours plus. 


En faisant de petites recherches je suis tombée sur des critiques (notamment du Figaro de l’époque) à l’encontre du livre, accusant Zola de pornographie. J’en ai ris tellement ça m’a paru être dénué de sens. Mais bon, les moeurs d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier… 


Thérèse Raquin ça se lit très bien et très vite, la qualité de l’histoire qui est, je le crois, novatrice pour l’époque, tout ça saupoudré par un style absolument somptueux — n’est pas Zola qui veut ! — en font un roman qui mérite complètement sa notoriété. J’ai rarement passé un moment aussi délicieux en compagnie des personnages crées par l’écrivain, j’ai rarement été aussi dépaysée par une histoire se passant pourtant à Paris. 

Zola confirme son talent de conteur en donnant à voir une histoire édifiante, et dont le lecteur, à l’instar des protagonistes, ne sortira pas indemne.

« Tout au fond d’eux, il y avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés, en quelque sorte, l’un sur l’autre, comme sur un abîme dont l’horreur les attirait ; ils se courbaient mutuellement, au-dessus de leur être, cramponnés, muets, tandis que vertiges, d’une volupté cuisante, alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute. Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs désirs peureux, ils sentaient l’impérieuse nécessité de s’aveugler, de rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles. »


 








dimanche 5 juillet 2020

Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés d’Aurélie Cassigneul-Ojeda

J’avais l’impression qu’avec ces réfugiés elles reconstruisaient leur histoire espagnole, la vivaient par procuration. Flora ne mentionne pas de regret, de nostalgie du pays qu’elles avaient laissé. Elles étaient jeunes quand elles étaient parties, Flora avait six ans. Comme moi quand j’avais quitté l’Italie.  


Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés d’Aurélie Cassigneul-Ojeda raconte Gabriele, français d’origine italienne. Il est la passerelle entre notre monde contemporain et un passé plus ou moins lointain, parfois même très proche, représenté par trois soeurs : Flora, Begonia et Rosa. 


Gabriele, dont sa femme vient de le quitter, ressent le besoin de partir, d’aller vivre ailleurs pour oublier, pour comprendre aussi pourquoi il ressent un mal-être depuis son enfance, une espèce de tristesse informe. 

Il part habiter à Cerbère, quasiment à la frontière d’avec l’Espagne où il va se décider à emménager dans la maison des Fleurs, une vieille maison bien trop grande pour lui mais une maison qui renferme tout une histoire.




En découvrant la maison des Fleurs Gabriele va rencontrer les trois soeurs ainsi que leur père, Diego, expatrié en France à la suite de la mort de la mère. 

En s’installant dans la maison Gabriele tisse un lien entre son histoire et celle des soeurs, découverte par à-coups, par le biais d’une immense frise brodée par Rosa et par les carnets de Flora. 


Filles d’artiste, les trois soeurs vivent pour la musique et les arts. Mais c’est sans compter sur la guerre. D’abord la fuite des républicains d’Espagne suite à la prise de pouvoir de Franco. L’occasion pour nous de faire la rencontre de certains hommes ou garçons, de percevoir rien qu’un grain de leur tristesse, de leur colère aussi parce qu’ils sont chassés de chez eux, ils sont muselés et ne peuvent rien faire pour faire valoir leurs idéaux, pour chasser la dictature en place. 


Ils ne restent que la fuite. La résistance dans la fuite.


Flora, Begonia et Rosa vont accueillir ces hommes, elles vont en aimer certains, se lier à vie avec d’autres. La maison des Fleurs va devenir le rendez-vous des exilés politiques espagnols. 

Jusqu’au début de l’Occupation en France. 


Là encore la maison des Fleurs va devenir un lieu stratégique. Un lieu de passage, parfois même un lieu de convalescence. 

Et ça durera, ça durera avec l’Algérie, ça durera jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne, jusqu’à ce qu’il faille renouer avec ses racines, retrouver cette chose trop longtemps abandonnée. 


J’ai voulu recevoir ce livre parce que j’étais curieuse de voir comme l’auteure parviendrait à parler de « l’État espagnol » tout en brassant l’Occupation et en gardant toujours à l’esprit le thème de l’exil. 

Et c’est très très réussi ! 


Gabriele m’a par moment un peu ennuyé à s’apitoyer, mais comme le titre le laisse présager ce sont les trois femmes qui sont les héroïnes de cette histoire. En particulier Flora pour qui j’ai ressenti une profonde émotion à la lecture de sa vie et plus encore quand elle raconte sa liaison avec Anton (mon coeur s’est déchiré, rip). 

En même temps instaurer Gabriele en tant que protagoniste est très intéressant : l’histoire des soeurs prend une dimension encore plus grande parce qu’elle est justement supportée par une personne extérieure, arrivée des années après les faits, etc. Le rapport au temps est aussi un élément important, oui il y a eu des révoltes, des exilés forcés, mais il y a aussi des retours au source ; le besoin de renouer avec ses racines, de les accepter pour s’accepter soi-même. 


L’auteure s’attaque à quelque chose d’assez délicat et c’est avec humilité qu’elle délivre un message très fort : nous avons tous un héritage, nous venons tous de quelque part et peu importe le temps, peu importe les raisons, celui-ci fait partie de nous. C’est un livre sur la tolérance et le soutien, sur l’amour et les déchirures de la vie, sur la solitude et la distance, et sur l’espoir de jours meilleurs aussi. 


Ce que j’ai le plus aimé c’est évidemment l’empreinte de l’Histoire au coeur du livre. Comme avec la mention de « camp de concentration ou d’internement » où là aussi la description est saisissante et s’inscrit spatialement parlant avec le camp Joffre (ou Rivesaltes) crée en 1935 et qui passera par la suite sous contrôle du régime de Vichy début 1941. Nous est décrit les conditions de vie, ou même l’accueil des réfugiés politiques en France, précisant la barbarie à laisser des tas d’exilés sur les plages froides et humides, quasi sorte d’invitation à la mort. 



Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés est une excellente lecture. Déjà parce que le livre se dévore littéralement, l’écriture d’Aurélie Cassigneul-Ojeda bien rythmée, parfois cadencée, parfois envolée est toujours fluide si bien que les pages se tournent d’elles-mêmes, malgré la gravité de certains passages.

De même pour les personnages, j’avais un peu peur de m’emmêler entre les trois filles, de ne pas réussir à me souvenir de qui et qui mais là encore rien à dire, chacune a son tempérament, chacune est diamétralement différente de l’autre. Ainsi je déteste Begonia (le récit de Flora a fini de me dégoûter d’elle !) mais j’adore les deux autres qui sont des personnages nuancés. Car rien n’est noir ou blanc et l’insistance sur un entre-deux, sur une zone grise est aussi un des points forts du livre.


De l’Andalousie aux Pouilles en passant évidemment par Cerbère, Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés interroge sur l’identité, sur la représentation que l’on se fait de notre héritage aujourd’hui (comme d’hier), vécu comme un poids ou au contraire une force.


Je me suis toujours interrogée sur le devenir des gens. Qu’est-ce qui les pousse à faire ce qu’ils font ? Qu’est-ce qui nous a poussées nous, petites jeunes filles bien rangées, à nous jeter à bras-le-corps dans cette bataille humaine ? Qu’est-ce qui vous pousse, vous, à traverser l’Espagne franquiste pour venir me voir ? Quel est le moteur ? Moi je dis le coeur, Gabriele, ce qu’on est à l’intérieur !





La pitié dangereuse de Stefan Zweig

« Mais il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du coeur de se débarrasser au plus v...