lundi 14 octobre 2019

Le Coin des libraires - #139 Mascarade de Ray Celestin

Après avoir un passé un bon moment avec Carnaval, j’ai pris un grand plaisir à découvrir Mascarade, le deuxième volet d’une quadrilogie dont le troisième tome va paraître au Cherche midi d’ici début octobre ! 


"Que faisait-on des débris de rêves ? Est-ce qu’on les ramassait pour les recoller et en faire quelque chose d’autre ou bien est-ce qu’on laissait les éclats joncher le sol pour s’écorcher les pieds dessus jusqu’au sang ?"
Ray Celestin, Mascarade.


De la Nouvelle-Orléans à Chicago
Les personnages du premier volet reviennent, enfin, pour certains. J’ai été assez déçue de ne pas revoir D’Andréa qui était un des personnages les plus intéressants. Heureusement on fait la connaissance d’autres, tout aussi secrets et touchants. 
Le noyau dur demeure, on suit toujours activement Michael et Ida, désormais connaissance et collègues, ce qui n’était pas le cas avant. 
Et puis, on fait la connaissance d’un être pour le moins célèbre : Al Capone.

Une fois encre Celestin nous entraîne dans une époque historique bien spécifique (Chicago à la fin des années 20, juste avant le crack boursier, et pendant la prohibition) à la rencontre de personnages ayant, pour certains, existé. 

Plus addictif, peut-être mieux maîtrisé, quoi qu’il en soit Mascarade est un thriller historique qui porte bien son nom. Baladé de théories en conspirations, de conspirations en complots, Mascarade est un deuxième tome meilleur que son prédécesseur, où les luttes de pouvoir s’affinent, où la place de la femme est une fois encore interrogée et mise en avant, où les méchants ne sont pas ce qu’ils prétendent être, de même pour les gentils. 

J'ai aimé faire la rencontre de Dante, un des anciens sous-fifre de Capone. Arrivé de New-York il est chargé d'une mission par le mafieux. Mission qui n'est pas sans risque puisqu'il est question d'alcool frelaté, mais aussi de drogue. Les drogues, dont l'héroïne que Capone déteste. Il en tuerait d'ailleurs plus d'un s'il apprenait qu'un de ses soldats était consommateur. Il est pour moi l'exemple parfait du voyou au bon coeur, comme l'était D'Andréa dans Carnaval





Le gros point fort de Carnaval était pour moi l’ambiance, le choix du lieu ainsi que de l’époque, les descriptions de la Nouvelle-Orléans. Avec Mascarade, Ray Celestin nous entraîne plus loin encore dans la découverte des États-Unis, et toujours avec en arrière-plan, le jazz qui ne nous quitte pas. 

Le jazz qui a d'ailleurs pris une place bien plus importante, le jazz qui s’impose comme preuves que les noirs ne sont pas des faire-valoir des blancs, au contraire, ils sont capables de faire danser les blancs jusqu’au bout de la nuit. Car Ray Celestin a bien en tête de mettre en avant la musique jazz et quoi de mieux pour cela que de mettre en scène le grand jazzman, Louis Armstrong qui a vécu à la Nouvelle-Orléans, puis qui est parti à Chicago ? 

Au final la question qui se pose est : suit-on l’histoire des États-Unis par le biais du duo de détectives ? ou suit-on l’histoire du jazz aux États-Unis par le biais de Lewis, comme on l’appelle dans les romans ? 

Sans doute un peu des deux. 






mardi 8 octobre 2019

Le Coin des libraires - #138 Et au pire, on se mariera de Sophie Bienvenu

Je crois que le roman canadien et moi ça ne fait pas bon ménage, le peu que j’ai lus jusque-là sont issus de chez Noir sur Blanc. Si j’ai eu des déceptions avec la plupart, j’ai par la suite découvert ce roman, le premier d’une écrivain inconnue (pour ma part) : Et au pire, on se mariera de Sophie Bienvenu




J’aimais bien cette couverture, cette culotte aux impressions enfantins qui n’est pas sans rappeler les jeux d’arcade labyrinthique, qui jure complètement avec le titre du roman. 

Ce décalage, il est présent tout au long de l’histoire. On suit la jeune Aïcha, 13 ans qui préfère la présence des prostituées à celle des gens de son âge. Parce qu’Aïcha est déjà mature et pleine de secrets. 

Les péripéties, la langue, l’histoire d’Aïcha, tout est malsain à souhait. On se sent mal à l’aise de suivre une fille si jeune qui décide d’elle-même qu’elle est prête à s’envoyer en l’air avec le premier venu. La langue est provocatrice à l’image de sa narratrice. On se prend d’ailleurs à oublier qu’elle est si jeune, qu’elle est encore une enfant quand on l’entend parler, jurer comme une chartreuse. 


Sortir de sa zone de confort 


Excellente lecture que celle-ci, car complètent originale. C’est bien les décalages qui mettent le lecteur mal-à-l’aise, qui lui donne envie de refermer le livre. Mais c’est si bon de tuer le temps avec cette petite sauvage. C’est si bon de suivre ses récriminations envers les gens de son âge ou sa « salope de mère ». Personne n’est épargnée, excepté son beau-père, qu’elle aime de tout son petit coeur, même si là encore, la crasse vient recouvrir une relation qui aurait pu être pure, mais qui se trouve être violente et incestueuse. 

Mais ce n’est rien car si Aïcha se retrouve seule une fois le beau-père disparu du tableau, une rencontre va lui sauver la vie, lui donner envie à nouveau. Baz entre dans sa vie, tel un grand frère, tel un amant, avec Aïcha qui divague, c’est difficile de savoir. 

Et au pire, on se mariera est novateur dans son histoire, sa narration, comme pour son utilisation de la langue québécoise qui ajoute évidemment un plus à toute l’histoire. Le seul petit bémol à ce sujet, ce serait peut-être la trop forte répétition de certaines expressions. Et encore, c’est le seul élément que j’ai trouvé pour soulever un aspect négatif.

Entre le sentiment de malaise, celui de provocation mêlée à une forte envie de secouer la jeune Aïcha, ce roman est excellent, et unique. 



Infos pratiques : 


  • Paru en 2014 aux éditions Noir sur Blanc (13€) 
  • Adapté au cinéma en 2017 par la réalisatrice Léa Pool 



"Quand toute ta vie tu te fais un chemin que tu veux suivre, tu te fais un devoir de rester sur une ligne, c’est ça qui te définit, c’est ça qui fait qui tu es… Et là, il t’arrive plein de trucs qui font que t’es… épuisée, genre. Mais vraiment épuisée, je veux dire. Épuisée comme quand t’as plus du tout de vie à l’intérieur. T’es vidée de ton sang, de ton eau, de tout ce qui fait que tu es toi. T’es tellement vide que t’as juste tes organes qui restent dedans. Ton coeur qui continue de battre rien que pour te narguer, on dirait. Tu voudrais crever, ce serait reposant, mais non. Il continue de battre, ce salaud, et chaque battement t’épuise encore plus, c’est de la torture."
Sophie Bienvenu, Et au pire, on se mariera.






vendredi 27 septembre 2019

Le Coin des libraires - #137 D'innombrables soleils d'Emmanuelle Pirotte

J’ai lu peu de romans issus de la rentrée littéraire, ce phénomène me semble toujours un peu plus gênant au fil des années. On croise toujours les mêmes couvertures, les mêmes auteurs. Comme si la rentrée littéraire c’était juste une dizaine de livres, et pas des centaines. 
Bref pour pas déroger à cette règle, il va être question aujourd’hui D’innombrables soleils d’Emmanuelle Pirotte, publié chez le Cherche midi.


Je m’attendais à une lecture sensuelle, voluptueuse, historique aussi un peu. Sans doute est-ce ce qui m’a perdu, le manque d’historicité. Marlowe est un personnage réel et à ce titre, je pense qu’il mérite qu’on lui restitue sa grandeur. Ce qui n’a pas été vraiment le cas ici. 

Ce qui intéresse Emmanuelle Pirotte c’est le ménage à trois, le triangle amoureux, l’amour charnel entre un homme et une femme. Ceci est un des seuls aspects ayant retenu mon attention : le retournement d’attirance sexuelle. Homosexuel endurcie Marlowe succombe. Ce renversement est intéressant parce que l’auteure prend les choses à l’envers, elle explore un terrain encore peu représenté (ou pas du tout ?) qui est celui du passage de l’homosexualité à l’hétérosexualité. Pour cela rien à dire, j’ai trouvé l’idée suffisamment originale pour me plaire. 

Et j’aurais été conquise je pense, si l’histoire n’avait pas démarré de cette façon — c’est-à-dire de manière assez lente, avec le sentiment qu’on nous jette ici et là des fragments de savoirs sur qui était véritablement Christopher Marlowe et surtout avec cette répétition d’un bout à l’autre du roman. 




Au final D’innombrables soleils n’a pas grand chose d’original, que ce soit dans le fond comme dans la forme. Énième histoire sur un triangle amoureux il m’a ennuyé durant quasiment la première moitié. Les pages avaient du mal à se tourner, parce qu’on tourne en rond justement. Il y a trop de répétitions, des paragraphes entiers sont là pour décrire l’union des corps, l’amour charnel qui ne cesse de grandir, mais c’est en réalité un dédoublement. Une phrase ne vient pas compléter la précédente, elle la répète et c’est bien dommage. Car en ce qui concerne la plume d’Emmanuelle Pirotte, elle est des plus agréables. Elle se lit très bien si on met de côté l’aspect répétitif.

Le thème central a beau être la liaison entre Jane et Marlowe, il aurait pu être intéressant de mettre plus en avant l’aspect mystérieux de la mort de Marlowe. Tout comme il aurait pu être intéressant de donner plus de profondeur à Jane qui, à mes yeux, fait office de poupée de chiffon. Elle est bien là, mais sans contours, sans personnalité si ce n’est celle d’être une femme adorée, et malheureuse. Finalement j’ai été plus touchée par Walter que par Jane l’insaisissable. 


Sans rien attendre de ce roman, je souhaitais quand même être éblouie par Emmanuelle Pirotte qui fait pas mal de bruit depuis la sortie de Today We Live et plus récemment avec Loup et les hommes

Probablement ce roman est de ceux dont on a un avis tranché dessus. On adore, ou pas. Je ne le déteste pas, loin de là. Seulement le démarrage était bien trop long, au point que je l’ai laissé de côté pendant deux semaines, bloquée à la page 102, incapable de poursuivre à cause d’une histoire où il semble que chaque protagoniste se morde la queue. Un peu comme le lecteur, bloqué dans une impasse. 




"Mais elle se mettait son joli doigt dans l’oeil, si elle espérait se ménager un atterrissage sans douleur. Il faudrait bien qu’elle souffre, qu’elle en crève, comme lui-même en crevait, qu’elle touche le fond, s’écrase, mange la poussière, se déchire et tombe en lambeaux. Il faudrait bien que cet amour tienne ses promesses et l’anéantisse. Que croyait-elle ? Qu’on aimait impunément, seulement hanté de petites craintes de chrétien combinant ?"
Emmanuelle Pirotte, D'innombrables soleils.





samedi 7 septembre 2019

Le Coin des libraires - #136 Soeur d'Abel Quentin

Les éditions de l'Observatoire n'ont plus besoin de faire leur preuve avec moi. Avec plus de quatre coups de coeur (La Saison des fleurs de flamme, Nous qui sommes jeunes, Les Dévastes et Ces rêves qu'on piétine - dont je me rends compte que je n'ai pas encore publié mon avis !), la barre est placée très haut, et pourtant, voilà l'arrivée de Soeur d'Abel Quentin, nominé pour le prix Goncourt 2019 ! 




Il y a Chafia d’abord, qui se retrouve à passer un interrogatoire dans un commissariat, comme ça, d’un coup d’un seul. 

Puis le temps passe, un mois, précisément. 

On fait la rencontre de Jenny, adolescente perdue, seule et mal dans sa peau. Jenny est le stéréotype de la petite campagnarde qui rêve d’être branchée à l’école, d’être entourée de tout un tas d’amis, de décrocher le beau gosse que tout le monde vénère. Bref, Jenny Marchand c’est une nana comme les autres, fan de Harry Potter (surtout Daniel Radcliffe), de Rihanna et autres célébrités idolâtrées par les ados du XXe siècle. 

Tout bascule, parce qu’elle se sent enfermée, rejetée, incomprise de la part de ses pairs autant que de ses parents. Que faire quand on est la risée du lycée ? Comment continuer à garder la tête haute quand personne n’est là pour nous aider ?
Tout bascule parce qu’elle fait la rencontre de Dounia, sa mentor. 

Dounia sera le pont entre la vie rangée et morne de Jenny, et sa conversion à l’islam, à des idéaux extrémistes, terroristes. Elle permettra sa réincarnation. 

Au-delà de cette amitié entre les deux filles, il y a les parents de Jenny, dépassés. Impuissants spectateurs, victimes des mensonges de leur fille. Lucide quant à son comportement (pour Marion du moins). La représentation des parents est à mon sens aussi importante que celle de Jenny car ils sont des victimes, au même titre que les autres. Dommages collatérales de l’embrigadement, ils assistent à cette déchéance, la perte de leur fille. 




Roman de l’endoctrinement, Abel Quentin montre comment il peut être facile de faire commettre l’irréparable à quelqu’un qui se sent vide. Comment il est possible de profiter de la faiblesse des uns pour permettre la force des autres.
Premier ouvrage que je lis sur le djihad et l’embrigadement, il m’est arrivé d’avoir une pensée pour The Girls d’Emma Cline, car dans les deux cas la protagoniste se retrouve influencée par une fille plus âgée qu’elle, une fille qu’elle vénère et qui l’a sortie de sa claustration. 


Un roman passionnant, nécessaire pour tenter de comprendre la radicalisation qui est un sujet omniprésent à l’heure d’aujourd’hui. Après honnêtement même si j’ai saisi les mécanismes à l’oeuvre, cela reste est un phénomène qui m’échappe complètement. 


"Sa décision est tellement énorme, aberrante, monstrueuse, que Chafia s’est en quelque sorte détachée d’elle-même. Son corps obéit gentiment. Au fond, c’est presque confortable de ne plus sentir la tension permanente du libre-arbitre qui transforme chaque action en un accouchement dans la douleur."
Abel Quentin, Soeur.










mardi 13 août 2019

Le Coin des libraires - #135 Carnaval de Ray Celestin

Publié en 2014 et paru l’année suivante au Cherche midi, Carnaval de Ray Celestin est le premier tome d’une quadrilogie — le tome 3 sortira début octobre toujours chez le Cherche midi ! 

J’ai vu passer tout un tas d’avis positifs, et puis, il y a des éléments qui attisent la curiosité. 
C’est bien simple, il suffit de me montrer cette tête de mort coiffée d’un chapeau sur la couverture, et de me dire que ce roman se déroule à la Nouvelle-Orléans, au lendemain de la Première Guerre mondiale pour que je sois conquise. Le pari semblait gagné d’avance. 

Tout commence avec le journaliste John Riley écumant les lettres des habitants concernant de près ou de loin le Tueur à la hache. C’est à ce moment qu’il tombe sur une lettre écrite par le coupable. Ni une, ni deux, John Riley décide de publier cette missive envoyé par celui qui effraie toute la Nouvelle-Orléans. 

Retour en arrière, d’un mois. 




Alternativement, on va suivre quatre personnages, Luca D’Andrea (ex-flic, et tout juste ex-taulard), Michael Talbot, policier et ex protégé de Luca (il est celui qui a balancé ses magouilles et l’a envoyé en prison), ainsi qu’Ida, secrétaire déçue, dans un bureau de détective privée qui décide de mener l’enquête en compagnie d’un de ses amis d’enfance, le jazzman Louis Arrmstrong. 

Tout ce beau monde vit chacun de son côté si bien que l’avancée de l’histoire peut être assez lente. L’auteur aurait gagné à mettre en avant moins de personnages afin qu’ils soient plus étudiés. J’ai le sentiment qu’on ne fait que les frôler, sans jamais pénétrer à l’intérieur. Pauvres carapaces vides. Excepté pour Lewis et Luca, qui sont pour moi les meilleurs personnages, parce que les plus aboutis. 

L’enquête piétine, les morts s’entassent et l’enquête piétine encore. On ne sait pas où regarder, quelle ethnie viser, quelle croyance dénoncer. 
Le temps peut paraître long, mais il m’a semblé qu’il était au contraire réaliste. 
Quand on se renseigne un peu sur la véritable histoire de celui qu’on surnomme L’Homme à la hache, on apprend que celui-ci n’a jamais été attrapé, qu’il a toujours réussi à s’échapper et qu’il a simplement arrêté de commettre des crimes — pour ce qu’on en sait du moins.
Comment Ray Celestin aurait donc pu créer un Tueur à la hache si facilement trouvable ? 


On se prend dans le fil de l’histoire, dans les descriptions de la Nouvelle-Orléans, de son humidité marécageuse, de son racisme, de sa mixité, se côtoie des italiens, des français, des locaux. 
Personne n’est à l’abri, et surtout pas ceux qui n’écoutent pas de jazz. 



Un très bon premier tome ! Une bonne mise en bouche, une envie d’en savoir plus sur les différents personnages même si j’ai surtout été attirée par la beauté des descriptions, l’ambiance qui se dégage de la ville et la mystérieuse enquête du tueur à la hache. Résolue, ou non, par l’imagination de Ray Celestin, pour le savoir, il faudra le lire ! 







vendredi 28 juin 2019

Le Coin des libraires - #134 Le squale de Francine Kreiss

Quand je l'ai reçu - encore merci à Benoit et au Cherche-midi -, on peut dire que je ne m'attendais pas à ça ! 

Lorsque je l'ai reçu j'ai eu très envie de le lire grâce à la mention de "thriller du réel". À vrai dire, combiner le thriller qui est un genre que j'aime beaucoup à un récit supposé vrai, je ne pouvais qu'avoir envie de le lire ! 


Thommy Recco et Francine Kreiss n’auraient jamais dû se croiser. Ou seulement au fond de l’eau.
Il a été héros de guerre, apnéiste hors pair et meurtrier. Il croupit désormais en prison.
Elle est apnéiste, journaliste et enquête sur le passé du frère, un corailleur légendaire : Toussaint Recco, assassiné sur son bateau. Sur un quiproquo, Francine écrit à Thommy; une correspondance insolite se noue.

L’homme, emmuré jusqu’à la mort, clame son innocence. Insaisissable et manipulateur, il joue de son charme. De ses colères aussi…
Francine reste sur ses gardes, résiste. Mais, fascinée, elle poursuit irrésistiblement sa descente en apnée dans les méandres de ce personnage hors-norme que tout le monde surnomme « le Monstre ». En coulisse, elle découvre le don étrange de la famille Recco pour le monde marin : dans la tribu, Thommy demeure celui qui peut vous attirer vers les abysses.

Qui, de lui ou d’elle, infligera sa folie à l’autre ?

Véritable thriller du réel, Le Squale offre un face-à-face sidérant qui emporte par-delà le bien et le mal.


J'étais pressée de le lire (comme tous les autres qui me sont chaudement recommandés par Benoit) et en même temps, j'avais un peu peur de passer à côté à cause du propos principal qui n'est autre qu'un reportage sur des apnéistes de renom. 

En effet l'auteure, journaliste et apnéiste a eu l'idée de faire un reportage sur un homme en particulier, Toussaint Recco, un monstre de l'apnée puisqu'il peut aller à plus de 100 mètres sous l'eau ou quelque chose comme ça. Mais il y a une sorte de malentendu, du moins ce Recco ne peut pas rencontrer Francine Kreiss pour la simple et bonne raison qu'il est mort - ça devient compliqué d'un coup haha ! 
Par un coup du sort, l'auteure va être mise en relation avec Tommy Recco qui n'est autre que le frère de Toussaint et aussi l'auteur de différents crimes qui lui valent d'être incarcéré à vie. 

C'est donc une relation pour le moins surprenante qui va se créer entre les deux, entre Francine, la journaliste passionnée d'apnée et Tommy, le corse au sang chaud, ayant un caractère pour le moins changeant et une furieuse envie de clamer son innocence. 
Ce livre, Le Squale est un ovni, un reportage sur la famille Recco d'abord, sur les problèmes de vengeance (vive la vendetta en Corse, de toute façon) qui ont engendré la mort de plusieurs membres de la famille (dont Toussaint), mais aussi l'occasion de creuser un peu, de savoir si Tommy est bel et bien le monstre qu'on lui dépeint ou s'il est un homme innocent - ou du moins en partie. 





En vérité j'ai eu du mal à entrer dedans car même si je sais que Tommy Recco existe bel et bien, qu'il est bel et bien emprisonné à la prison de Borgo, j'ai été bien moins intéressée par les recherches de Francine Kreiss sur l'apnée, sur les antécédents de la famille que sur Tommy Recco, meurtrier. 
C'est bien parce que l'apnée ne m'intéresse pas plus que ça que j'ai eu du mal à entrer dedans. 

Pourtant, au fur et à mesure du livre, la relation entre les deux protagonistes se construit, on apprend à connaître Tommy par le biais des autres, par des membres de sa famille ou même par un proche d'une des victimes de Recco. On nous livre un portrait tout en contraste, un portrait lumineux et ombrageux d'un homme complexe. C'est bien parce que c'est un personnage ambigu que Francine Kreiss peine à obtenir le droit de le rencontrer. Si on ne veut pas d'elle au début, c'est bien parce que Tommy peut s'avérer être dangereux, parce qu'il s'est en quelque sorte épris d'elle et que ça peut vite devenir hasardeux. 

Si j'ai eu du mal avec cette histoire qui ne m'intéressait qu'à moitié au final, je dois dire que j'ai énormément aimé la plume de l'auteure et que c'est pour moi le gros point fort de l'ouvrage. Une plume incisive, brève (j'entends par là, l'utilisation de phrases relativement courtes) et chargée d'images. Un délice ! 

Je ressors finalement de cette lecture mi-figue, mi-raisin, si j'ai aimé la plupart du livre, je dois dire que j'ai eu du mal à entrer dedans (au moins 50 pages avant d'être dans l'histoire). La mention de thriller du réel qui lui convient bien m'a peut-être procuré trop d'attentes par rapport au sujet du livre qui est avant tout un reportage sur l'apnée et qui devient par la suite la rencontre entre deux êtres tout à fait différent, mais néanmoins réunis autour d'une passion commune. 
J'en garde un bon souvenir, sans que ce soit pour autant une excellente lecture. 
Disons que j'ai été contente de découvrir un ovni de la littérature comme celui-ci et aussi une plume aussi agréable que celle de Francine Kreiss. 










mercredi 12 juin 2019

Le Coin des libraires - #133 L'amour propre d'Olivier Auroy

Il y a quelques mois, j'ai été contactée par Olivier Auroy en personne pour me proposer de recevoir son dernier roman, L'amour propre, publié aux éditions Intervalles. Généralement je refuse la plupart des services presse, excepté ceux des maisons d'éditions avec lesquelles je suis partenaire (ce qui se compte littéralement sur les doigts d'une main). Mais là l'histoire avait l'air intéressante, et puis comme je n'avais pas de date butoir pour le lire, je me suis laissée tenter. 



Au salon de massage de M. Victor, rue de Courcelles, Waan semble jouir d’un statut de favorite. Est-ce parce que le propriétaire des lieux l’a vue grandir ?
Depuis qu’elle est devenue orpheline, Waan sait gré à M. Victor de lui avoir évité la fin tragique de la plupart des filles de sa condition en Thaïlande. Mais toute protection a un prix, et si l’écrin somptueux dans lequel elle pratique aujourd’hui n’a rien à voir avec les arrière-cours miséreuses de Chiang Rai, depuis quelques semaines Waan ressent une inquiétude diffuse.
Il y a ce ministre qui la harcèle de questions, et ce reporter dont elle attend les visites avec davantage d’impatience qu’elle ne veut bien l’admettre. Il y a surtout les silences de M. Victor, qui semblent dissimuler le passé derrière les tentures opaques du salon. Waan envisage alors de tout plaquer. De ne plus masser le corps des hommes. Mais a-t-elle vraiment le choix ?


La raison principale pour laquelle j'ai, de prime abord, craqué, c'est le mention du fait que ce livre est un thriller. On est mis dans le bain dès les premières pages avec un style percutant et assez cru. 
On fait la connaissance de Waan, on la découvre en trois temps : le premier correspond à son enfance avec ses parents, avant que son père, l'expert en rubis, ne soit sèchement supprimé, le deuxième, c'est son quotidien à Chiang Rai, où elle apprend l'art du message grâce à son amie Apsara, un katoï, le troisième n'est autre que le présent, Paris et le salon de massage de M. Victor. 

Dès le début des questions se posent, qui est réellement M. Victor si ce n'est un ancien ami et collaborateur de son père ? a-t-il des choses à voir avec sa mort ? pourquoi a-t-il mystérieusement disparu pendant des années, laissant Waan et sa mère être mises à la porte, laissant Waan accomplir des massages (qui ne sont évidemment pas seulement des massages) ? Ceci représente à peine la moitié des questions que l'on se pose durant la lecture de ce roman. 

J'ai aimé suivre le personnage de Waan. Son passé donne une vision nouvelle, il permet de réfléchir à ces rumeurs, ces légendes urbaines au sujet des salons de massage thaïlandais dans lequel les femmes se laissent aller à la prostitution. La prostitution est interdite là-bas, mais visiblement sous couvert de délivrer des massages, les thaïlandais reçoivent en fait bien plus, comme on le voit lorsque Waan se remémore ses souvenirs de Chiang Rai. 




Et puis on se rend compte que même en France, c'est clairement limite. Notre bon vieux M. Victor, qui a mis en place un règlement très stricte n'hésite pas à ordonner qu'on y fasse des entorses afin de graisser la patte du client - c'est évidemment le cas dès lors qu'il veut forcer Waan à assouvir les envies d'un de ses clients de renom. 
La crudité est aussi présente que le vulgaire, rien n'est épargné à Waan comme rien n'est épargné au lecteur. Ce qui n'est pas plus mal, le lecteur n'est pas pris avec des pincettes mais au contraire, on le malmène, on lui montre des choses abjectes, injustes. 

L'amour propre est un roman du féminin, les femmes y sont célébrées, elles sont mises en avant afin que soit dénoncé une forme de commerce sexuel, même d'esclavage sexuel, car comment appeler une situation où une femme est indirectement menacée d'être tuée si elle n'accède pas à la volonté de son "maître" ? 

Les personnages féminins ont la part belle, ils ont tous quelque chose d'attachant, même Mme Zhang qui apparaît elle aussi comme une victime, sans doute la victime originelle. Les hommes, eux, ont un statut plus problématique disons. Certains sont clairement sans coeur, tandis que d'autres apparaissent comme de véritables sauveurs. C'est le cas du père de Waan évidemment, mais aussi de Mathieu, dont le personnage reste néanmoins trouble jusqu'à la fin. 

Justement, parlons de cette fin, du fait que tout est remis en cause dans les dernières pages, ou plutôt que la participation de Mathieu et remise en cause, alors, finalement est-il un adjuvant ou un opposant ? Je suis restée assez dubitative sur la fin, c'est trop ouvert, incertain pour moi. Mais au-delà de ça, j'ai trouvé que c'était un très bon livre qui a l'audace d'aborder un sujet à la limite du tabou. Concernant sa qualification de thriller, elle est méritée, même si personnellement j'ai vu venir certains éléments, comme par exemple la situation de Leïla, qui était, à mon sens, connue d'avance. 
J'ai passé un bon moment avec ce livre, je l'ai lu très vite parce qu'une fois passée le premier chapitre, les pages se tournent, encore et encore jusqu'à atteindre la dernière. 


"L’amour est un faussaire qui se joue de nos faiblesses, de notre peur de la solitude, de notre désir insatiable, de notre quête d’un absolu fantasmé."
Olivier Auroy, L'amour propre





jeudi 6 juin 2019

Le Coin des libraires - #132 Amour entre adultes d'Anna Ekberg

Deuxième roman d'Anna Ekberg qui n'est autre qu'un pseudonyme derrière lequel se cache les écrivains danois Anders Rønnow Klarlund et Jacob Weinreich, Amour entre adultes est un thriller psychologique efficace, addictif, mais aussi un tantinet longuet. 

Lorsque j'ai reçu ce roman dans le cadre de la team thriller du Cherche midi, j'étais très curieuse. La parution de leur premier roman, La femme secrète a fait énormément de bruit et j'ai vu beaucoup d'avis positifs le concernant. J'ai longuement hésité, mais à cette époque, j'étais plongée dans la saga Harry Hole de Jo Nesbø, et rien n'aurait pu m'en décrocher. Enfin voilà je me suis dit que c'était l'occasion rêver d'enfin découvrir ces auteurs et ainsi de me faire mon propre avis.


"L’amour est comme un organisme vivant, avait-il pensé, comme des cellules de levure ou comme une bête — tout ce qui vit sur terre demande des conditions spéciales qui doivent être remplies pour qu’il germe et s’épanouisse." 
Anna Ekberg, Amour entre adultes




Caché dans l’obscurité, sous la pluie, Christian est assis au volant de sa camionnette. Il attend sa femme, Leonora. Tous deux sont mariés depuis vingt ans, ils ont un fils, tout semble leur réussir. Soudain, il voit la silhouette de Leonora qui court. Il serre le volant de toutes ses forces. Leur première rencontre, leur premier baiser, leur histoire d’amour… il essaie d’oublier. Il ne doit pas penser qu’elle est sa femme, ni même un être humain. D’ailleurs, est-elle encore sa femme ? C’est davantage une menace, quelqu’un qui, s’il ne fait rien, va détruire sa vie. Il a pris sa décision, une décision terrible. Il n’a pas le choix. Il appuie sur l’accélérateur. Il voudrait pouvoir fermer les yeux mais c’est impossible. Une dernière image avant le choc : la queue de cheval de Leonora qui se balance en rythme dans la pluie. Trop tard pour changer d’avis.


Une scène terrifiante : un homme s’apprête à tuer sa femme. Ce qui s’est passé avant ? Ce qui va se passer après ? Personne, pas même le plus perspicace des lecteurs, ne saurait le soupçonner. 


Amour entre adultes est un roman audacieux car il promet de faire du neuf avec du vieux. Je pense bien évidemment à l'histoire au centre du roman et qui n'est autre qu'un banal adultère. Le premier chapitre nous met sur la piste et finalement, une fois arrivée à un tiers de l'histoire, nos croyances sont bafouées, on nous rappelle que les apparences sont souvent trompeuses. J'ai aimé cette omission, ce presque mensonge fait au lecteur pour mieux le berner, même si bizarrement, j'ai été moins enthousiaste une fois passé ce cap. 

Il reste néanmoins un véritable page-turner, on a toujours envie d'en savoir plus, de suivre le point de vue de l'un, puis de l'autre, c'est vraiment la raison principale pour laquelle j'ai aimé ce livre. Les chapitres sont courts, l'écriture est fluide et fait ressentir ce sentiment d'urgence à connaître la suite. Ceci est le point fort du roman, en plus du fait que les auteurs sont parvenus avec brio à faire d'une histoire d'adultère quelque chose de bien plus important. Je veux dire par là que le véritable point fort réside dans l'alliance de sentiments très forts qui peuvent mener à la destruction - l'amour, la haine, la jalousie, la vengeance. Les sentiments nobles se mélangent au moins nobles pour en faire quelque chose de sublime et d'odieux à la fois. 




À l'image du personnage de Leonora, sans aucun doute la plus aboutie et complexe de tous. J'ai au départ eu beaucoup d'empathie pour elle (elle s'est sacrifiée pour son fils, a abandonné le piano, etc., pendant que son mari était en train de monter sa boite... c'est bien trop révélateur de la situation d'un bon nombre de femmes encore aujourd'hui, du coup j'ai trouvé ça très intéressant) et puis ma compassion pour elle a complètement disparu dès lors qu'elle tourne barge. À quel moment tu deviens aussi siphonnée ?? ok elle tombe de haut parce que son mari la trompe, mais je pense qu'elle n'a pas bien compris la réalité d'un couple. J'ai détesté son personnage tout en la trouvant terriblement fragile. C'est un personnage trouble et c'est ce que j'ai préféré dans le roman, même si j'ai trouvé la fin un peu abusé quand même - mais néanmoins intéressante, c'est rare d'avoir ce type de fin, du coup, même si j'ai trouvé ça un peu facile, je félicite la prise de décision des auteurs qui ont au moins le mérite de livrer quelque chose d'original ! 


Concernant les autres personnages, je les ai trouvé plus détestable les uns des autres. La palme revient quand même à Christian qui me faisait tantôt pitié, tantôt provoquait chez moi un énervement comme rarement les personnages de romans me l'ont fait ressentir. Il est le stéréotype de la victime, mais pas dans un sens positif, plus dans le sens où c'est une victime parce que c'est un lâche et rien d'autre. Il est la marionnette des femmes, de Leonora comme de Zenia. C'est bien parce qu'il n'a pas de courage qu'il est toujours lésé, qu'il n'a aucun pouvoir décisionnaire. Et s'il avait été honnête dès le début ? et s'il avait assumé les conséquences de ses actes au lieu de tenter de se débarrasser de sa femme de la manière la plus froide possible ? 
Mais même au-delà de sa lâcheté, je trouve que ses décisions n'ont aucun sens. À quel moment tu pars en vadrouille pour retrouver l'amie d'enfance de ta femme, à qui elle n'a pas parlé depuis plus de 20 ans, et dont tu n'as toi-même jamais entendu parler ? ça n'a pas franchement de sens, ce n'est pas crédible même si ça permet évidemment d'en savoir plus sur le personnage en demi-teinte qu'est Leonora. 

Au-delà de ça, j'ai trouvé qu'il y a trop de répétitions (par exemple on a compris que Leonora a vu Christian et Zenia en train de coucher dans le bureau, pas besoin de faire 40 retours dessus). On a compris que Leonora s'est sacrifiée pour son fils plus que Christian ne l'a fait. Tout ça c'est trop appuyé, mais ce n'est pas très gênant puisque dans le fond, ce qui compte dans ce roman, c'est la finesse de la psychologie des personnages, l'ambivalence de ces êtres composés à la fois de bien et de mal. Rien n'est tout blanc ou tout noir et cela, le policier qui enquêtait sur l'affaire à l'époque l'a bien compris. 
Parce que oui, je ne l'ai pas dit mais Amour entre adultes nous donne à voir un double récit où l'on suit alternativement l'histoire de Leonora et Christian, et l'histoire du policier à la retraite qui a travaillé sur l'affaire quand celle-ci est survenue et qui raconte à sa fille ce qu'il pense qu'il s'est passé, même s'il n'a jamais pu le prouver. 

Amour entre adultes est une bonne lecture, un bon thriller psychologique car les personnages sont maîtrisés (en particulier celui de Leonora) et même si je n'ai pas été tout à fait convaincue, il reste un thriller original grâce à sa fin et aux multiples rebondissements qui perdent le lecteur. 
Pour tous ceux qui aiment le thriller psychologique et les page-turner, n'hésitez pas à vous laisser tenter par ce titre ! 




"Nous apportons tous les jours du bois à brûler au bûcher de l’amour. Une remarque odieuse de temps en temps, des rejets, on se dispute avec l’autre en société, on perd le désir, toute tendresse disparaît des regards. Pour finir il ne reste que des cendres de l’amour qu’on éprouvait autrefois."

Anna Ekberg, Amour entre adultes.








mercredi 1 mai 2019

Le Coin des libraires - #131 Nous qui sommes jeunes de Preti Taneja

L'une des dernières parutions des éditions de l'Observatoire, Nous qui sommes jeunes de Preti Taneja est aussi beau à l'intérieur qu'à l'extérieur. Avec Les Dévastés de JJ Amaworo Wilson, et maintenant celui-ci, la maison d'édition frappe très fort avec des lectures denses et passionnantes. 


Jivan Singh, fils du bras droit d’un milliardaire indien, revient à New Delhi après quinze ans d’absence. Au cœur de la luxuriante propriété privée des Devraj, il retrouve ceux avec qui il jouait enfant : Gargi et Radha, les filles aînées du puissant magnat, ainsi que son demi-frère homosexuel, Jeet, devenu trafiquant d’œuvres d’art pour la Compagnie. Mais alors que la plus jeune des trois sœurs Devraj, Sita, manque à l’appel, leur père commence à perdre tout sens des réalités et décide de confier à cette jeune idéaliste les clés de son empire financier. Une terrible lutte de pouvoir entre lui, ses filles et les prétendants à sa fortune s’ensuit aussitôt.
Des palaces cinq étoiles du Cachemire à l’infernal bidonville de Dhimbala, cette transposition du Roi Lear dans l’Inde contemporaine est une fresque bouleversante sur la chute d’une dynastie, où frivolités, meurtres et trahisons illustrent l’inéluctable tragédie de la décadence.



N'ayant jamais lu Le Roi Lear de Shakespeare, je ne saurais dire si on peut parler de transposition, mais dans tous les cas, j'ai retrouvé des motifs présents dans d'autres pièces du dramaturge anglais tels les désaccords familiaux, la passion amoureuse, la haine causée par la jalousie. Bref, c'est tout une histoire que nous raconte Preti Taneja sur presque 600 pages. 

Nous qui sommes jeunes est en effet un bon pavé. On sent la brique dès la prise en main... et on sent aussi le roman foisonnant dès lors que l'on tourne les pages pour la première fois. Découpé en six parties : cinq parties correspondant aux cinq personnages principaux, les enfants désormais adultes et une dernière partie portant le titre éponyme - ne peut-on pas considérer que ce roman reprend la construction des tragédies classiques en cinq actes et que l'auteure y a ajouté un épilogue ? 

Quoi qu'il en soit on découvre un océan de vies insoupçonnées par le biais de Jivan d'abord, le vilain canard parce que né bâtard. Il fait son grand retour en Inde après avoir vécu durant quinze ans aux États-Unis avec sa mère. Celle-ci est décédée, Jivan décide d'aller renouer avec ses racines, de retrouver son père Ranjit, son frère Jeet, et Gargi, Radha et Sita, les filles du meilleur ami de son père si on peut dire, le grand Bapuji, fondateur de la Compagnie. 

La Compagnie c'est un peu l'Inde dans le sens où elle trempe dans tout, elle a le monopole de tout, est à l'origine de tout, c'est vraiment quelque chose d'omniprésent dans leur vie. Bapuji perd un peu le nord et voilà que tout va à vau-l'eau. 

Mais au début, j'ai eu du mal à entrer dedans, j'ai pas trouvé Jivan franchement sympathique ni même intéressant. J'avais l'impression qu'on ne grattait que la surface, qu'il y avait une large partie du personnage que l'on ne nous délivrait pas. J'ai donc été déçue à la base, lorsque j'ai vu que la deuxième partie se focalise sur Gargi et que l'on ne suit plus Jivan (excepté dans le premier chapitre de la dernière partie), mais finalement j'ai adoré suivre Gargi. Ainsi que Radha, et Jeet et Sita un peu moins. 




Nous qui sommes jeunes délivre un portrait passionnant de l'Inde contemporaine, de son prestige passé par le biais des Maharajah. On côtoie les milieux dorés et les bidonvilles alentours. On suit des personnages prêts à tout pour l'argent et d'autres, sans le sou, vouant une adoration pour les premiers, c'est irréaliste. J'ai été prise dans le tourbillon des événements, je me suis profondément attachée aux personnages, peu importe leurs imperfections, leurs tromperies, leurs vices surtout. 

Chacun est plus ou moins détestable - sauf Bapuji qui l'est complètement... - et pourtant on est prit d'affection pour eux et leur détresse. Celle de Gargi, mère de substitution qui ne pense qu'à son travail : la Compagnie, c'est son enfant. Radha, la superficielle qui n'a d'yeux que pour Jivan depuis son retour, et la petite Sita, la rebelle aux idéaux écologistes. Sita avait du potentiel mais sa partie (la plus courte des cinq) est tellement décevante. 


J'ai voyagé avec ce titre, j'ai découvert l'Inde - je crois bien qu'il s'agit de ma deuxième lecture mettant en scène ce pays, mais la première se déroulait à l'époque des Maharajah donc bon - par le biais de paysages magnifiques et surtout inégaux. Sans doute que Preti Taneja cherche à montrer ces inégalités et il est évident que l'on ne peut passer à côté. Le clinquant se colle à la misère pour mieux la vampiriser. 

Ce roman, c'est aussi celui d'un affrontement, du déchirement d'une famille déjà morcelée à la base par la perte de la mère, c'est une lutte sans merci où les remords prendront le pas pour certains, ou seront annihilés pour d'autres. Face à une conclusion des plus tragiques, on est bien obligé de tirer notre chapeau à l'auteure pour avoir élaboré une fresque familiale où prolifère le bien comme le mal au nom de l'ambition, de l'amour, des revendications. 





Le Coin des libraires - #139 Mascarade de Ray Celestin

A près avoir un passé un bon moment avec Carnaval , j’ai pris un grand plaisir à découvrir Mascarade , le deuxième volet d’une quadrilogie...