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samedi 9 mars 2019

Le Coin des libraires - #129 Aberrations I. Le réveil des monstres de Joseph Delaney

Merci à Babelio et aux éditions Bayard pour m'avoir permis de découvrir cet ouvrage ! J'ai longuement hésité avant de me décider à le lire. Comme vous le savez, j'adore la saga de L'Epouvanteur, et du coup j'avais un peu peur de retomber dans quelque chose d'un peu similaire... si j'avais su ! 


Le Shole, un monstrueux brouillard, a englouti des régions entières de l’Angleterre et continue son expansion vers le nord. Ceux qui s’y trouvent piégés meurent ou sont transformés en créature immondes : les aberrations.
Dans le duché de Lancaster, Crafty, treize ans, est l’un des rares survivants qui peut traverser ces étendues maudites. Recruté pour servir au château, il devient l’apprenti d’une mystérieuse guilde qui l’envoie effectuer des missions dans les zones dangereuses. Mais bientôt, le garçon devine que les aberrations ne représentent peut-être pas le plus grand danger…

Oseras-tu t’aventurer dans le brouillard ?



À la lecture des premières pages, je me suis littéralement dit "aïe ! ça part mal". J'avais le sentiment que Joseph Delaney faisait en quelque sorte de la récup : un jeune garçon doté de capacités, capacités qu'il a reçu grâce à son père, il est emmené au château afin d'être formé, bref ça me paraissait un peu téléphoné tout cela ! Et bien non, non, non, quelle erreur de ma part ! 

On avance rapidement dans l'histoire et tout aussi rapidement, on se rend compte que Crafty, même s'il a des points communs avec Tom (principalement dans le caractère), est un personnage entier. Encore, je dirais que Crafty est plus audacieux, il se laisse aller à l'insubordination ce qui est arrivé très rarement à Tom lorsqu'il était l'apprenti de John Grégory. Mais ce trait de caractère va lui jouer des tours et il ne va pas hésiter à risquer sa vie pour suivre ses instincts. 

D'ailleurs parlons en de ce nouveau cycle. Toute cette histoire du Shole (qui serait une déformation de Shéol, autre nom pour qualifier l'Enfer) est bien mystérieuse et bien intéressante surtout. Énormément de questions se posent et évidemment comme il s'agit d'un premier tome, beaucoup sont restent en suspens. Mais attention, ce tome n'est certainement pas là uniquement pour installer l'univers. On sent que l'auteur a réfléchi à son univers, et à la fin de ses personnages à l'intérieur de celui-ci. Les espèces de caste qui résident au sein du château sont d'ailleurs révélatrices de l'innovation de l'auteur. 
Le château est à lui seul une énigme (d'ailleurs à ce sujet, la fin nous contente tout autant qu'elle nous frustre, puisqu'il faudra attendre la suite, probablement l'an prochain), on se perd parmi les nombreuses salles, ô combien mystérieuses ! 





La hiérarchie du château est elle aussi assez étonnante. Très vite on se méfie de certains manciens, et à raison. L'ajout d'ailleurs de la secte des Capuchons Gris qui désire que la terre soit engloutie par le Shole m'a fait penser à L'attaque des Titans (avec les fanatiques du mur haha) et j'ai trouvé que ça  ajoutait une dimension en plus. Jusque-là, on nous dit qu'il faut se méfier des créatures dans le Shole, mais finalement il faut aussi se méfier des êtres humains vivant au château et ailleurs. Le danger est donc partout. 


Concernant les personnages je trouve que Tricky est intéressant, il a déjà de la substance, on s'attache rapidement à lui (après faut dire qu'avec la vie qu'il se trimbale, c'était un peu évident). 
Click est un personnage intéressant aussi même si on sait encore trop peu de choses la concernant. Un peu comme Lucky en fait qui, je trouve, est encore trop à l'état d'esquisse pour qu'on puisse le trouver véritablement attachant - et puis j'ai bien l'impression qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le fond. Pour moi, celui qui est le plus prometteur, c'est le Duc de Bois. L'idée est géniale et en plus le personnage a l'air d'être un poil plus malin que tous les manciens du château.

La plume est une fois encore addictive - je crois qu'il s'agit de la même traductrice que pour la saga de L'Epouvanteur, ceci explique donc cela. 

En bref, ce premier tome démarre sur les chapeaux de roue, on entre dans l'histoire avec une facilité déconcertante et quelle histoire ! ça me fait penser à L'Epouvanteur tout en étant très différent - à ce sujet, l'auteur s'est amusé à y faire des références, je pense notamment au moment où Crafty et Lucky attendent quelqu'un devant la taverne La Sorcière de Pendle, cette histoire se déroule-t-elle après la fameuse saga ? 







mercredi 6 mars 2019

Le Coin des libraires - #128 L'autre chambre de Diane Schmidt

Un court article, à l'image de L'autre chambre de Diane Schmidt, qui nous prouve que l'économie de mot peut faire les plus belles histoires. Mais avant ça, je ne peux pas écrire cet article sans d'abord remercier les éditions Envolume. Cette maison d'édition m'a contacté au sujet de ce livre, elle a été compréhensive concernant mon emploi du temps...
Bref, merci beaucoup François Sirot pour m'avoir permis de découvrir cet ouvrage !


Sans connaître le malheur, 
je ne suis pas heureuse. 
La vie glisse, sans larmes ni songes, 
comme une lente vague inutile et silencieuse. 

Le bonheur m’ennuie.
Parfois même jusqu’à me rendre triste. 
Comment font les gens pour avoir l’air 
d’aller bien ? 
Diane Schmidt, L'autre chambre


À noter : L'autre chambre sortira le 12 mars prochain


Une chambre. Deux femmes. Entre elles un homme… Deux héroïnes shakespeariennes au 21e siècle. Marine, 36 ans, cherche un homme pour sa première nuit. Ondine, 19 ans, danse dans un bar pour gagner sa vie.
Je suis devenue une femme à trente-six ans.
Avant je n’étais rien. Je n’avais pas envie.Je suis devenue une femme avec un vase,parce qu’il était à portée de main sur l’étagèrede ma chambre, et qu’il était joli.La première fois s’est faite sans lui.Je ne voulais pas qu’il parte à peine entré,à cause du fait que je n’étais pas encoreune femme, à l’âge où j’aurais dû l’être.Je n’ai rien senti. Ni douleur ni plaisir.Pas de quoi en faire un plat ou un poème.


La poésie n'est pas franchement pour moi (à l'exception de Baudelaire - comme tout le monde haha -, Musset et surtout Éluard), 
et pourtant l'auteure est parvenue à me faire entrer dans son histoire en un claquement de doigt. 

Poétique et crue à souhait voilà ce que c'est. Une histoire de deux femmes, très différentes et néanmoins fondamentalement les mêmes. Marine, Ondine. 
Ce sont les prénoms qui m'ont donné envie de prime abord. 
Ça, et les illustrations de la talentueuse Diane Schmidt. 
Ça donne un côté hypnotique, indistinct. 
Où commence Ondine et où se termine Marine ? 





La mer, l'image des sirènes, tout est présent pour métaphoriser la femme. 
Classique comme contemporaine. 
Ce qui les réunit, c'est leur sexe, autant que cet homme. 
Autant que leur solitude, leur douleur. 
J'ai été profondément touchée par leur détresse, 
et je considère que l'auteure est parvenue d'une main de maître à décrire leur faiblesse 
sans pour autant omettre l'importance des histoires de fesses. 

Je ne veux vous en dire plus, de peur de gâcher le plaisir, 
mais allez-y foncez découvrir cette histoire singulière 
et actuelle, qui vous fera compatir,
pour ces femmes en apparence sans avenir. 


Très sérieusement, cette histoire est magnifique, magnifiquement belle et dure. Diane Schmidt m'a donné envie de lire de la poésie, et il ne fait aucun doute que je suivrai ses futures publications.
Ce livre est un poème, poème qui me réconcilie avec la difficulté de lire de la poésie - chose que je n'aurais jamais cru possible !
L'autre chambre ne se lit pas, il se dévore. Il nous entraîne dans un monde en suspens où tout ce qu'il reste, c'est ses deux femmes. Deux femmes qui souffrent parce qu'elles ne souhaitent qu'être aimées. Deux femmes qui s'aiment l'une l'autre à défaut d'être aimée de l'homme. 
Une lecture enivrante où je me suis souvent retrouvée dans certains paragraphes.


Je ne parle pas, parce que je n’ai rien à dire. 
Je ne parle pas, parce que les mots silencieux 
de ma tête le sont aussi devenus 
de ma bouche. 
Qu’à force de ne plus les prononcer, 
je ne sais plus penser avec. 
Je ne parle pas, parce que je ne sais plus. 
Diane Schmidt, L'autre chambre.


Diane Schmidt écrit ce qu'Envolume qualifie de "roman", pour moi elle a écrit un poème, mieux, une chanson, dont chaque paragraphe figure à lui seul un moment hors du temps, un moment d'envoûtement où les mots nous enserrent et nous emprisonnent pour mieux nous tenir en otage jusqu''au dénouement. 
En un mot, ce texte est une beauté. 


L’absence est si présente, que je la sens 
parfois comme une personne réelle
se tenant tout près de moi. 
Le vide personnifié. Le seul à mes côtés, 
le seul à qui parler. 
Diane Schmidt, L'autre chambre.






mercredi 27 février 2019

Le Coin des libraires - #127 Les Dévastés de JJ Amaworo Wilson

Coup de coeur pour cet ouvrage paru aux éditions de l'Observatoire lors de la rentrée d'hiver 2019. Je tiens à remercier la maison d'édition ainsi que Babelio pour l'envoi. Après l'excellente découverte de La Saison des fleurs de flamme d'Abubakar Adam Ibrahim, voilà que les éditeurs frappent encore très fort avec ce roman aux multiples facettes.


Ils sont six cents, sans abri, sans pays et sans destin. Parias magnifiques, ils sont « les dévastés ».
Leur espoir est porté par un homme, Nacho Morales. Polyglotte estropié, prophète athée, ce joueur d’échecs cultivé, qui conte des histoires pour faire comprendre le monde à son peuple, veut les mener jusqu’à la terre promise. Envers et contre tout, il a décidé de les établir dans la célèbre Tour des Torres, un gratte-ciel abandonné de soixante étages dans la mégalopole de Favelada.

Ainsi commence l’aventure épique et spectaculaire des dévastés, qui leur demandera de faire face à un déluge biblique, des policiers corrompus, une armée de libellules ou des gangsters illuminés, dans une lutte toujours héroïque et souvent comique pour la survie et la dignité.



Lors de ma lecture, je ne cessais de m'interroger : à quel genre appartient ce roman ? Anticipation, dystopie, enquête post-apo ? Le moins qu'on puisse dire est que ce roman est pour moi synonyme d'universalité. On suit le personnage de Nacho Morales, c'est vrai, mais comme nous n'avons aucune indication précise de lieu (les lieux fictifs dans le roman tels que la mégalopole de Favelada font penser à divers lieux - ici aux favelas brésiliennes) ni même de langues puisque la Tour Torres où vont se réfugier les dévastés est peuplée d'êtres ne parlant pas la même langue. Cette tour, sans nul doute assimilable à celle de Babel n'est qu'un premier élément de l'inspiration biblique dans laquelle l'auteur a puisé. 


Tout ce que l'on sait sur l'époque, c'est qu'elle est bien craignos, les catastrophes naturelles se sont enchaînées (on a d'ailleurs droit à un déluge dans le roman...) et les conspirations politiques ont mené le pays (ou le monde ?) et ses habitants à la ruine. Du coup, voilà qu'il faut parvenir à caser 600 dévastés quelque part, et quoi de mieux qu'un monolithe pour cela ? 
Le problème du logement est donc vite trouvé, néanmoins le problème n'est pas de l'avoir trouvé,  mais bel et bien de le conserver. Nacho Morales va devoir parvenir à garder la Tour Torres pour les dévastés, tout en repoussant l'ennemi mortel, j'ai nommé la famille Torres. 
Bien évidemment, celle-ci est détestable - sinon, sans méchant à haïr, le lecteur n'aurait que les conditions climatiques à déplorer, ça fait peu quand même. 
Pourtant, l'auteur réussit à doser leurs apparitions, si bien que cette guerre n'est vraiment pas le plus intéressant dans l'ouvrage. 



Pour moi, le plus intéressant c'est véritablement ce que je nomme peut-être à tort l'universalité, la mixité des cultures et donc des langues. Je précise ici que l'auteur a parfois ajouté certaines phrases en Allemand par exemple. Pour moi, ça ajoute une certaine vraisemblance au récit (on croit un peu plus au fait que les personnages en question sont Allemands) et puis faut le dire, c'est quelque chose que je trouve extrêmement enrichissant, d'avoir ici et là des phrases dans une langue étrangère. 

Pour ce qui est de l'histoire en tant que tel, je ne vais rien raconter de plus que ce que j'ai dit là, je préfère vous laisser le maximum de surprise. Sachez simplement que cette histoire pose énormément de questions fondamentales sur la difficulté de vivre en communauté, sur la pauvreté et la place des gens pauvres dans la société, sur la question de l'handicap (Nacho est estropié, c'est d'ailleurs à cause de sa malformation physique s'il a été abandonné...) ou même de la liberté. C'est un roman foisonnant, passionnant sur l'humanité, sur notre histoire passée, et aussi peut-être sur celle à venir. 

Quoi qu'il en soit j'ai adoré le personnage de Nacho (ainsi que celui de son frère, je trouve qu'ils forment un très bon duo tous les deux, même un très bon trio, si on compte Maria avec). Nacho est un personnage complet et c'est quelque chose qui devient bien trop rare maintenant j'ai l'impression. 

Les Dévastés c'est pour moi un roman de l'acceptation, de l'autre autant que de soi. C'est une histoire qui fait réfléchir sur notre époque et sur notre façon de vivre. 
Je recommande à 1000% ce livre parce qu'il est quasiment parfait, parce qu'il nous donne à voir des personnages tout autant attachants que répugnants. J'ai adoré les flashbacks, mais peut-être qu'il aurait été parfois plus clair de signifier qu'il s'agissait d'un flashback ou que l'on va se concentrer sur un personnage secondaire. C'était par moment difficile à saisir.
Non, le seul mini bémol d'après moi, c'est la résolution de certains problèmes. À croire que les dévastés qui logent dans la Tour Torres sont auréolés de chance, puisque dès qu'un ennemi apparaît, bim, il semble que le monde lui-même vient les défendre.


Après quelques recherches, j'ai trouvé un article du Monde expliquant que l'inspiration de JJ Amaworo Wilson viendrait en fait d'un bidonville au Vénézuela, plus exactement, "la légende d'un bidonville aérien" au Vénézuela. Si vous voulez en apprendre plus, voici le lien de l'article.


Sinon, Les Dévastés c'est tout simplement une lecture passionnante et addictive, une lecture atypique aussi, qui donne envie de réunir toutes les nationalités entre elles dans un monolithe où chacun est libre de ses choix. Les Dévastés, c'est une lecture marquante, et sans doute sera-t-elle l'une de mes meilleures de cette année 2019.






dimanche 17 février 2019

Le Coin des libraires - #126 Le Saboteur de Paul Kix

Comme toujours j'aimerais remercier le Cherche midi pour l'envoi de Le Saboteur de Paul Kix ! Je l'ai reçu en épreuve non-corrigée il y a quelques semaines maintenant - en tout cas avant sa sortie officielle en librairie qui a eue lieu le 3 janvier dernier

J'ai décidé de refuser la plupart des services presses qui me sont proposés pour l'année à venir, mais je n'ai pas pu résister à celui-ci, en grande partie parce qu'il se déroule durant la Seconde Guerre mondiale - époque qui correspond à mon domaine de recherche pour mon mémoire ! 


Juin 1940. Robert de La Rochefoucauld a 16 ans lorsque l’Allemagne nazie envahit la France. Farouchement décidé à défendre son pays, il gagne Londres, y rencontre le général de Gaulle avant d’être recruté par la branche action des services secrets anglais. Après un entraînement commando, il est parachuté en France. Multipliant les fausses identités, il y accomplit de nombreuses missions, il est capturé à plusieurs reprises par les Allemands, s’évade à chaque fois, dans des conditions souvent rocambolesques. À partir de centaines d’heures d’entretiens, de recherches inédites dans les dossiers officiels, Paul Kix a reconstitué la vie romanesque et palpitante de ce héros peu ordinaire. Avec un sens de l’intrigue et de la construction digne des plus grands romanciers, il nous offre ici un document exceptionnel qui se lit comme un véritable thriller.  


Forcément j'ai été intriguée par la mention "L'histoire d'un héros français : quand la réalité dépasse la fiction" puisque je souhaite travailler sur la tension entre fiction et réalité concernant les écrits de la Seconde Guerre. 

On suit donc Robert de La Rochefoucauld. Ce nom vous dit quelque chose ? C'est bien normal puisque notre protagoniste n'est autre qu'un descendant du célèbre poète François de La Rochefoucauld qui a vécu au XVIIe et à qui l'on doit l'écriture des Maximes. On ne tombe pas n'importe où donc, et peut-être est-ce aussi une des raisons qui ont mené le jeune Robert à s'engager auprès de De Gaulle pour libérer son pays des Allemands. 

L'auteur américain, Paul Kix explique dans son avant-propos le souci d'exactitude qui ne l'a jamais quitté durant les quatre années où il a travaillé sur ce sujet. Selon ses propres mots, Le Saboteur n'est pas une fiction, c'est bel et bien la réalité. 
Là aussi se pose la question de la véracité des informations, de la difficulté de trouver des éléments probants concernant un homme qui a possédé diverses identités pour éviter de se faire attraper. D'un homme qui a été capturé, incarcéré, torturé. J'ai toujours cette méfiance à l'égard des auteurs qui mettent en avant leurs recherches, le fait qu'ils n'inventent rien et ne font que conter des événements réels. 




Ici, pas de méfiance. Je crois que l'auteur est parvenu à me convaincre dès son avant-propos et ce sentiment de vérité m'est ensuite apparu durant toute la lecture du livre. 
Le Saboteur n'est peut-être pas un document d'histoire (pour cela, il manque sans doute les références bibliographiques et autres notes glanés par l'auteur durant ses recherches), mais ça reste un livre qui parvient à raconter une histoire (trop) méconnue. Ce qui fait la force de l'ouvrage, c'est évidemment l'histoire de ce résistant qui n'a jamais faibli. On est subjugué par cet homme qui a tout essayé, qui n'a jamais accepté la défaite et l'Occupation.

Le personnage de Robert est le livre à lui seul. Il est le héros, il est l'histoire, il est la justification d'une telle entreprise. J'ai aimé le suivre, pas spécialement en tant qu'homme, mais en tant que résistant. J'ai admiré son courage, il n'y a pas d'autres mots. 

Ce livre est très intéressant, il permet de découvrir l'identité d'un homme à qui l'on doit peut-être un peu notre vie actuelle (dans le sens où sans ces hommes, peut-être serions-nous toujours sous le joug de l'Allemagne nazie, qui sait). C'est pour moi l'essentiel. 
Concernant la plume de l'auteur, je trouve qu'elle fait très "historien" dans le sens où il s'en tient aux faits, aux éléments qu'il a trouvé et qu'il relate simplement. Paul Kix se place selon moi entre l'historien et l'écrivain, il raconte quelque chose qui s'est véritablement produit à l'aide de faits, et il remet en ordre les événements afin d'en sortir une histoire intelligible et à peu près complète.
Ce que j'essaie de dire c'est que la plume n'est pas franchement poétique - et je pense d'ailleurs que le but n'était pas d'en faire quelque chose de poétique, mais bel et bien de narrer une histoire réelle méconnue et ce, de la manière la plus concise et juste qui soit. 


Le Saboteur a été une bonne découverte. Je n'ai pas particulièrement accroché au personnage de Robert, mais j'admire son héroïsme et je lui dis merci pour tout... Je suis heureuse d'avoir pu faire sa connaissance, car il mérite amplement d'être plus reconnu pour ses actions durant la Seconde Guerre mondiale. 
Si vous êtes passionné par l'époque, si vous avez envie de découvrir une histoire ignorée ou simplement si vous aimez les histoires d'espionnage, ce livre est fait pour vous ! 


« L’expérience de la torture n’est pas seulement, peut-être même pas principalement, celle de la souffrance, de la solitude abominable de la souffrance, écrirait Semprun. C’est aussi, surtout sans doute, celle de la fraternité. Le silence auquel on s’accroche, contre lequel on s’arc-boute en serrant les dents, en essayant de s’évader par l’imagination ou la mémoire de son propre corps, son misérable corps, ce silence est riche de toutes les voix, toutes les vies qu’il protège, auxquelles il permet de continuer à exister. […] »
Paul Kix, Le Saboteur







samedi 9 février 2019

Le Coin des libraires - #125 La marche de Radetzky & La crypte des capucins de Joseph Roth

Je ne me serais probablement jamais arrêtée sur cet ouvrage si je n'avais pas dû le lire. Trop peu connu, trop peu lu : trop démodé ? Il y a beaucoup d'interrogations quant au fait que Joseph Roth ne soit pas forcément reconnu aujourd'hui. Certains le voit comme un auteur incontournable de la littérature allemande du XXe, d'autres, comme un simple écrivain grignoté par l'alcool et mort dans la misère. 


  • La marche de Radetzky (1932)


Joseph Roth est les deux, auteur sans réelle reconnaissance, il est surtout connu pour ses articles journalistiques. Homme relativement instable aux tendances mythomanes, l'auteur a tenté d'écrire sa grande oeuvre, celle qui ferait de lui un homme reconnu même après sa mort. Peut-être était-il trop imbibé, trop déçu de la vie pour s'en rendre compte, mais Joseph Roth l'a bien écrit son chef-d'oeuvre. Je parle bien évidemment de La marche de Radetzky, roman aux tendances historiques (dans les descriptions "militaires" par exemple), mais surtout, roman hommage à cet âge d'or perdu qu'était l'empire austro-hongtois. 
Hommage donc, mais également critique. Si c'est un monde révolu que nous décrit l'auteur, il le fait avec détachement parfois, avec un regard conscient des erreurs, des impasses et d'une sorte de fatalité. 

Joseph Roth se faisait lui-même un roman familial, c'est du moins ce terme que Freud a utilisé pour parler des enfants qui invente des histoires sur sa filiation. Jeune homme déçu de sa généalogie, il a régulièrement inventé une paternité qui n'était pas la sienne, afin, peut-être, de combler un amour absent (celui du père). 
La paternité est donc importante, on le remarque d'ailleurs tout de suite avec ce roman puisqu'on retrace la vie de trois générations d'hommes Trotta, du grand-père, le héros de Solférino au petit-fils, petit homme sans réelle conviction. 

C'est autant une fresque familiale qu'historique que l'auteur nous livre avec ce roman ayant pour titre la grande marche viennoise, composée en l'honneur de Joseph Radetzky en 1848. Cette marche est symbolique dans la mesure où elle est composée à la suite de la dernière victoire de l'empire, avant que celui-ci ne commence à enchaîner les défaites jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale qui sonnera sa fin.


"Le monde où il valait encore la peine de vivre était condamné à sombrer. Le monde qui lui succéderait ne méritait plus d’être habité par des gens comme il faut."
Joseph RothLa Marche de Radetzky.


Durant tout le roman, l'auteur va s'évertuer à mettre en avant la puissance de l'empire, enfin plutôt, la puissance de l'empereur qui est l'empire, à l'image des Trotta qui le sont tout autant. 
Cette façon de lier l'Histoire à une famille est passionnante. L'auteur parvient à nous faire saisir tout un tas de détails qui sonneront la fin de ce monde. 
Néanmoins, que l'on ne s'y trompe pas, si l'auteur est nostalgique de ce monde révolu, il sait pertinemment que celui-ci n'était pas parfait, il s'évertue d'ailleurs à le prouver. C'est par le biais de l'ironie que l'on comprend les travers de l'empire, que l'on comprend que l'empereur et tous ses sujets se voilent la face. 

Dès le début le contraste est frappant, le roman débute lors de la bataille de Solférino (1859), la première d'une longue série de défaite. Néanmoins, tout au long du roman (quasiment) il n'est fait mention que de cet héros, celui qui a sauvé l'empereur, j'ai nommé Joseph Trotta. 

Ce sauvetage est en réalité le début de la fin. L'anoblissement va conduire les Trotta à la ruine autant que l'Empire lui-même. Car c'est aussi de cela dont il est question, du déclin d'une famille dès lors qu'elle a grimpé les échelons. De simples fils de paysans, Joseph Trotta von Sipolje devient quelqu'un, une personne de renom, respectée et admirée. 
Oui, mais rapidement celui-ci se rend compte des machinations de l'Empire, de ses défauts et de là, la déception pointe le bout de son nez. 

Puis c'est au tour du fils de Joseph, François de devenir quelqu'un. Dans l'impossibilité de devenir soldat (son père le refuse) il deviendra en quelque sorte un double de l'Empereur, incapable de lui survivre en tout cas. 
Finalement, le personnage que l'on suit véritablement, c'est bel et bien Charles-Joseph, petit-fils du héros de Solférino, soldat moyen qui représente assez bien la dégradation de l'Empire. 

Finalement, l'Histoire se joue beaucoup entre eux, le père et le fils. C'est à travers eux que l'on va suivre les événements jusqu'au déclin. L'Histoire en elle-même est présente en filigrane, il y est parfois fait mention explicitement d'autres fois, de manière assez discrète. On observe des dialogues sur la chute, le déclin à venir - surtout par le biais du personnage de Chojnicki, sorte de prophète fou - mais au-delà de ça, c'est dans l'intimité des personnages que tout se joue.


Comme vous pouvez vous en douter, j'ai adoré ce livre. Je l'ai trouvé extrêmement enrichissant. Il m'a permis d'en apprendre plus sur l'histoire par le biais de personnages tout ce qu'il y a de plus fictifs. J'ai aimé la plume de l'auteur que j'ai trouvé suffisamment descriptive sans être trop lourde. 
À titre comparatif, je dirais que L'éducation sentimentale (1869) de Flaubert possède certains traits de La marche. Le plus gros point commun est évident l'histoire du particulier, c'est-à-dire de parler d'une époque, sans mettre en avant son Histoire, mais laisser l'histoire se dérouler en toile de fond autour de personnages plus ou moins concernés par celle-ci. Néanmoins j'ai mille fois préféré le roman de Roth. 

Du coup après ma lecture, j'ai eu envie de me plonger dans La crypte des capucins, sans être à proprement parler une suite, il s'agit d'un autre Trotta, un parent éloigné (cousin) de celui rencontré dans La marche de Radetzky, mais toujours un descendant slovène, du village de Sipolje. 


"Les grandes douleurs étaient déjà chez elles dans son âme et les nouvelles douleurs ne faisaient que venir retrouver les anciennes, comme des soeurs depuis longtemps attendues."
Joseph RothLa Marche de Radetzky.




  • La crypte des capucins (1938)


Tout comme pour La marche, le titre de cet ouvrage est symbolique puisqu'il s'agit d'un caveau à Vienne où sont inhumés les Habsbourg. 
C'est toujours le récit de la fin, de la chute d'un monde qui avait bien des défauts, mais qui était malgré tout chéri. 
Si La marche est teinté d'une certaine ironie, La crypte des capucins est davantage vu comme un texte sombre et sans espoir. En effet, Roth, qui s'est exilé à Paris lors de la montée du nazisme en 1933 (et jusqu'à sa mort en -39) a passé un dernier séjour dans sa Vienne adorée, en 1938, soit la même année que la publication de ce livre, la même année que l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne à laquelle l'auteur a assisté avant de revenir en France. 

Si c'est un roman plus sombre, c'est bel et bien parce qu'il a été écrit à une période plus sombre. L'auteur parlait d'un monde révolu, celui de l'Empire Austro-Hongrois, désormais, le monde est mort, sans possibilité de régénération.

Notre héros est bien loin des Trotta, il se prénomme François-Ferdinand Trotta est vit la grande vie à Vienne. Il ne sait pas grand chose, ne fait pas grand chose non plus, si ce n'est vivre de manière légère comme seul un bourgeois sans souci peut le faire. 
Et puis fatalement, c'est la chute. Après s'être engagé dans la Première Guerre mondiale, il reviendra sans honneur, sans rien en fait. Le monde a changé, il lui va falloir changer également. 

François-Ferdinand est incapable, il est paralysé par une vie trop douce, si bien que quand la dure réalité le rattrape, il ne peut rien faire, il est impuissant et on comprend à quel point cet homme est la représentation de l'Empire perdu. Antihéros sans ambition, il est à l'image de ce monde dans lequel il a toujours évolué, mais dont il n'a pas compris la chute. Les illusions se bousculent et explosent. 

Pourtant, il y a la base d'un beau message de tolérance dans ce roman, celle d'une amitié entre trois hommes que tout opposent, ils sont de religions et classes sociales différentes, la seule chose qu'ils ont en commun : l'Empire.
Le message de l'auteur, c'est aussi que l'Empire, ce n'était pas seulement Vienne et Budapest (capitale de l'empire d'Autriche, du royaume d'Hongrie), l'Empire, c'était aussi tous ces lieux reculés, c'était la Galicie par exemple (lieu de naissance de l'auteur) tout autant que la Moravie ou la Bohême. 
Ici, Roth nous montre une image idéale, celle du pouvoir des peuples entre eux, celle de l'union de l'Europe pour vaincre l'ennemi nazi. 



C'est un roman funèbre, à l'image de ses dernières pages où Trotta, complètement désemparé veut entrer dans la crypte des capucins pour voir François-Joseph. Il est finalement rendu au silence par un moine lorsqu'il prononce les premières paroles de l'hymne impérial Autrichien. C'est fini, ceci est du passé, il ne faut plus en parler. 


"La mort, il est vrai, croisait déjà ses mains décharnées au-dessus des verres que nous vidions, mais nous ne voyions pas la mort, nous ne voyions pas ses mains."
Joseph Roth, La crypte des capucins





dimanche 3 février 2019

Le Coin des libraires - #124 Le faubourg (#2 trilogie des Ferrailleurs) d'Edward Carey

Nouveau lieu, même ambiance, un délice !
Le château s'est conclu sur un événement pour le moins étonnant et forcément, comme je le disais, ça donnait trop envie de lire la suite. Dès que j'ai eu un peu de temps, je me suis plongée dans le deuxième volet, Le faubourg, qui démarre sur les chapeaux de roue ! 

Si Le château était un véritable labyrinthe, Le faubourg l'est tout autant, et on sort d'un huis-clos pour un autre, un peu plus grand, mais tout aussi sale et poussiéreux. 


Rien ne va plus depuis que le château de l'extravagante famille Ferrayor a croulé sous l'assaut des objets rendus à la vie. Clod erre dans une ville ravagée. Lucy Pennant, sa complice, perdue dans les profondeurs d’une décharge, fait la rencontre d’une créature aussi monstrueuse qu’attachante. Pourchassés, nos deux héros vont devoir s’unir pour déjouer les plans du tyran qui asservit le peuple du Faubourg.

Ce deuxième volume de la «  Trilogie des Ferrailleurs  » confirme le génie visionnaire d’un écrivain et dessinateur unique en son genre, «  héritier des rêves illuminés de Borges, Calvino et Perec  » (The New York Times Review of Books), démiurge d'un monde dont l'inquiétante étrangeté n'est pas sans rappeler notre propre réalité.



On retrouve Clod et Lucy dans des situations pour le moins critique au début. La fin du tome précédent laissait présager la suite, si bien qu'on savait déjà à quoi s'en tenir, mais il n'empêche que cette situation temporaire (mais qui peut devenir permanente) est assez angoissante ! 
Heureusement, rapidement les protagonistes reprennent les choses en main et on retrouve Clod ainsi que Lucy en un seul morceau. 

En plus de ces deux personnages, on va faire la connaissance d'un nouveau, Benordur, qui est très important pour la suite des événements. 
Après avoir découvert le château des Ferrayor dans ses moindres recoins, Edward Carey nous propulse dans le faubourg, autre lieu dans lequel l'auteur va donner vie et nous permettre de voir son univers s'agrandir. Et quel univers ! On sort tout à fait du faste du premier volet pour entrer dans la grande pauvreté, pis, la misère, tant humaine qu'économique. 

Séparés à la fin du tome 1, Lucy et Clod vont devoir se battre pour s'en sortir dans Fetidborough et aussi pour se retrouver. Les retrouvailles sont d'ailleurs assez rapides, chose que j'ai franchement aimé. On n'a pas trop d'épanchement ou quoi, ils se retrouvent et la quête continue. 
C'est un truc que j'adore avec l'auteur, il a inventé des personnages profonds, intéressants, mais aussi qui mettent la priorité à la mission. Se retrouver c'est bien, s'en sortir c'est mieux. 




Gros plus pour la plume (ou la traduction) de l'auteur, il y a de la magie derrière ça. Il suffit de lire la première page pour être entrainé jusqu'à la dernière. C'est dingue comment il parvient à nous happer d'une façon telle qu'il est presque impossible de reposer le livre avant de l'avoir fini.  

Je pense que c'est un tout, c'est les personnages, l'univers, l'intrigue. J'adhère complètement à l'ambiance créée par Carey. Chaque chapitre est dans la continuité du précédent et en même temps très différent. On ne sait jamais à quoi s'attendre dans ce monde poussiéreux, rempli de détritus, de méchanceté et de folie. Néanmoins, nous avons Clod et Lucy pour nuancer tout cela et pour nous montrer que le monde ne se résume pas à la décharge. 

La fin du volet est prometteuse, tout comme l'était celle du premier. On a envie de lire la suite pour savoir ce que ça va donner, pour savoir si notre duo va parvenir à ses fins, pour savoir si Clod et Lucy vont redevenir respectivement un demi-souverain et un bouton ou s'ils parviendront à repousser cette malédiction des humains qui deviennent des objets. 


"J’aurai tout le temps de verser des larmes, Clod, quand tu seras loin de mes yeux."
Edward Carey, Les ferrailleurs II - Le faubourg








samedi 26 janvier 2019

Le Coin des libraires - #123 La force des choses II de Simone de Beauvoir

Ça y est, je crois que l'on peut dire que je suis arrivée à la moitié de l'autobiographie de Simone de Beauvoir. Avec le deuxième volet de La force des choses, l'auteure reprend là où elle s'était arrêtée à la fin de la première partie. Publié en 1963, il commence à la Libération (première partie) et se termine au début des années 60. 

L'auteure se confie sur son état d'esprit par rapport au communisme soviétique ou encore sur la guerre d'Algérie. On retrouve aussi les descriptions de ses voyages, ses surprises et ses déceptions, et aussi, on fait la connaissance d'un nouveau personnage haut en couleur : Claude Lanzmann, écrivain, cinéaste (notamment connu pour son documentaire culte Shoah, 1985) qui va devenir son amant, puis un de ses amis les plus proches. 
J'ai un peu étudié Lanzmann par le passé, mais j'ai vraiment pu apprendre à le connaître grâce au portrait qu'en brosse Beauvoir, ça a donc été avec une petite pointe de tristesse que j'ai appris son décès en juillet dernier. 

«Peu de temps après le jour V, je passai une nuit très gaie avec Camus, Chauffard, Loleh Bellon, Vitold, et une ravissante Portugaise qui s'appelait Viola. D'un bar de Montparnasse qui venait de fermer, nous descendîmes vers l'hôtel de la Louisiane ; Loleh marchait pieds nus sur l'asphalte, elle disait : "C'est mon anniversaire, j'ai vingt ans." Nous avons acheté des bouteilles et nous les avons bues dans la chambre ronde ; la fenêtre était ouverte sur la douceur de mai et des noctambules nous criaient des mots d'amitié ; pour eux aussi, c'était le premier printemps de paix.» 


J'ai encore mis énormément de temps à lire ce volet. Le précédent m'avait paru bien trop politique, pas assez intime. Il m'avait laissé sur ma faim on va dire. J'attendais beaucoup de cette deuxième partie et je n'ai pas été déçue. 
J'ai mis deux mois à le lire pour deux raisons, la première était que je voulais absolument le commencer lors de mon séjour à Paris, il s'avère que je logeais juste à côté de son dernier appartement - d'ailleurs, elle mentionne à un moment la rue dans laquelle j'étais et qui se trouve en face de sa plaque commémorative. 
La deuxième - qui n'est que répétition si vous avez déjà vu mon article sur L'invitée - est que la typo de chez Folio est un véritable calvaire. C'était pire encore que pour L'invitée, une police minuscule, des mots mâchés. Il m'arrivait de me retrouver comme une con dans le métro à essayer de déchiffrer un mot pour saisir la phrase. Ça n'a pas de sens. 

Ça a clairement gêné mon plaisir de lecture, je lisais 10 pages et j'en avais déjà marre. Pour qu'un livre me procure ce sentiment, c'est vraiment que c'est gênant. Si jamais Folio ou un autre éditeur se décide à les ré-éditer, il ne fait pas de doute que je les rachèterai. 

Bref, passons à ce qui nous intéresse, le contenu du livre ! 



"La petite fille dont l’avenir est devenu mon passé n’existe plus. Je veux croire, quelquefois, que je la porte en moi, qu’il serait possible de l’arracher à ma mémoire, de défroisser ses cils fripés, de la faire asseoir, intacte, à mes côtés. C’est faux. Elle a disparu sans même qu’un squelette menu commémore son passage. Comment la tirer du néant ?"
Simone de Beauvoir, La force des choses II.


Je suis immédiatement entrée dedans, c'est dans son style élégant que l'auteure nous ramène à sa vie peuplée d'écriture, de sorties et de voyages. 
On découvre donc Lanzmann, qu'elle mentionne au tout début. Ce portrait est important, dans la mesure où cet homme aura une place de choix dans l'avenir de l'auteure. Il est présent tout au long du livre - l'époque dont elle traite correspond à celle de leur liaison (1952-1959) - et même lorsqu'ils décident de se séparer, Lanzmann n'en reste pas moins un ami très proche de la philosophe puisqu'il deviendra le directeur des Temps modernes, la revue créée, entre autres, par Sartre et Beauvoir. 

Elle nous emmène aussi lors de ses voyages, avec elle on découvre l'Italie, l'Espagne, Cuba, Brésil... On découvre tout un tas de pays par le biais de ses impressions, que ce soit sur le paysage ou sur le pays en lui-même - c'est à ce moment que l'on se rend compte à quel point elle était pour le régime de Castro par exemple. 
Néanmoins, l'événement véritablement au centre du livre, c'est bien évidemment la guerre d'Algérie et la nomination de de Gaulle à la tête du pays. 




C'est à la lecture de ces pages que je me suis rendue compte à quel point tout l'aspect politique de la première partie est importante. Je vous disais dans mon article sur La force des choses I que j'avais moins aimé ce tome à cause de la trop grande place qu'occupait la politique, plus particulièrement les pensées et actions de Sartre. Finalement, à la lumière des événements relatés par l'auteure, on se rend compte qu'il est important d'avoir un minimum de connaissances sur l'état du pays à cette époque. 

Lorsqu'il est question de la guerre, des violences faites aux Algériens sur le sol français ou en Algérie, j'avais vraiment le sentiment de lire son journal intime. Déjà parce que l'auteure a retranscrit les événements tels qu'elle les avaient écrit, c'est-à-dire qu'elle faisait bien attention à écrire la date et qu'elle expliquait absolument tout, ce qu'elle a lu dans le journal, ce qu'elle a appris, ce qu'elle a vu. Les dangers qu'elle a encouru aussi - même si on ne va pas se mentir, c'est surtout Sartre qui était dans de beaux draps. 

J'ai adoré cette façon de relater quelque chose d'aussi important au jour le jour. C'est évidemment tout sauf objectif, mais c'est pour moi une mine d'informations historiques, fin faut quand même voir l'audace quand on y pense. 
Elle dénonce les violences policières, les lynchages dans la rue, les massacres tout ce qu'il y a de plus arbitraire - si tant est que ça peut ne pas l'être... - fin vraiment elle n'y va pas avec le dos de la cuillère. Elle affiche son dégoût pour son pays, son incompréhension et sa colère. 

À côté de l'Histoire, on retrouve une femme qui prend conscience du temps, qui regarde son âme soeur dépérir et se tuer à la tâche. Sartre est surmené, Sartre boit trop, Sartre devrait se reposer... C'est par le biais des faiblesses de son âme soeur (dans un sens large) qu'elle comprend que la mort rôde. 
Et la mort, c'est quelque chose qui commence peu à peu à hanter son écriture, la peur de la mort est omniprésente et on la retrouve de plus en plus fréquemment au fil des pages. 


C'est dans un style élégant et poétique que Simone de Beauvoir se livre, elle en arrive à un âge où elle comprend que la vie a passé, où elle refuse d'être assimilée à quelque chose qu'elle dénonce. 
Bien plus sombre que ces prédécesseurs, La force des choses apparaît comme livre charnière, celui qui fera la transition entre les jeunes années de l'auteure, l'insouciance, les premiers succès, les premiers voyages, et les dernières années, celle où la fraîcheur a laissé place à la désillusion, où la mort a gagné du terrain sur la vie. 
Plus qu'une autobiographie centrée sur soi, l'auteure décortique les événements, elle prend le temps de détailler, d'expliquer, de se révolter - je pense par exemple à la manifestation mise en place dans les rues de Paris alors qu'il était interdit de se réunir dans les rues pour protester. 
On découvre un monde qui ne tourne plus rond, et qui, malheureusement, résonne énormément avec notre monde actuel, empli de violences policières, de crimes perpétrés au nom du racisme et de la différence. 


"J’ai perdu ce pouvoir que j’avais de séparer les ténèbres de la lumière, me ménageant, au prix de quelques tornades, des ciels radieux. Mes révoltes sont découragées par l’imminence de ma fin et la fatalité des dégradations ; mais aussi mes bonheurs ont pâli. La mort n’est plus dans les lointains une aventure brutale ; elle hante mon sommeil ; éveillée, je sens son ombre entre le monde et moi : elle a déjà commencé. Voilà ce que je ne prévoyais pas : ça commence tôt et ça ronge."
Simone de Beauvoir, La force des choses II.




dimanche 20 janvier 2019

Le Coin des libraires - #122 La mer de la tranquillité de Sylvain Trudel

Décidément, je crois que les auteurs canadiens ne sont pas ma tasse de thé ! Après avoir lu N'oublie pas, s'il te plaît, que je t'aime de Gaétan Soucy, je me suis plongée dans La mer de la tranquillité de Sylvain Trudel paru en 2013 - un des auteurs qui a écrit une réponse de l'étudiante dans le livre inachevé de Soucy.


Chez Sylvain Trudel, les magazines érotiques ont des vertus théologiques, les chats immolés se mêlent aux météorites, les adolescents amoureux font fi des becs-de-lièvre, les prophètes annoncent l’ère du Cochon en reluquant les prostituées, on noie la guerre dans le scotch étendu d’eau de Lourdes, les vieillards méditent des noirceurs sous leur chapka de putois, un homme tue sa femme mais épargne son fils caché sous la jupe d’une fille, des frères tatoués chez les Hells Angels fument du haschich dans des pages de la Bible, un malade alcoolique lit l’Eloge de la calvitie et écoute le Quatuor pour la fin du temps pendant que son infirmière musulmane lui fait une piqûre dans la fesse, un raté promène ses mutations génétiques dans un quartier contaminé par les métaux lourds. Sous la lune couleur d’os, tous pourchassent la vie heureuse et espèrent la mort paisible, sans savoir que, pour son malheur, l’homme est à la fois la galère et le galérien.


Plutôt que de déclarer de but en blanc que je n'ai pas aimé ma lecture, je préfère essayer de nuancer dans la mesure du possible. 
Tout d'abord, le gros problème de cette lecture a été que je n'ai, de prime abord, pas compris qu'il s'agissait d'un recueil de nouvelles. Du coup après être complètement passée à côté de la première appelée "Epiphanies", j'ai mis plusieurs pages avant de comprendre que "Deux visages" n'était pas le titre du deuxième chapitre, mais bel et bien le titre d'une deuxième nouvelle - oui, là c'est ma faute... 
Forcément pour entrer dedans, bah c'était plus compliqué. 

S'y ajoute le fait que certaines nouvelles étaient pour moi dénuées de sens excepté pour dire que l'espoir est mort et qu'il n'y a rien à attendre de la vie. Fin franchement je pense qu'il ne faut pas le lire à n'importe quel moment, ce livre peut donner des idées sombres. L'auteur met en scène des personnages fantomatiques ou dénués d'intérêt qui n'ont d'autres buts que d'errer, d'attendre quelque chose qui ne semble jamais venir.




Pour être honnête je ne sais pas si c'est moi qui aies un problème de compréhension, mais j'ai eu du mal à comprendre ce que je lisais par moment. J'ai eu le sentiment que l'auteur tournait en rond et qu'il parlait pour ne rien dire - enfin, je parle d'auteur, mais je veux plutôt dire narrateur. 
C'est donc un démarrage assez long, des passages par moment incompréhensibles et des personnages assez repoussants. 

Dans ces neuf nouvelles on n'apprend rien, si ce n'est que le monde est gris, solitaire et sans espoir. D'ordinaire c'est un postulat qui m'aurait plu, si je n'avais pas eu tant de mal à comprendre où l'auteur voulait en venir, enfin, si je n'avais pas chercher à comprendre quelque chose là où il n'y avait peut-être rien. 

Même si j'ai eu du mal avec la plupart des nouvelles, j'ai néanmoins aimé la quatrième qui se nomme "Le quadrille à maman Maïs". J'ai trouvé cette nouvelle drôle, remplie d'errances et de générosité. Oui, celle-ci m'a plu. Après, je ne suis pas certaine que l'auteur voulait en faire une histoire drôle, après tout, il s'agit quand même d'un garçon qui veut récupérer son âme, et qui pense qu'il faut faire de bonnes actions pour cela. Sa rencontre avec la prostituée m'a amusé et je n'en demandais pas plus. 

Le reste du recueil est fidèle à la première nouvelle : sombre et triste. 

Je pensais aimer malgré le fait que le résumé de la quatrième soit particulièrement énigmatique, mais une fois les premières pages tournées, on est forcé de se rendre compte que ce résumé est à l'image du recueil lui-même : un véritable fouillis. 

Attention, je respecte le travail de l'auteur et je reconnais le travail que celui-ci a dû fournir pour son livre, c'est simplement que d'une part, je ne m'attendais pas à ça, et d'autre part, j'avais des attentes assez hautes. En soi, je n'ai pas détesté la plume de l'auteur, au contraire, j'ai trouvé certains passages extrêmement bien écrits, - et j'ai pu découvrir de nouveaux mots haha. Disons seulement que je n'ai pas accroché aux histoires.


"L’angoisse de la nuit proche me noue la gorge et j’aimerais me cramponner aux gens pour leur arracher des lambeaux d’amitié, mais c’est en toussant et en crachant que je vois les derniers fantômes disparaître au loin, mêlant leur ombre aux ombres des bonheurs insensés, bonheurs secrets et inconcevables qui sanctifient des hommes et des femmes, au hasard, comme la foi, mais qui abandonnent les damnés au bord des chemins."
Sylvain Trudel, La mer de la tranquillité.








samedi 12 janvier 2019

Le Coin des libraires - #121 Une longue impatience de Gaëlle Josse

Le voici, le dernier roman de Gaëlle Josse, paru lors de la rentrée littéraire d'hiver 2018, j'ai nommé Une longue impatience. Récit déchirant, puissant, émouvant, j'ai une nouvelle fois prit un immense plaisir à la lire.


"Je suis envahie, pénétrée, toute résistance devenue inutile, par les coups sourds, aveugles, insistants d’une souffrance qui ne me laisse aucun repos. Je vis avec une absence enfouie en moi, une absence qui me vide et me remplit à la fois. Parfois, je me dis que le chemin qui me happe chaque jour est comme une ligne de vie, un fil sinueux sur lequel je marche et tente d’avancer, de toutes les forces qui me restent."
Gaëlle Josse, Une longue impatience.


Ce soir-là, Louis, seize ans, n’est pas rentré à la maison. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un village de Bretagne, sa mère Anne voit sa vie dévorée par l’attente, par l’absence qui questionne la vie du couple et redessine celle de toute la famille.

Chaque jour, aux bords de la folie, aux limites de la douleur, Anne attend le bateau qui lui ramènera son fils. Pour survivre, elle lui écrit la fête insensée qu’elle offrira pour son retour. Telle une tragédie implacable, l’histoire se resserre sur un amour maternel infini.

Avec Une longue impatience, Gaëlle Josse signe un roman d’une grande retenue et d’une humanité rare, et un bouleversant portrait de femme, secrète, généreuse et fière. Anne incarne toutes les mères qui tiennent debout contre vents et marées.


En me remémorant ma lecture, je me rends compte que ce qui m'a le plus frappé c'est la diversité dans le propos. Gaëlle Josse s'attaque à l'absence tout d'abord et ce, par le biais de l'absence du fils. Mais cette absence m'est apparu comme un élément déclencheur, l'élément qui permet de creuser plus loin. C'est bien parce que Louis s'en va sans donner de nouvelles que l'on en apprend plus sur le passé d'Anne par exemple. 

Il y a aussi l'importance de l'époque, du fait que l'on soit dans les années 1950, soit seulement quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale - l'auteure met d'ailleurs en lumière un phénomène qui m'était inconnu jusqu'alors : le fait que les Alliés (ici l'Angleterre) bombardaient les bateaux de pêche français afin d'éviter de ravitailler les soldats Allemands qui occupaient la France. 

Et puis c'est aussi l'histoire d'un tiraillement, de la difficulté de trouver sa place dans la vie, d'être prise entre deux hommes, son fils issu d'un premier mariage, et son deuxième mari. Cet écartèlement permet alors d'aborder le passé d'Anna, son enfance vécue dans la misère, sa relation avec Yvon, son premier mari, pêcheur décédé quelque temps auparavant. C'est la mort de ce dernier et avec cela, la nécessité de s'en sortir seul avec son fils, l'élever malgré la famine, malgré la Seconde Guerre mondiale qui amène avec elle des privations.




On trouve alors deux récits, le premier au présent, qui relate les événements maintenant que Louis (son premier enfant) a pris le large. Le second au passé, afin de mieux comprendre les personnages, leur donner une réelle profondeur. Anne se révèle particulièrement attachante, Etienne, plutôt pathétique.
L'auteure a entrecoupé ces deux temporalités de chapitres où Anne écrit à son fils. On ne sait si elle envoie ses lettres - en sachant qu'elle ne sait pas où Louis est parti, ça semble compromis, mais bon.
Elle lui écrit pour parler de son retour, du festin qu'elle a prévu pour le grand jour. Mais malheureusement, l'attente n'en finira pas. Louis devait partir pour quelques mois, il devait rentrer pour Noël, et finalement, seule l'absence visitera notre héroïne.

Comme je le disais, Anne est prise entre deux feux, entre sa vie passée dont Louis reste le seul élément qui la rattache à Yvon, à sa pauvreté, à cette petite maison de pécheur qu'elle visite quotidiennement et sa vie présente, celle avec Etienne. Cette vie où elle est une femme gâtée, cette vie qui ne lui correspond pas.

Enfin, j'ai aussi aimé les rares mentions de la guerre, notamment des privations, mais surtout du petit passage où il est fait mention des dénonciations, de ces trois femmes qui ont été arrêtées et tondues sur la place de la mairie. On mesure alors la peur de se retrouver faussement dénoncée à son tour.

C'est un livre de courage, un livre de force. Anne est pour moi un des personnages les plus forts et les plus humbles que j'ai eu l'occasion de découvrir en littérature. C'est une femme qui, évidemment a fait des erreurs, mais qui passe le restant de sa vie à essayer de les réparer, ou du moins, de les effacer.
Mais Anne, ce n'est pas un personnage pathétique, loin de là, on ne se complait pas dans le pathos, on n'en fait pas des tonnes, Anne souffre de l'absence de son fils, elle se détache de sa nouvelle vie pour s'enfoncer dans la solitude d'une bicoque, symbole de sa vie passée, mais pas une fois elle se complait dans son malheur.

Une fois encore, Gaëlle Josse montre son don pour des récits courts (même pas 200 pages), mais dans lesquels chaque mot a sa place. Ce sont des mots simples qui forment la poétique de l'auteure, des phrases sans fioritures qui vont droit au coeur et touchent par leur sincérité.
J'ai fermé ce roman avec une pointe au coeur, avec douleur. Le dernier chapitre m'a déchiré, je l'ai trouvé d'une cruauté sans nom pour cette mère qui ne rêve que d'une chose : retrouver son fils.


Sans être mon préféré (ça reste L'ombre de nos nuits et Les heures silencieuses), je mettrai ce livre au même niveau que Le dernier gardien d'Ellis Island, mon premier de l'auteure et par extension, celui qui m'a donné envie d'en apprendre plus. 



"Tous les jours je dois m’inventer de nouvelles résolutions, des choses pour tenir debout, pour ne pas me noyer, pour me réchauffer, pour écarter les lianes de chagrin qui menacent de m’étrangler. Je m’applique à être digne, convenable, à être parfois aimable, à me montrer comblée."
Gaëlle Josse, Une longue impatience.








mercredi 19 décembre 2018

Le Coin des libraires - #120 La goûteuse d'Hitler de Rosella Postorino

Merci aux éditions Albin Michel et à Babelio pour m'avoir permis de découvrir ce roman en avant-première. Sa sortie officielle est prévue pour le 2 janvier 2019

À la base j'avais décidé de refuser toute opération privilégiée jusqu'à la fin de l'année, j'ai déjà tellement d'ouvrages à lire pour mes études et plus largement, chez moi, que je ne voulais pas me rajouter de lecture. Oui mais ça c'était avant de recevoir un mail me proposant ce livre. 
Comme vous vous en doutez maintenant, il m'a suffit de lire le titre pour avoir envie de le découvrir. Même si je ne vais pas lire que ça durant les deux prochaines années, j'ai décidé de travailler sur les récits de fiction documentés sur la Seconde Guerre mondiale (mes recherches ne concernent que la littérature française !) et ma curiosité a forcément été piquée quand j'ai vu ce titre. 


1943. Reclus dans son quartier général en Prusse orientale, terrorisé à l’idée que l’on attente à sa vie, Hitler a fait recruter des goûteuses. Parmi elles, Rosa. 
Quand les S.S. lui ordonnent de porter une cuillerée à sa bouche, Rosa s’exécute, la peur au ventre : chaque bouchée est peut-être la dernière. Mais elle doit affronter une autre guerre entre les murs de ce réfectoire : considérée comme « l’étrangère », Rosa, qui vient de Berlin, est en butte à l’hostilité de ses compagnes, dont Elfriede, personnalité aussi charismatique qu’autoritaire. 
Pourtant, la réalité est la même pour toutes : consentir à leur rôle, c’est à la fois vouloir survivre et accepter l’idée de mourir.

Je suis parvenue à me plonger dedans, mais pas de la manière que j'aurais souhaité - je lisais une dizaine de pages par-ci une dizaine de pages par-là. Le début ne m'a pas franchement enchanté. J'ai trouvé la mise en place assez longue. Bref, après avoir mis une petite semaine à lire les cent premières pages, je me dis que ce n'est pas exactement ce que j'attendais. 

Et pourtant, une fois passée cette centaine de pages, immersion directe. La mise en place est longue, on suit Rosa dans son quotidien répétitif et parfois sans grand intérêt. Et pour moi, tout s'enchaîne avec l'entrée du personnage de Ziegler. Toute la complexité du roman apparaît avec ce personnage. C'est à ce moment que Rosa est tiraillée entre son statut de femme mariée qui vit chez ses beaux-parents parce que son mari a dû partir au front et celui de simple citoyenne allemande qui doit accepter la tyrannie des SS. 


Ce déchirement du personnage à partir de Ziegler m'a énormément plu. J'ai trouvé les questionnements vraiment pertinents et pas seulement là pour faire avancer l'histoire. Il en va de même pour les autres goûteuses. Si je trouvais leur présentation un peu invraisemblable, du moins pas vraiment intéressante, au fur et à mesure l'auteure parvient à bien détailler ses personnages et à en faire des êtres vivants et non plus de simples figures fantomatiques dans une histoire qui ne les concerne pas réellement. Le personnage d'Elfriede est sans conteste celui que j'ai préféré. On sent qu'elle cache quelque chose derrière son tempérament assez bipolaire, mais je ne pensais pas que ce serait ça pour autant. 

L'histoire s'enchaîne très bien, le personnage de Rosa est à mon sens vraiment trop sage. C'est vraiment l'archétype de la bonne allemande qui refuse la guerre, refuse Hitler, bref elle a déjà compris tous les problèmes liés au Troisième Reich, bref elle semble un peu trop parfaite. Jusqu'à l'arrivée de Ziegler qui va remettre en cause tout un tas de choses. 
D'ailleurs, pour ce qui est de ce personnage, je trouve que c'est un des mieux réussis. Il est complexe dans le sens où il ne semble pas particulièrement méchant ni même cruel, mais il n'est pas franchement bon non plus. C'est pour moi le plus aboutit de tous parce que l'auteure a su en faire un être humain, un être qui a commis des atrocités au nom de ses idéaux (lorsqu'il raconte à Rosa pourquoi il a demandé à être muté), et qui est hanté par ce qu'il a vu. On retrouve donc ici aussi l'image du bourreau dépeinte de manière réaliste, tout en essayant d'une certaine façon de le rendre attachant au lecteur. 

Le bémol de cette histoire avec Ziegler, c'est la finalité. Alors là j'ai pas compris pourquoi ils arrêtent de se voir avec Rosa, il raconte un peu ce qu'il faisait avant d'arriver à la Wolfsschanze, puis il part retrouver sa famille, il revient, les goûteuses sont confinées dans un même bâtiment et tout est fini. J'ai trouvé ça expéditif et sans vraie raison, c'est dommage. 




J'ai particulièrement aimé le côté rétrospectif de l'histoire, ça fait très "témoignage", ça ajoute, à mon sens, de l'épaisseur au récit. Mais des fois, je trouve ça un peu gratuit aussi. Rosa nous répète plusieurs fois "je ne l'ai appris que plus tard", ce genre de choses, sans forcément s'étaler dessus. C'est bien de le savoir, mais ce serait mieux de développer un peu. Par exemple, on ne sait pas ce que Ziegler devient une fois qu'il l'a fait évacuer vers Berlin. On n'a jamais aucune nouvelle de lui et c'est dommage quand l'on sait qu'il est un des personnages principaux de l'histoire - oui, je déteste rester dans l'ombre haha ! 

L'auteure amène très bien le passé de Rosa. Le fait d'invoquer sa famille, notamment la disparition de son père, puis celle de sa mère permet de mieux comprendre le personnage sans pour autant tomber dans le pathos. On comprend un peu mieux pourquoi elle prend ces décisions, pourquoi elle est si farouchement opposée à Hitler et à son gouvernement. Alors oui, ça fait peut-être un peu le cliché de la bonne allemande qui a dû subir sous peine d'être supprimé, mais finalement n'est-ce pas simplement ce qu'il s'est passé en réalité ? 

Je voudrais enfin ajouter que la dernière partie m'a laissée sur ma faim. Son mari, Gregor revient, mais ça ne colle pas ? Je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment on peut nous parler d'une relation durant 300 pages, de la douleur d'une femme qui apprend que son mari a disparu, pour finalement en arriver à cette conclusion. Je trouve la fin bien trop pessimiste par rapport au reste du roman. Donc oui, pourquoi pas j'imagine, mais c'est dommage de terminer de cette façon, sur la solitude de Rosa et sur ses secrets finalement. Tout ce qu'il s'est passé durant son absence est passé sous silence et c'est bien les non-dits qui ont détruit leur relation. Et la femme qui a inspiré Rosa est restée avec son mari jusqu'à ce que celui-ci décède bien des années après la guerre. 

Globalement ça a été une très bonne lecture. Un démarrage plutôt difficile, mais une fois entrée dedans, il devient difficile de lâcher le bouquin. Un personnage principal charismatique et intéressant, et surtout, un personnage inspiré de la réalité. 
Tout au long de l'ouvrage, je me demandais ce qu'il y avait de réel dans l'histoire. À titre d'exemple, est mentionné l'attentat qui a failli coûter la vie à Hitler en juin 1944, les éléments relatés dans l'ouvrage sont fidèles à la réalité. 
L'auteure mentionne dans une note que cette idée lui est venue par le biais d'une interview d'une femme, Margot Wölk, qui, en 2013 a donné une interview en Allemagne où elle racontait justement son métier de goûteuse pour Hitler qui a duré deux ans. 

Pour ceux que ça intéresse, j'ai trouvé un article qui relate rapidement ce qu'a vécu cette femme durant la guerre et on se rend rapidement compte que Rosella Postorino s'est largement inspirée de son vécu pour écrire son roman. Elle dit d'ailleurs qu'elle souhaitait la rencontrer, mais que malheureusement, Margot Wölk est décédée avant qu'elle puisse le faire. 


La goûteuse d'Hitler de Rosella Postorino est donc un roman documenté comme j'en cherche, c'est-à-dire une histoire où l'auteure ajoute des éléments imaginaires, mais où il y a aussi une grande part de vérité. Pour répondre à ma question de savoir si les romans documentés sur la Seconde Guerre mondiale peuvent permettre au lecteur d'apprendre quelque chose sur l'Histoire, ici, je dirais cent fois oui. J'ai passé un très bon moment de lecture et j'ai appris des choses, je ne peux donc que remercier l'auteure pour la qualité de son ouvrage et une fois encore les éditions Albin Michel pour m'avoir donné l'opportunité de le découvrir en avant-première. 









Le Coin des libraires - #129 Aberrations I. Le réveil des monstres de Joseph Delaney

M erci à Babelio et aux éditions Bayard pour m'avoir permis de découvrir cet ouvrage ! J'ai longuement hésité avant de me décider à...