Pages

samedi 22 septembre 2018

Le Coin des libraires - # Le château (#1 trilogie des Ferrailleurs) d'Edward Carey

Le château, publié en 2013 en Angleterre et en 2015 en France, n'est autre que le premier volet de la trilogie des Ferrailleurs, écrite par Edward Carey.

Cette trilogie m'a fait de l'oeil pendant un bon bout de temps, mais j'attendais la sortie en poche du troisième tome pour me plonger dedans - on retrouve l'éternel problème de l'attente entre les tomes sinon. 
Cet auteur m'était inconnu jusqu'à ce que je tombe un jour sur cette couverture gothique, aux allures steampunk. N'étant pas une grande professionnelle de ce genre, je ne sais pas grand chose dessus si ce n'est que les récits steampunk se passent généralement aux XIXe siècle et mettent en scène un monde qui aurait pu être le nôtre, du moins, qui a pour point de départ un événement historiquement "réel" pour construire autour un monde tout à fait imaginaire. 

Petite parenthèse : pour celles et ceux qui s'y connaissent dans ce genre, n'hésitez pas à me dire si mon semblant de définition est véridique, et pourquoi pas me donner quelques titres, je pense évidemment aux récits steampunk que vous considérez comme la base - merci d'avance ! 


Au milieu d’un océan de détritus composé de tous les rebuts de Londres se dresse la demeure des Ferrayor. Le Château, assemblage hétéroclite d’objets trouvés et de bouts d’immeubles prélevés à la capitale, abrite cette étrange famille depuis des générations. Selon la tradition, chacun de ses membres, à la naissance, se voit attribuer un objet particulier, dont il devra prendre soin toute sa vie. Clod, notre jeune héros, a ainsi reçu une bonde universelle – et, pour son malheur, un don singulier : il est capable d’entendre parler les objets, qui ne cessent de répéter des noms mystérieux…

Tout commence le jour où la poignée de porte appartenant à Tante Rosamud disparaît ; les murmures des objets se font de plus en plus insistants ; dehors, une terrible tempête menace ; et voici qu’une jeune orpheline se présente à la porte du Château…

Premier tome d’une trilogie superbement illustrée par l’auteur, Le Château nous plonge dans un univers pareil à nul autre, fantasmagorique et inquiétant, gothique et enchanteur. Edward Carey y révèle des talents de conteur, de dessinateur et de magicien qui font de lui le fils spirituel de Tim Burton et de Charles Dickens.



Avec Le château, j'ai fait l'expérience du mauvais moment de lecture. Vous savez, c'est ce moment où vous commencez un livre qui vous fait vraiment envie, mais que ce n'est pas la bonne période pour le lire. Dans le sens où la seule chose que vous souhaitez faire, bah c'est le strike, mais que c'est juste impossible. 
J'avais mes examens qui commençaient quelques jours plus tard lorsque j'ai commencé ce livre. Malgré ça, malgré le manque de temps, je l'ai dévoré. C'était trop dur de le refermer, de le continuer plus tard. J'ai fait une pause au pire moment pour pouvoir me consacrer à ce roman et qu'est-ce que c'était bon ! 

On suit donc deux personnages, Clod(ius) Ferrayor, gringalet et bizarre, mais membre de l'illustre famille des Ferrayor. Je dis illustre parce que cette famille est littéralement la reine du pétrole, elle vit dans un château à l'abri de la misère, du désordre et de la crasse du dépotoir, elle mène grand train quand on voit la vie des autres. 
Mais voilà que Clod n'a pas grand chose pour lui, en plus d'être un peu moche (il suffit de voir son visage sur la première de couv'), il est apparemment doté d'un don un peu étrange. Ce don, c'est celui de pouvoir entendre les objets donner leur nom, du moins, donner des patronymes. 

Le deuxième personnage n'est autre que Lucy Pennant, une fille un peu malchanceuse, une ado qui a perdu ses parents, s'est retrouvée à l'orphelinat et est destinée à passer sa vie dans la décharge en gros. Mais c'est sans compter sur un évènement, une petite erreur qui changera radicalement son quotidien. 

C'est par le biais d'une narration alternative que l'on apprend à connaître ces deux personnages opposés l'un de l'autre, mais très attachants dans leur manière d'être. 
Même si le gros point fort de ce volet est l'atmosphère, l'univers de l'auteur, les personnages ont aussi une place très importante dans mon appréciation. Si j'ai trouvé l'univers si abouti, si fantastique, c'est grâce à Clod et Lucy, qu'on se le dise. 


Le château d'Edward Carey, éditions Livre de poche.


Sans entrer dans les détails, il me faut souligner la créativité de l'auteur, vraiment, chapeau bas. Ce monde fantastique qu'Edward Carey a crée est absolument formidable, il est pensé du début à la fin ; il est crédible
Mais le tour de force, c'est que l'auteur parvient à rendre un monde imaginaire crédible alors que le seul lieu auquel nous avons accès dans ce premier tome, et bien comme son titre l'indique, c'est le château. La carte du château en début de volet est à cet égard très précieuse, car au fur et à mesure de la lecture, on va se perdre dans ses étages, dans ses recoins, ses cheminées comme ses greniers, bref, le château va être disséqué. 
On a donc le sentiment d'un atmosphère suffocante, poussiéreuse, pleine de suie et noirâtre, etc. seulement par le biais de la description du château. Lieu qui, comme je le disais plus haut, représente le prestige des Ferrayor et aussi la différence entre cette famille, et le reste de la population. 

C'est donc grâce à des descriptions très précises si j'ai pu entrer dans l'histoire aussi rapidement - attention, je ne veux pas dire qu'il y a trop de descriptions, Edward Carey n'est pas Flaubert ! 
Dès les premières pages j'étais partie et c'est vraiment quelque chose que j'adore : entrer dans un livre comme si on le connaissait déjà, découvrir une histoire tout en ayant l'impression d'être familière avec celle-ci.



Tout était réunit pour me plaire : un univers recherché et passionnant, des personnages attachants (peut-être parfois trop stéréotypés, surtout pour Clod, incarnant le vilain petit canard, le garçon boiteux de la grande famille respectée que représente les Ferrayors et qui se révèle finalement bien plus capable que tous les autres...) et intéressants. 
Même la mise en page m'a plue, le fait d'avoir le portrait d'un personnage ou d'un objet dont il sera question dans le chapitre à venir m'a séduit. 

Avec ce premier volet Edward Carey m'a montré son talent d'illustrateur et de romancier, il a su me passionner avec ce tome un qui se lit avec une rapidité folle. 
Le château est donc de bon augure, il donne envie de se faire le deuxième tome dans la foulée. Malheureusement, ça n'a pas été possible, mais ce n'est que partie remise ! 


"J’étais comme abandonnée, jetée, rejetée, évacuée, déchargée, tombée dans un grand trou. Petite. Toute petite. Consciente alors de ma petitesse dans ce froid obscur, consciente que je ne deviendrais jamais grande. Une miette. Une écharde. Un objet perdu. Une petite chose perdue. C’était ça. Quelque chose comme ça, mais on n’y est pas encore tout à fait : cela ne suffit pas à décrire ce que je ressentais. Être seule dans la décharge, c’est comme être mort, absolument mort, disparu, foutu, à jamais oublié de tous, une existence enterrée, inconnue sur Terre. C’est comme ça. Sauf que tu es en vie, me dis-je, sauf que tu respires, sauf que tu es là dans ce lieu sans vie, en vie avec toute cette mort qui frissonne autour de toi, au-dessus de toi, cette mort en remous."
Edward Carey, Les ferrailleurs I - Le château.




jeudi 20 septembre 2018

Série du moment - #21 Animal Kingdom (saison 3)

Et voilà, ça y est la saison 3 d'Animal Kingdom a déjà fini d'être diffusée, c'est passé vite. 
Après le gros cliffangher de la saison 2 (dont vous pouvez retrouver mon avis ici

On voit très vite que c'est terminé les moments en famille autour de la table. On comprend également que la mort de Baz a jeté un froid. Les frères semblent liés comme jamais - bon, il est vrai que Deran et Craig ont toujours été proches, mais on sent qu'il y a une véritable fraternité qui n'est plus menacé par Smurf. 

D'ailleurs, le personnage de Smurf souffre pas mal dans cette saison encore - enfin, ça reste relatif quand on apprend qu'elle est quand même la commanditaire du meurtre... - mais son personnage est bien décidé à en découdre et à remettre à sa place son petit-fils arrogant et un brin manipulateur. 
Finalement, il appartient bel et bien à la famille des Cody. Si on avait des doutes par le passé, cette saison nous confirme que le petit J est comme un poisson dans l'eau au milieu de cette famille de truands. 


Affiche Animal Kingdom saison 3.


Pope reste toujours mon personnage favori. Pour moi il est complexe, attachant et par moments, déchirant. On ne comprend pas toujours ses réactions, il est un peu malade sur les bords, mais dans le fond, il reste une personne aimante et délicate. Il n'y a qu'à voir comment il tente de s'occuper de Lena suite à la disparition de ses deux parents. 
Lena est d'ailleurs le pire personnage, vraiment s'il y en a un qui mord la poussière dans cette série, c'est bien elle. Elle se retrouve sans rien, dans un monde qui ne fait pas attention à elle, qui la force à faire ce qui la rend malheureuse, bref, son personnage est définitivement le plus pitoyable.

Pour en revenir à Pope, rapidement, c'est d'après moi le personnage qui évolue le plus, et surtout, qui se cherche. On sent qu'il veut s'en sortir, qu'il veut faire les choses bien. C'est simplement qu'on peut deviner que son enfance n'a pas été des plus faciles. Quoi qu'il en soit, la fin de la saison laisse supposer que Pope ne sera pas au meilleur de sa forme, ou en tout cas, qu'il va falloir se calmer ! 

Ensuite, mon favori est Deran. Le cadet qui cherche à s'émanciper. On le voyait déjà dans la saison précédente, par le biais de l'achat de son bar, et là encore, on remarque que son personnage murit encore un peu plus. 
Même chose pour Craig, on sent qu'il a passé un cap dans sa vie, qu'il prend en maturité, mais au-delà de ça, bah on ne peut pas dire qu'il y ait une grosse évolution dans son comportement ou autre. 

Non là ce qui nous intéresse - en dehors de Pope, bien évidemment - c'est la relation Smurf/J. Après que celle-ci lui ait donnée sa procuration pour qu'il puisse gérer son business, elle se rend rapidement compte que quelque chose cloche et qu'on a essayé de la rouler, pis, on l'a roulé. 

S'installe une forte tension entre Smurf qui suspecte J, et J qui tente de faire bonne figure bien qu'il cache de nombreux secrets. 
Comme je le disais plus haut, il est loin le temps où il était le petit nouveau, où il hésitait sur la marche à suivre. Non, là, J a décidé de devenir le grand patron et d'évincer sa grand-mère. 




Je suis pressée de voir ce que ça va donner, même si une chose est déjà certaine, ce duel au sommet risque d'être sans pitié entre Smurf qui ordonne des assassinats, et J qui décide de liquider l'avocate, on sent bien que les deux sont prêts à tout. 

Enfin, cette saison voit l'apparition d'un nouveau personnage, celui de Mia, cette jeune femme, membre d'un gang qui n'a visiblement pas peur des exécutions. Mais comment J réagira quand il apprendra qu'elle a tué son père ? 
Je n'aime pas son personnage, je le trouve arrogant et beaucoup trop à l'image des autres personnages féminins de cette série : fourbe et calculateur. 


Le scénario de cette saison m'a plus convaincu que celui de la précédente. J'ai trouvé une vraie continuité dans les épisodes, ce qui n'étaient pas le cas pour la saison 2 (selon moi). 
Egalement, la réalisation reste intéressante, sans grande prise de risque, mais suffisamment immersive pour qu'on soit prit dans l'histoire. 


Bien que la fin se termine sur une scène qui fait froid dans le dos, il va falloir attendre l'année prochaine pour voir la suite, mais au moins, que l'on se rassure, la série est renouvelée pour une saison 4, ce qui est une excellente nouvelle ! 






samedi 15 septembre 2018

Le Coin des libraires - # N'oublie pas, s'il te plaît, que je t'aime de Gaétan Soucy

Je crois bien que N'oublie pas, s'il te plaît, que je t'aime de Gaétan Soucy est mon premier roman canadien, plus particulièrement québécois. Et malheureusement il s'agit aussi de ma première (petite) déception de la collection Notabilia.


Gaétan Soucy se voyait dans N’oublie pas, s’il te plaît, que je t’aime en archéologue amoureux qui explore l’idéal humain. Il y mesure, examine, interprète, remue, soulève les couches concentriques des sentiments. À cette longue lettre d’un professeur à son étudiante, Gaétan Soucy souhaitait donner une réponse, que sa mort précipitée à l’été 2013 a laissé à l’état d’esquisse. Mais l’idée était lancée. C’est donc à son initiative que Suzanne Côté-Martin, Pierre Jourde, Catherine Mavrikakis et Sylvain Trudel se sont prêtés au jeu d’imaginer une réponse, en se glissant tour à tour dans la peau de l’aimée. Ce livre curieux en hommage à G. Soucy se veut d’abord et avant tout une célébration de l’écriture : car c’est bien sur la rive du littéraire que cet amour sourd et aveugle, obtus, déchiré, affolant et furieux a rejeté l’écrivain un temps frappé de silence.


Comme vous le savez sans doute maintenant, je souhaite acquérir tous les livres de cette collection, et donc forcément, tous les lire. Désormais la collection s'étend à une quarantaine, j'en possède les trois quarts et j'en ai lu à peu près un quart - je me suis fixée le challenge d'en lire un par mois en 2018, pour le moment, je tiens le bon bout !

Il est évident que certains me font plus envie que d'autres, que ce soit pour leur auteur, leur titre ou encore leur couverture. Également, je lis généralement le résumé de ceux que je ne connais pas pour me faire une petite idée. Pour N'oublie pas, s'il te plait, que je t'aime, je dois dire que j'ai été intriguée par la couverture et le pitch du livre.

J'aime assez les romans épistolaires donc déjà ça partait bien, et pourtant j'ai rapidement déchanté. Le gros point noir, c'est la tournure des phrases de l'auteur. La lettre du professeur fait à peine une soixantaine de pages, et pour moi, c'était déjà trop.
Tout du long, j'ai eu le sentiment que le protagoniste, Philippe, s'écoutait parler. La façon dont il a besoin de montrer à Amélie que lui sait mieux, que lui a l'expérience, que lui a raison, j'ai trouvé ça hyper autocentré, à la limite du pédantisme.

Je m'attendais à une lettre incandescente, à une ode à l'amour, à cette jeune femme, Amélie, étudiante, amie, amante, je n'ai rien trouvé qui s'en rapproche. Au contraire c'était pour moi très scolaire dans le sens où chacun a sa propre place, l'enseignant sait forcément mieux que l'étudiante, il est donc normal qu'il sache aussi ce qui est mieux pour elle visiblement.
Cette façon de forcer les choses, de tenter d'amener Amélie à penser comme lui parce que c'est soi-disant la bonne façon de voir, ça m'a gêné.


N'oublie pas, s'il te plaît, que je t'aime de Gaétan Soucy, collection Notabilia.


Je crois qu'il est bon de préciser que ce n'est pas la plume de l'auteur que je n'ai pas aimé, au contraire, celle-ci est plutôt agréable, parfois difficile à comprendre (j'ai dû chercher certains mots dans le dico), donc globalement plaisante. Non vraiment ce qui m'a dérangé c'est la façon dont Philippe s'adresse à Amélie, cette façon de mettre en avant sa science infuse en quelque sorte. Clairement, j'ai trouvé ça dommage et à des années lumières de l'amour tel qu'il doit être - consenti, libre et passionné (c'est véritablement le seul élément que j'ai retrouvé dans cette lettre).

Je comprends le besoin de faire comprendre à un être que l'on aime le pourquoi du comment, mais j'estime qu'il faut que ce soit une démonstration éclairée et non pas un simple prétexte pour se mettre en avant et justifier ses idéaux au dépend de l'autre.

J'aurais aimé avoir une vraie réponse de la part d'Amélie, une réponse qui soit écrite par Gaétan Soucy lui-même. Malheureusement il est décédé avant d'avoir pu l'écrire, ce qui fait de ce livre une oeuvre inachevée.
Et c'est là que je vais développer le point fort de ce livre : la pluralité des voix.
Et ce, grâce à cette proposition de l'éditeur aussi originale qu'excellente : proposer à cinq autres auteurs d'imaginer la réponse d'Amélie. Cette idée est top parce qu'elle donne un autre relief à la lettre de Philippe, elle permet de découvrir les différentes interprétations que l'on peut déduire du texte de Soucy et c'est vraiment ce qui m'a permis de sauver ma lecture.

J'ai particulièrement aimé deux lettres, celle de Sylvain Trudel (ce qui est plutôt cool étant donné que je pense bientôt lire son livre La mer de la tranquillité, publié chez Notabilia) et de Pierre Jourde. Ce sont les deux auteurs qui sont parvenus à faire sortir mon ressenti et à la retranscrire. Ils ont su mettre en avant les reproches que j'ai pu faire à la lettre de Soucy. Il y a cette phrase signé Pierre Jourde qui, à mon sens, reflète parfaitement bien la lettre de Philippe : "Ta lettre : elle oblige. Comme ta personne, en un sens, oblige."

Je pensais être passée à coté de cette histoire, à côté de sa poésie, et finalement, lorsque j'ai refermé cet ouvrage après avoir lu les cinq réponses des cinq différents auteurs, j'ai compris que je n'étais peut-être pas passé à côté de tout. J'ai compris que j'avais sûrement eu un ressenti différent de celui que je croyais avoir. Finalement, je dirais que cette lecture reste mitigée dans le sens où je n'ai pas pris un énorme plaisir à découvrir Gaétan Soucy avec ce texte, mais d'une certaine façon, ce livre m'a permis de voir les choses sous un nouvel angle, ce qui est toujours bon à prendre.



"La tentation est forte alors - et chez les meilleurs - de se croire voué à une vie petite, de s’imposer une banalité quotidienne à la manière d’une punition, de chercher refuge dans la routine, la médiocrité des jours recommencés, s’étant une fois pour toutes et sévèrement jugé inapte à mériter mieux. Nos aspirations à l’essor, à prendre notre envol, nous apparaissent alors n’avoir été que présomptions, prétentieuses démesures."
Gaétan Soucy, N'oublie pas, s'il te plait, que je t'aime.








samedi 8 septembre 2018

Le Coin des libraires - #110 Adoration de Jimmy Lévy

Quelle difficulté pour trouver les mots justes, ceux dont on sait qu'ils décriront à la perfection ce sentiment à la fois de joie et de tristesse face à un texte aussi beau que savoureux, aussi destructeur que salutaire. 


Souvenez-nous, l'année passée je vous parlais de mon coup de coeur pour Petites reines, premier roman de Jimmy Lévy, reçu grâce à la gentillesse et aux très bons goûts de Benoit, du Cherche midi. 


"Je ne sais pas comment naissent les passions, de quelle matière elles sont faites, si elles grandissent de ce qu’on y projette ou si elles claquent soudain dans l’air comme un arc électrique qui zèbre un espace inconstant. Je ne sais pas si je raconte une passion ou une défaite."
Jimmy Lévy, Adoration.


Toujours, on ne l’apprend que trop tard. On cherche à savoir par quoi ça commence. D’où c’est parti. Comment la vie se transforme en enfer. Un enfer d’amour. Une adoration.
Je ne sais pas situer un début. L’instant invisible où ça se noue. Où ça s’empare de toi. La flèche que décoche le Cupidon de service, le préposé à l’addiction, le sniper ailé. Curieuse, quand même, cette idée de flèche. Déjà un perce-cœur, une hémorragie. Déjà un goût de meurtre. Je ne sais pas si tout se joue là, en une poignée de secondes. Je ne sais rien de L. C’est la condition du désastre.

 
L souffre d’une perversion incurable, toxique, insoupçonnable au premier abord. Une pathologie sans nom qui ravage et dévore tout ce qui l’entoure autant qu’elle-même. Le narrateur, tombé fou amoureux de L, ne voit rien venir de la dévastation en marche. Il va jouer sa peau pour tenter de sauver l’insauvable, devenant à son corps défendant le complice, le mobile et la victime de la perdition de L.
De son récit fragmentaire, chaotique, surgit le tableau d’un naufrage, un autoportrait en ruines.


Autre registre, autre époque. On quitte le récit à double voix pour ne s'arrêter que sur une seule, sur le point de vue de cet homme qui va nous confier son adoration pour L, cette femme destructrice, dont leur relation est assimilable à un camion fou. 

C'est par le biais de chapitres très courts, mais aux noms significatifs (menottes, pharmakon,  résistance, pyramide...) que le narrateur va tenter de nous faire comprendre l'origine et l'histoire de cette adoration. Comment en est-il arrivé là ? Comment a-t-il pu devenir cet homme qui s'est fait arrêter par la police pour avoir frappé sa femme rachitique ? Comment a-t-il pu se faire avoir au point de frôler la prison par amour pour L ? 

Le narrateur va nous raconter leur rencontre, leur vie commune, vite devenue un cauchemar. Tout autant que la grossesse de L qui va être un vrai calvaire pour cette femme droguée aux médicaments. 
C'est une vraie pharmacie que leur appartement, un lieu où il ne fait pas bon vivre quand on a un enfant en bas âge, un lieu où l'amour n'a finalement pas sa place.

Ce qui m'a le plus touché, c'est la maladie de L, maladie pour laquelle le narrateur devra attendre un bon paquet de temps avant d'avoir droit de poser un mot dessus : la bipolarité.
C'est parce qu'il est emprisonné qu'il se voile la face, qu'il pardonne et oublie. 

On ne s'explique pas très bien cet autodestruction du protagoniste, pourquoi accepter tout ça ? Pourquoi cet homme plus vieux, divorcé, et ayant une vie des plus normales accepte de devenir un pantin, une victime de la méchanceté de L ? Ce n'est plus de l'amour, mais bel et bien ce terme dont use l'auteur pour titrer son roman, c'est de l'adoration. Le protagoniste voue un véritable culte à L lorsqu'il la rencontre, lorsqu'elle prononce les deux syllabes qui forment son nom. 


Adoration de Jimmy Lévy, éditions Cherche midi.


L'histoire est absolument géniale, on compatit avec le narrateur qui ne fait que subir au fil des pages, qui semble se résigner tout au long du récit et qui le conclut d'une manière aussi déroutante qu'évidente. Qu'aurait-il pu faire ? 

Adoration, c'est un tout, une histoire de destruction : celle de cet homme qui voulait la sauver, et celle de L qui est incapable de vivre. C'est la destruction de l'amour et des sentiments. 
La description du point de non retour.

J'ai aimé les idées de Jimmy Lévy, le fait d'écrire sur cette maladie et d'ajouter une véritable épaisseur novatrice aux personnages. Ici il est question de violences conjugales, mais ce n'est pas la femme la véritable victime, non, ici c'est l'homme lui-même qui se fait avoir, coupable avant d'être innocent. 
Il est fait comme un rat dans une société où il est très rare que l'on fasse mention des violences conjugales touchant les hommes - et oui, c'est pas parce que c'est moins commun qu'elles n'existent pas !! 

Il semble que L n'ait aucune qualité. Avant qu'elle devienne cette personne accro à ses médocs et aussi toxique que de l'arsenic, elle apparaît comme un personnage un peu fantomatique, du moins fantasmé, où on observe déjà le début de la fêlure. 
Qu'elle veuille se détruire, qu'elle veuille avoir le corps de la taille d'une brindille et le besoin de se droguer en permanence la regarde, mais les chapitres sur la grossesse sont révélateurs du tempérament du personnage. 

À la dernière page on s'interroge, est-il réellement la seule victime de cette histoire ? ne sont-ils pas tous des victimes à leur échelle ? après tout, bien qu'elle soit répugnante dans sa façon d'être, L n'est-elle pas carrément affligeante ? cette façon de vivre, cette nécessité de s'enfiler des médocs par dizaines, n'est-ce pas cela le plus triste ? 
Pour moi ça l'est, tout autant que ce petit garçon dont on entend finalement très peu parler, mais pour qui on est obligé de ressentir de la compassion. 
Comment pourrait-il vivre avec une mère aussi toxique ?


"Tout ce qui s’écrit de la passion est un faux en écriture, un plagiat édulcoré, un arrangement, l’enluminure épique d’un texte hermétique qui ne se donne pas à lire, dont çà et là affleurent seulement des aspérités et des leurres. La passion est imprenable, c’est elle qui prend. Toute tentative de roman est une passion. Cendres en pages. Pages en suaires."
Jimmy Lévy, Adoration.


Adoration, c'est une écriture à couper le souffle. Si l'histoire m'a énormément touchée de par son propos et ses idées, c'est l'écriture qui m'a bouleversée, qui m'a retournée l'estomac. Une écriture élégante, délicate en même temps que bourrue et tranchante. Le style de Jimmy Lévy m'hypnotise. C'est assez étrange comme émotion. 
On passe de l'amour à la haine en quelques mots. On est à la place de ce narrateur sans nom et on est charmé, charmé par cette femme séduisante bien qu'on sache qu'elle est de celle qui s'enfile des cachetons comme des bonbons, qu'elle est de celles qui vivent en noir et se lève à 15h.  

Adoration, ou l'occasion de montrer le ravage de la passion, le tragique d'une relation. C'est une fin nécessairement atroce après la découverte d'une histoire tumultueuse, mêlée de coups de folie et de coups de déprime. C'est la mort dans l'amour. Ou l'amour dans la mort ? 



Deuxième roman, deuxième coup de coeur, Jimmy Lévy est un auteur à suivre. Un auteur à l'écriture merveilleuse et magnétique. 
Décidément un de mes auteurs contemporains favoris. 












mercredi 5 septembre 2018

Séries du moment - #6 Septembre 2018

Cela fait longtemps que je n'ai pas écrit un article pour vous parler de plusieurs séries. Je ne sais pas encore si je vais vraiment reprendre ce type d'articles ou non, à voir si j'ai le temps !
Il y a certaines séries que vous verrez dans un article complet, mais pour ces séries-là, disons que je n'avais pas trop le temps d'écrire un article entier dessus.






Mes séries favorites font généralement l'objet d'un article - c'est le cas par exemple pour Killing Eve  (dont je vous parlerai très bientôt !) ou encore Animal Kingdom. Pour d'autres, j'ai raté le coche (c'est, entre autre, le cas pour la saison 2 d'American Crime Story dont je ne vous ai pas parlé, mais que j'ai adoré !) 


J'ai cette fois choisi trois séries très différentes, mais qui ont le point commun d'être des séries que je regarde en ce moment (ou que je viens tout juste de terminer) et qui me plaisent, forcément - je n'ai déjà pas le temps de vous parler de toutes les séries que j'aime, ce n'est pas pour m'attarder sur celle que je n'aime pas...



  • Orange is the New Black (saison 6)


Il est loin le temps où je vous parlais de cette série avec assiduité. Si mes souvenirs sont bons, je vous ai parlé de la saison 2 et de la 4 (mon article est d'ailleurs dispo ici). J'ai voulu écrire un article sur la cinquième l'année dernière et finalement, je n'étais pas si emportée. 
Ce n'est que partie remise puisque je vous parle de la sixième saison, dernière sortie en date et probablement l'avant-dernière de la série si les rumeurs disent vraies. 

Après avoir été globalement déçu par la saison 4, j'avais trouvé la 5 un peu meilleure, mais ce n'était pas encore ça. Il faut dire que j'ai tellement aimé le début de la série que je trouvais que celle-ci s'essoufflait.
La saison 6 est pour moi une saison de renouveau dans le sens où on découvre d'autres choses, on quitte Lichfield pour un terrain bien plus dangereux. On sort de la zone de confort que l'on suivait depuis cinq ans en fait.

Cette saison tient toutes ses promesses. On se retrouve au QHS (Quartier de haute sécurité). Grosso modo, c'est le lieu où vont les "pires criminels" (meurtriers, violeurs, membres de gangs pour beaucoup) et c'est le lieu où vont être envoyés les filles.
C'est la découverte d'un nouvel environnement, de nouveaux gardiens (en plus des anciens), c'est l'insertion de nouveaux personnages, bref, cette saison est celle de la nouveauté et j'ai adoré !


Orange is the New Black,  6x13.


Pour dire les choses rapidement, j'en avais ma claque de Piper, c'est vraiment le personnage que j'aime le moins et de la voir se la jouer petit chef, un peu nazi sur les bords, c'était pathétique. Là, on retrouve son personnage changé, elle ne veut plus faire de vagues, elle veut passer le temps qu'il lui reste avec Alex et s'en sortir.
Même si j'ai trouvé son personnage plus intéressant, elle reste un des personnages qui a le moins de caractère pour moi.
Je préfère mille fois Nicky, Suzanne ou encore le nouveau duo Cindy/Gonzalez. Même si ma préférence va à Daya (son personnage est un de mes favoris depuis le début de la série) ou encore Taystee qui avait déjà une place de choix dans la saison 5.

Le personnage de Taystee est l'occasion de mettre en avant les failles dans le système judiciaire américain. Ça a beau être connu et reconnu, on ne peut s'empêcher de trouver les méthodes douteuses et même parfois carrément scandaleuses puisqu'injustes - déjà, quand tu sais que c'est à toi de prouver ton innocence, c'est qu'il y a un problème...
Elle est accusée d'un meurtre qu'elle n'a pas commis, prend le risque d'aller jusqu'au procès pour prouver son innocence, elle risque la perpétuité si ce n'est la peine de mort pour un crime qu'elle clame ne pas avoir commis - et dont elle n'est accusée que par des preuves indirectes...

Son personnage m'a une fois encore déchiré le coeur. Je trouve qu'il est un des plus étoffé et un des plus attachants de tous, et pourtant, il y en a des personnages dans cette série !

Pour ce qui est du dernier épisode de la saison, je l'ai trouvé limite. La sortie anticipée de Piper m'est passée au dessus. On fait toute une histoire de son personnage alors qu'en réalité il fait vraiment partie des moins intéressants. C'est vraiment dommage étant donné que c'est elle qui était censée porter la série - tout part d'elle quand même.

Par contre la fin avec Flores a fait naître le même sentiment d'injustice que lors du procès de Taystee, ces images sont déchirantes et je suis pressée de connaître la suite !
Enfin, j'ai énormément aimé le personnage de Caputo. Je le trouvais déjà meilleur dans la saison précédente, mais ça y est, il a fini de me convaincre. Pour moi il est devenu un personnage intéressant et complexe et non plus seulement le patron de la prison qui se fait ses supérieures.

En bref, une saison bien plus prometteuse que les précédentes, un vent de nouveauté sur une série qui, pour ma part, commençait sérieusement à s'essouffler. Je ne vois pas comment la saison 7 pourra débuter étant donné la fin de celle-ci, mais je suis prête à attendre l'été 2019 pour le découvrir.





  • 3% (saison 2)


Pour rester dans la veine Netflix, je vais désormais vous parler de la série brésilienne 3%, dont la saison 2 est sortie depuis quelques mois maintenant.
J'avais bien aimé la saison 1, disons plutôt que je l'avais trouvé intéressante dans son propos et que j'étais intriguée par le fait que la série soit brésilienne - une première pour moi.

J'ai attendu l'été pour la regarder, histoire de pouvoir enchaîner si l'envie se faisait sentir.
Et ben, on peut dire que j'ai bien fait. J'ai littéralement mangé les épisodes - bon après il n'y en a que 10...

De prime abord j'ai eu du mal à tout remettre dans le contexte, à me souvenir du passé des personnages, etc. mais ça revient vraiment rapidement.
Franchement, s'il y a une seule raison pour laquelle je regarde cette série, c'est bien pour son scénario ! Je trouve la réalisation pas mal, mais pas transcendante, on va dire qu'elle fait son travail. Le jeu des acteurs est assez, hum, particulier, ce qui est sans aucun doute dû au fait que je ne suis pas du tout habituée au cinéma brésilien.

Si vous aimez les dystopies je ne peux que vous la conseiller, les décors sont réalistes et en même temps on comprend que ce n'est pas exactement à notre époque - leur technologie est bien plus développée que la nôtre. On en apprend beaucoup plus sur la genèse de l'univers dans la saison 2, qui est réellement à l'origine de l'Autre rive, pourquoi celle-ci a été conçue, etc.

Néanmoins, ici même chose pour que Orange is the new black, le personnage principal Michele (Bianca Comparato) est à mon sens un des moins intéressants. On la suit trop, elle est trop égoïste, trop naïve, en bref, elle m'énerve. En revanche, d'autres personnages sont intéressants dans leur traitement, Fernando (Michel Gomes) en tête.

Au final je ne sais pas trop si c'est une série réellement connue, oui elle est diffusée sur Netflix, mais ça reste une production étrangère et elle est loin d'avoir fait autant de bruit que La Casa de Papel (également diffusée sur Netflix, mais qui est à la base une série espagnole, diffusée sur une chaîne espagnole, Netflix n'a fait que racheter les droits de diffusion).

Finalement, ce qui compte le plus est qu'elle soit suffisamment regardée et appréciée pour avoir droit à une saison 3 et vu la fin de la deuxième, je suis pressée de voir où le 105e Processus va nous mener, comment le marché de Michele avec Nair va pouvoir devenir quelque chose d'intéressant pour le Continent - là, pour moi, elle s'est seulement faite entuber pendant que Fernando a risqué sa vie pour des clopinettes.

Pour tous ceux qui aiment les dystopies ou qui veulent simplement découvrir de nouveaux horizons avec une série qui n'est ni européenne ni nord-américaine, n'hésitez plus et donnez lui sa chance !!


3%, 2x10.




  • Preacher (saison 3) 


Il m'est impossible d'écrire un article sur mes séries du moment sans vous parler de Preacher.
Je me rends compte que je n'ai encore jamais parlé de cette série sur le blog, honte à moi !

Pour dire les choses rapidement on va suivre trois personnages, le protagoniste : Jesse Custer (Dominic Cooper) est un révérend (fils de révérend) qui, dans la saison 1, a perdu la foi.
À côté, on trouve le personnage de Tulip O'Hare (Ruth Negga) qui n'est autre que l'ancienne petite amie de Jesse, celle avec qui ce dernier a fait des braquages et autres casses par le passé.
Le dernier et non des moindres : Cassidy (Joseph Gilgun), qui lui, est, eh bien, c'est un vampire !

C'est avec ces trois personnages que l'on va rencontrer l'univers complètement déjanté dans lequel nous entraîne Seth Rogen, Evan Goldberg et Sam Catlin.
C'est tout ce qu'il y a de plus décalé avec une histoire loufoque et hilarante - pour celles et ceux qui suivent, je pense au dalmatien qui n'est autre que... -.

Série excellente dans son traitement que ce soit du point de vue de la réalisation qui est dynamique, immersive, avec un directeur de la photographie franchement bon.
Le scénario est inspiré d'un comics du même nom, du coup bah de ce point de vue là on suit surtout l'histoire écrite par Ennis Garth et Steve Dillon. Enfin après pour ce qui est de la saison 3 je ne sais pas si c'est toujours inspiré ou non, pour ça, il faudrait que je lise le comics.
Quoi qu'il en soit l'histoire est dingue, on ne s'ennuie pas une seule seconde tellement ça part loin, tellement c'est tordant.
Tout est pris au second degré si bien qu'on n'est même pas choqué de retrouver Hitler en enfer, lorsque le jeune Eugène s'y retrouve par erreur.

Je ne veux pas dévoiler les secrets de la saison 3 - j'en ai déjà dit beaucoup sur la deuxième - au cas où certains n'auraient jamais vu la série, mais sachez que la fin de la saison est tout autant prometteuse que les deux premières. Je croise les doigts pour que celle-ci soit renouvelée pour une saison 4, elle le mérite bien plus que d'autres séries à mon humble avis.

Honnêtement, j'avais trouvé la saison 1 assez, prometteuse disons. Intéressante, mais j'étais pas tout à fait convaincue. Puis j'ai vu la 2 et là ! quelle saison, quelle série ! C'était génial et la troisième est dans la continuité : une véritable tuerie !

Après l'avoir recommandé à mon entourage autour de moi, je ne peux que vous conseiller de la mater, juste pour avoir sous la main une série tantôt sérieuse, tantôt complètement barrée. Une série où, dans la réalité, s'immisce des vampires, un pouvoir divin que l'on nomme Genesis, un Dieu qui manque à l'appel et un descendant direct de Jésus aussi débile qu'une plante !



Preacher, 3x10.







dimanche 2 septembre 2018

Le Coin des libraires - #109 Spring Hope & Moi, Harold Nivenson de Sam Savage

J'ai découvert Sam Savage par le biais de Spring Hope. J'étais très intriguée par cette couverture - c'est, pour moi, l'une des plus belles de tous les Notabilia
J'ai lu Spring Hope il y a un peu plus d'un an maintenant et si j'ai décidé d'en parler aujourd'hui, c'est pour la simple et bonne raison que je compte vous parler de Moi, Harold Nivenson, son deuxième roman paru chez Noir sur Blanc

À la base, j'avais commencé à écrire un article sur Spring Hope après ma lecture. Lecture qui a d'ailleurs été très brève puisque je me souviens l'avoir lu en une petite heure, lors d'un trajet Paris/Caen. Et puis finalement je ne l'ai pas publié, par manque de temps, et en grande partie parce que je trouvais mon article trop court. Le fait d'écrire sur Moi, Harold Nivenson me permet alors d'aborder Spring Hope et de réutiliser mon ébauche d'article. J'espère que cela vous plaira. 


  • Spring Hope (Notabilia, 2015)


Le récit qui nous est livré est parfaitement décousu, il s'agit de fragments de vie, de souvenirs d'enfance. On trouve un mélange entre le récit du temps présent pour Eve, devenue une vieille femme et les souvenirs liés à son enfance en Caroline du Sud, plus précisément à Spring Hope. 
Forcément, comme on le devine dès le titre, Spring Hope est au coeur du livre, c'est cette jeunesse révolue, cette vie passée dont on obtient un aperçu par le biais des souvenirs d'Eve qui est primordial. 

L'histoire en elle-même est construite par le biais du passé, des événements que l'on se remémore, du souvenir de la mère. La figure maternelle a une place fondamentale dans l'histoire. Sa mère voulait être écrivain, elle lisait à Eve du Baudelaire ou du Mallarmé. Elle lui a donné le goût d'écrire, mais également la peur d'écrire. Notre protagoniste a un lien très fort avec sa mère, celle-ci est d'ailleurs présente un peu partout dans l'appartement d'Eve. 

L'oeuvre se lit très rapidement puisque le récit n'est pas découpé en parties ou chapitres, mais se constitue de petits paragraphes. Certains font dix lignes, d'autres n'en font qu'une. Avec cette mise en page, c'est bien évidemment plus facile de lire le livre d'une traite puisqu'on n'a pas la sensation de se dire "tiens, c'est la fin du chapitre, je le reprendrai plus tard". S'y ajoute le fait que le livre fait à peine 120 pages et que les romans de la collection Notabilia possède de grandes marges (chose que j'adore !) et voilà comment lire un roman d'une traite et comment l'apprécier. 


Spring Hope de Sam Savage, collection Notabilia.


J'ai trouvé cette lecture très sensorielle, dans le sens où elle fait appel à un certain type de perception. Parfois un paragraphe va convoquer la vue, l'odorat ou encore le toucher. Les sens font partie des éléments qui permettent à la protagoniste de procéder par association d'idées. En effet, on peut très bien lire un paragraphe sur quelque chose et arriver au paragraphe suivant tout en ayant complètement changé le sujet. 
À titre d'exemple : "Je ne me souviens de rien d'autre sur la Seconde Guerre mondiale. 
                                Je ne me souviens pas qu'être malade m'ait dérangée." 

On passe donc d'une idée à une autre en un claquement de doigts. Au début j'ai eu un peu de mal, j'ai eu un petit temps pour m'adapter (une dizaine de pages) et puis après j'ai trouvé l'idée assez bonne. En tout cas ça m'a plu. On entre pas forcément toujours dans le vif du sujet, on survole parfois trop rapidement certaines remarques, mais au-delà de ça, ça m'a plu. 

Il y a un dernier élément qui m'a marqué. Je parlais plus haut de l'importance du souvenir, de la place central du passé, de l'enfance d'Eve. Et bien, si le souvenir est décisif pour comprendre son personnage, il y a aussi un fort rapport entre le souvenir, et le mensonge. On trouve une vraie interrogation sur le souvenir comme quelque chose de faux, ou en tout cas de déformé : 
"Bien que je sois certaine que ce n'est jamais arrivé, cela reste l'un de mes premiers souvenirs les plus nets." 


"Chercher n’est pas vraiment le mot pour ce que je fais, ce que j’ai fait toutes ces années, car je sais où ils sont, où les souvenirs, les images de ma mère, et ainsi de suite, se trouvent, et je ne peux pas, à proprement parler, les y chercher, voulant dire par là dans ma tête, mon esprit, où que ce soit, mon âme même, où ils reposent en toute tranquillité, perdus ou enterrés dans l’obscurité, ou dans la clarté, bien que ce soit le mot juste quand j’essaie de trouver la brosse à cheveux."
Sam SavageSpring hope.




  • Moi, Harold Nivenson (Notabilia, 2017)


Avec Spring Hope, on avait une vision fantasmée de l'enfance, de la mère, de l'écriture un peu aussi. En tout cas, si le souvenir était fondamental, c'était bel et bien le souvenir de la jeunesse et moins celui de l'âge adulte. 
Comme son titre l'indique, nous allons suivre le personnage d'Harold Nivenson. Il est le narrateur et là aussi, on peut déduire qu'il est le seul réel personnage du roman - dans le sens où il invoque d'autres êtres, en particulier le peintre Meininger, mais sa femme ou même son fils semblent tellement faire partie du décor qu'il me semble personnellement difficile de les considérer comme des personnages à part entière. 

Monsieur Nivenson est un homme aigri, vieilli, un homme qui attend on ne sait trop quoi si ce n'est la mort. Si de prime abord le personnage apparaît quelque peu comme étant détestable, ou en tout cas antipathique, il n'en est rien, et on finit rapidement par se prendre d'affection pour ce vieil homme fatigué autant physiquement que psychologiquement. Comment en est-il arrivé là ? À quoi ressemblait sa vie avant ? Pourquoi est-il si malheureux ? Voilà les questions qui vont nous occuper. 

C'est dans la même veine que Sam Savage a décidé de faire parler son personnage : pas de chapitre, rien que des paragraphes, à la suite. À noter néanmoins que les paragraphes de ce roman sont plus longs que ceux de Spring Hope, on passe moins du coq à l'âne, on s'attarde plus, on décortique avec minutie. Nivenson est malheureux, et il est facile de comprendre pourquoi lorsqu'il commence à nous raconter son passé, son enfance, puis sa vie d'adulte. 


Moi, Harold Nivenson de Sam Savage, collection Notabilia.


Le peintre Meininger possède une place de choix dans la vie du vieil homme, il est en quelque sorte le personnage qui a ruiné la vie de Nivenson. 
Après avoir touché un peu d'argent, notre protagoniste décide d'acheter une maison (celle dans laquelle il vit toujours) et de l'ouvrir à de jeunes artistes. C'est comme cela qu'il rencontre Meininger, son grand ami à qui il va tout donner sans compter. Et faut dire que ce dernier lui aura bien rendu : avant de se barrer pour devenir un artiste connu, il va au passage batifoler avec la femme de Nivenson, si c'est pas dégueulasse ça ! 
Mais voilà que Harold est resté bloqué sur l'artiste peintre, il n'a jamais réussi à pardonner, ni à oublier, et en même temps, il faut dire que c'est compliqué quand ta maison renferme encore des toiles de celui-ci. Toiles qui, au passage, ont probablement été vendues une fois le vieil homme décédé.

Finalement, Nivenson est attachant, il est touchant dans son malheur. On comprend qu'il n'a rien accompli de sa vie, que sa vie, c'était justement d'héberger des pseudos artistes qui n'ont fait que profiter de lui jusqu'à ce qu'il le comprenne tout à fait. Un rêve, un but, il ne sait pas ce que c'est, ou en tout cas, il a compris trop tard qu'il lui manquait quelque chose. Maintenant, il ne reste que le passé, les souvenirs, la décrépitude et la solitude. 
Et malgré ça, dans tout ça, on a cette conclusion "Nous n'avons jamais assez de temps pour calculer la somme de toutes nos folies. 
Je suis toujours vivant." 


"Il n’y a rien d’autre que le présent de chaque jour. Le passé n’existe pas. L’avenir n’existe pas. Ce qui fait tenir ensemble le passé et l’avenir, c’est la mémoire ; et ce qui fait tenir la mémoire elle-même, ce sont les histoires."
Sam Savage, Moi, Harold Nivenson.






dimanche 26 août 2018

Le Coin des libraires - #108 Les heures silencieuses & Nos vies désaccordées de Gaëlle Josse

L'ombre de nos nuits  a été un gros coup de coeur, une histoire qui laisse des traces, des personnages uniques et extrêmement touchants. D'une certaine façon il en va de même ici puisque Les heures silencieuses, le premier roman de Gaëlle Josse est également inspiré d'un tableau. Une oeuvre picturale du XVIIe siècle là aussi. 
Nos vies désaccordées est complètement différent. Déjà, il s'agit d'un récit contemporain, un récit qui se passe en partie à Paris, mais néanmoins un récit où l'art est toujours présent. Ce n'est plus la peinture, c'est la musique au centre de cette histoire - en plus de l'amour. 

Si j'ai décidé de vous parler de ces deux romans dans un même article, c'est parce que je les ai lus à la suite et parce que ce sont de courts récits. Les heures silencieuses ne fait même pas 100 pages, Nos vies désaccordées en fait à peine 20 de plus. 


  • Les heures silencieuses (J'ai lu, 2012)


Gaëlle Josse aime la concision, ces livres ne dépassent pas les 200 pages (enfin, je ne me souviens plus exactement le nombre de pages du Dernier gardien d'Ellis Island), c'est dire si elle affectionne les histoires courtes, concentrées, fortes en émotion. C'est un élément que j'adore chez cette auteure, le fait qu'elle parvienne si facilement à détailler un événement, un sentiment en quelques phrases, parfois en quelques mots. 

Ce premier roman est significatif du chemin que prendra l'auteure : la parole donnée à un personnage qui se cherche, qui s'interroge sur sa place dans le monde, sur ses désirs, ses aspirations, ses accomplissements aussi. 
Ici, nous suivons Magdalena Van Beyeren qui n'est autre que la femme au premier plan sur le tableau (voir la couverture plus bas), une femme issue d'une famille relativement aisée, mais qui a dû accepter son rôle. Enfin, je parle de rôle, j'entends par là qu'elle a dû se plier à la volonté de son père, elle a dû accepter sa "place de femme" et donc mettre de côté ses aspirations pour se marier et avoir des enfants. Douée dans son domaine, elle est un véritable atout, mais elle n'est qu'une femme - c'est l'occasion de voir la place du sexe féminin dans la société du XVIIe. 

Magdalena s'adresse directement à nous, du moins le récit se fait à la première personne puisqu'il s'agit de l'écriture du journal intime de celle-ci. Cette façon de se trouver confronter aux pensées du personnage est un procédé assez fréquent chez Gaëlle Josse - on le trouve également dans Une longue impatience, son dernier roman paru au début de l'année 2018 - et il nous permet d'être en adéquation complète avec le personnage. 


Les heures silencieuses de Gaëlle Josse, éditions J'ai lu.


Bien évidemment ce récit est fictionnel, Gaëlle Josse a imaginé la vie de cette femme comme elle a imaginé celle de Georges de la Tour dans L'ombre de nos nuits (en revanche, peut-être n'a t-elle pas imaginé cette femme sans nom présente au musée, celle qui admire l'oeuvre et se remémore sa relation passée), et cette fiction est l'occasion d'interroger la place de la femme dans la société de cette époque comme dit plus haut, et aussi d'insérer la figure de la femme forte, de la femme effacée, coincée dans une vie qui ne semble pas complètement la satisfaire. Une femme de dos, sans visage et sans possibilité d'avancée dans un monde qui refuse de s'offrir à elle. 

D'ailleurs, si sur la couverture d'Une longue impatience la femme se trouve être de face, il n'empêche que par bien des aspects, elle ressemble à Magdalena, rien que par le fait qu'elle est aussi une femme forte, qu'elle s'interroge sur sa place, qu'elle finit par faire partie du décor aussi - forcément tout ceci n'est que mon interprétation personnelle de ces oeuvres. 


Les heures silencieuses figure parmi mes romans favoris de l'auteure, il est pour moi quasiment parfait, le seul bémol se trouve dans sa taille. Je l'ai trouvé trop court, trop rapide. J'aime la concision de l'auteure, mais comme pour L'ombre de nos nuits, j'aurais voulu rester plus longtemps auprès de cette femme, j'aurais aimé que son histoire continue. J'aurais aimé qu'elle ne s'achève pas si vite, si brutalement. 
J'ai terminé cette lecture avec un goût doux et amer à la fois, avec le sentiment d'avoir découvert une grande oeuvre dans ma vie de lectrice, et celui d'avoir tout lu trop vite. 


"Je ne suis ni plus sage, ni meilleure que beaucoup d’autres, mais avec le temps les peines du monde font leur chemin dans le coeur, et si l’on ne peut rien retirer des misères existantes, du moins efforçons-nous de n’en point ajouter."
Gaëlle Josse, Les heures silencieuses.


  • Nos vies désaccordées (J'ai lu, 2013)


Si j'ai enchaîné avec ce roman, c'est peut-être parce que je n'ai pas été suffisamment contenté par Les heures silencieuses de par sa taille. Quoi qu'il en soit, avant que je ne découvre réellement l'auteure par le biais de ma lecture du Dernier Gardien, j'avais ajouté ce roman à ma wishlist.
Pourquoi celui-ci ? franchement, je ne m'en souviens plus, mais si j'ai vraiment bien aimé, ce n'est pas un coup de coeur comme a pu l'être Les heures silencieuses

Comme je le disais plus haut, nous quittons le XVIIe siècle pour nous retrouver à notre époque, à Paris, où François Vallier, pianiste reconnu dans le milieu qui possède une blessure, et qui va s'attacher à la refermer, nous ouvre les portes d'une histoire passée. 

Voilà des années qu'il a rencontré Sophie, une rencontre magnifique, une relation fusionnelle et puis un jour, c'est la fissure. Plus rien ne va et François va se montrer lâche, égoïste, fuyard. 
Contrairement à d'habitude, c'est le point de vue à la première personne de François que l'on suit ici - je ne sais pas ce qu'il en est pour Noces de neige que je n'ai pas encore lu, mais ce roman est le seul avec Le Dernier Gardien a mettre en avant un point de vue masculin. Et en effet, ici Sophie n'aura pas la parole, elle restera jusqu'au bout un personnage évanescent, fantomatique. 


Nos vies désaccordées de Gaëlle Josse, éditions J'ai lu.


Au début du livre, cela fait déjà quelques temps que François et Sophie se sont quittés (3 ans, exactement), elle a fait une  dépression, du moins, son état de santé n'est pas au beau fixe. 
François a tenté de la retrouver après l'abandon, en vain.  
C'est par le biais d'un petit mot laissé sur son site internet que François va retrouver la trace de Sophie et ainsi se remémorer toute cette histoire.

Plus qu'une histoire d'amour, c'est surtout l'histoire d'un échec, d'une douleur longtemps occultée, mais finalement jamais oubliée. C'est leur histoire passée et l'espoir d'une histoire future. 

J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre, la plume de l'auteure y est évidemment pour beaucoup. J'ai aimé l'histoire, mais à vrai dire, j'aurais aimé avoir rien qu'une fois le point de vue de Sophie, savoir ce qu'il se passait dans sa tête, saisir ses émotions, tout simplement connaître son chemin autrement que par les yeux de son bourreau. Malgré l'amour que François lui porte, je trouve le personnage de Sophie bien plus puissant et intéressant. J'ai évidemment aimé cette ouverture, cette sensibilité du personnage, son besoin de s'exprimer, d'extérioriser une douleur trop longtemps réprimée. Mais je ne sais pas, disons qu'il me manquait un petit truc pour que cette histoire soit un coup de coeur. 

Il n'empêche qu'il vaut évidemment le détour, rien que pour l'écriture de l'auteure je le conseille à 1000%, il m'a simplement moins touché que son premier roman. Peut-être à cause du point de vue, de l'histoire, de l'époque, je ne saurais dire. 


"Elle avait fait surgir du plus profond de moi des mondes inexplorés, où tout demeurait à inventer. Ses propres dérives lui avaient donné un regard indulgent sur mes nuits blanches et mes appétits désordonnés. Parfois, son regard laissait affleurer l’empreinte des vies antérieures incandescentes et dangereuses, que je m’efforçais d’apaiser. Elle m’avait apprivoisé sans rien exiger, décuplant sans le savoir un insatiable désir d’elle." 
Gaëlle Josse, Nos vies désaccordées.





dimanche 19 août 2018

Le Coin des libraires - #107 Le Procès de Franz Kafka + adaptation cinématographique d'Orson Welles

Voilà longtemps que je pense à écrire cet article. J'ai eu la chance d'étudier le roman Le Procès de Franz Kafka et j'avais envie de vous en parler pour la simple raison que j'ai beaucoup aimé lire cette oeuvre - comme toutes les autres oeuvres de l'auteur lues jusqu'ici. 

Paradoxalement à ça, j'appréhende un peu d'écrire cet article, Le Procès est une oeuvre tellement complexe, possédant tellement d'interprétations qui, parfois et même souvent, n'ont rien à voir entre elles que, je ne sais pas très bien comment je vais pouvoir me dépatouiller de tout ça, mais bon, autant essayer ! 
Et puis, j'avais aussi envie de refaire ce format d'article où je parle du roman pour ensuite aborder son adaptation cinématographique, je le fait peu parce que mine de rien, ça prend du temps - d'ailleurs, si tout se passe bien le prochain article de ce type que vous devriez voir n'est autre que sur Gone Baby Gone de Dennis Lehane, adapté par Ben Affleck ! 


Un matin, au réveil, alors qu’il n’est coupable d’aucun crime, Joseph K est accusé et arrêté. Arrêté, mais laissé entièrement libre. Accusé, mais sans savoir ni de quoi ni par qui. Ainsi s’ouvre Le Procès, qui dépeint les affres d’un personnage aux prises avec un adversaire aussi implacable qu’insaisissable, la loi. Terreur, mépris, révolte, indifférence : quoi qu’il éprouve ou fasse, le prévenu s’enferre, aggrave son cas, court à sa perte. Et, à mesure que s’effondrent toutes ses hypothèses, la réalité se dévoile pour ce qu’elle est : un univers de faux-semblants. Roman de la justification impossible, Le Procès nous invite à emboîter le pas à Joseph K, au narrateur et à Kafka lui-même, pour méditer sur le destin d’un individu, le sens de la vie et la question du salut.



C'est mon premier roman de Kafka, je ne le connaissais auparavant que par le biais de ses nouvelles : La Métamorphose, La colonie pénitentiaire, mais je n'avais pas encore eu l'opportunité de me pencher sur ses romans qui sont au nombre de trois : Le Procès, Le Disparu, Le Château, et sont tous inachevés. 

Kafka est un auteur qui me fascine, en grande partie à cause de son histoire personnelle, son besoin d'être un homme normal c'est-à-dire avec un travail, une femme, etc. et de vivre une vie d'artiste, une vie où il remplit sa vocation qui n'est autre que l'écriture - il dessinait aussi, c'est généralement passé sous silence, mais apparemment il lui arrivait de dessiner et ses productions n'étaient pas si mal, de ce que j'en ai entendu. 
Enfin voilà j'ai avec lui un sentiment de grande étrangeté dans le sens où j'ai le sentiment que son oeuvre m'est toujours insaisissable. Il me semble qu'on a tellement dégagé de thèses dessus que jamais on ne trouvera une explication ou une démarche à son écriture, sans doute est-ce un peu un mélange de différentes thèses, une seule étant trop réductrice pour l'auteur praguois. 

En tout cas, pour ma part, je ne me suis pas arrêtée à la seule lecture psychologique de l'oeuvre - comme quoi tout ce qui arrive à Joseph K., le protagoniste est en réalité une façon de montrer la relation de Kafka avec son père, ni même une seule lecture politique : Kafka dénonce un système insaisissable, inconnaissable qui a droit de vie ou de mort sur les citoyens de ce système. 

Kafka représente l'écrivain par excellence qu'on ne peut catégoriser, qu'on ne peut pas non plus expliquer, il est une sorte d'ovni, d'auteur de génie qui n'a rien laissé derrière lui excepté des manuscrits inachevés, destinés aux flammes. 


Pour parler seulement du Procès et arrêter de donner mon avis sur ce grand auteur qu'est pour moi Franz Kafka, je dirais tout d'abord que c'est un roman rempli de non sens, d'obscurité, d'incompréhension.
Joseph K. est lui-même un personnage ambivalent, un personnage dont on ne sait pas grand chose et qui se trouve être accusé comme ça, en un claquement de doigts. 
C'est une des choses que j'aime chez Kafka, le fait qu'on ait dès le début la situation de posée. On ne passe pas des plombes à poser un environnement, une atmosphère, non non, dès la première phrase on nous dit ce qu'il en est. 

Description d'une quête sans identité, nécessité d'absolution religieuse, absurdité qui frise le non sens, Le Procès est bel est bien la quête d'un homme pour prouver son innocence. Jusque là, c'est franchement banal, mais ça l'est quand même beaucoup moins quand il s'agit de prouver son innocence alors qu'on ne sait même pas de quoi on est accusé. L'idée est folle quand même, non mais franchement, comment peut-on proclamer son innocence si on ne sait tout bonnement pas ce qu'on nous reproche ?
Cette question fait partie de beaucoup d'autres questions du même acabit, mais globalement, le noyau du roman est de donner à voir la lutte d'un homme face au pouvoir. J'ai trouvé ça passionnant, la façon dont Kafka nous donne à voir un personnage qui, comme le lecteur, se trouve complètement dépassé, qui passe de la surprise totale, à la remise en question. 

J'ai aimé aussi cette façon de faire rire le lecteur alors que la situation est tout à fait angoissante, voire tragique. Cette absurdité, mêlée à la farce à moitié, ça m'a, par moment, fait exploser de rire alors qu'après coup, je me disais que c'était horrible, en fait. C'est sinistre, tout en étant drôle, c'est dingue quand même ! 

Alors il est évident que même après deux lectures (quasi trois), il y a encore plein de choses que je n'ai pas compris, je ne peux pas prétendre que j'ai tout saisi parce que c'est absolument faux, à vrai dire, je ne peux faire que des conjectures - et puis, faut dire que je ne suis pas une très bonne exégète non plus haha ! 
Quoi qu'il en soit l'auteur pose énormément de questions, comme sur la loi par exemple : ce qu'on pense qu'elle est, ce qu'elle est réellement, et ce, par le biais du chapitre Dans la cathédrale qui fait énormément réfléchir avec la parabole du gardien. Chapitre qui, par ailleurs, est fondamental puisque c'est le seul que Kafka a publié de son vivant et surtout, qu'il ne voulait pas détruire. 


Vous l'aurez donc compris, j'ai adoré lire et étudier cette oeuvre, même si j'ai bien conscience de ne pas avoir tout saisi, j'ai passé un excellent moment avec ce roman qui ne cesse de nous questionner sur tout un tas de sujets importants, tout en mêlant une sorte d'humour noir qui, quand on y pense, fait froid dans le dos ! 


"D’ailleurs de toute façon, comment est-ce qu’un être humain peut être coupable. Nous sommes pourtant tous des êtres humains, ici, tous autant que nous sommes."
Franz KafkaLe Procès.


J'aimerais désormais lire sa correspondance avec Milena Jesenska, ou sinon peut-être lire un autre roman, je ne sais pas trop encore. 



  • Du papier à l'écran 

Mon prof nous avait conseillé de regarder l'adaptation réalisée par Orson Welles en 1962, ce n'était pas obligatoire, mais comme vous pouvez vous en douter je n'ai pas résisté à l'envie de voir l'adaptation. 
Autant le dire dès maintenant, ce qui m'a décidé à voir le film au-delà du réalisateur, c'est bien évidemment l'acteur qui joue Joseph K. et qui n'est autre qu'Anthony Perkins. 

Pour ceux à qui le nom ne dit rien, c'est tout simplement l'acteur qui incarne Norman Bates dans Psychose d'Alfred Hitchcock - le meilleur film du monde ! Je n'ai pas pu résister juste pour ça, juste parce qu'il joue incroyablement bien Norman dans Psychose et parce que je ne l'avais jamais vu dans un autre film. Après coup, j'a regardé une biographie de l'auteur et il semblerait que ce soit ses deux plus grands rôles, il a surtout fait des films de "séries B" comme on dit, puis il est décédé du sida. 

Bon déjà, j'ai adoré le parti pris de Welles qui est celui du rêve. On remarque aussi dès le début l'importance qu'a pour lui le chapitre Dans la cathédrale puisque le film commence justement avec la parabole présente dans ce chapitre. 
Et puis, très vite on se rend aussi compte de la fidélité à l'oeuvre originelle. Welles utilise le parti-pris du rêve pour justifier les événements, mais il n'en reste pas moins tout à fait fidèle au roman - sauf quelques digressions ici et là.

Ces digressions, elles apparaissent surtout dans l'optique de faire du Procès, une sorte d'écho de la Seconde Guerre mondiale, écho sans doute des juifs dans les camps (avec le plan où Joseph K. se trouve entouré d'hommes accusés qui sont affublés de pancartes numérotées), écho aussi de bombe nucléaire (la fin du film) qui vient conclure la chute. 




Anthony Perkins est fidèle au personnage de base : il passe de l'incompréhension au rejet, puis de la volonté de s'en dépatouiller à une lassitude qui ne peut se résoudre que d'une seule façon.
J'ai adoré sa façon d'incarner le rôle, à vrai dire quand j'ai vu le film après avoir lu le livre, je me suis faite la réflexion que c'était exactement comme ça que je voyais Joseph K. 
Enfin ce qui m'a marqué, ce sont les décors, je pense notamment à ce plan où Joseph K. se trouve littéralement écrasé par l'architecture du tribunal, image qui traduit à la perfection le sentiment d'angoisse que l'on ressent à la lecture du Procès, quand on comprend que l'homme se trouve aux prises avec la justice, la loi, le tribunal que l'on ne connaît pas, que l'on ne peut pas rencontrer et qui reste une vérité irréfragable. 

C'est un film à la hauteur de son oeuvre originelle qu'Orson Welles a pondu, un film à la mesure du géant qu'était Kafka et qui, pour ma part, est une interprétation intéressante et personnelle du roman sans pour autant que celui-ci soit dénaturé. Globalement il reste assez proche du livre, un peu comme c'était le cas pour Sa majesté des mouches, adapté par Peter Brook.
J'ai l'impression qu'a cette époque, on évitait les écarts, en tout cas plus qu'aujourd'hui où on trouve plus d'interprétations libres et personnelles - enfin, ce n'est évidemment que mon avis ! 


Le Procès (1962) d'Orson Welles.


L'avez-vous déjà lu ou vu ? Est-ce qu'un des deux vous fait envie ? 






Le Coin des libraires - # Le château (#1 trilogie des Ferrailleurs) d'Edward Carey

L e château , publié en 2013 en Angleterre et en 2015 en France, n'est autre que le premier volet de la trilogie des Ferrailleurs , écr...