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mercredi 12 juin 2019

Le Coin des libraires - #133 L'amour propre d'Olivier Auroy

Il y a quelques mois, j'ai été contactée par Olivier Auroy en personne pour me proposer de recevoir son dernier roman, L'amour propre, publié aux éditions Intervalles. Généralement je refuse la plupart des services presse, excepté ceux des maisons d'éditions avec lesquelles je suis partenaire (ce qui se compte littéralement sur les doigts d'une main). Mais là l'histoire avait l'air intéressante, et puis comme je n'avais pas de date butoir pour le lire, je me suis laissée tenter. 



Au salon de massage de M. Victor, rue de Courcelles, Waan semble jouir d’un statut de favorite. Est-ce parce que le propriétaire des lieux l’a vue grandir ?
Depuis qu’elle est devenue orpheline, Waan sait gré à M. Victor de lui avoir évité la fin tragique de la plupart des filles de sa condition en Thaïlande. Mais toute protection a un prix, et si l’écrin somptueux dans lequel elle pratique aujourd’hui n’a rien à voir avec les arrière-cours miséreuses de Chiang Rai, depuis quelques semaines Waan ressent une inquiétude diffuse.
Il y a ce ministre qui la harcèle de questions, et ce reporter dont elle attend les visites avec davantage d’impatience qu’elle ne veut bien l’admettre. Il y a surtout les silences de M. Victor, qui semblent dissimuler le passé derrière les tentures opaques du salon. Waan envisage alors de tout plaquer. De ne plus masser le corps des hommes. Mais a-t-elle vraiment le choix ?


La raison principale pour laquelle j'ai, de prime abord, craqué, c'est le mention du fait que ce livre est un thriller. On est mis dans le bain dès les premières pages avec un style percutant et assez cru. 
On fait la connaissance de Waan, on la découvre en trois temps : le premier correspond à son enfance avec ses parents, avant que son père, l'expert en rubis, ne soit sèchement supprimé, le deuxième, c'est son quotidien à Chiang Rai, où elle apprend l'art du message grâce à son amie Apsara, un katoï, le troisième n'est autre que le présent, Paris et le salon de massage de M. Victor. 

Dès le début des questions se posent, qui est réellement M. Victor si ce n'est un ancien ami et collaborateur de son père ? a-t-il des choses à voir avec sa mort ? pourquoi a-t-il mystérieusement disparu pendant des années, laissant Waan et sa mère être mises à la porte, laissant Waan accomplir des massages (qui ne sont évidemment pas seulement des massages) ? Ceci représente à peine la moitié des questions que l'on se pose durant la lecture de ce roman. 

J'ai aimé suivre le personnage de Waan. Son passé donne une vision nouvelle, il permet de réfléchir à ces rumeurs, ces légendes urbaines au sujet des salons de massage thaïlandais dans lequel les femmes se laissent aller à la prostitution. La prostitution est interdite là-bas, mais visiblement sous couvert de délivrer des massages, les thaïlandais reçoivent en fait bien plus, comme on le voit lorsque Waan se remémore ses souvenirs de Chiang Rai. 




Et puis on se rend compte que même en France, c'est clairement limite. Notre bon vieux M. Victor, qui a mis en place un règlement très stricte n'hésite pas à ordonner qu'on y fasse des entorses afin de graisser la patte du client - c'est évidemment le cas dès lors qu'il veut forcer Waan à assouvir les envies d'un de ses clients de renom. 
La crudité est aussi présente que le vulgaire, rien n'est épargné à Waan comme rien n'est épargné au lecteur. Ce qui n'est pas plus mal, le lecteur n'est pas pris avec des pincettes mais au contraire, on le malmène, on lui montre des choses abjectes, injustes. 

L'amour propre est un roman du féminin, les femmes y sont célébrées, elles sont mises en avant afin que soit dénoncé une forme de commerce sexuel, même d'esclavage sexuel, car comment appeler une situation où une femme est indirectement menacée d'être tuée si elle n'accède pas à la volonté de son "maître" ? 

Les personnages féminins ont la part belle, ils ont tous quelque chose d'attachant, même Mme Zhang qui apparaît elle aussi comme une victime, sans doute la victime originelle. Les hommes, eux, ont un statut plus problématique disons. Certains sont clairement sans coeur, tandis que d'autres apparaissent comme de véritables sauveurs. C'est le cas du père de Waan évidemment, mais aussi de Mathieu, dont le personnage reste néanmoins trouble jusqu'à la fin. 

Justement, parlons de cette fin, du fait que tout est remis en cause dans les dernières pages, ou plutôt que la participation de Mathieu et remise en cause, alors, finalement est-il un adjuvant ou un opposant ? Je suis restée assez dubitative sur la fin, c'est trop ouvert, incertain pour moi. Mais au-delà de ça, j'ai trouvé que c'était un très bon livre qui a l'audace d'aborder un sujet à la limite du tabou. Concernant sa qualification de thriller, elle est méritée, même si personnellement j'ai vu venir certains éléments, comme par exemple la situation de Leïla, qui était, à mon sens, connue d'avance. 
J'ai passé un bon moment avec ce livre, je l'ai lu très vite parce qu'une fois passée le premier chapitre, les pages se tournent, encore et encore jusqu'à atteindre la dernière. 


"L’amour est un faussaire qui se joue de nos faiblesses, de notre peur de la solitude, de notre désir insatiable, de notre quête d’un absolu fantasmé."
Olivier Auroy, L'amour propre





jeudi 6 juin 2019

Le Coin des libraires - #132 Amour entre adultes d'Anna Ekberg

Deuxième roman d'Anna Ekberg qui n'est autre qu'un pseudonyme derrière lequel se cache les écrivains danois Anders Rønnow Klarlund et Jacob Weinreich, Amour entre adultes est un thriller psychologique efficace, addictif, mais aussi un tantinet longuet. 

Lorsque j'ai reçu ce roman dans le cadre de la team thriller du Cherche midi, j'étais très curieuse. La parution de leur premier roman, La femme secrète a fait énormément de bruit et j'ai vu beaucoup d'avis positifs le concernant. J'ai longuement hésité, mais à cette époque, j'étais plongée dans la saga Harry Hole de Jo Nesbø, et rien n'aurait pu m'en décrocher. Enfin voilà je me suis dit que c'était l'occasion rêver d'enfin découvrir ces auteurs et ainsi de me faire mon propre avis.


"L’amour est comme un organisme vivant, avait-il pensé, comme des cellules de levure ou comme une bête — tout ce qui vit sur terre demande des conditions spéciales qui doivent être remplies pour qu’il germe et s’épanouisse." 
Anna Ekberg, Amour entre adultes




Caché dans l’obscurité, sous la pluie, Christian est assis au volant de sa camionnette. Il attend sa femme, Leonora. Tous deux sont mariés depuis vingt ans, ils ont un fils, tout semble leur réussir. Soudain, il voit la silhouette de Leonora qui court. Il serre le volant de toutes ses forces. Leur première rencontre, leur premier baiser, leur histoire d’amour… il essaie d’oublier. Il ne doit pas penser qu’elle est sa femme, ni même un être humain. D’ailleurs, est-elle encore sa femme ? C’est davantage une menace, quelqu’un qui, s’il ne fait rien, va détruire sa vie. Il a pris sa décision, une décision terrible. Il n’a pas le choix. Il appuie sur l’accélérateur. Il voudrait pouvoir fermer les yeux mais c’est impossible. Une dernière image avant le choc : la queue de cheval de Leonora qui se balance en rythme dans la pluie. Trop tard pour changer d’avis.


Une scène terrifiante : un homme s’apprête à tuer sa femme. Ce qui s’est passé avant ? Ce qui va se passer après ? Personne, pas même le plus perspicace des lecteurs, ne saurait le soupçonner. 


Amour entre adultes est un roman audacieux car il promet de faire du neuf avec du vieux. Je pense bien évidemment à l'histoire au centre du roman et qui n'est autre qu'un banal adultère. Le premier chapitre nous met sur la piste et finalement, une fois arrivée à un tiers de l'histoire, nos croyances sont bafouées, on nous rappelle que les apparences sont souvent trompeuses. J'ai aimé cette omission, ce presque mensonge fait au lecteur pour mieux le berner, même si bizarrement, j'ai été moins enthousiaste une fois passé ce cap. 

Il reste néanmoins un véritable page-turner, on a toujours envie d'en savoir plus, de suivre le point de vue de l'un, puis de l'autre, c'est vraiment la raison principale pour laquelle j'ai aimé ce livre. Les chapitres sont courts, l'écriture est fluide et fait ressentir ce sentiment d'urgence à connaître la suite. Ceci est le point fort du roman, en plus du fait que les auteurs sont parvenus avec brio à faire d'une histoire d'adultère quelque chose de bien plus important. Je veux dire par là que le véritable point fort réside dans l'alliance de sentiments très forts qui peuvent mener à la destruction - l'amour, la haine, la jalousie, la vengeance. Les sentiments nobles se mélangent au moins nobles pour en faire quelque chose de sublime et d'odieux à la fois. 




À l'image du personnage de Leonora, sans aucun doute la plus aboutie et complexe de tous. J'ai au départ eu beaucoup d'empathie pour elle (elle s'est sacrifiée pour son fils, a abandonné le piano, etc., pendant que son mari était en train de monter sa boite... c'est bien trop révélateur de la situation d'un bon nombre de femmes encore aujourd'hui, du coup j'ai trouvé ça très intéressant) et puis ma compassion pour elle a complètement disparu dès lors qu'elle tourne barge. À quel moment tu deviens aussi siphonnée ?? ok elle tombe de haut parce que son mari la trompe, mais je pense qu'elle n'a pas bien compris la réalité d'un couple. J'ai détesté son personnage tout en la trouvant terriblement fragile. C'est un personnage trouble et c'est ce que j'ai préféré dans le roman, même si j'ai trouvé la fin un peu abusé quand même - mais néanmoins intéressante, c'est rare d'avoir ce type de fin, du coup, même si j'ai trouvé ça un peu facile, je félicite la prise de décision des auteurs qui ont au moins le mérite de livrer quelque chose d'original ! 


Concernant les autres personnages, je les ai trouvé plus détestable les uns des autres. La palme revient quand même à Christian qui me faisait tantôt pitié, tantôt provoquait chez moi un énervement comme rarement les personnages de romans me l'ont fait ressentir. Il est le stéréotype de la victime, mais pas dans un sens positif, plus dans le sens où c'est une victime parce que c'est un lâche et rien d'autre. Il est la marionnette des femmes, de Leonora comme de Zenia. C'est bien parce qu'il n'a pas de courage qu'il est toujours lésé, qu'il n'a aucun pouvoir décisionnaire. Et s'il avait été honnête dès le début ? et s'il avait assumé les conséquences de ses actes au lieu de tenter de se débarrasser de sa femme de la manière la plus froide possible ? 
Mais même au-delà de sa lâcheté, je trouve que ses décisions n'ont aucun sens. À quel moment tu pars en vadrouille pour retrouver l'amie d'enfance de ta femme, à qui elle n'a pas parlé depuis plus de 20 ans, et dont tu n'as toi-même jamais entendu parler ? ça n'a pas franchement de sens, ce n'est pas crédible même si ça permet évidemment d'en savoir plus sur le personnage en demi-teinte qu'est Leonora. 

Au-delà de ça, j'ai trouvé qu'il y a trop de répétitions (par exemple on a compris que Leonora a vu Christian et Zenia en train de coucher dans le bureau, pas besoin de faire 40 retours dessus). On a compris que Leonora s'est sacrifiée pour son fils plus que Christian ne l'a fait. Tout ça c'est trop appuyé, mais ce n'est pas très gênant puisque dans le fond, ce qui compte dans ce roman, c'est la finesse de la psychologie des personnages, l'ambivalence de ces êtres composés à la fois de bien et de mal. Rien n'est tout blanc ou tout noir et cela, le policier qui enquêtait sur l'affaire à l'époque l'a bien compris. 
Parce que oui, je ne l'ai pas dit mais Amour entre adultes nous donne à voir un double récit où l'on suit alternativement l'histoire de Leonora et Christian, et l'histoire du policier à la retraite qui a travaillé sur l'affaire quand celle-ci est survenue et qui raconte à sa fille ce qu'il pense qu'il s'est passé, même s'il n'a jamais pu le prouver. 

Amour entre adultes est une bonne lecture, un bon thriller psychologique car les personnages sont maîtrisés (en particulier celui de Leonora) et même si je n'ai pas été tout à fait convaincue, il reste un thriller original grâce à sa fin et aux multiples rebondissements qui perdent le lecteur. 
Pour tous ceux qui aiment le thriller psychologique et les page-turner, n'hésitez pas à vous laisser tenter par ce titre ! 




"Nous apportons tous les jours du bois à brûler au bûcher de l’amour. Une remarque odieuse de temps en temps, des rejets, on se dispute avec l’autre en société, on perd le désir, toute tendresse disparaît des regards. Pour finir il ne reste que des cendres de l’amour qu’on éprouvait autrefois."

Anna Ekberg, Amour entre adultes.








mercredi 1 mai 2019

Le Coin des libraires - #131 Nous qui sommes jeunes de Preti Taneja

L'une des dernières parutions des éditions de l'Observatoire, Nous qui sommes jeunes de Preti Taneja est aussi beau à l'intérieur qu'à l'extérieur. Avec Les Dévastés de JJ Amaworo Wilson, et maintenant celui-ci, la maison d'édition frappe très fort avec des lectures denses et passionnantes. 


Jivan Singh, fils du bras droit d’un milliardaire indien, revient à New Delhi après quinze ans d’absence. Au cœur de la luxuriante propriété privée des Devraj, il retrouve ceux avec qui il jouait enfant : Gargi et Radha, les filles aînées du puissant magnat, ainsi que son demi-frère homosexuel, Jeet, devenu trafiquant d’œuvres d’art pour la Compagnie. Mais alors que la plus jeune des trois sœurs Devraj, Sita, manque à l’appel, leur père commence à perdre tout sens des réalités et décide de confier à cette jeune idéaliste les clés de son empire financier. Une terrible lutte de pouvoir entre lui, ses filles et les prétendants à sa fortune s’ensuit aussitôt.
Des palaces cinq étoiles du Cachemire à l’infernal bidonville de Dhimbala, cette transposition du Roi Lear dans l’Inde contemporaine est une fresque bouleversante sur la chute d’une dynastie, où frivolités, meurtres et trahisons illustrent l’inéluctable tragédie de la décadence.



N'ayant jamais lu Le Roi Lear de Shakespeare, je ne saurais dire si on peut parler de transposition, mais dans tous les cas, j'ai retrouvé des motifs présents dans d'autres pièces du dramaturge anglais tels les désaccords familiaux, la passion amoureuse, la haine causée par la jalousie. Bref, c'est tout une histoire que nous raconte Preti Taneja sur presque 600 pages. 

Nous qui sommes jeunes est en effet un bon pavé. On sent la brique dès la prise en main... et on sent aussi le roman foisonnant dès lors que l'on tourne les pages pour la première fois. Découpé en six parties : cinq parties correspondant aux cinq personnages principaux, les enfants désormais adultes et une dernière partie portant le titre éponyme - ne peut-on pas considérer que ce roman reprend la construction des tragédies classiques en cinq actes et que l'auteure y a ajouté un épilogue ? 

Quoi qu'il en soit on découvre un océan de vies insoupçonnées par le biais de Jivan d'abord, le vilain canard parce que né bâtard. Il fait son grand retour en Inde après avoir vécu durant quinze ans aux États-Unis avec sa mère. Celle-ci est décédée, Jivan décide d'aller renouer avec ses racines, de retrouver son père Ranjit, son frère Jeet, et Gargi, Radha et Sita, les filles du meilleur ami de son père si on peut dire, le grand Bapuji, fondateur de la Compagnie. 

La Compagnie c'est un peu l'Inde dans le sens où elle trempe dans tout, elle a le monopole de tout, est à l'origine de tout, c'est vraiment quelque chose d'omniprésent dans leur vie. Bapuji perd un peu le nord et voilà que tout va à vau-l'eau. 

Mais au début, j'ai eu du mal à entrer dedans, j'ai pas trouvé Jivan franchement sympathique ni même intéressant. J'avais l'impression qu'on ne grattait que la surface, qu'il y avait une large partie du personnage que l'on ne nous délivrait pas. J'ai donc été déçue à la base, lorsque j'ai vu que la deuxième partie se focalise sur Gargi et que l'on ne suit plus Jivan (excepté dans le premier chapitre de la dernière partie), mais finalement j'ai adoré suivre Gargi. Ainsi que Radha, et Jeet et Sita un peu moins. 




Nous qui sommes jeunes délivre un portrait passionnant de l'Inde contemporaine, de son prestige passé par le biais des Maharajah. On côtoie les milieux dorés et les bidonvilles alentours. On suit des personnages prêts à tout pour l'argent et d'autres, sans le sou, vouant une adoration pour les premiers, c'est irréaliste. J'ai été prise dans le tourbillon des événements, je me suis profondément attachée aux personnages, peu importe leurs imperfections, leurs tromperies, leurs vices surtout. 

Chacun est plus ou moins détestable - sauf Bapuji qui l'est complètement... - et pourtant on est prit d'affection pour eux et leur détresse. Celle de Gargi, mère de substitution qui ne pense qu'à son travail : la Compagnie, c'est son enfant. Radha, la superficielle qui n'a d'yeux que pour Jivan depuis son retour, et la petite Sita, la rebelle aux idéaux écologistes. Sita avait du potentiel mais sa partie (la plus courte des cinq) est tellement décevante. 


J'ai voyagé avec ce titre, j'ai découvert l'Inde - je crois bien qu'il s'agit de ma deuxième lecture mettant en scène ce pays, mais la première se déroulait à l'époque des Maharajah donc bon - par le biais de paysages magnifiques et surtout inégaux. Sans doute que Preti Taneja cherche à montrer ces inégalités et il est évident que l'on ne peut passer à côté. Le clinquant se colle à la misère pour mieux la vampiriser. 

Ce roman, c'est aussi celui d'un affrontement, du déchirement d'une famille déjà morcelée à la base par la perte de la mère, c'est une lutte sans merci où les remords prendront le pas pour certains, ou seront annihilés pour d'autres. Face à une conclusion des plus tragiques, on est bien obligé de tirer notre chapeau à l'auteure pour avoir élaboré une fresque familiale où prolifère le bien comme le mal au nom de l'ambition, de l'amour, des revendications. 





mercredi 3 avril 2019

Le Coin des libraires - #130 37 fois de Christopher J. Yates

Première sortie 2019 de la team thriller du Cherche midi, j'ai nommé 37 fois de Christopher J. Yates. Fin de l'ancienne charte graphique (qui n'aura pas duré longtemps), bonjour aux nouvelles couvertures - celle-ci ne m'emballe pas plus que ça, même si elle illustre bien le sujet qui va nous occuper. 



1982 : dans une petite ville de montagne au nord de New York, trois jeunes adolescents, Hannah, Patrick et leur ami Matthew, sont liés à jamais par une affaire tragique.


2008 : Hannah, journaliste judiciaire, est mariée à Patrick. L’équilibre du couple vacille le jour où elle décide d’écrire un livre consacré au fait divers qui a marqué leur adolescence. Depuis toujours, Patrick redoute le moment où sa femme va s’approcher de ce « monstrueux secret » qui plane au-dessus de leur mariage, qui peut ressurgir et briser leur couple. Au même moment, Matthew réapparaît dans leur vie.


Dans ce récit à la tension constante, Christopher J. Yates distille les révélations d’une main de maître. Si chacun des personnages dissimule ses secrets, ses mensonges, chacun a aussi sa vérité. La sympathie et la confiance du lecteur vont de l’un à l’autre jusqu’à l’ultime rebondissement. Ce roman, hanté par la culpabilité et les non-dits, où la menace est permanente, est un véritable chef-d’œuvre du genre.



Le personnage de Patrick (qui est celui que l'on va suivre le plus durant les deux premières parties du roman) est intéressant. À la fois torturé et décidé à vivre sa vie malgré les événements survenus des années plus tôt, en 1982. 

Nous sommes en 2008 et Patrick est marié avec Hannah, cette fille qu'il connaît depuis l'enfance et dont il a vu l'agression. Enfin je ne sais pas si agression est le terme adéquat, mais faute d'user d'un autre et de prendre le risque de spoiler, on le gardera. 
On découvre une double narration dans le roman. Celle de 1982 qui nous est d'abord contée par Patrick (Patch comme son ami Matthew l'appelle) et en parallèle l'année 2008 où justement on découvre des adultes qui doivent faire face à des problèmes. 

On éprouve rapidement de l'intérêt pour ces histoires, Patrick est un personnage attachant pour lequel on compatit. Mais il faut se méfier des apparences. On comprend qu'il y a eu quelque chose et que notre cher Patrick est concerné, de près ou de loin.
L'auteur a très bien dosé ses révélations et c'est, à mon sens, le véritable point fort du livre. Si l'intrigue de base n'a rien d'original (un groupe de trois ados partagaent un secret), la création des personnages comme leur vie est suffisamment bien imaginée et décrite que l'on entre rapidement dans l'histoire, que l'on commence à faire des pronostics sur le pourquoi du comment. 


Patrick pour qui on ne peut que ressentir de la compassion (après tout il est le premier personnage de l'histoire, on le suit durant quoi, les trois-quarts du bouquin), mais on finit par ne plus du tout le suivre et je dois avouer que ça m'a déstabilisé. Je voulais continuer à le suivre, même si je sentais déjà qu'il commençait un peu à déconner (avec son ancien patron). 
Le changement de focalisation m'a fait bizarre. Je reconnais qu'il est important de nous donner à voir le point de vue des principaux intéressés, mais j'aurais aimé continuer à suivre Patrick. Là on le suit beaucoup (que ce soit son point de vue de 1982 comme de 2008), puis ensuite quasiment plus - surtout dans la troisième partie où on suit Matthew et Hannah. 




J'ai adoré suivre Matthew, pouvoir enfin avoir des mots sur une esquisse, pouvoir avoir le point de vue du personnage au centre de toute l'histoire et ainsi, se faire son propre avis. Pouvoir comprendre les raisons qui l'ont poussé à faire cette chose horrible. 
Et voilà où est l'autre grand point fort de 37 fois : des plans sur la comète à foison pour finir par avoir une explication à des années lumières de celle que le lecteur s'est imaginé - en tout cas, je n'avais pas imaginé cette raison, perso. 

Les personnages sont à notre l'image, ils sont humains, ils font des erreurs et c'est vraiment quelque chose que j'aie aimé dans ce roman, personne n'est blanc, tous les personnages ont quelque chose à se reprocher, même Hannah, la victime. J'ai aimé la troisième partie malgré l'absence de Patrick parce que j'ai aimé suivre Matthew, en revanche le personnage de Hannah m'a pas hyper intéressé, je voulais connaitre sa version de l'histoire mais la suivre en 2008, bah c'était pas palpitant, elle devenait même carrément ennuyante à certains moments - oui, elle me tapait sur le système ! 

Le petit bémol va à la fin. Les deux derniers chapitres m'ont laissé sur ma faim. J'ai du mal à expliquer pourquoi mais j'ai tellement accroché à l'histoire que la chute m'a laissé un sentiment d'inachevé, ou peut-être de "tout ça pour ça, quel gâchis" je ne sais pas trop. Quoi qu'il en soit ma lecture a été addictive. Malgré ses 400 pages, on lit très vite cette histoire. Bien que la plume de l'auteur soit assez classique (en tout cas elle n'a rien de poétique, et on peut comprendre pourquoi : ce n'est pas du tout l'objectif), le livre s'avale parce que, comme souvent dans les polars/thrillers, le plus important n'est pas la plume de l'écrivain, mais bel et bien l'histoire qu'il a façonné et qu'il nous délivre. 


En bref, un bon second roman pour Christopher J. Yates - 37 fois est le premier a avoir été traduit en France, une histoire de longue haleine dont on imagine pas le déroulé tant qu'on est plongé dedans. La troisième partie qui voit la mise en avant du personnage de Matthew par le biais de la narration est particulièrement éclairante et nous donne enfin des clés de compréhension. Un suspense ni trop lourd ni trop long, l'auteur est parvenu à distiller correctement ses indices et révélations et ainsi, de donner à voir un roman addictif, mais malheureusement un peu décevant à la fin. 





mercredi 27 mars 2019

Série du moment - #24 Killing Eve (saison 1)

Ouh, mais quelle série ! Le moins qu'on puisse dire c'est que je comprends pourquoi Phoebe Waller-Bridge n'est pas encore revenue sur nos écrans pour la saison 2 de Fleabag
Elle sait nous faire attendre grâce à cette série diffusée au printemps dernier sur BBC America.

Lorsque j'ai entendu parler de cette série, j'ai directement eu très envie de la regarder et ce, pour deux raisons. La première est qu'il s'agit d'une série signée Waller-Bridge, ça promettait quelque chose de nouveau et de rafraichissant. La deuxième est que cette chaîne américaine est pour moi une valeur sûre. Elle est par exemple à l'origine d'Orphan Black ou encore Dirk Gently's


J'ai commencé la série après que tous les épisodes (8 pour la saison 1) soient sorties. 
La bonne nouvelle était déjà tombée : Killing Eve est reconduite pour une saison 2 avant même que la première soit finie d'être diffusée, c'est donc de bonne augure. 


Pour résumé très rapidement, on va suivre Eve (Sandra Oh) n'a pas exactement une vie très palpitante. Elle fait partie du MI5 britannique, mais nous sommes loin de l'effervescence des espions. En effet, Eve est à des années lumières de l'excitation du métier tel qu'on se le représente dans les films par exemple. Rapidement, Eve va vouloir plus, elle va tomber sur une tueuse qui opère dans diverses villes d'Europe. Et alors, la traque de celle que l'on surnomme Villanelle (Jodie Comer) démarre. 
Si Eve veut la coincer, c'est bien parce que Villanelle est une pro, petit génie dans son métier (qui consiste à tuer des gens) elle va au quatre coins de l'Europe pour s'occuper de sa cible. Néanmoins, on apprend assez vite que Villanelle n'est pas la grande méchante, elle est simplement au service d'une organisation beaucoup plus grande qu'elle : les Douze. 




Le personnage d'Eve est ambigu, parfois on ne sait pas vraiment comment la prendre. Elle aussi a des zones d'ombres (comme cette fascination pour les tueurs), à l'image de Villanelle, personnage complexe possédant une grande douceur à côté de sa barbarie. 
C'est un duo pour le moins étonnant que l'on découvre au travers de ces huit épisodes de traque. Un duo attachant et complexe, qui se complète merveilleusement bien. 

On pourrait s'arrêter au fait qu'elles sont toutes deux très différentes, mais on observe assez vite des points communs, dont le plus important est peut-être la détermination. 
Celle d'Eve de coincer Villanelle, celle de Villanelle de jouer avec le feu, de s'intéresser à Eve qui peut être celle qui détruira sa couverture, qui la privera de sa liberté. 

Franchement j'ai adoré cette série pour plein de raisons, pour ses personnages merveilleusement bien écrits, pour son scénario à la fois sérieux et rempli d'humour. L'humour noir s'invite dans les répliques, il s'immisce dans l'histoire et ça donne vraiment un côté hyper décalé à l'histoire. 
C'est en cela que cette série est intéressante : elle joue avec des codes bien connus de genre, celui du thriller psychologique, celui du polar, du film d'espionnage, mais ces codes sont déjoués grâce à l'humour de la situation, ce qui lui donne un côté novateur et très rafraichissant. 

Les épisodes s'avalent parce que l'on ne voit pas le temps passer. Parce qu'en plus de découvrir une traque absolument passionnante, nous sommes baladés à travers plusieurs villes ou pays européens tels Vienne dans l'épisode 1, la Bulgarie dans le 2, Berlin dans le 3 ou encore la Russie dans le 6. 
J'ai adoré le fait que l'on voyage, que la série se passe en Europe et pas seulement en Angleterre. Alors oui, il est vrai qu'on est énormément en Angleterre puisque c'est là où vit Eve, mais j'ai eu l'impression de voir autant Paris, puisque c'est la ville dans laquelle vit Villanelle. 

C'est le jeu du chat et de la souris dans l'Europe, une attraction-répulsion qui se révèle entre les deux femmes qui vont tenter d'apprivoiser l'autre dans le seul but de l'amadouer. 
C'est une réalisation dynamique que nous offre Phoebe Waller-Bridge que je ne connaissais que pour son travail en tant qu'actrice et scénariste pour Fleabag. Elle porte diverses casquettes et visiblement, toutes lui vont comme un gant !




Ce n'est clairement pas une traque comme les autres, déjà parce que l'on connaît le coupable depuis le début et parce que les deux femmes vont se rencontrer, se chercher dans un jeu aussi étonnant qu'obsédant. Il semble ne plus y avoir de barrières entre elles deux, si bien que le spectateur n'est plus vraiment choqué quand il voit Eve porter les vêtements que Villanelle lui envoie. Et pourtant, ce qui vient d'abord à l'esprit est ce gros WTF ? lorsqu'on prend la pleine mesure des événements.


C'est une série unique et prenante que la BBC America nous a offert, une série tout autant sérieuse qu'amusante, portée par des acteurs talentueux qui parviennent à choquer ou à faire rire dans des situations où l'inverse aurait été plus logique. 
Seul petit point négatif pour ma part : les deux femmes se rencontrent bien trop rapidement. Les épisodes s'avalent parce qu'il y a toujours quelque chose de nouveau à voir, mais j'aurais préféré que la rencontre se déroule plus tard. On ne peut pas s'ennuyer parce que tout s'enchaîne, mais justement, peut-être que pour une fois, il aurait fallu que ça s'enchaîne un peu moins rapidement. 
Je trouve que la tension retombe un peu une fois la rencontre passée et c'est bien dommage vu la qualité de la série. 

À part ça, la seule chose que je peux ajouter et que c'est série est un petit bijou, une histoire déjantée, décalée et novatrice dans son traitement. Une série qui aurait dû comporter plus de huit épisodes, et dont il faut attendre la suite avec une forte impatience.






samedi 9 mars 2019

Le Coin des libraires - #129 Aberrations I. Le réveil des monstres de Joseph Delaney

Merci à Babelio et aux éditions Bayard pour m'avoir permis de découvrir cet ouvrage ! J'ai longuement hésité avant de me décider à le lire. Comme vous le savez, j'adore la saga de L'Epouvanteur, et du coup j'avais un peu peur de retomber dans quelque chose d'un peu similaire... si j'avais su ! 


Le Shole, un monstrueux brouillard, a englouti des régions entières de l’Angleterre et continue son expansion vers le nord. Ceux qui s’y trouvent piégés meurent ou sont transformés en créature immondes : les aberrations.
Dans le duché de Lancaster, Crafty, treize ans, est l’un des rares survivants qui peut traverser ces étendues maudites. Recruté pour servir au château, il devient l’apprenti d’une mystérieuse guilde qui l’envoie effectuer des missions dans les zones dangereuses. Mais bientôt, le garçon devine que les aberrations ne représentent peut-être pas le plus grand danger…

Oseras-tu t’aventurer dans le brouillard ?



À la lecture des premières pages, je me suis littéralement dit "aïe ! ça part mal". J'avais le sentiment que Joseph Delaney faisait en quelque sorte de la récup : un jeune garçon doté de capacités, capacités qu'il a reçu grâce à son père, il est emmené au château afin d'être formé, bref ça me paraissait un peu téléphoné tout cela ! Et bien non, non, non, quelle erreur de ma part ! 

On avance rapidement dans l'histoire et tout aussi rapidement, on se rend compte que Crafty, même s'il a des points communs avec Tom (principalement dans le caractère), est un personnage entier. Encore, je dirais que Crafty est plus audacieux, il se laisse aller à l'insubordination ce qui est arrivé très rarement à Tom lorsqu'il était l'apprenti de John Grégory. Mais ce trait de caractère va lui jouer des tours et il ne va pas hésiter à risquer sa vie pour suivre ses instincts. 

D'ailleurs parlons en de ce nouveau cycle. Toute cette histoire du Shole (qui serait une déformation de Shéol, autre nom pour qualifier l'Enfer) est bien mystérieuse et bien intéressante surtout. Énormément de questions se posent et évidemment comme il s'agit d'un premier tome, beaucoup sont restent en suspens. Mais attention, ce tome n'est certainement pas là uniquement pour installer l'univers. On sent que l'auteur a réfléchi à son univers, et à la fin de ses personnages à l'intérieur de celui-ci. Les espèces de caste qui résident au sein du château sont d'ailleurs révélatrices de l'innovation de l'auteur. 
Le château est à lui seul une énigme (d'ailleurs à ce sujet, la fin nous contente tout autant qu'elle nous frustre, puisqu'il faudra attendre la suite, probablement l'an prochain), on se perd parmi les nombreuses salles, ô combien mystérieuses ! 





La hiérarchie du château est elle aussi assez étonnante. Très vite on se méfie de certains manciens, et à raison. L'ajout d'ailleurs de la secte des Capuchons Gris qui désire que la terre soit engloutie par le Shole m'a fait penser à L'attaque des Titans (avec les fanatiques du mur haha) et j'ai trouvé que ça  ajoutait une dimension en plus. Jusque-là, on nous dit qu'il faut se méfier des créatures dans le Shole, mais finalement il faut aussi se méfier des êtres humains vivant au château et ailleurs. Le danger est donc partout. 


Concernant les personnages je trouve que Tricky est intéressant, il a déjà de la substance, on s'attache rapidement à lui (après faut dire qu'avec la vie qu'il se trimbale, c'était un peu évident). 
Click est un personnage intéressant aussi même si on sait encore trop peu de choses la concernant. Un peu comme Lucky en fait qui, je trouve, est encore trop à l'état d'esquisse pour qu'on puisse le trouver véritablement attachant - et puis j'ai bien l'impression qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le fond. Pour moi, celui qui est le plus prometteur, c'est le Duc de Bois. L'idée est géniale et en plus le personnage a l'air d'être un poil plus malin que tous les manciens du château.

La plume est une fois encore addictive - je crois qu'il s'agit de la même traductrice que pour la saga de L'Epouvanteur, ceci explique donc cela. 

En bref, ce premier tome démarre sur les chapeaux de roue, on entre dans l'histoire avec une facilité déconcertante et quelle histoire ! ça me fait penser à L'Epouvanteur tout en étant très différent - à ce sujet, l'auteur s'est amusé à y faire des références, je pense notamment au moment où Crafty et Lucky attendent quelqu'un devant la taverne La Sorcière de Pendle, cette histoire se déroule-t-elle après la fameuse saga ? 







mercredi 6 mars 2019

Le Coin des libraires - #128 L'autre chambre de Diane Schmidt

Un court article, à l'image de L'autre chambre de Diane Schmidt, qui nous prouve que l'économie de mot peut faire les plus belles histoires. Mais avant ça, je ne peux pas écrire cet article sans d'abord remercier les éditions Envolume. Cette maison d'édition m'a contacté au sujet de ce livre, elle a été compréhensive concernant mon emploi du temps...
Bref, merci beaucoup François Sirot pour m'avoir permis de découvrir cet ouvrage !


Sans connaître le malheur, 
je ne suis pas heureuse. 
La vie glisse, sans larmes ni songes, 
comme une lente vague inutile et silencieuse. 

Le bonheur m’ennuie.
Parfois même jusqu’à me rendre triste. 
Comment font les gens pour avoir l’air 
d’aller bien ? 
Diane Schmidt, L'autre chambre


À noter : L'autre chambre sortira le 12 mars prochain


Une chambre. Deux femmes. Entre elles un homme… Deux héroïnes shakespeariennes au 21e siècle. Marine, 36 ans, cherche un homme pour sa première nuit. Ondine, 19 ans, danse dans un bar pour gagner sa vie.
Je suis devenue une femme à trente-six ans.
Avant je n’étais rien. Je n’avais pas envie.Je suis devenue une femme avec un vase,parce qu’il était à portée de main sur l’étagèrede ma chambre, et qu’il était joli.La première fois s’est faite sans lui.Je ne voulais pas qu’il parte à peine entré,à cause du fait que je n’étais pas encoreune femme, à l’âge où j’aurais dû l’être.Je n’ai rien senti. Ni douleur ni plaisir.Pas de quoi en faire un plat ou un poème.


La poésie n'est pas franchement pour moi (à l'exception de Baudelaire - comme tout le monde haha -, Musset et surtout Éluard), 
et pourtant l'auteure est parvenue à me faire entrer dans son histoire en un claquement de doigt. 

Poétique et crue à souhait voilà ce que c'est. Une histoire de deux femmes, très différentes et néanmoins fondamentalement les mêmes. Marine, Ondine. 
Ce sont les prénoms qui m'ont donné envie de prime abord. 
Ça, et les illustrations de la talentueuse Diane Schmidt. 
Ça donne un côté hypnotique, indistinct. 
Où commence Ondine et où se termine Marine ? 





La mer, l'image des sirènes, tout est présent pour métaphoriser la femme. 
Classique comme contemporaine. 
Ce qui les réunit, c'est leur sexe, autant que cet homme. 
Autant que leur solitude, leur douleur. 
J'ai été profondément touchée par leur détresse, 
et je considère que l'auteure est parvenue d'une main de maître à décrire leur faiblesse 
sans pour autant omettre l'importance des histoires de fesses. 

Je ne veux vous en dire plus, de peur de gâcher le plaisir, 
mais allez-y foncez découvrir cette histoire singulière 
et actuelle, qui vous fera compatir,
pour ces femmes en apparence sans avenir. 


Très sérieusement, cette histoire est magnifique, magnifiquement belle et dure. Diane Schmidt m'a donné envie de lire de la poésie, et il ne fait aucun doute que je suivrai ses futures publications.
Ce livre est un poème, poème qui me réconcilie avec la difficulté de lire de la poésie - chose que je n'aurais jamais cru possible !
L'autre chambre ne se lit pas, il se dévore. Il nous entraîne dans un monde en suspens où tout ce qu'il reste, c'est ses deux femmes. Deux femmes qui souffrent parce qu'elles ne souhaitent qu'être aimées. Deux femmes qui s'aiment l'une l'autre à défaut d'être aimée de l'homme. 
Une lecture enivrante où je me suis souvent retrouvée dans certains paragraphes.


Je ne parle pas, parce que je n’ai rien à dire. 
Je ne parle pas, parce que les mots silencieux 
de ma tête le sont aussi devenus 
de ma bouche. 
Qu’à force de ne plus les prononcer, 
je ne sais plus penser avec. 
Je ne parle pas, parce que je ne sais plus. 
Diane Schmidt, L'autre chambre.


Diane Schmidt écrit ce qu'Envolume qualifie de "roman", pour moi elle a écrit un poème, mieux, une chanson, dont chaque paragraphe figure à lui seul un moment hors du temps, un moment d'envoûtement où les mots nous enserrent et nous emprisonnent pour mieux nous tenir en otage jusqu''au dénouement. 
En un mot, ce texte est une beauté. 


L’absence est si présente, que je la sens 
parfois comme une personne réelle
se tenant tout près de moi. 
Le vide personnifié. Le seul à mes côtés, 
le seul à qui parler. 
Diane Schmidt, L'autre chambre.






mercredi 27 février 2019

Le Coin des libraires - #127 Les Dévastés de JJ Amaworo Wilson

Coup de coeur pour cet ouvrage paru aux éditions de l'Observatoire lors de la rentrée d'hiver 2019. Je tiens à remercier la maison d'édition ainsi que Babelio pour l'envoi. Après l'excellente découverte de La Saison des fleurs de flamme d'Abubakar Adam Ibrahim, voilà que les éditeurs frappent encore très fort avec ce roman aux multiples facettes.


Ils sont six cents, sans abri, sans pays et sans destin. Parias magnifiques, ils sont « les dévastés ».
Leur espoir est porté par un homme, Nacho Morales. Polyglotte estropié, prophète athée, ce joueur d’échecs cultivé, qui conte des histoires pour faire comprendre le monde à son peuple, veut les mener jusqu’à la terre promise. Envers et contre tout, il a décidé de les établir dans la célèbre Tour des Torres, un gratte-ciel abandonné de soixante étages dans la mégalopole de Favelada.

Ainsi commence l’aventure épique et spectaculaire des dévastés, qui leur demandera de faire face à un déluge biblique, des policiers corrompus, une armée de libellules ou des gangsters illuminés, dans une lutte toujours héroïque et souvent comique pour la survie et la dignité.



Lors de ma lecture, je ne cessais de m'interroger : à quel genre appartient ce roman ? Anticipation, dystopie, enquête post-apo ? Le moins qu'on puisse dire est que ce roman est pour moi synonyme d'universalité. On suit le personnage de Nacho Morales, c'est vrai, mais comme nous n'avons aucune indication précise de lieu (les lieux fictifs dans le roman tels que la mégalopole de Favelada font penser à divers lieux - ici aux favelas brésiliennes) ni même de langues puisque la Tour Torres où vont se réfugier les dévastés est peuplée d'êtres ne parlant pas la même langue. Cette tour, sans nul doute assimilable à celle de Babel n'est qu'un premier élément de l'inspiration biblique dans laquelle l'auteur a puisé. 


Tout ce que l'on sait sur l'époque, c'est qu'elle est bien craignos, les catastrophes naturelles se sont enchaînées (on a d'ailleurs droit à un déluge dans le roman...) et les conspirations politiques ont mené le pays (ou le monde ?) et ses habitants à la ruine. Du coup, voilà qu'il faut parvenir à caser 600 dévastés quelque part, et quoi de mieux qu'un monolithe pour cela ? 
Le problème du logement est donc vite trouvé, néanmoins le problème n'est pas de l'avoir trouvé,  mais bel et bien de le conserver. Nacho Morales va devoir parvenir à garder la Tour Torres pour les dévastés, tout en repoussant l'ennemi mortel, j'ai nommé la famille Torres. 
Bien évidemment, celle-ci est détestable - sinon, sans méchant à haïr, le lecteur n'aurait que les conditions climatiques à déplorer, ça fait peu quand même. 
Pourtant, l'auteur réussit à doser leurs apparitions, si bien que cette guerre n'est vraiment pas le plus intéressant dans l'ouvrage. 



Pour moi, le plus intéressant c'est véritablement ce que je nomme peut-être à tort l'universalité, la mixité des cultures et donc des langues. Je précise ici que l'auteur a parfois ajouté certaines phrases en Allemand par exemple. Pour moi, ça ajoute une certaine vraisemblance au récit (on croit un peu plus au fait que les personnages en question sont Allemands) et puis faut le dire, c'est quelque chose que je trouve extrêmement enrichissant, d'avoir ici et là des phrases dans une langue étrangère. 

Pour ce qui est de l'histoire en tant que tel, je ne vais rien raconter de plus que ce que j'ai dit là, je préfère vous laisser le maximum de surprise. Sachez simplement que cette histoire pose énormément de questions fondamentales sur la difficulté de vivre en communauté, sur la pauvreté et la place des gens pauvres dans la société, sur la question de l'handicap (Nacho est estropié, c'est d'ailleurs à cause de sa malformation physique s'il a été abandonné...) ou même de la liberté. C'est un roman foisonnant, passionnant sur l'humanité, sur notre histoire passée, et aussi peut-être sur celle à venir. 

Quoi qu'il en soit j'ai adoré le personnage de Nacho (ainsi que celui de son frère, je trouve qu'ils forment un très bon duo tous les deux, même un très bon trio, si on compte Maria avec). Nacho est un personnage complet et c'est quelque chose qui devient bien trop rare maintenant j'ai l'impression. 

Les Dévastés c'est pour moi un roman de l'acceptation, de l'autre autant que de soi. C'est une histoire qui fait réfléchir sur notre époque et sur notre façon de vivre. 
Je recommande à 1000% ce livre parce qu'il est quasiment parfait, parce qu'il nous donne à voir des personnages tout autant attachants que répugnants. J'ai adoré les flashbacks, mais peut-être qu'il aurait été parfois plus clair de signifier qu'il s'agissait d'un flashback ou que l'on va se concentrer sur un personnage secondaire. C'était par moment difficile à saisir.
Non, le seul mini bémol d'après moi, c'est la résolution de certains problèmes. À croire que les dévastés qui logent dans la Tour Torres sont auréolés de chance, puisque dès qu'un ennemi apparaît, bim, il semble que le monde lui-même vient les défendre.


Après quelques recherches, j'ai trouvé un article du Monde expliquant que l'inspiration de JJ Amaworo Wilson viendrait en fait d'un bidonville au Vénézuela, plus exactement, "la légende d'un bidonville aérien" au Vénézuela. Si vous voulez en apprendre plus, voici le lien de l'article.


Sinon, Les Dévastés c'est tout simplement une lecture passionnante et addictive, une lecture atypique aussi, qui donne envie de réunir toutes les nationalités entre elles dans un monolithe où chacun est libre de ses choix. Les Dévastés, c'est une lecture marquante, et sans doute sera-t-elle l'une de mes meilleures de cette année 2019.






dimanche 17 février 2019

Le Coin des libraires - #126 Le Saboteur de Paul Kix

Comme toujours j'aimerais remercier le Cherche midi pour l'envoi de Le Saboteur de Paul Kix ! Je l'ai reçu en épreuve non-corrigée il y a quelques semaines maintenant - en tout cas avant sa sortie officielle en librairie qui a eue lieu le 3 janvier dernier

J'ai décidé de refuser la plupart des services presses qui me sont proposés pour l'année à venir, mais je n'ai pas pu résister à celui-ci, en grande partie parce qu'il se déroule durant la Seconde Guerre mondiale - époque qui correspond à mon domaine de recherche pour mon mémoire ! 


Juin 1940. Robert de La Rochefoucauld a 16 ans lorsque l’Allemagne nazie envahit la France. Farouchement décidé à défendre son pays, il gagne Londres, y rencontre le général de Gaulle avant d’être recruté par la branche action des services secrets anglais. Après un entraînement commando, il est parachuté en France. Multipliant les fausses identités, il y accomplit de nombreuses missions, il est capturé à plusieurs reprises par les Allemands, s’évade à chaque fois, dans des conditions souvent rocambolesques. À partir de centaines d’heures d’entretiens, de recherches inédites dans les dossiers officiels, Paul Kix a reconstitué la vie romanesque et palpitante de ce héros peu ordinaire. Avec un sens de l’intrigue et de la construction digne des plus grands romanciers, il nous offre ici un document exceptionnel qui se lit comme un véritable thriller.  


Forcément j'ai été intriguée par la mention "L'histoire d'un héros français : quand la réalité dépasse la fiction" puisque je souhaite travailler sur la tension entre fiction et réalité concernant les écrits de la Seconde Guerre. 

On suit donc Robert de La Rochefoucauld. Ce nom vous dit quelque chose ? C'est bien normal puisque notre protagoniste n'est autre qu'un descendant du célèbre poète François de La Rochefoucauld qui a vécu au XVIIe et à qui l'on doit l'écriture des Maximes. On ne tombe pas n'importe où donc, et peut-être est-ce aussi une des raisons qui ont mené le jeune Robert à s'engager auprès de De Gaulle pour libérer son pays des Allemands. 

L'auteur américain, Paul Kix explique dans son avant-propos le souci d'exactitude qui ne l'a jamais quitté durant les quatre années où il a travaillé sur ce sujet. Selon ses propres mots, Le Saboteur n'est pas une fiction, c'est bel et bien la réalité. 
Là aussi se pose la question de la véracité des informations, de la difficulté de trouver des éléments probants concernant un homme qui a possédé diverses identités pour éviter de se faire attraper. D'un homme qui a été capturé, incarcéré, torturé. J'ai toujours cette méfiance à l'égard des auteurs qui mettent en avant leurs recherches, le fait qu'ils n'inventent rien et ne font que conter des événements réels. 




Ici, pas de méfiance. Je crois que l'auteur est parvenu à me convaincre dès son avant-propos et ce sentiment de vérité m'est ensuite apparu durant toute la lecture du livre. 
Le Saboteur n'est peut-être pas un document d'histoire (pour cela, il manque sans doute les références bibliographiques et autres notes glanés par l'auteur durant ses recherches), mais ça reste un livre qui parvient à raconter une histoire (trop) méconnue. Ce qui fait la force de l'ouvrage, c'est évidemment l'histoire de ce résistant qui n'a jamais faibli. On est subjugué par cet homme qui a tout essayé, qui n'a jamais accepté la défaite et l'Occupation.

Le personnage de Robert est le livre à lui seul. Il est le héros, il est l'histoire, il est la justification d'une telle entreprise. J'ai aimé le suivre, pas spécialement en tant qu'homme, mais en tant que résistant. J'ai admiré son courage, il n'y a pas d'autres mots. 

Ce livre est très intéressant, il permet de découvrir l'identité d'un homme à qui l'on doit peut-être un peu notre vie actuelle (dans le sens où sans ces hommes, peut-être serions-nous toujours sous le joug de l'Allemagne nazie, qui sait). C'est pour moi l'essentiel. 
Concernant la plume de l'auteur, je trouve qu'elle fait très "historien" dans le sens où il s'en tient aux faits, aux éléments qu'il a trouvé et qu'il relate simplement. Paul Kix se place selon moi entre l'historien et l'écrivain, il raconte quelque chose qui s'est véritablement produit à l'aide de faits, et il remet en ordre les événements afin d'en sortir une histoire intelligible et à peu près complète.
Ce que j'essaie de dire c'est que la plume n'est pas franchement poétique - et je pense d'ailleurs que le but n'était pas d'en faire quelque chose de poétique, mais bel et bien de narrer une histoire réelle méconnue et ce, de la manière la plus concise et juste qui soit. 


Le Saboteur a été une bonne découverte. Je n'ai pas particulièrement accroché au personnage de Robert, mais j'admire son héroïsme et je lui dis merci pour tout... Je suis heureuse d'avoir pu faire sa connaissance, car il mérite amplement d'être plus reconnu pour ses actions durant la Seconde Guerre mondiale. 
Si vous êtes passionné par l'époque, si vous avez envie de découvrir une histoire ignorée ou simplement si vous aimez les histoires d'espionnage, ce livre est fait pour vous ! 


« L’expérience de la torture n’est pas seulement, peut-être même pas principalement, celle de la souffrance, de la solitude abominable de la souffrance, écrirait Semprun. C’est aussi, surtout sans doute, celle de la fraternité. Le silence auquel on s’accroche, contre lequel on s’arc-boute en serrant les dents, en essayant de s’évader par l’imagination ou la mémoire de son propre corps, son misérable corps, ce silence est riche de toutes les voix, toutes les vies qu’il protège, auxquelles il permet de continuer à exister. […] »
Paul Kix, Le Saboteur







Le Coin des libraires - #133 L'amour propre d'Olivier Auroy

I l y a quelques mois, j'ai été contactée par Olivier Auroy en personne pour me proposer de recevoir son dernier roman, L'amour pr...