mercredi 15 janvier 2020

Le Coin des libraires - #157 La Condition pavillonnaire de Sophie Divry

Il y a quelques mois je vous parlais du très bon Journal d'un recommencement, deuxième livre de Sophie Divry - et le premier à être édité dans la collection Notabilia. Si j'avais trouvé celui-ci très intéressant, c'est un peu différent pour La Condition pavillonnaire dont j'attendais beaucoup. 



La Condition pavillonnaire nous plonge dans la vie parfaite de M.-A., avec son mari et ses enfants, sa petite maison. Tout va bien et, cependant, il lui manque quelque chose. L’insatisfaction la ronge, la pousse à multiplier les exutoires : l’adultère, l’humanitaire, le yoga, ou quelques autres loisirs proposés par notre société, tous vite abandonnés. Le temps passe, rien ne change dans le ciel bleu du confort. L’héroïne est une velléitaire, une inassouvie, une Bovary… Mais pouvons-nous trouver jamais ce qui nous comble ? Un roman profond, moderne, sensible et ironique sur la condition féminine, la condition humaine.
Mention spéciale du jury du Prix Wepler-Fondation La Poste 2014


Franchement, je me languissais de me procurer ce livre et de me plonger dedans. J'ai trouvé Journal d'un recommencement réfléchi, intelligent dans son traitement comme dans son propos, tandis que là, il y a un gros point noir.

On suit cette femme, M.A., d'abord une adolescente qui rêve de grandeur dans sa campagne étouffante. Elle part dans une grande ville pour ses études, puis la vie suit son cours. Un premier amour déçu, une première fois sans importance en Espagne, durant les vacances, puis une autre rencontre, la bonne cette fois, c'est François. 
La routine, l'amour, la fin des études, le travail, le pavillon avec jardin. C'est finalement les enfants, l'arrêt maternité, la reprise du travail, la lassitude de la vie de famille, l'adultère provoqué par un pseudo amour qui n'en est sûrement pas un, qui, en tout cas, ressemble plus à une échappatoire. 

La vie est sans grande surprise pour cette femme qui refusait de vivre comme ses parents. Ses rêves de grandeur s'effrite au fur et à mesure pour ne laisser que ce qu'elle a toujours connu : le quotidien dans sa banalité la plus totale. 

Cette Emma du XXIe siècle n'est pas bien intéressante. En fait, sa vie semble tellement basique et commune qu'on se demande à quoi bon. Pourtant, malgré cette platitude, j'ai aimé suivre cette femme, ses aspirations d'adolescente paumée, ses remises en question d'adulte, ses questionnements sur ce qu'est devenu sa vie, son amour pour son mari. Comment en arrive-t-on là ? À une vie que l'on rejetait ? Comment peut-on en quelque sorte se trahir pour la routine, pour l'amour ? 


Jusque-là, vous vous demandez sans doute pourquoi j'ai dit au début que ma lecture n'était pas à la hauteur de mes espérances.
Et ben, la réponse est simple : j'ai détesté la narration. 
J'ai haï ce "tu", celui dont le narrateur use pour parler de la protagoniste, à l'image d'une enfant qui rappelle sa vie à un parent trop vieux pour s'en souvenir. 

J'ai aimé le fait que le personnage semble être sans contrôle sur sa vie, paraît la subir sans s'en plaindre. M.A. s'est résignée, peut-être à l'image de ces femmes trop nombreuses, celles qui ont baissé les bras face à la difficulté de justement être une femme. 
Après tout, la femme doit être une bonne ménagère, elle doit préparer le repas, s'occuper des enfants, veiller au grain. Elle a le droit à cette vie rangée, sans remous, sans péripétie. 
Elle a droit à cette condition pavillonnaire, peut-être écho à la condition féminine. 

Il y a des points positifs, la preuve, mais comment s'accrocher à un personnage quand la narration nous en sépare ? Ce "tu" qui amène de la distance, qui me fait comprendre qu'il s'agit bien de quelqu'un que je ne suis pas. Aucune identification possible, une envie de crier que ce roman n'est pas un hommage, pas plus qu'un manifeste. J'ai été gênée par ce "tu", par sa présence trop fréquente, par l'utilisation de ce procédé qui m'a donné le sentiment de m'immiscer dans quelque chose qui ne me concernait pas. 

Je ne me suis pas identifiée à Emma Bovary que j'ai toujours trouvé superficielle et un brin ennuyeuse, et il en va de même de cette "M.A." moderne qui m'a touché lors de certains passages, mais qui m'a laissée de marbre durant presque tout le bouquin. 

Certaines digressions m'ont semblé rajouté à cette lassitude de lecture, tels la longue description sur les voitures. Franchement, je comprends l'intérêt d'en parler, d'insérer la vie de cette pauvre femme dans un contexte culturel et économique, mais quand même quoi, pas besoin de s'attarder sur deux-trois pages...

Mais finalement, le problème est multiple, c'est la narration, et c'est aussi le propos. 
Qu'est-ce que l'auteure cherche à dire ? Essaie t-elle de parler de la condition des femmes comme je l'ai écrit plus haut ? Ou alors cherche-t-elle à expliquer que M.A. est dans cet état à cause de la "condition pavillonnaire" ? 
Non parce que je trouve que son personnage est bien gentil, mais il n'est quand même pas très ambitieux. Elle rêvait de grandeur, oui, oui, mais à quel moment a-t-elle essayé de repousser ses limites ? D'aller plus loin que ses parents qu'elle prend pour des campagnards pas très malins ? 
À aucun moment.

Finalement, je vois M.A. comme une grosse frustrée, une de celles qui souhaitent que le monde soit à leur portée, mais qui jamais ne se baisseront pour l'attraper. Elle attend que tout lui tombe entre les mains. Elle attend que ses parents triment pour lui offrir une vie qu'ils n'ont pas pu avoir. Elle attend que son François lui propose d'emménager avec elle pour sacrifier un avenir possible. Elle subit sans jamais faire quoi que ce soit contre ça. 
Oui, définitivement je pense que c'est pour ça si son personnage m'a semblé si antipathique, elle veut faire plein de choses, mais elle ne fait rien. Sans doute croit-elle que tout lui est dû alors que dans le fond, on a que ce pour quoi on s'est battu. 


C'est donc sur une note mitigée que je conclus cet article. Sophie Divry m'a happé dans son Journal d'un recommencement, elle m'a perdu avec La condition pavillonnaire. J'en attendais beaucoup, peut-être est-ce pour cette raison si la déception est si grande. 
Ce n'est pas non plus un mauvais livre - ceux-ci sont de toute façon très rares. C'est un livre qui ne m'a pas touché, qui m'a même dérangé et pour lequel je ne garde pas d'affection particulière. 
Ou alors, peut-être que je suis complètement passée à côté de son propos. 

Il n'empêche que je suis pressée de lire Rouvrir le roman, son essai paru chez Notabilia l'an passé. Et puis il y a aussi Trois fois le tour du monde, paru lors de la rentrée littéraire d'août dernier.
Vous avez déjà lu ce roman ? ou cette auteure ? 


Combien de temps l’amour, combien de temps ? Quand la figure aimée disparaît de nos vies, combien de temps tout seul aimerons-nous ?






samedi 11 janvier 2020

Le Coin des libraires - #156 Le Silence d'Isra d'Etaf Rum

Etaf Rum annonce par le biais d’un de ses personnages, et dès les premières pages que « nous » n’avons jamais rien lu de similaire à l’histoire qui va nous être racontée. 
J’ai trouvé cette remarque un poil prétentieuse et je me suis dit que de nos jours, tous les sujets ont dû être abordés. 

J’ai commencé le véritable récit, celui qui prend ses racines en 1990, à Bir Zeit, Palestine. Isra, une jeune femme apparaît. Elle fera partie des trois dont nous entendrons l’histoire. 


Trois générations de femme, toutes brimées, rendues au silence par les traditions, par leur mari, par mutisme. 

Farida, Isra, Deya

Trois femmes différentes, trois femmes munies de cette même soif de vie. 
Chacune à sa voix à porter, un point de vue, une idée sur ce problème aussi vieux que le monde : leur place en tant que femme dans la société. 

Le Silence d’Isra c’est un pamphlet contre ces êtres qui, par archaïsme, égoïsme ou bêtise, refusent de laisser le choix aux femmes, qu’elles soient mère, soeur, fille… C’est un cri de révolte pour toutes celles qui ont dû courber l’échine, abandonner leur rêve, baisser la tête face aux coups. 

Mille mots n’arriveraient pas à retranscrire cette urgence de lire, le besoin d’aller plus loin, de connaître la vérité autour de la disparition d’Isra, de tenter de comprendre les actes de Farida, sa philosophie de vie. 
Comment une femme peut-elle être complice de cette mascarade consistant à marier ses filles ou petites filles à des hommes qui les battront comme ça a été le cas pour elle ? 
Je l’ai eu en horreur durant la majeure partie du livre, et malgré cela, l’idée de lui donner la parole est intéressante. Elle nous renseigne, nous démontre que rien n’est noir ou blanc, que là encore, la nuance est de rigueur. 

La brièveté des chapitres ajoute à cette urgence de la lecture. Une voix se fait entendre durant quelques pages : parfois deux, parfois dix. Laissant ensuite la place à une autre, et encore une autre. Jusqu’à ce que la dernière page s’achève, que l’euphorie disparaisse, laissant pantelant, vide. 

Le Silence d’Isra est une lecture actuelle, féministe et dépaysante. Avec les éditions de l’Observatoire j’ai toujours le sentiment de découvrir d’autres contrées, d’autres coutumes. Avec ce roman à résonance biographique, l’immersion s’effectue au sein d’une famille musulmane qui baigne dans la tradition. Enfin, certaines traditions. Lucide sur son milieu, la narration est toujours en demi-teinte, si bien qu’on n’a pas un réquisitoire de la religion, mais plus une dénonciation des coutumes qui se perpétuent dans les familles. 

La honte d’avoir une fille contre la fierté d’avoir un garçon. 
La contrainte de devoir se marier si tôt fini le lycée (quand on a la chance de pouvoir y aller !) contre celle d’avoir un métier confortable pour subvenir aux besoins de sa famille.
La nécessité de tomber enceinte pour avoir un garçon, quitte à devoir nourrir son enfant au lait en poudre. 
Les chaînes des traditions culturelles, et plus intimement familiales, contre l’ouverture au monde. 

Un roman aux thèmes multiples, ceux cités plus haut ainsi que d’autres : l’importance de la littérature comme possibilité d’évasion, l’exil lié à l’immigration, le clivage entre le « vieux monde » (Palestine) et le nouveau (États-Unis). 


Le Silence d’Isra comme un cri désespéré pour laisser entendre des destins qui sont, aujourd’hui encore, comme ceux décrits. Un réquisitoire contre les persécuteurs et une ode à la liberté. Tout cela : un monde à la fois perceptible dans un horizon lointain, et un lieu commun. 


Il était bien plus facile d’appréhender sa vie comme une oeuvre de fiction que de l’accepter pour ce qu’elle était : une existence limitée. Dans la fiction, le champ des possibles était infini. Dans la fiction, Deya était aux commandes de sa vie.



mercredi 8 janvier 2020

Le Coin des libraires - #155 Sacrifices d'Ellison Cooper

Après nous avoir régalé avec Rituels, Ellison Cooper revient avec Sacrifices, sorti début novembre 2019. 

On retrouve l’agent Sayer Altair, à la suite des événements survenus dans Rituels. Quelques temps a passé et Sayer subit la mise à pied, enfin, elle n’est plus agent de terrain tant que sa supérieure ne l’a pas décidé. Et quand on a pris une balle et dévoilé la mascarade d’une tueuse en série qui sévissait au sein du FBI, la reprise peut s’avérer un poil compliquée. 


Finalement Altair est envoyée sur une affaire simple et inoffensive, mais voilà, les apparences sont trompeuses… 

Ce deuxième volet des enquêtes de Sayer nous entraîne au fin fond de la Virginie. L’occasion pour nous de rencontrer un nouveau personnage, celui de Max Cho, lui-même agent du FBI mais dont la spécialité n’a rien à voir avec celle de Sayer. Il est d’ailleurs toujours accompagné de son chien, Kona, entraînée pour pister les disparus, et dans les cas les plus extrêmes, les morts. 

L’inclusion de ce personnage a été une bouffée d’air frais. J’ai adoré sa relation avec son chien, son professionnalisme, bref, c’est un personnage que j’espère retrouver par la suite. 

D’ailleurs c’est par son biais que tout commence : il se promène dans le parc national de Shenandoah et son chien tombe nez-à-nez avec une crevasse pleine de membres humains. À partir de là, l’enquête commence. 

De péripéties en surprises, Sayer va devoir avancer avec une épée de damocles sur la tête : être renvoyé du FBI malgré le fait qu’elle soit la personne qui ait démasqué la tueuse en série dans Rituels. Il faut bien trouver un bouc émissaire, n’est-ce pas ? 

On ne s’ennui pas un instant avec cette enquête où se mélange investigation pure et dure et théories scientifiques autour de ce qui peut faire un tueur en série du point de vue du corps humain. 

Il ne faut pas tout prendre pour argent comptant, mais la façon d’amener la chose permet de ne pas tomber dans un manichéisme qui entacherait la proposition de cette série : tenter de démasquer les tueurs non plus grâce aux seuls techniques d’investigation, mais bel et bien de mêler les avancées neuroscientifiques et le profilage en tant qu’outils pour ainsi mettre la main sur le coupable et saisir des revendications. 

Sacrifices est un roman dense où on n’a pas le temps de s’ennuyer. Entre l’enquête en cours et la présence du mystérieux sujet 037 ; entre l’ajout du personnage de Max et les retrouvailles d’avec ceux déjà apparus dans Rituels (Holt, Ezra), et surtout, avec toujours cette menace d’un complot fomenté par le FBI pour faire taire l’ancien compagnon de Sayer : il est impossible de reposer le bouquin sans en venir à bout. 

Décidément, après avoir trouvé Rituels très bon, j’ai trouvé Sacrifices meilleur encore. Dans le premier j’avais à peu près saisi qui était coupable, des indices permettaient de le comprendre assez facilement. Ici, j’ai suspecté tout le monde je ne sais combien de fois. J’ai eu la boule au ventre pendant près de la moitié du roman, tiraillé entre l’idée que Max était peut-être le coupable, tout en me disant qu’il est un personnage que j’apprécie beaucoup.

Bref, Sacrifices fait tourner en bourrique, lecture rapide et passionnante, Ellison Cooper parvient à créer une série novatrice et addictive. 

À quand la suite ? 






samedi 4 janvier 2020

Le Coin des libraires - #154 Par les routes de Sylvain Prudhomme & La Maison à l'envers de Marie Darrieussecq (sélection 2019 du Prix du Roman des Étudiants)

Pour la deuxième année consécutive, j’ai participé au prix du roman des étudiants lancé par France Culture et RTL. 
Au programme, des auteurs connus, d’autres moins. Dans tous les cas, des histoires différentes. 
Le lauréat n’est autre qu’Anna Becker pour son roman La Maison, dont je parlerai dans un prochain article. 
Autant le dire maintenant, je n’ai pas voté pour lui et ce n’est pas celui dont je vais parler aujourd’hui. 
J’ai choisi de parler de deux livres que j’ai aimé : Par les routes de Sylvain Prudhomme et La Mer à l’envers de Marie Darrieussecq.


  • Par les routes


Avant de découvrir ce court roman, je connaissais Sylvain Prudhomme uniquement de nom. 
Par les routes, c’est l’histoire de Sasha et de l’autostoppeur.
Au départ on entre dans une vie à tâtons. 
Puis au fur et à mesure on va complètement pénétrer dans le monde de Marie et d’Augustin. 
L’autostoppeur c’est cet homme, celui qui est là sans être là, qui part sur les routes au gré du vent, sans véritable destination, sans but particulier. L’autostoppeur, c’est celui qui est libre. De vivre, de découvrir, de rencontrer. 
L’autostoppeur c’est l’éternel absent. Celui dont on a attend les coups de fil, celui dont on espère qu’il a pu manger, qu’il a bien dormi, au sec, dans un coin de la France. 

Le narrateur, Sasha est un vieil ami de l’autostoppeur. Cela fait des années qu’ils ne se sont pas vus - une brouille est survenue, sans qu’on en sache beaucoup - et Sasha vient habiter dans le même patelin pour une raison : la liberté d’écrire. Sasha est écrivain et c’est sans doute le premier point commun qu’il se trouvera avec Marie, la femme de l’autostoppeur, elle-même écrivain d’une certaine façon, puisqu’elle est traductrice de l’italien. 


Au gré des départs de l’autostoppeur, le manque s’installe, l’absence se fait de plus en plus commune et finalement Sasha prend la place de cette figure fugace. 
Par les routes c’est l’histoire de toute une famille et non pas seulement celle de l’autostoppeur. Par les routes c’est l’histoire de Marie, amoureuse transie de cet homme qui ne fait que partir, c’est l’histoire d’Augustin qui doit accepter que son papa ne soit presque jamais là, qui doit supporter l’attente des appels et des au revoir, c’est l’histoire de Sasha, aspirant remplaçant de cette ombre. 

Mais évidemment que c’est aussi celle de l’autostoppeur, de celui qui part « par les routes ». Cet homme contraint de partir à l’aventure pour toujours aller plus loin, pour rencontrer des êtres qu’il n’aurait jamais rencontré jusqu’alors. C’est l’occasion de partager quelques instants de leur vie, l’occasion de les prendre en photo et d’entretenir un rêve, celui de réunir tous les automobilistes qui l’ont un jour pris en stop. 

Mais vivre cette vie c’est dur, surtout pour Marie, tiraillée entre l’admiration et l’énervement. L’amour et l’abandon. 

« Devine où il a passé la nuit roulé dans son foutu duvet, il est fou, devine, dans un hangar à planches à voile, est-ce que tu peux le croire, dans un hangar à planches à voile non mais qui m’a fait un mec pareil, et racontant cela je pouvais voir qu’elle était fière, mon mec dort en novembre dans un hangar à planches à voile et m’appelle à l’aube pour me dire qu’il m’aime, je sentais que cette pensée lui plaisait, qu’elle goûtait leur liberté à tous les deux, celle de l’autostoppeur mais la sienne aussi, sa liberté de femme capable d’aimer un homme au loin, de l’aimer même sur les routes, même absent, de l’aimer avec ses absences — pour ces absences. »


Puis malgré les mises en garde, malgré l’incompréhension, l’autostoppeur ne peut s’arrêter. Il le porte dans son nom, sa destinée : pointer son pouce le plus loin possible afin de rencontrer un homme, une femme, un jeune, une vieille… rencontrer un être humain qu’il n’aurait jamais rencontré ailleurs. Rencontrer une ville en France, un patelin paumé, bref, partir à l’aventure sans boussole, sans destination, sans arrivée. 

Par les routes est mon livre préféré des sélectionnés de 2019. Je l’ai trouvé poétique dans son écriture. J’aime quand les dialogues sont insérés à la narration. Quand les frontières se perdent entre les personnages. Rien n’est explicité, mais on est en droit de se demander si l’autostoppeur existe réellement, s’il n’est pas une sorte de double du narrateur, Sasha ? Peut-être est-ce pour cela qu’il n’a pas de prénom ? Ou peut-être est-ce parce que la seule chose qui le caractérise pleinement, c’est cette action, cette impulsion : faire de l’autostop. 


Sylvain Prudhomme fait de Par les routes un roman de l’errance. Toujours en mouvement, et toujours avec des destinations inconnues. Par les routes c’est la rencontre de la France, de ses recoins, de ses beautés, qu’elles soient sur l’autoroute (beauté de ses automobilistes) ou de son patrimoine (découverte d’une église par exemple). Par les routes c’est une histoire de partage, de générosité, de rencontres et d’immersion dans l’inconnu. 

Enfin, Par les routes c’est la cartographie d’un homme qui ressent la nécessité du mouvement, de se décoller de son quotidien pour aller à la rencontre des autres en voguant ici ou là, à la recherche de destinations inconnues. 
Rythmé par des phrases courtes donnant un caractère percutant, Par les routes est sans doute l’une de mes meilleures lectures de la rentrée littéraire 2019, un roman intelligent qui mérite amplement le prix Fémina. 

« J’ai vu peu de gens, dans ma vie, pour lesquels autrui n’était jamais un poids, jamais une fatigue, jamais un ennui. Toujours au contraire une chance. Une fête. La possibilité d’un supplément de vie. L’autostoppeur était de ces êtres. C’était comme s’il avait constamment à l’esprit la pensée que chaque être placé sur sa route ne le serait peut-être plus jamais. La conscience que s’il voulait le connaître, c’était maintenant. »




  • La Mer à l’envers 


Marie Darrieussecq est une auteure que j’apprécie énormément. Je suis loin d’avoir lu tous ses oeuvres, mais Naissance des fantômes, et surtout Être ici est une splendeur, sont des textes très intéressants. 
Pas besoin d’expliquer la joie ressentie lorsque j’ai vu que son dernier roman La Mer à l’envers était en lice pour le prix. 


Bon autant en finir maintenant, le thème n’a rien d’original. Voici encore un texte sur les migrants, comme il semble que ce soit la mode depuis quelques temps… dès lors que j’ai compris qu’il allait s’agir de migrants, j’étais sur la réserve, avec moi, ce thème, ça passe ou ça casse. 
Ça s’engageait pas franchement bien au début, puis avec les pages qui se tournent d’elles-mêmes, je dois dire qu’en réalité, c’était plutôt une bonne lecture. 

Pas de coup de coeur, pas de critique dithyrambique sur ce roman, non, simplement l’explication d’un ressenti plutôt positif. 

Rose, l’héroïne part en croisière avec ses enfants. Lors de la croisière, une pneumatique de migrants apparaît : ils ont besoin d’aide. Le bateau de croisière les recueille et Rose fait alors la rencontre de Younès, à qui elle donne le téléphone de son fils. 

On pourrait croire que tout s’arrête là, que Rose va sagement rentrer chez elle retrouver son mari, sa petite vie tranquille à Clèves, mais il n’en est rien. 
Younès appelle Rose sur son portable, s’effectue alors une espèce de transposition du fils de Rose à qui appartenait le téléphone, et Younès, ce jeune migrant en situation précaire. 

« Il a un léger sourire. Le sourire du désastre. Avec un peu de joie perdue, comme si la joie était une fiole avec un reste au fond. » 

Cette histoire est, comme beaucoup l’ont déjà dit, une histoire de notre temps. Elle met en situation des personnages aux prises avec une réalité bien connue : que ferait-on pour les migrants ? est-il simple de les aider ? que peut-on faire, à notre échelle, pour leur apporter notre soutien ? 

Rose décide de venir en aide à ce jeune homme qu’elle assimile parfois à son fils. Elle décide de l’accueillir chez elle malgré les difficultés, malgré les commérages et les mises en garde de son mari. Rose n’en a que faire. Elle ira à Calais chercher ce fils d’adoption, elle prendra soin de lui jusqu’à ce que la blessure s’atténue, jusqu’à ce qu’il puisse passer la frontière. 

La Mer à l’envers est un roman sur la solidarité, sur la nécessité de venir en aide à autrui. La Mer à l’envers c’est aussi l’amour filiale, la générosité d’une mère à l’égard d’enfants. Le besoin même de s’ouvrir aux autres pour leur permettre de vivre plus dignement, du moins plus convenablement. 
Si le message est beau, je n’ai pas retrouvé la magnificence de la plume de Darrieussecq. J’ai d’ailleurs été étonnée par son style dans ce roman. Habituée aux phrases à rallonge, j’étais plutôt surprise de voir des phrases relativement courtes. 
Aussi, depuis que j’ai terminé cette lecture, une question me taraude : y a-t-il correspondance entre son roman Clèves et l’utilisation de la ville de Clèves pour illustrer l’ennui ? si vous avez une réponse à m’apporter, n’hésitez pas ! sinon je verrai bien quand je le lirai… 








samedi 28 décembre 2019

Le Coin des libraires - #153 L'Absente de Noël de Karine Silla

Première publication des éditions de L’Observatoire, L’Absente de Noël de Karine Silla me faisait de l’oeil. Ayant rapidement entendu parler d’un voyage en Afrique, de dépaysement et d’histoires de famille, j’étais plutôt intriguée. 

Une fois la période de Noël arrivée, je me suis plongée dedans, croyant découvrir un autre monde comme ça a été le cas avec La Saison des fleurs de flamme ou plus récemment avec Nous qui sommes jeunes




Noël approche. Sophie, 20 ans, est partie faire de l’humanitaire à Dakar, mais la famille ne se doute de rien et commence à sérieusement s’inquiéter dès lors qu’elle n’arrive pas pour le repas. Tout est prêt, il ne manque qu’elle, mais rien ne peut aller si elle n’est pas là. 

L’absence de Sophie va être l’occasion de nous présenter sa petite famille : son père, séparé de sa mère, a reconstruit sa vie avec une autre. Et faut dire qu’il n’est pas franchement un exemple de figure parentale lorsqu’on voit que la jeune Sophie n’est pas à proprement parler la bienvenue dans sa petite famille parfaite.

Que faire des sentiments qui naissent malgré nous ? Le mensonge blesse. La vérité dévaste. Il aurait fallu, pour que tout s’arrête, s’interdire de vivre. Se rendre prisonnier du concept moral ou accepter que l’appel du bonheur soit parfois immoral. Que la liberté, qui finit quand celle de l’autre commence, est une contradiction en soi.

Mais contre toute attente, Antoine (le père) décide de partir avec toute la petite famille au Sénégal, afin de retrouver sa fille. Comble de l’ironie, il emmène avec lui sa nouvelle femme, Fanny (avec qui Virginie, la mère de Sophie ne s’entend pas — faut dire que quand tu as été victime d’adultère, ce n’est jamais très cool de se retrouver avec la personne concernée…) et le petit chien de Fanny, aussi adorable qu’insupportable.

Le voyage au Sénégal est le prétexte pour faire cohabiter ces êtres liés par la vie, mais qui n’ont plus grand chose en commun. C’est aussi l’occasion de dénoncer pleins de préjugés, de clichés sur l’Afrique, surtout quand on a l’habitude de se promener en costume et que la seule image positive qu’on a de l’Afrique, c’est Banania — oui je vise carrément le personnage d’Antoine. 

Si j’avais un bon pressentiment au début de la lecture, j’ai un peu déchantée au bout de deux-trois chapitres. Finalement l’histoire familiale ne me semblait pas très originale et quand j’ai vu la présence d’un énième triangle amoureux j’ai bien cru que le bouquin allait me glisser des mains ! 

Et puis c’est l’arrivée au Sénégal, et là j’étais dedans là je me suis souvenue pourquoi je voulais tant lire ce livre. 
La description des lieux, des coutumes, la rencontre avec la population, c’est ça pour moi l’élément fondamental de ce livre. Dépaysement il y a eu, mais pas grâce à Virginie, ni même Antoine. 

À la rigueur, si je devais parler des personnages, ceux qui m’ont le plus touché sont le grand-père, qui a un cran d’avance sur tous les autres et qui a pu réaliser un de ses rêves en allant en Afrique. Et l’autre c’est Fanny. Si de prime abord je la trouvais méprisable, au fil du récit se dévoile une femme fragile, découragée et anxieuse. 
J’ai aimé la formation des duos de personnages pour apprendre à mieux les connaître aussi. 

Mais je n’ai pas aimé Sophie. Cette éternelle absente ne m’a pas touché une seule fois. À aucun moment j’ai eu de l’empathie pour elle parce qu’au final elle m’apparaît comme une enfant capricieuse. Je comprends certaines de ses raisons, mais sa réaction est si excessive que je ne peux m’identifier ou compatir pour ce genre de personnage. 

Pourtant, on abandonne seul nos rêves d’absolu. Les autres n’y sont pour rien, parfois nos rêves ne sont que l’imagination mégalomane de croire en nos fantasmes forgée par nos manques et, très souvent, ce que l’on cherche n’existe pas. L’angoisse n’est que le résultat de cette quête improbable empirée par notre condition d’homme abandonné au milieu du paradis perdu.

Finalement je me souviens de ce roman pour la beauté de ses paysages. Karine Silla, originaire de Dakar a retranscrit avec son coeur, elle véhicule un regard honnête, elle n’essaie pas de cacher la réalité et ainsi de faire du Sénégal une utopie. Elle pose un regard bienveillant dessus et, à travers des aventures cocasses et amusantes, le lecteur se trouve déplacé dans un autre espace-temps. 


L’Absente de Noël n’est pas un coup de coeur. C’est une lecture au début assez lente et au fur et à mesure, comme un animal sauvage, l’ouvrage se laisse apprivoiser afin de donner à voir un monde ensoleillé et charmant, un monde où le paysage possède une place plus important que les personnages.







mercredi 25 décembre 2019

Le Coin des libraires - #152 Ritournelle de la faim de J.M.G. Le Clézio

Après Patrick Modiano, J.M.G. Le Clézio a choisi l’Occupation comme matière pour l’un de ses récits : Ritournelle de la faim, paru en 2008, année où il a reçu le prix Nobel. 
N’ayant jamais lu Modiano, je serais bien en peine de vous faire une petite comparaison des deux. Je vais donc en rester à ma seule lecture de Le Clézio à ce jour.

J’ai choisi Ritournelle de la faim pour découvrir cet auteur à cause de son sujet. À peu près tout le monde ici connaît ma fascination pour les récits sur la Seconde Guerre mondiale, et quand j’ai appris que ce récit se passait pendant l’Occupation, je n’ai pas réfléchi à deux fois. Aussi le roman est assez court (à peine plus de 200 pages) et quand on a peu de temps à consacrer à la lecture, c’est toujours un plus !




Nous sommes en 1931, la jeune Ethel, âgée d'une dizaine d’années accompagne son grand-oncle Monsieur Soliman à l’exposition coloniale où ce dernier achète le pavillon des Indes françaises. Son but : mettre ce pavillon dans le jardin de sa maison parisienne et en faire la maison mauve. 
L’enfance d’Ethel est douce, gaie, entourée de ses parents exilés de l’île Maurice. Ses parents, bourgeois, sont très entourés si bien qu’il y a très fréquemment des débats entre les invités, l’occasion pour Ethel de découvrir le bruit de la vie. Ça grouille, ça s’exalte, ça débat. 

Et puis il y a Xénia, l’intouchable, la dure, la parfaite. Fascinée par sa réputation d’exilée russe, Ethel devient amie avec cette petite sauvage jalouse. 

Cette faim est en moi. Je ne peux pas l’oublier. Elle met une lumière aiguë qui m’empêche d’oublier mon enfance. Sans elle, sans doute n’aurais-je pas gardé mémoire de ce temps, de ces années si longues, à manquer de tout. Être heureux, c’est n’avoir pas à se souvenir. Ai-je été malheureux ? Je ne sais pas. Simplement je me souviens un jour de m’être réveillé, de connaître enfin l’émerveillement des sensations rassasiées.

Tout semble aller pour le mieux. Jusqu’à ce que tout bascule. Les coups durs s’enchaînent, Ethel doit grandir, elle prend conscience de ce qui l’entoure de manière plus accrue encore. Elle se libère de l’enfance, tout simplement. 
Cette libération s’effectue dans la douleur, comme une plaie qui demeure béante et s’infecte. Les illusions disparaissent et il ne reste rien. 

Hormis la guerre. 
Et la faim. 

L’Occupation arrive. Les débats au salon se font de plus en plus virulents, certains voient l’Allemagne d’un bon oeil, d’autres, non. S’ils étaient auparavant enrichissants, ils deviennent insupportables. Puis s’arrêtent. 
L’heure n’est plus à la discussion. La débâcle est enclenchée et nôtre jeune Ethel, maîtresse de son destin décide de prendre les choses en main. 

Ethel riait. C’était la première fois depuis si longtemps que ça devait lui mettre des larmes dans les yeux, mais c’était bon. Ainsi leurs coeurs se réveillaient, sortaient de l’hivernage. Ils retrouvaient chaque seconde de mémoire, même si ce n’était pas l’innocence. Ils se souvenaient d’avoir été heureux.

Ritournelle de la faim s’attache à éclairer différents pans de l’Histoire, l’Occupation d’abord, mais aussi celle de la place des femmes dans la société (en tant que mariée par exemple), de l’exil volontaire. L’amour familial y a une grande place également, car s’il est presque toujours bénéfique, il peut être tout autant destructeur. 

Il était au départ difficile de s’intéresser à Ethel tellement tout prospère dans sa vie, et pourtant Le Clézio parvient à nous capter suffisamment pour que l’on se prenne au jeu. Et alors les drames se succèdent et progressivement, Ethel devient un personnage fort, attachant. 







samedi 21 décembre 2019

Le Coin des libraires - #151 Goldman sucks de Pascal Grégoire

La couverture. Les tons, le camping-car qui prend la route, l'idée d'évasion. Voilà ce qui m'a donné envie de lire Goldman sucks, le premier roman de Pascal Grégoire, publié au Cherche midi. 
S'y ajoute le résumé qui nous met dans le bain. Définitivement, ce roman avait l'air sympa, différent de ce que je lis d'habitude, plus léger, idéal pour les vacances. 


Du jour au lendemain, Corentin Pontchardin perd tout. Simultanément victime de la crise des subprimes et de sa propre crise de la quarantaine, celui qui conjuguait avec succès vie professionnelle – au ministère des Finances – et vie privée voit son monde s’écrouler.
Bien décidé à partir en guerre contre la banque qui a causé sa perte, la toute-puissante Goldman Sachs, Corentin embarque femme, enfant et beaux-parents aux États-Unis dans une aventure épique jalonnée de rencontres inattendues.
Véritable fable sociale, Goldman sucks raconte avec tendresse – et une bonne dose d’humour – le quotidien de cette équipée lancée à l’assaut de la finance mondiale.
Un roman vif et plein d’espoir, porté par une famille pas tout à fait ordinaire.



On va suivre principalement le personnage de Corentin, chef de famille et employé accompli, Corentin a suivi les traces de son père, bosseur inconditionnel, il n'a jamais vraiment remis quoi que ce soit en question, s'évertuant à travailler afin de parvenir à son poste au ministère des Finances. 

Mais voilà que Corentin prend de l'âge, il aime sa femme et sa fille, mais il prend une maîtresse, une jeunette, une petite journaliste qui l'a interviewé. À partir de ce moment déjà on se dit qu'il y a anguille sous roche. Et la suite va se révéler entraînante ! 

À côté de Corentin il y a sa femme, Camille qui le met à la porte, et les parents de celle-ci. Son père que l'on suit et sa grand-mère, nouvelle occupante d'une maison de retraite. 
À travers ces personnages, l'auteur va mettre en avant le règne de l'argent (et par extension, les banques), l'argent qui régit l'école, l'argent qui régit le pays, l'argent qui contrôle le monde. 

On mêle un ton léger à des événements graves - la petite Fleur qui finit au commissariat par exemple. On rencontre rapidement des personnages détestables - la propriétaire de la maison de retraite. Et à côté de cela, on va suivre Corentin et sa petite famille dans un voyage aux États-Unis pour dénoncer... Goldman Sachs, emblème du problème, symbole de la déchéance du monde, du règne des 1% sur le reste de la population. 




Je suis ressortie de ma lecture amusée autant que satisfaite. J'ai trouvé le combat de la famille Pontchardin passionnant et réel. C'est une réalité que décrit Pascal Grégoire, les événements en maison de retraite sont réels, la suprématie des banques, de l'argent sur le monde l'est tout autant. 
L'auteur parle de sujets graves en leur donnant une certaine légèreté, une pointe d'humour qui fait du bien. 

On termine le bouquin avec l'envie de voir Goldman Sachs s'effondrer, avec l'envie d'avoir un monde tel qu'il est décrit - comme le fait qu'il devient interdit pour les banques de spéculer avec l'argent de leur client. Alors bien sûr la conclusion reste la même "Les 99% étaient toujours 99% et les 1% toujours 1%", mais ça fait du bien d'avoir un livre qui traite d'un sujet aussi sérieux (et pour lequel je me sens concernée !) avec humour. 
Il suffit de voir le dernier paragraphe du livre : les changements sont minimes, mais les démarches de la familles Pontchardin aux États-Unis ont été tellement médiatisées que celles-ci deviendront matière à un film. 
Est-ce de l'ironie ? est-ce que l'auteur a simplement voulu reprendre un élément commun à la littérature ? à savoir que les romans qui fonctionnent font quasiment toujours l'objet d'une adaptation ou faut-il le voir comme un nouveau moyen de faire de l'argent sur une noble cause ? 

Le mystère demeure. 


Il faut quand même souligner l'importance du "être ensemble" c'est bien le groupe entier qui est un moteur, l'individu en tant que tel n'est pas capable de changer le monde comme la communauté. C'est un roman sociétal, un roman où notre monde est décrit et où on tente de le changer pour le rendre meilleur, du moins, moins injuste, plus égalitaire. 


J'ai pris énormément de plaisir avec Goldman sucks, comme je le pensais, j'ai ris et j'ai été choquée face à ce livre. J'ai aimé la plume de Pascal Grégoire pour son côté bref. Il va droit au but, il ne s'encombre pas de détails inutiles, ce qui donne un roman de 200 pages aussi agréable qu'intelligent. 





mercredi 18 décembre 2019

Le Coin des libraires - #150 Continuer de Laurent Mauvignier

Il y a en a eu des avis dithyrambique, des avis qui donnent envie de découvrir et après avoir découvert Seuls, Mauvignier est un auteur que je souhaite parcourir en profondeur. Mon troisième de lui, et malgré un démarrage était assez lent, il promettait une belle histoire. 




On ne fait pas de projet d’avenir - les projets, c’est pour ceux qui n’ont pas de présent. Quand le présent vous comble, pourquoi aller chercher demain ce qui s’accomplit pleinement chaque jour ?

Sybille a un fils, Samuel qui va à vau-l’eau, elle décide de prendre les choses en main afin qu’il ne finisse pas par être comme elle, plein de regrets. Elle décide de quitter la Bourgogne pour partir en trek au Kirghizistan. Dépaysement total. 

La mère comme le fils ont besoin des autres, du contact, du partage. 
Samuel, enfermé dans son mutisme, n’est pas franchement ravi, mais peu à peu, les barrières tombent. Les remarques désobligeantes se font plus rares, et bon gré mal gré, le jeune homme s’ouvre au monde. 

Car bien sûr, ça ne sert à rien de rêver, de ne pas savoir reconnaître qu’on n’est pas capable, simplement pas capable. Bien sûr, il a raison Benoît, c’est plus dur d’assumer d’être celle qu’on est, de n’être que cette personne qu’on est. On n’est pas un autre. On n’est que ce corps, on n’est que ce désir bordé de limites, cet espoir ceinturé. Alors il faut apprendre à s’en rendre compte et à vivre à la hauteur de sa médiocrité, apprendre à s’amputer de nos rêves de grandeur, vivre au calme, à l’abri de nos rêves. 

Je n’ai pas retrouvé la beauté de l’écriture comme dans Seuls (comme je ne l’ai pas retrouvé dans Des hommes), mais le style est incontestablement maîtrisé. Laurent Mauvignier dépeint une relation tumultueuse traversée par des situations touchantes. 
C’est vrai que ses personnages sont de prime abord stéréotypés, une famille déchirée, un père absent et con, une mère déçue par des rêves jamais réalisés, et un ado au bord de gouffre de la délinquance. Et pourtant ils deviennent des êtres à part entière, touffus et touchants. 


Un roman du dépaysement, de la rencontre des autres permettant la connaissance de soi, de la nécessité de profiter de l’instant, fugace et scintillant, pour parvenir à la suite du voyage. 

Si on a peur des autres, on est foutu. Aller vers les autres, si on ne le fait pas un peu, même un peu, de temps en temps, tu comprends, je crois qu’on peut en crever. Les gens, mais les pays aussi en crèvent, tu comprends, tous, si on croit qu’on n’a pas besoin des autres ou que les autres sont seulement des dangers, alors on est foutu.



samedi 14 décembre 2019

Le Coin des libraires - #149 Les sorcières du clan du nord I. Le sortilège de minuit d'Irena Brignull

Comment ne pas craquer pour cette couverture ? Et puis ce titre aussi. Si comme moi vous aimez les sorcières, il faut vous procurer ce premier tome d'une saga (est-ce juste un diptyque où y aura-t-il un troisième volet ?) 

Je me suis décidée à craquer pour Les sorcières du clan du nord d'Irena Brignull à cause de la sortie du deuxième tome, et aussi parce que j'aime beaucoup lire de la jeunesse en été. Chez moi, c'est une période propice au genre fantastique et au polar/thriller, il n'est donc pas étonnant si j'ai lu ce premier tome. 



Dès les premières pages on sait à quoi s'attendre : Poppy et Clarée sont nées le même jour, leur place ont été échangées si bien qu'il est difficile de vivre puisqu'elles n'ont pas la place qui devrait leur revenir. 
On suit beaucoup plus Poppy que Clarée, pour mon plus grand bonheur. J'ai trouvé le personnage de Poppy certes un peu stéréotypé (comme la plupart du temps lorsqu'il s'agit de jeunesse/young adult) mais néanmoins plus profond que celui de Clarée. Cette dernière m'a souvent ennuyée à cause de son ignorance, mais surtout par sa naïveté. Elle est gentille, tout ça, tout ça, mais on dirait une gamine de 10 ans, c'était parfois trop abusé. 

Poppy est pour moi l'image de l'adolescente solitaire, mais extrêmement fort, celui qui souffre, mais qui s'en sort seule malgré tout. Du moins jusqu'à sa connaissance avec Léo. Le traitement de son personnage m'a semblé bien plus recherché que pour celui de Clarée, que ce soit dans sa relation au monde, avec ses parents ou même avec Léo. 
Je comprends pourquoi celui de Clarée est moins étoffé - ça s'explique du point de vue de son passé, de son éducation, de sa vie en général - mais j'aurais aimé pouvoir m'attacher à elle et non pas la voir comme une petite soeur envahissante et possessive. 


L'enjeu dans ce tome est relativement simple : une prophétie a été récitée il y a de nombreuses décennies disant qu'une Hawkweed deviendrait la reine. Les deux soeurs Hawkweed, Crécerelle l'aînée et Charlock la cadette ont toutes les deux des filles, mais Crécerelle décide que sa fille sera l'heureuse élue.

Sans réelle surprise sur l'issue, j'ai pris du plaisir à découvrir Poppy vivant dans le monde des humains (nommés ivraies par les sorcières) et Clarée, vivant dans celui des sorcières. Comme on s'y attend on trouve des thèmes tels que le rejet ou encore la solitude. 
Les personnages tentent de faire rentrer les bonnes pièces du puzzle afin d'arriver à quelque chose qui soit normal, afin que la mère de Poppy retrouve sa fille et sorte enfin de son mutisme et de sa pseudo folie. Afin que Poppy occupe la place qui lui revient de droit, etc. 

Au-delà de ces deux filles, j'ai énormément aimé Léo, il m'est apparu comme le meilleur personnage puisque c'est pour moi le plus prometteur. Sa vie dans la rue est intéressante, mais il manque cruellement de profondeur - ce que l'auteure a sans doute souhaité pour pouvoir lever les zones d'ombres de son passé.

Sa relation avec Poppy est tout simplement magnifique, ils sont tous les deux inadaptés socialement, mais ils se comprennent et s'aiment sans même se connaître. 
En revanche, gros point négatif pour le triangle amoureux. Ça se sentait à 100 km et c'est tellement dommage. Pourquoi faire un triangle amoureux sérieux ? Pourquoi faire en sorte qu'un personnage souffre inutilement ? (là, en l'occurrence, Clarée et Poppy tour à tour). 


La fin m'a laissé pantoise. J'étais certaine que Léo cachait quelque chose, qu'il ne pouvait pas être séparé de Poppy pour la simple et bonne raison qu'elle est une sorcière et lui un simple humain. Dès les premières pages j'ai eu des doutes sur lui et ces doutes se sont révélés être vrais par la suite. 
Je n'ai qu'une hâte, ouvrir le deuxième tome et voir comment Poppy et Léo vont bien pouvoir se retrouver. Mais aussi voir comment Poppy va prendre possession de ses pouvoirs.

Il me reste encore beaucoup de choses à apprendre et j'ai très envie de lire le deuxième tome, mais j'ai un peu peur que ce soit la fin, que l'auteure ait seulement écrit deux volets. 
Ça me semble bien mince pour conclure une histoire comme celle-ci, surtout lorsqu'on arrive au bout du premier tome et que pleins de questions restent en suspens. 


Vous avez lu ce livre ? Il vous fait envie ? 


Elle avait souvent rêvé de se laisser emporter par le courant vers un avenir meilleur. Et voilà qu’elle se tenait devant l’avenir, qui était devenu son présent. 




Le Coin des libraires - #157 La Condition pavillonnaire de Sophie Divry

I l y a quelques mois je vous parlais du très bon Journal d'un recommencement , deuxième livre de Sophie Divry - et le premier à être ...