mercredi 8 juillet 2020

Thérèse Raquin d'Emile Zola

Écrit trois ans avant de se lancer dans la grande entreprise que représente les Rougon-Macquart, Zola fait de Thérèse Raquin une sorte d’introduction, ou même d’exposition de ce qui est pour lui le naturalisme. 


Il est loin le temps où je désirais lire l’intégralité de Zola, où j’ai commencé dans l’ordre chronologique avec La fortune des Rougon. Il est loin le temps où je lisais L’Assomoir ou Nana et me disait « quel grand monsieur quand même ce Zola ».



Il est loin parce que depuis il y a des centaines de livres qui me me sont passés entre les mains ; il est loin parce que depuis je suis tombée dans la littérature contemporaine et qu’il n’est pas toujours facile d’en sortir. 


Pourtant je ne désespère pas de me replonger dedans, et Thérèse Raquin m’a conforté dans cette envie. 


J’ai choisi ce livre dans ma bibliothèque pendant le confinement j’avais envie d’en profiter pour lire un classique, et puis surtout ma cop m’a dit qu’il est trop bien et du coup bah il m’en fallait pas plus ! 


Roman court (un plus on va pas se mentir !) et addictif. C’est bien simple j’ai eu l’impression de lire un thriller. Le genre d’histoire à suspense où tu as une idée précise de comment ça va se passer, et qui reste malgré tout sensationnel. 


Emile Zola nous présente la jeune Thérèse, fille d’une oranaise décédée en Algérie lorsque Thérèse avait deux ans. Le père décide de donner sa fille à sa soeur, madame Raquin. Ainsi la jeune Thérèse va grandir aux côtés de sa tante et du fils de celle-ci, Camille. 


Camille, de santé fragile (il a passé son enfance à être malade), sort par les yeux de Thérèse qui est dégoûtée à la vue de cet homme avec qui elle a partagé sa chambre dans son enfance. Malgré la gentillesse de Madame Raquin, Thérèse a eu une enfance des plus catastrophiques. Forcée de rester auprès de son cousin malade elle a dû prendre les mêmes médicaments que lui, elle a dû rester recluse auprès du malade. Bref son enfance s’est passée, bon gré mal gré, sans éclat, sans connaissance, sans vie. 


« Thérèse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s’étendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin la même journée vide. »


Néanmoins Camille, pourri gâté jusqu’à la moelle par sa mère qui le protège tel un diamant 24 carats, prend une décision dans sa vie : déménager à Paris. La mère ne peut qu’accepter ce souhait de son fils miraculé. 


La petite famille déménage à Paris, Madame Raquin qui est pourvue de quarante mille livres de rente prend une petite bicoque non loin du Pont Neuf. C’est pas franchement la folie mais ça permet aux deux femmes de faire tourner une boutique de mercerie et de vivre convenablement sans toucher à l’héritage. 


À 21 ans Thérèse épouse Camille. Promis depuis son enfance à ce garçon qui la dégoute elle s’enfonce toujours plus dans une forme de mutisme inquiétant. Thérèse n’est que le reflet d’elle-même, elle ne parle pas, elle est comme transparente, assise sur sa chaise à ne pas bouger d’un iota.

Camille de son côté trouve du travail et retrouve son vieil ami Laurent. 


S’instaure des dîners hebdomadaires : tous les jeudis soirs Laurent ainsi que des amis de madame Raquin se réunissent pour jouer aux dominos. Thérèse, fidèle à elle-même est une statue vivante. 

Jusqu’à ces jours où, fascinée par la liberté de Laurent, elle commencera à lui tourner autour. 

Laurent, l’exemple parfait de ce que la flemme peut avoir de motivant : 

« Au fond, c’était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait qu’à ne rien faire, qu’à se vautrer dans une oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans remuer de place, sans courir la mauvaise chance d’une fatigue quelconque. »    

Les quatre personnages principaux sont tantôt attachants tantôt détestables ce qui ajoute forcément à l’ambivalence des personnages et à l’identification — même si je dois bien avouer que Madame Raquin m’a fait énormément de peine… : « Que se passait-il dans cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie sans y prendre part ? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans doute d’une façon nette et claire, et elle n’avait plus le geste, elle n’avait plus la voix pour exprimer au-dehors les pensées qui naissaient en elle. Ses idées l’étouffaient peut-être. ».


Les personnages en demi-teinte sont les plus intéressants car c’est ce que nous sommes tous… ainsi le manichéisme est rejeté au profit d’une dualité des caractères, qui est directement lié au courant naturaliste. 


Comme je le disais Thérèse Raquin est une sorte de thriller psychologique avant l’heure. Zola entre parfaitement dans les méandres de la psyché humaine et même si le lecteur comprend assez vite où il veut en venir, le déroulé des faits continue et donne envie d’en savoir toujours plus. 


En faisant de petites recherches je suis tombée sur des critiques (notamment du Figaro de l’époque) à l’encontre du livre, accusant Zola de pornographie. J’en ai ris tellement ça m’a paru être dénué de sens. Mais bon, les moeurs d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier… 


Thérèse Raquin ça se lit très bien et très vite, la qualité de l’histoire qui est, je le crois, novatrice pour l’époque, tout ça saupoudré par un style absolument somptueux — n’est pas Zola qui veut ! — en font un roman qui mérite complètement sa notoriété. J’ai rarement passé un moment aussi délicieux en compagnie des personnages crées par l’écrivain, j’ai rarement été aussi dépaysée par une histoire se passant pourtant à Paris. 

Zola confirme son talent de conteur en donnant à voir une histoire édifiante, et dont le lecteur, à l’instar des protagonistes, ne sortira pas indemne.

« Tout au fond d’eux, il y avait de la crainte. Leurs désirs frissonnaient. Ils étaient penchés, en quelque sorte, l’un sur l’autre, comme sur un abîme dont l’horreur les attirait ; ils se courbaient mutuellement, au-dessus de leur être, cramponnés, muets, tandis que vertiges, d’une volupté cuisante, alanguissaient leurs membres, leur donnaient la folie de la chute. Mais en face du moment présent, de leur attente anxieuse et de leurs désirs peureux, ils sentaient l’impérieuse nécessité de s’aveugler, de rêver un avenir de félicités amoureuses et de jouissances paisibles. »


 








dimanche 5 juillet 2020

Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés d’Aurélie Cassigneul-Ojeda

J’avais l’impression qu’avec ces réfugiés elles reconstruisaient leur histoire espagnole, la vivaient par procuration. Flora ne mentionne pas de regret, de nostalgie du pays qu’elles avaient laissé. Elles étaient jeunes quand elles étaient parties, Flora avait six ans. Comme moi quand j’avais quitté l’Italie.  


Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés d’Aurélie Cassigneul-Ojeda raconte Gabriele, français d’origine italienne. Il est la passerelle entre notre monde contemporain et un passé plus ou moins lointain, parfois même très proche, représenté par trois soeurs : Flora, Begonia et Rosa. 


Gabriele, dont sa femme vient de le quitter, ressent le besoin de partir, d’aller vivre ailleurs pour oublier, pour comprendre aussi pourquoi il ressent un mal-être depuis son enfance, une espèce de tristesse informe. 

Il part habiter à Cerbère, quasiment à la frontière d’avec l’Espagne où il va se décider à emménager dans la maison des Fleurs, une vieille maison bien trop grande pour lui mais une maison qui renferme tout une histoire.




En découvrant la maison des Fleurs Gabriele va rencontrer les trois soeurs ainsi que leur père, Diego, expatrié en France à la suite de la mort de la mère. 

En s’installant dans la maison Gabriele tisse un lien entre son histoire et celle des soeurs, découverte par à-coups, par le biais d’une immense frise brodée par Rosa et par les carnets de Flora. 


Filles d’artiste, les trois soeurs vivent pour la musique et les arts. Mais c’est sans compter sur la guerre. D’abord la fuite des républicains d’Espagne suite à la prise de pouvoir de Franco. L’occasion pour nous de faire la rencontre de certains hommes ou garçons, de percevoir rien qu’un grain de leur tristesse, de leur colère aussi parce qu’ils sont chassés de chez eux, ils sont muselés et ne peuvent rien faire pour faire valoir leurs idéaux, pour chasser la dictature en place. 


Ils ne restent que la fuite. La résistance dans la fuite.


Flora, Begonia et Rosa vont accueillir ces hommes, elles vont en aimer certains, se lier à vie avec d’autres. La maison des Fleurs va devenir le rendez-vous des exilés politiques espagnols. 

Jusqu’au début de l’Occupation en France. 


Là encore la maison des Fleurs va devenir un lieu stratégique. Un lieu de passage, parfois même un lieu de convalescence. 

Et ça durera, ça durera avec l’Algérie, ça durera jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne, jusqu’à ce qu’il faille renouer avec ses racines, retrouver cette chose trop longtemps abandonnée. 


J’ai voulu recevoir ce livre parce que j’étais curieuse de voir comme l’auteure parviendrait à parler de « l’État espagnol » tout en brassant l’Occupation et en gardant toujours à l’esprit le thème de l’exil. 

Et c’est très très réussi ! 


Gabriele m’a par moment un peu ennuyé à s’apitoyer, mais comme le titre le laisse présager ce sont les trois femmes qui sont les héroïnes de cette histoire. En particulier Flora pour qui j’ai ressenti une profonde émotion à la lecture de sa vie et plus encore quand elle raconte sa liaison avec Anton (mon coeur s’est déchiré, rip). 

En même temps instaurer Gabriele en tant que protagoniste est très intéressant : l’histoire des soeurs prend une dimension encore plus grande parce qu’elle est justement supportée par une personne extérieure, arrivée des années après les faits, etc. Le rapport au temps est aussi un élément important, oui il y a eu des révoltes, des exilés forcés, mais il y a aussi des retours au source ; le besoin de renouer avec ses racines, de les accepter pour s’accepter soi-même. 


L’auteure s’attaque à quelque chose d’assez délicat et c’est avec humilité qu’elle délivre un message très fort : nous avons tous un héritage, nous venons tous de quelque part et peu importe le temps, peu importe les raisons, celui-ci fait partie de nous. C’est un livre sur la tolérance et le soutien, sur l’amour et les déchirures de la vie, sur la solitude et la distance, et sur l’espoir de jours meilleurs aussi. 


Ce que j’ai le plus aimé c’est évidemment l’empreinte de l’Histoire au coeur du livre. Comme avec la mention de « camp de concentration ou d’internement » où là aussi la description est saisissante et s’inscrit spatialement parlant avec le camp Joffre (ou Rivesaltes) crée en 1935 et qui passera par la suite sous contrôle du régime de Vichy début 1941. Nous est décrit les conditions de vie, ou même l’accueil des réfugiés politiques en France, précisant la barbarie à laisser des tas d’exilés sur les plages froides et humides, quasi sorte d’invitation à la mort. 



Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés est une excellente lecture. Déjà parce que le livre se dévore littéralement, l’écriture d’Aurélie Cassigneul-Ojeda bien rythmée, parfois cadencée, parfois envolée est toujours fluide si bien que les pages se tournent d’elles-mêmes, malgré la gravité de certains passages.

De même pour les personnages, j’avais un peu peur de m’emmêler entre les trois filles, de ne pas réussir à me souvenir de qui et qui mais là encore rien à dire, chacune a son tempérament, chacune est diamétralement différente de l’autre. Ainsi je déteste Begonia (le récit de Flora a fini de me dégoûter d’elle !) mais j’adore les deux autres qui sont des personnages nuancés. Car rien n’est noir ou blanc et l’insistance sur un entre-deux, sur une zone grise est aussi un des points forts du livre.


De l’Andalousie aux Pouilles en passant évidemment par Cerbère, Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés interroge sur l’identité, sur la représentation que l’on se fait de notre héritage aujourd’hui (comme d’hier), vécu comme un poids ou au contraire une force.


Je me suis toujours interrogée sur le devenir des gens. Qu’est-ce qui les pousse à faire ce qu’ils font ? Qu’est-ce qui nous a poussées nous, petites jeunes filles bien rangées, à nous jeter à bras-le-corps dans cette bataille humaine ? Qu’est-ce qui vous pousse, vous, à traverser l’Espagne franquiste pour venir me voir ? Quel est le moteur ? Moi je dis le coeur, Gabriele, ce qu’on est à l’intérieur !





mercredi 1 juillet 2020

Le Coin des libraires - Elle s'appelait Sarah de Tatiana de Rosnay

Zakhor, Al Tichkah. Souviens-toi. N’oublie jamais. 


Dès lors qu’il est question de romans sur la Seconde Guerre mondiale, Elle s’appelait Sarah de Tatiana de Rosnay revient souvent. 

J’en ai tellement entendu parler que je me suis dit qu’il était un passage oblige pour mes recherches, qu’il fallait le lire parce qu’il avait sans doute quelque chose de plus que les autres. 





Je l’ai lu, et effectivement j’ai aimé (jusqu’à une certaine mesure), je l’ai trouvé délicat et intéressant en grande partie parce que l’auteure a choisi de mettre en avant la culpabilité de la France, chose qui était encore largement tabou lorsqu'elle a écrit son ouvrage. 

C’est d’ailleurs pour cette raison si son manuscrit a été refusé dans plusieurs maisons d’édition. On a beau dire, il demeure des sujets sensibles, la preuve. 


Sans doute que depuis la pilule est passée, les nouvelles générations ne sont pas dupes et savent très bien que la France n’était pas toute blanche dans l’histoire, alors maintenant ce qu’on voyait comme un sacrilège, un blasphème, devient une simple vérité. 


Elle s’appelait Sarah figure tellement parmi les « classiques » des romans sur l’époque que j’y voyais quelque chose d’exceptionnelle alors qu’au final quand je l’ai refermé je me suis dit que oui, ce roman est très bien, mais j’en ai lu des tout aussi bien. 

Sans doute que c’est l’effet médiatique qui me fait dire ça. Faut dire que dès que je raconte à quelqu’un que je travaille sur des fictions sur la Seconde Guerre mondiale, une des premières choses qu’on me demande est : « Oh tu as lu Elle s’appelait Sarah ? c’est vraiment fou comme livre ». 


Oui effectivement c’est bien. Mais de là à en faire presque LA référence en matière de roman sur cette guerre, ça me semble exagéré. 


Comme dit plus haut, j’ai trouvé pertinent ce soulèvement, le fait que notre pays a joué un rôle dans la destruction de nos citoyens Juifs. Mais j’ai trouvé plus intéressant encore le fait qu’aucun « bourreau », c’est-à-dire policier français, ou complice de près ou de loin avec les nazis, n’a été interrogé par l’intrépide Julia, l’américaine. Peut-être que Tatiana de Rosnay lançait un message aux auteurs, une façon de dire « ce sujet est inexploré, emparez-vous-en ! ».


Finalement, je crois que ce qui me chiffonne, c’est d’avoir choisi une américaine pour protagoniste. Une autre façon de dire « vous êtes coupables, pas moi », une façon de dire aussi que nous sommes coupables (oui encore aujourd’hui visiblement. Vous n’avez pas connu la guerre ? mais vous êtes français alors c’est aussi de votre faute). 

Voir le devoir de mémoire de cette façon, en mettant en avant la culpabilité je trouve ça nul et contreproductif. Un enfant n’est pas responsable des actes de ses parents, là-dessus il n’y a pas à tergiverser. 


Après c’est facile d’être une journaliste, mariée à un français et de venir dire des décennies après « vous, vous êtes coupables et je vais écrire un papier pour le dire ». Julia, la protagoniste se ramène un peu histoire de poser sa cerise sur le gâteau des horreurs. 


J’ai l’impression que mon développement part dans tous les sens, et sans doute est-ce le cas parce que j’ai beau avoir terminé ce bouquin depuis quelques jours, je n’arrive pas à me faire un avis qui soit suffisamment clair pour dire si j’ai aimé ou si j’ai trouvé ça un peu trop facile. 


La démarche de l’auteure est intéressante : l’importance du devoir de mémoire, de la culpabilité française dans les déportations, mais j’ai trouvé ça sacrément maladroit. Le choix de nationalité, l’espèce d’aura de supériorité qui transparaît de cette nana à qui on a rien demandé mais qui se permet quand même jugements de valeur sur jugements de valeur. 


Si on s’attache uniquement au romanesque l’oeuvre est très bien, elle est addictive, le choix de la chronologie double est intéressant, le suspense lié aux recherches de Julia est bien là et il nous tient en haleine jusqu’au bout. 

Là-dessus rien à dire parce qu’il est vrai que le roman se lit très vite, qu’il est agréable à lire.


C’est vraiment sur le fond où oui j’ai des problèmes. Alors sans doute qu’on a pas tous été piqué au vif comme ça, sans doute que d’autres y ont vu un très bel hommage et une mise en avant de la culpabilité française sans jugement moral. Mais ce n’est pas mon cas et aujourd’hui Elle s’appelait Sarah est, dans mon imaginaire, lié à un enchevêtrement de difficulté auctoriales : comment représenter une époque qu’on n’a pas vécu et le faire tout en sincérité et avec un recul nécessaire pour justement empêcher ce sentiment d’un jugement porté sur les autres ? 


À mon sens, Elle s’appelait Sarah c’est un peu un roman d’essai, une première ébauche pour parler de la guerre, pour parler de l’importance du devoir de mémoire (parce qu’il est nécessaire et qu’il ne faut pas l’oublier !!) et de la responsabilité d’un pays. Une première ébauche parce qu’il est gauche dans sa façon de mettre en avant, parce qu’il est par moment discutable et parfois trop dans la sanction au lieu de la compréhension. 

Mais ce n’est, comme toujours, que mon avis. 


Vous savez, Miss Jarmond, faire revivre le passé n’est pas chose facile. On a parfois des surprises désagréables. La vérité est plus terrible que l’ignorance. 








dimanche 28 juin 2020

Le Coin des libraires - Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre

« Même les grandes joies vous laissent un peu de regret, il y a un fond de manque dans tout ce qu’on vit. »


Vous savez, il y a ces livres qu’on vous offre et sans que vous sachiez pourquoi, ils se retrouvent relégués au fond de la bibliothèque, attendant sagement d’être soupesés et feuilletés, abandonnés ou bien dévorés. 


Depuis fin 2015 Au revoir là-haut était de ceux-là. Toujours repoussé, par élimination puis par choix (trop de tapage lors de la sortie du film en 2017…). 

Vient enfin ce sentiment du bon moment, du maintenant ou jamais. 



1918, Albert et Édouard, des soldats français, sont à quelques jours de la fin de la Première Guerre mondiale. Tout est (quasi) terminé, la France a gagné. Oui mais la guerre n’a pas dit son dernier mot… 

Je dis la guerre mais on sait tous très bien que derrière celle-ci se cache toujours (un ou) des hommes, avides de pouvoir et prêts à tout pour monter dans l’échelle sociale, mais passons. 


Au revoir là-haut est un livre pour lequel il ne faut rien savoir, au contraire il faut se laisser bercer, plonger dans l’horreur à la fois avec une excellente plongée au coeur des tranchées et avec cette immédiate après-guerre qui pointent, et avec elle, toutes les difficultés que cela peut poser. 


Beaucoup l’ont désormais lu et d’autres pas, pour cette raison je ne vais pas m’appesantir sur l’histoire ni même sur cette fin ô combien déchirante mais aussi extraordinaire de justesse. 


Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Au revoir là-haut n’a rien de pathétique et c’est pour moi l’aspect le plus intéressant du livre. 

Pierre Lemaitre nous raconte une histoire tragique en soi, mais il y a cette écriture, incisive, particulièrement efficace. 

Écrire sur la guerre, l’immédiate après, c’est souvent l’occasion de donner un ton de déploration, d’insister sur le pathos, bref c’est pas toujours très agréable — en grande partie parce que le ton misérabiliste mêlé à une histoire aussi tragique, bah forcément ça donne pas un très bon état d’esprit…


L’auteur a pris les choses d’une autre manière, il a donné une teinte comique à son histoire, il a, par son style, rendu une histoire en apparence plombante, en quelque chose d’autre, en quelque chose entre la tristesse et le rire. 

Certains passages glacent par leur crudité par exemple et pourtant il suffit d’une phrase, ou d’une tournure pour déclencher un sourire ou un rire. 


C’est ce que j’ai préféré dans ce livre, le jeu sur les différents registres, le style qui oscille entre gravité et légèreté. Parce que, qu’on s’y trompe pas, l’ironie de certaines situations est révélatrice de la cupidité des uns qui, inexorablement, entraînent les autres dans leur chute. 


J’ai adoré Au revoir là-haut parce qu’il n’est pas qu’un énième roman sur la Première Guerre mondiale, parce que Pierre Lemaitre est parvenu à en faire une histoire magnifique et terrible. Une histoire où le besoin de rendre hommage à tous nos disparus est tourné en dérision — se pose donc la question du devoir de mémoire et de comment rendre justice — où les soldats, ces gueules cassées, revenus de l’enfer se trouvent désaxés, inadaptés dans ce monde qui a des traits de l’ancien mais qui ne l’est pas non plus tout à fait. 


Le cynisme est omniprésent et le coup de force, c’est bien de nous donner à voir une histoire fabuleuse et de parvenir à nous faire ressentir une palette d’émotions si diverses, si peu communes dès lors qu’on lit sur la guerre…


« Il y aurait à écrire une histoire des larmes dans la vie d’Albert. Celles-ci, désespérées, naviguaient de la tristesse à la terreur selon qu’il considérait sa vie ou son avenir. » 


À lire à lire à lire !! 

Et ce malgré ses 600 pages parce que franchement, elles sont vite avalées !  





mercredi 24 juin 2020

Le Coin des libraires - Prosper à l'oeuvre d'Éric Chevillard

Après avoir ri aux larmes avec Prosper Brouillon publié en 2017, Éric Chevillard est revenu en octobre dernier avec son nouvel opus : Prosper à l’oeuvre


Encore une fois j’ai adoré ma lecture, c’était léger et surtout drôle, si drôle. 

Comme je le disais déjà pour Prosper Brouillon, je lis très peu de livres où je ris devant. Ces deux livres en font partie et c’était si rafraîchissant ! 



Après le succès de son précédent livre Les Gondoliers (voir le premier opus), Prosper Brouillon doit donc écrire un autre livre. 


« Prosper Brouillon n’écrit pas pour lui. Il ne pense qu’à son lecteur, il pense à lui obsessionnellement, avec passion, à chaque nouveau livre inventer la torture nouvelle qui obligera ce rat cupide à cracher ses vingt euros. » 


Prosper n’en a que pour ses lecteurs, donc il entame l’écriture de ce nouveau livre un roman policier.


Ponctué par des parasitages, tels des renvoies à l’autobiographie de Prosper : Écrire et tricoter, c’est pareil (non mais rien que ce titre me donne envie de hurler de rire…), l’élaboration du prochain roman de ce grand auteur est une aventure ! Et puis il y a les va-et-vient avec l’éditeur de Prosper qui lui dit clairement que c’est grâce à lui s’il est possible de publier des poètes inconnus au bataillon. Bah dis donc, on ne savait pas Prosper si généreux ! 


« Un livre, comme un homme, doit vivre avec ses cicatrices et surmonter bravement l’épreuve du handicap. » 


Surtout, Prosper est un éternel flemmard, une fois l’idée germée dans son esprit, il écrit le début, puis ça ne l’intéresse plus. Enfin, il n’est plus intéressé jusqu’à ce qu’arrive les plateaux télé, les journaux, etc. Prosper vaniteux ? Si peu !


« Quelle histoire ? Prosper Brouillon se demande en effet comment poursuivre. Le début est prometteur (il est derrière lui), la fin sera formidable aussi (invitations à la télévision, négociations avec les producteurs de cinéma, placards publicitaires dans le métro) : entre les deux, c'est le moment qu'il n'aime pas beaucoup, la corvée du coffrage, du remplissage. » 


Prosper à l’oeuvre promettrait-il une suite par l’entremise de cette illustration page 94, illustration d’un livre rouge intitulé "Les 11 000 mâts" et légendé « Le prochain sera rouge, d’un rouge profond. »

Sans doute, après le choix du bleu, la couleur la plus classique possible, Prosper va-t-il choisir en choisir une autre. Celle du sang, du crime. De la passion, de la littérature autant que de la renommée. 

Parce que c’est ça Prosper Brouillon, un auteur contemporain toujours prêt à aider son prochain ! 


Concernant les illustrations, toujours de Jean-François Martin, j’ai une petite préférence pour celles de Prosper Brouillon, j’ai aimé celles-ci, mais je trouvais qu’elles étaient plus loufoques avant, tandis qu’on retrouve une vraie continuité dans les nouvelles. Ça c’est à 100% question de subjectivité. 



J’applaudis une fois encore Éric Chevillard pour ce roman fin et intelligent. Il use de la représentation qu’on a d’une certaine littérature dite « commerciale » pour la détourner et en donner une vision déformée et amusante. 

L’humour est quelque chose d’assez difficile en littérature (en tout cas pour ma part) et l’auteur est parvenu avec brio à me faire sourire à chaque page, tandis qu'avec d’autres, j'ai ris aux éclats. Décidément, ce Prosper, je m’en souviendrais longtemps ! 







dimanche 21 juin 2020

Le Coin des libraires - Captive de Margaret Atwood

En 1996 paraît le roman de Margaret Atwood intitulé Alias Grace. Il aura fallu la mode de La Servante écarlate pour que le jour se fasse de nouveau sur ce roman, également adapté en série sous le même titre. 

En France, c’est en 1998 que Captive sort dans nos librairies.




Ayant adoré La Servante écarlate (livre comme série), j’avais très envie de découvrir Captive, même si je ne savais absolument rien dessus. En plus j’avais reçu à Noël (2018) la magnifique édition collector publiée par 10/18. Je n’avais plus d’excuse. 


Je ne sais pas si c’est pareil pour vous, mais je préfère toujours lire le livre avant de découvrir son adaptation (et inversement si c’est d’abord un film avant d’être un livre, chose très rare). 

Du coup je voyais toujours la vignette de la série passer et je me disais toujours qu’il fallait que je lise le livre…


Il aura fallu qu’on me mette devant le premier épisode pour que je me décide à ouvrir le bouquin. Et quelle lecture ! 

Je ne savais pas de quoi ça parlait (même si j’avais compris qu’il y avait une histoire de meurtre là-dessous) mais ça avait l’air quand même vachement bien ! 


Pour la première fois j’ai lu le roman et alternativement j’ai regardé la série si bien que je suivais vraiment les deux en même temps. 

J’ai rapidement compris que Margaret Atwood s’était inspirée d’un fait-divers et là, évidemment c’était le jackpot. 


Un fait-divers historique, dont je ne connaissais pas l’existence et où il est question de meurtre et de psychologie, mais que demander de plus ??


J’étais servie il y a pas à dire. 


Criminelle, criminelle, murmure-t-il tout bas. Ce terme a de l’attrait, une senteur, presque. De gardénias de serre. Terrifiante, mais également discrète. Il s’imagine en train de la respirer tout en attirant Grace vers lui, en appuyant sa bouche contre la sienne. Criminelle.


Captive reprend l’histoire de Grace Marks, femme de chambre chez Thomas Kinnear, un bourgeois ayant des relations avec sa gouvernante, Nancy Montgomery.


En 1843, James McDermott assassine le couple et s’enfuit avec Grace. Cerveau de l’opération, complice ou simple victime collatérale, Grace est arrêtée avec McDermott. Condamnée à perpétuité pour le meurtre de Kinnear uniquement (McDermott a pris la pendaison), Grace est restée 30 ans en prison avant d’être graciée en 1872. 

S'il n'y a pas eu la peine de mort pour elle, c’est uniquement en raison de son jeune âge lorsque les faits sont survenus. 


Aujourd’hui encore les raisons autour du meurtre de Kinnear et Montgomery sont mystérieuses, en particulier le rôle joué par Grâce. 

Margaret Atwood s’intéresse d’ailleurs surtout à la jeune femme, aux raisons qui auraient pu la pousser à en arriver là. Choisissant la thèse psychologique, Grâce aurait eu des problèmes, disons schizophréniques, après la mort de sa seule amie, Mary Whitney, décédée des suites d’un avortement. 


La place de choix de Mary dans l’imaginaire de Grâce pourrait expliquer les raisons de son acte : venger la jeune femme décédée à cause, notamment, de sa classe sociale et de son impossibilité d’avoir un enfant au regard de ses conditions de vie. 


Le livre n’est que spéculation et la série reprend bien ces diverses interrogations. 


En des moments pareils, j’envie ceux qui ont trouvé un refuge sûr où accrocher leur coeur ; ou peut-être est-ce que je leur envie d’avoir un coeur à accrocher. J’ai souvent le sentiment de ne pas en avoir et de ne posséder à la place qu’une pierre en forme de coeur ; et d’être donc condamné à «  errer en solitaire comme un nuage  », comme l’a écrit Wordsworth.



Captive de Margaret Atwood, traduit par Michèle Albaret-Maatsch aux éditions 10/18.


  • Du livre à l’écran 


Sans volonté de trancher, Atwood a choisi le parti de l’interrogation. Finalement on en apprend pas plus sur le fait divers et sur Grâce Marks après avoir lu Captive, mais on sort interrogatif et avec un sentiment contradictoire à l’égard de Grace. 


Il en va de même dans la série où la fascination ressentie par le Dr. Jordan (Edward Holcroft) est tout autant celle du spectateur. En équilibre entre la culpabilité et l’erreur judiciaire, on ne sait sur quel pied danser. 

Quelle est la vérité ? Est-ce une histoire macabre largement due aux conditions sociales de l’époque ? chose qu’Atwood décrit parfaitement bien dans son roman avec par exemple la jalousie éprouvée à l’égard de Nancy Montgomery, aussi méprisable que toute bonne bourgeoise qui se respecte (mais n’oublions pas qu’elle n’est en rien une bourgeoise).


J’ai eu la bonne surprise de retrouver Anna Paquin (True Blood, et plus dernièrement dans The Irish Man) dans le rôle de Nancy. 

En campant un personnage détestable elle donne des points à Grace pour laquelle on éprouve que de la pitié. 


La série retranscrit fidèlement ce sentiment d’injustice ressenti à l’égard de Grace. On croit la majeure partie du temps qu’une femme de sa trempe n’a pas pu faire ce qu’on lui reproche. Elle est trop douce, trop calme, trop gentille. 

Mais il faut se méfier des apparences, voilà ce qu’on veut nous faire comprendre. 





En 6 épisodes le spectateur est interrogé sur la difficulté à reconnaître quelqu’un coupable sur le seul fait d’un témoignage (McDermott et Grace ne cessent de se jeter la balle, et un troisième protagoniste y met son grain de sel). La réalisation est efficace et nous met dans une ambiance feutrée, celle, intime, des séances avec un psychologue. 


Le choix de reprendre le titre du roman Alias Grace est très fort. Je le comprends vraiment comme un aveu, celui de la maladie, du trouble de la personnalité. Tandis que le titre Captive est caractéristique de Grace Marks, un être énigmatique, complexe… captivant. 



D’ordinaire je déteste les fins ouvertes, mais là il y a à mon sens une nécessité de ne pas trancher. La thèse psychologique est parfaitement plausible. La thèse de l’influence de Grace sur McDermott l’est aussi. 

On ne saura jamais les raisons de cet acte, on ne saura jamais qui est véritablement coupable, qui a manipulé qui, qui est à l’origine du massacre. 


L’Histoire est composée de zone d’ombre et ce fait divers, survenu au 19e n’y coupe pas. 

Grace était un cas clinique avant l’heure, ou était-elle simplement une tueuse jalouse et dépravée. Qui sait ? 


Dans tous les cas je recommande à tous ceux qui aiment les faits divers le livre comme la série, ils sont à peu près pareils du point de vue de l’histoire, mais ils apportent chacun un éclairage différent sur les principaux protagonistes. 







mercredi 17 juin 2020

Le Coin des libraires - Intérieur Nord de Marcus Malte

Intérieur Nord est mon troisième ouvrage de l’auteur français Marcus Malte. Après avoir découvert et adoré Garden of love, après avoir lu son recueil de nouvelles Toute la nuit devant nous, j’ai eu envie de me plonger dans un autre recueil, j’ai nommé Intérieur Nord





Regroupant quatre nouvelles (Musher ; Jardinier ; L’ange pleureur ; Jeanne, ma Jeanne) elles ont en commun de faire entendre une douleur, un sentiment, la fragilité des êtres. 


L’entrée s’effectue donc avec Musher. Si vous ne savez pas ce que c’est (c’est déjà que vous n’avez pas lu l’excellente Sauvage de Jamey Bradbury dont je vous parlerai bientôt !), tout simplement un conducteur de traineau à neige, un meneur de chiens en gros. 

Sa solitude est brisée par l’arrivée d’un duo, une jeune femme et un homme bien plus vieux. Ils viennent au chalet du narrateur pour se reposer. 


C’est comme ça qu’il fait la connaissance de Lauren, une jeune femme somptueuse, adorée des chiens, adorée de lui.

Mais c’est rarement joyeux les fins chez Marcus Malte, donc je ne vous en dirai pas plus, mais elle vaut le détour, rien que pour la description des lieux, de l’immensité blanche entrant en écho avec la solitude infinie du musher


Il a dit que cette attente était devenue intolérable. C’était ça, à présent, le véritable poison qui le rongeait. Plus que la maladie. Plus que l’idée même de mourir. Il a dit qu’ils étaient deux à en souffrir. Il y avait lui et il y avait Lauren. Et la souffrance ne se partage pas : elle s’accumule.



Enfin il y a Jeanne, ma Jeanne

J’ai adoré cette histoire. On suit le personnage de Lucien, un commercial sillonnant les routes pour vendre des bouteilles de vin. Un jour, de manière impromptu il fait la rencontre de Jeanne. 

Tout bascule. 


La fin de l’année 1981 est radieuse pour Lucien qui, fou amoureux de Jeanne, est prêt à tout pour rester avec elle. Il adore son gosse, bref, c’est l’amour fou, l’amour à la mort. 

Mais c’est sans compter sur Jeanne qui, d’un coup d’un seul le congédie sans véritable raison. 

Par la suite, Lucien apprendra le pourquoi du comment.


Ces quatre nouvelles ont en commun de mettre en avant des blessures du coeur. Marcus Malte fait dans l’économie de mots ce qui démontre une fois encore son talent pour dire la souffrance, pour faire ressentir la solitude. 

Décidément, l’auteur touche toujours juste.


À la base je me suis lancée dans ce livre pour ensuite me plonger dans un autre, toujours publié par Zulma : Fannie et Freddie, avant d’entrer au coeur de son dernier roman Aires. Le confinement a remis en cause cette organisation puisque je comptais me procurer Aires début avril et le lire tranquillement durant tout le mois avant d’assister à une rencontre avec l’auteur en mai, mais confinement oblige, cette belle rencontre a dû être annulée. 


Le malheur, c’et que rien ne dure. On grimpe tout là-haut au sommet sans s’en rendre compte, on décolle, on s’envole, et puis après il y a la chute.







dimanche 14 juin 2020

Le Coin des libraires - L'homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk

Saviez-vous que La langue des serpents d’Andrus Kivirähk aurait pu ne jamais voir le jour en France ? Qu’un traducteur passionné a décidé de le traduire en entier, sans avoir signé de contrat d'édition ? 

Saviez-vous qu’il suffit d’un jour, d’une rencontre pour permettre de faire circuler un si beau livre ? 


Cinq ans après avoir traduit en français le livre, Jean-Pierre Minaudier désespère de le voir publier. 

Jusqu’à ce qu’il rencontre Frédéric Martin, fondateur du Tripode, à l’INALCO (Institut national des Langues et Civilisations orientales) et lui soumette sa traduction.




Tout ça pour dire que sans le concours d’un traducteur passionné, sans le concours d’un éditeur exceptionnel, cette pépite n’aurait jamais pu arriver entre nos nombreuses mains. 


Une forme de mythe cher aux estoniens veut qu’avant la christianisation et l’arrivée de soldats étrangers sur leurs terres, ils vivaient en harmonie avec la nature. Ils vivaient au coeur des forêts ; amis des bêtes grâce à une connaissance inestimable : la langue des serpents. 


Leemet est né au village parce que son père a décidé qu’il était temps de quitter la forêt, de faire comme tout le monde et de fermer la porte à l’ancien monde pour entrer dans le nouveau. Un événement tragique survient et Leemet, encore jeune, retourne dans la forêt. 


Mais bon il n’y a plus trop foule dans la forêt, quelques maisonnettes par-ci par-là mais rien de bien consistant. Faut dire qu’ils s’enfuient tous au village, dédaignant leur osmose avec la nature et, pis encore, l’usage de la langue des serpents. 


C’est pour ça que les hommes sont obligés de chasser durant des heures, parce qu’ils ne connaissent plus la langue des serpents ils ne peuvent plus ordonner aux bêtes de se laisser sacrifier ; c’est pour ça que les serpents attaquent les humains : si ceux-là ne répondent pas c’est bien qu’ils sont des ennemis.

Surtout les ancêtres de Leemet ont oublié, ils ont bafoué leur plus grande allié : la Salamandre. Cet être mythique qui détruisait les soldats de fer venus d’ailleurs, voguant dans le ciel, décimant un à un ses ennemis avant de retourner à son repos. La Salamandre est une histoire ancienne, un conte pour bonnes femmes, presque. 


Sûrement que le village m’aurait gobé, m’aurait avalé, m’aurait lentement digéré comme un gigantesque reptile, une Salamandre étrangère et hostile. Et je me serais soumis à sa volonté, car ma Salamandre à moi, celle qui était censée me protéger, avait disparu, et nul ne savait où elle dormait.


Et à côté de tout cela il y a le village. L’opposition entre les deux est évidemment radicale : fini d’être chasseur-cueilleur, bonjour le métier des champs. Faire du pain, vivre dans une petite maison, prier Jesus et le remercier pour ses bienfaits… 


Le début laisse penser qu’il existe un monde positif (la forêt) et un monde négatif (le village), mais plus on avance et plus on comprend la complexité de la chose : aucun des deux ne se vaut, aucun n’est véritablement meilleur — même si franchement le village, ça vend pas du rêve avec Johannes (le « chef ») qui est aussi bête et superstitieux qu’un manche à balai ; ce qui m’a donné de bons moments de rigolade c’est vrai. 

Notamment lorsqu’il est question de ces humains qui se changent en loup (mythe du loup-garou ça va sans dire) et des idées reçues complètement aberrantes autour du peu d’humains qui peuplent la forêt. 


« Doyen Johannes, j’ai vécu toute ma vie dans la forêt et je te le dis : les génies, ça n’existe pas. Ce n’est pas d’eux qu’il faut avoir peur, mais des gens qui croient en eux. Et avec ton Dieu, c’est la même chose. Ce n’est rien d’autre que les génies sous un nouveau nom que les moines leur ont donné, comme ils iraient me donner un nouveau nom si je me laissais faire. Qu’est-ce que ça change ? Quel que soit le nom qu’on me donne, je reste le même, et il en est de même pour les génies, de quelque manière qu’on les nomme. Je ne joue pas à ce jeu. » 


L’homme qui savait la langue des serpents ce n’est pas uniquement une ode à la nature, un moyen de se faire entrechoquer deux modes de vie opposés et de dire « voilà celui-là est le bon ». Pas du tout. Dans la forêt aussi il y a des abus, des croyances insensées, portées à bout de bras par Ulgas, ce fou à lier. Dans la forêt aussi s’établit une forme de dégénérescence. Rien n’est noir ou blanc et c’est ce paradoxe inassouvi qui accroche autant. C’est l’envie de rire, mais d’un rire grinçant parce que dans le fond c’est aussi drôle que grave. 


Je recommande ce livre à tous, sans exception. Un peu moins de 500 pages pour découvrir un monde, un style aussi. La traduction est excellente, on entre immédiatement dans l’histoire et il y a cette fluidité qui donne envie de lire les chapitres les uns après les autres sans s’arrêter. 


L’homme qui savait la langue des serpents c’est vraiment un tout.

Et c’est amusant car lors de la rencontre dans le cadre de #varionsleseditionsenlive Frédéric Martin a faite cette remarque qui a mon sens résume l’essence du livre : « beaucoup de gens qui ne lisent pas la SF aiment cette histoire, il y a plein de genres à l'intérieur de ce livre ». Je ne pourrais pas être plus d’accord. Que l’on aime le roman d’apprentissage, le roman humoristique, le pamphlet ou même le fantastique, ce livre est fait pour vous ! 



« Je t’aime », dis-je en lui baisant le nombril. 

« C’est très bien. Mais tu es quand même un rien cinglé. J’espère que ça va te passer. » 

« J’espère bien que non. Il me semble que je viens seulement de comprendre comment il faut vivre. »



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L’homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirãkh, traduit par Jean-Pierre Minaudier aux éditions du Tripode. 

Couronné du Grand prix de l’Imaginaire en 2014. 

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