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mercredi 19 décembre 2018

Le Coin des libraires - #120 La goûteuse d'Hitler de Rosella Postorino

Merci aux éditions Albin Michel et à Babelio pour m'avoir permis de découvrir ce roman en avant-première. Sa sortie officielle est prévue pour le 2 janvier 2019

À la base j'avais décidé de refuser toute opération privilégiée jusqu'à la fin de l'année, j'ai déjà tellement d'ouvrages à lire pour mes études et plus largement, chez moi, que je ne voulais pas me rajouter de lecture. Oui mais ça c'était avant de recevoir un mail me proposant ce livre. 
Comme vous vous en doutez maintenant, il m'a suffit de lire le titre pour avoir envie de le découvrir. Même si je ne vais pas lire que ça durant les deux prochaines années, j'ai décidé de travailler sur les récits de fiction documentés sur la Seconde Guerre mondiale (mes recherches ne concernent que la littérature française !) et ma curiosité a forcément été piquée quand j'ai vu ce titre. 


1943. Reclus dans son quartier général en Prusse orientale, terrorisé à l’idée que l’on attente à sa vie, Hitler a fait recruter des goûteuses. Parmi elles, Rosa. 
Quand les S.S. lui ordonnent de porter une cuillerée à sa bouche, Rosa s’exécute, la peur au ventre : chaque bouchée est peut-être la dernière. Mais elle doit affronter une autre guerre entre les murs de ce réfectoire : considérée comme « l’étrangère », Rosa, qui vient de Berlin, est en butte à l’hostilité de ses compagnes, dont Elfriede, personnalité aussi charismatique qu’autoritaire. 
Pourtant, la réalité est la même pour toutes : consentir à leur rôle, c’est à la fois vouloir survivre et accepter l’idée de mourir.

Je suis parvenue à me plonger dedans, mais pas de la manière que j'aurais souhaité - je lisais une dizaine de pages par-ci une dizaine de pages par-là. Le début ne m'a pas franchement enchanté. J'ai trouvé la mise en place assez longue. Bref, après avoir mis une petite semaine à lire les cent premières pages, je me dis que ce n'est pas exactement ce que j'attendais. 

Et pourtant, une fois passée cette centaine de pages, immersion directe. La mise en place est longue, on suit Rosa dans son quotidien répétitif et parfois sans grand intérêt. Et pour moi, tout s'enchaîne avec l'entrée du personnage de Ziegler. Toute la complexité du roman apparaît avec ce personnage. C'est à ce moment que Rosa est tiraillée entre son statut de femme mariée qui vit chez ses beaux-parents parce que son mari a dû partir au front et celui de simple citoyenne allemande qui doit accepter la tyrannie des SS. 


Ce déchirement du personnage à partir de Ziegler m'a énormément plu. J'ai trouvé les questionnements vraiment pertinents et pas seulement là pour faire avancer l'histoire. Il en va de même pour les autres goûteuses. Si je trouvais leur présentation un peu invraisemblable, du moins pas vraiment intéressante, au fur et à mesure l'auteure parvient à bien détailler ses personnages et à en faire des êtres vivants et non plus de simples figures fantomatiques dans une histoire qui ne les concerne pas réellement. Le personnage d'Elfriede est sans conteste celui que j'ai préféré. On sent qu'elle cache quelque chose derrière son tempérament assez bipolaire, mais je ne pensais pas que ce serait ça pour autant. 

L'histoire s'enchaîne très bien, le personnage de Rosa est à mon sens vraiment trop sage. C'est vraiment l'archétype de la bonne allemande qui refuse la guerre, refuse Hitler, bref elle a déjà compris tous les problèmes liés au Troisième Reich, bref elle semble un peu trop parfaite. Jusqu'à l'arrivée de Ziegler qui va remettre en cause tout un tas de choses. 
D'ailleurs, pour ce qui est de ce personnage, je trouve que c'est un des mieux réussis. Il est complexe dans le sens où il ne semble pas particulièrement méchant ni même cruel, mais il n'est pas franchement bon non plus. C'est pour moi le plus aboutit de tous parce que l'auteure a su en faire un être humain, un être qui a commis des atrocités au nom de ses idéaux (lorsqu'il raconte à Rosa pourquoi il a demandé à être muté), et qui est hanté par ce qu'il a vu. On retrouve donc ici aussi l'image du bourreau dépeinte de manière réaliste, tout en essayant d'une certaine façon de le rendre attachant au lecteur. 

Le bémol de cette histoire avec Ziegler, c'est la finalité. Alors là j'ai pas compris pourquoi ils arrêtent de se voir avec Rosa, il raconte un peu ce qu'il faisait avant d'arriver à la Wolfsschanze, puis il part retrouver sa famille, il revient, les goûteuses sont confinées dans un même bâtiment et tout est fini. J'ai trouvé ça expéditif et sans vraie raison, c'est dommage. 




J'ai particulièrement aimé le côté rétrospectif de l'histoire, ça fait très "témoignage", ça ajoute, à mon sens, de l'épaisseur au récit. Mais des fois, je trouve ça un peu gratuit aussi. Rosa nous répète plusieurs fois "je ne l'ai appris que plus tard", ce genre de choses, sans forcément s'étaler dessus. C'est bien de le savoir, mais ce serait mieux de développer un peu. Par exemple, on ne sait pas ce que Ziegler devient une fois qu'il l'a fait évacuer vers Berlin. On n'a jamais aucune nouvelle de lui et c'est dommage quand l'on sait qu'il est un des personnages principaux de l'histoire - oui, je déteste rester dans l'ombre haha ! 

L'auteure amène très bien le passé de Rosa. Le fait d'invoquer sa famille, notamment la disparition de son père, puis celle de sa mère permet de mieux comprendre le personnage sans pour autant tomber dans le pathos. On comprend un peu mieux pourquoi elle prend ces décisions, pourquoi elle est si farouchement opposée à Hitler et à son gouvernement. Alors oui, ça fait peut-être un peu le cliché de la bonne allemande qui a dû subir sous peine d'être supprimé, mais finalement n'est-ce pas simplement ce qu'il s'est passé en réalité ? 

Je voudrais enfin ajouter que la dernière partie m'a laissée sur ma faim. Son mari, Gregor revient, mais ça ne colle pas ? Je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment on peut nous parler d'une relation durant 300 pages, de la douleur d'une femme qui apprend que son mari a disparu, pour finalement en arriver à cette conclusion. Je trouve la fin bien trop pessimiste par rapport au reste du roman. Donc oui, pourquoi pas j'imagine, mais c'est dommage de terminer de cette façon, sur la solitude de Rosa et sur ses secrets finalement. Tout ce qu'il s'est passé durant son absence est passé sous silence et c'est bien les non-dits qui ont détruit leur relation. Et la femme qui a inspiré Rosa est restée avec son mari jusqu'à ce que celui-ci décède bien des années après la guerre. 

Globalement ça a été une très bonne lecture. Un démarrage plutôt difficile, mais une fois entrée dedans, il devient difficile de lâcher le bouquin. Un personnage principal charismatique et intéressant, et surtout, un personnage inspiré de la réalité. 
Tout au long de l'ouvrage, je me demandais ce qu'il y avait de réel dans l'histoire. À titre d'exemple, est mentionné l'attentat qui a failli coûter la vie à Hitler en juin 1944, les éléments relatés dans l'ouvrage sont fidèles à la réalité. 
L'auteure mentionne dans une note que cette idée lui est venue par le biais d'une interview d'une femme, Margot Wölk, qui, en 2013 a donné une interview en Allemagne où elle racontait justement son métier de goûteuse pour Hitler qui a duré deux ans. 

Pour ceux que ça intéresse, j'ai trouvé un article qui relate rapidement ce qu'a vécu cette femme durant la guerre et on se rend rapidement compte que Rosella Postorino s'est largement inspirée de son vécu pour écrire son roman. Elle dit d'ailleurs qu'elle souhaitait la rencontrer, mais que malheureusement, Margot Wölk est décédée avant qu'elle puisse le faire. 


La goûteuse d'Hitler de Rosella Postorino est donc un roman documenté comme j'en cherche, c'est-à-dire une histoire où l'auteure ajoute des éléments imaginaires, mais où il y a aussi une grande part de vérité. Pour répondre à ma question de savoir si les romans documentés sur la Seconde Guerre mondiale peuvent permettre au lecteur d'apprendre quelque chose sur l'Histoire, ici, je dirais cent fois oui. J'ai passé un très bon moment de lecture et j'ai appris des choses, je ne peux donc que remercier l'auteure pour la qualité de son ouvrage et une fois encore les éditions Albin Michel pour m'avoir donné l'opportunité de le découvrir en avant-première. 









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