samedi 11 janvier 2020

Le Coin des libraires - Le Silence d'Isra d'Etaf Rum

Etaf Rum annonce par le biais d’un de ses personnages, et dès les premières pages que « nous » n’avons jamais rien lu de similaire à l’histoire qui va nous être racontée. 
J’ai trouvé cette remarque un poil prétentieuse et je me suis dit que de nos jours, tous les sujets ont dû être abordés. 

J’ai commencé le véritable récit, celui qui prend ses racines en 1990, à Bir Zeit, Palestine. Isra, une jeune femme apparaît. Elle fera partie des trois dont nous entendrons l’histoire. 


Trois générations de femme, toutes brimées, rendues au silence par les traditions, par leur mari, par mutisme. 

Farida, Isra, Deya

Trois femmes différentes, trois femmes munies de cette même soif de vie. 
Chacune à sa voix à porter, un point de vue, une idée sur ce problème aussi vieux que le monde : leur place en tant que femme dans la société. 

Le Silence d’Isra c’est un pamphlet contre ces êtres qui, par archaïsme, égoïsme ou bêtise, refusent de laisser le choix aux femmes, qu’elles soient mère, soeur, fille… C’est un cri de révolte pour toutes celles qui ont dû courber l’échine, abandonner leur rêve, baisser la tête face aux coups. 

Mille mots n’arriveraient pas à retranscrire cette urgence de lire, le besoin d’aller plus loin, de connaître la vérité autour de la disparition d’Isra, de tenter de comprendre les actes de Farida, sa philosophie de vie. 
Comment une femme peut-elle être complice de cette mascarade consistant à marier ses filles ou petites filles à des hommes qui les battront comme ça a été le cas pour elle ? 
Je l’ai eu en horreur durant la majeure partie du livre, et malgré cela, l’idée de lui donner la parole est intéressante. Elle nous renseigne, nous démontre que rien n’est noir ou blanc, que là encore, la nuance est de rigueur. 

La brièveté des chapitres ajoute à cette urgence de la lecture. Une voix se fait entendre durant quelques pages : parfois deux, parfois dix. Laissant ensuite la place à une autre, et encore une autre. Jusqu’à ce que la dernière page s’achève, que l’euphorie disparaisse, laissant pantelant, vide. 

Le Silence d’Isra est une lecture actuelle, féministe et dépaysante. Avec les éditions de l’Observatoire j’ai toujours le sentiment de découvrir d’autres contrées, d’autres coutumes. Avec ce roman à résonance biographique, l’immersion s’effectue au sein d’une famille musulmane qui baigne dans la tradition. Enfin, certaines traditions. Lucide sur son milieu, la narration est toujours en demi-teinte, si bien qu’on n’a pas un réquisitoire de la religion, mais plus une dénonciation des coutumes qui se perpétuent dans les familles. 

La honte d’avoir une fille contre la fierté d’avoir un garçon. 
La contrainte de devoir se marier si tôt fini le lycée (quand on a la chance de pouvoir y aller !) contre celle d’avoir un métier confortable pour subvenir aux besoins de sa famille.
La nécessité de tomber enceinte pour avoir un garçon, quitte à devoir nourrir son enfant au lait en poudre. 
Les chaînes des traditions culturelles, et plus intimement familiales, contre l’ouverture au monde. 

Un roman aux thèmes multiples, ceux cités plus haut ainsi que d’autres : l’importance de la littérature comme possibilité d’évasion, l’exil lié à l’immigration, le clivage entre le « vieux monde » (Palestine) et le nouveau (États-Unis). 


Le Silence d’Isra comme un cri désespéré pour laisser entendre des destins qui sont, aujourd’hui encore, comme ceux décrits. Un réquisitoire contre les persécuteurs et une ode à la liberté. Tout cela : un monde à la fois perceptible dans un horizon lointain, et un lieu commun. 


Il était bien plus facile d’appréhender sa vie comme une oeuvre de fiction que de l’accepter pour ce qu’elle était : une existence limitée. Dans la fiction, le champ des possibles était infini. Dans la fiction, Deya était aux commandes de sa vie.



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