dimanche 15 novembre 2020

Miarka d'Antoine de Meaux

Miarka nous a quittés, mais ce livre, nourri de l’héritage qu’elle nous a laissé, est très exactement le contraire d’un tombeau. Il est le portrait d’une jeune fille vivante comme il en surgit toujours lorsque la France verse dans le fossé, pleine de courage et d’émotion, dont la beauté nous touche profondément.

Denise Jacob a 19 ans lorsque Nice est envahie. Deux possibilités s’offrent à elle, se cacher à l’instar de sa famille, ou bien prendre les armes et se battre pour la liberté. 

Fille cadette, elle est l’aînée de Simone Jacob, bien plus connue aujourd’hui sous le nom de Simone Veil.


En retraçant le parcours de Miarka, ce nom d’emprunt afin de cacher sa véritable identité, Antoine de Meaux entraîne le lecteur au sein de la famille Jacob. 


Si cette biographie est un magnifique hommage au courage et à l’abnégation de cette femme, Denise, elle est aussi une façon de retracer l’existence plus ou moins connue (tout dépend si vous avez lu Une vie de Simone Veil notamment) de toute la famille. 


Comme il le souligne dans les remerciements, Antoine de Meaux a pu chercher et citer des lettres ou des écrits personnels de la famille. 

Ainsi on trouve énormément de lettres du temps de la séparation, soit de fin 1943, quand Denise a choisi de partir s’engager dans la Résistance aux côtés du mouvement lyonnais des Franc-Tireur, à mi-mars 1944, date à laquelle la famille Jacob a été arrêtée puis déportée. 

Miarka, elle, après avoir pris d’énormes risques, se fait arrêter en juin 1944 et est déportée à Ravensbrück. 


Dans son autobiographie Simone Veil mentionne la déportation de sa soeur, mais ne peut entrer dans les détails. On sait qu’elle-même a été envoyée à Birkenau avec sa mère Yvonne et sa soeur aînée, Milou. 

L’expérience concentrationnaire est tout à fait différente entre les deux camps, mais aussi parce qu’elles n’y sont pas envoyées pour les mêmes raisons. 

Jusqu’au bout Miarka cachera son identité, se faisant passer pour une résistante et non pas une juive, ce qui fait une immense différence dans les camps…


Après avoir fait preuve d’un sublime courage au sein du camp pour défendre les plus faibles — Sarah Helm le disait elle-même, Denise Jacob a pris la place d’un des « lapins » de Ravensbrück, au risque d’y perdre la vie, pour protéger ces pauvres polonaises à l’agonie suite aux expériences menées sur elles…

Jusqu’au bout Miarka, par un grand sens du patriotisme, est prête à tout pour aider les autres. 


Après quelques mois elle est envoyée dans un convoi de « Nuit et Brouillard » - c’est-à-dire avec des « ennemis de l’Allemagne » destinés à mourir secrètement - direction Mauthausen. 

La seule raison qui lui a permis de s’en sortir c’est l’avancée des troupes américaines. Le 5 mai 1945 le camp est libéré. 


Denise retourne en France, seule. Elle sait que ses soeurs et sa mère ont été déportées ensemble… et elle retrouve finalement ses deux soeurs, mais pas sa mère.

Ni son père, ni son frère, dont en substance, nous ne savons quasiment rien. 


Il va s’agir à présent de se reconstruire, de vivre malgré tout. Et puis elle rencontre Alain Vernay avec qui elle se marie et vivra jusqu’à la fin. 

Malgré tout la famille s’éloigne, la faute à des expériences traumatisantes, la faute à des non-dits. 

Denise veut savoir, elle veut savoir comment sa mère les a quittés, elle veut partager son expérience avec ses soeurs. Très proche de Milou, dont l’auteur nous reproduit les lettres, elle n’aura jamais eu le temps d’aborder le sujet avec elle.


Finalement l’auteur retrace la fin de sa vie, sa collaboration avec Germaine Tillon, elle aussi déportée à Ravensbrück, puis son travail pour la Fondation pour la mémoire de la déportation. 


C’est avec une larme à l’oeil que je remercie Antoine de Meaux pour avoir écrit ce livre. Miarka est un texte biographique exceptionnel !

On parle énormément de Simone Veil, et à raison ! Mais c’est oublier qu’il y a eu sa soeur qui s’est battue pour la liberté, prête à donner sa vie pour les autres, pour la France. 

En s’arrêtant sur les membres de la famille, on apprend vraiment des choses intéressantes sur l’état d’esprit de chacun. J’ai adoré les citations des textes d’André, le père, par exemple. 


Et surtout, surtout, la pudeur qui ressort des mots choisis pour parler de Jean, ce jeune homme disparu trop tôt et dont le portrait apparaît en filigrane tout au long du texte…


J’aurais envie de dire que ce livre devrait être mis entre toutes les mains (parce qu’il le devrait !), mais disons qu’il est à lire pour ceux qui s’intéressent à Simone Veil, à son parcours et à sa famille. Il est à lire pour ceux qui veulent en savoir plus sur la période mais aussi sur ce que c’est d’être résistante à 19 ans en France en 1943-44 ! 

Cet aspect-là, il est absent d’Une vie, et il tient une place intéressante dans Miarka — quelle différence y a-t-il entre être déporté pour faits de résistance et être déporté pour sa judéité ? 

Pour elle, comme pour l’ensemble des anciens déportés, la transmission de la mémoire, à l’heure où le soir tombait sur sa génération, était un enjeu capital. Un motif d’inquiétude aussi. En 1939, alors qu’il préparait déjà la « solution finale », Hitler a eu cette phrase terrible : « Qui donc parle encore aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? » Qui parlera, et comment parlera-t-on, quand les voix de ceux qui furent les témoins des camps se seront tues ?






 

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