mercredi 21 avril 2021

Petite d'Edward Carey

« Qu’attendez-vous d’une femme qui s’est consacrée à des imitations, plus qu’à des êtres de chair ? »

Le nom de Marie Grosholz doit être inconnu pour beaucoup, il faut dire que cette femme est mondialement renommée pour son nom d’épouse : Tussaud. 



Marie est née à Strasbourg en 1761, d’une mère fragile et d’une gueule-cassée, ce qui a durablement marquée la jeune fille. 


Il faut bien vivre alors il faut partir direction la Suisse, direction Berne pour entrer aux services d’un médecin, Curtius. 

Un être atypique que cet homme qui voue un culte à la cire et passe ses journées seul au milieu des reproductions d’organes ou d’attributs physiques. 


Marie, rapidement laissée seule, doit tout faire pour rester auprès de ce gentil monsieur. Non elle n’est pas épouvantée, non elle n’a pas peur de ces étranges créations.


Une rencontre plus tard et ils se décident à tenter leur chance en France, à Paris. Une fois arrivée, la solitude des deux êtres vole en éclats, Marie, devenue Petite doit accepter la tyrannie d’une femme et se plier à ses décisions : elle ne sera plus apprentie mais servante. Jusqu’à ce qu’une opportunité arrive et alors plus rien ne sera jamais pareil. 


L’Histoire arrive avec ses gros sabots et détruit tout, ou presque. 


Edward Carey en racontant l’histoire de Petite nous donne à voir la Révolution française, la Terreur vécue par les parisiens, la peur d’être tué sans raison apparente si ce n’est celle de s’être trouvé dehors. Le racisme aussi, l’étranger étant perçue comme un ennemi de la République. 


Pendant ce temps-là Marie côtoie les plus grands de son siècle, elle a un accès direct à ces hommes qui ont fait notre histoire mais sont déjà des statues inanimées : Marat ou encore Robespierre. 

Il y a une galerie de portraits impressionnantes dans le roman, on croise Rousseau au détour d’une page, on fait la rencontre du serrurier de Versailles qui n’est autre que Louis XVI, à la prison des Carmes elle découvre Rose, future Joséphine impératrice des Français. 


En retraçant la vie de cette femme d’exception, Edward Carey nous entraîne dans les tumultes de la fin du 18è siècle. Il démontre comment l’Histoire a fait bifurquer la vie de Marie, comment la méchanceté lui a ôté son seul amour, comment elle a dû survivre coûte que coûte. Comment elle a dû accepter l’horreur de mouler des têtes fraîchement découpées, comment elle a dû se plier aux autres elle qui n’a ni rang ni famille. 


Dans les remerciements Edward Carey mentionne le fait que la rédaction lui a demandé 15 années, c’est dire comme le projet lui tenait à cœur. 

Il s’agit d’un roman, l’auteur a donc pris certaines libertés avec la biographie de Marie Grosholz (en particulier pour permettre une meilleure adhésion au personnage de Marie). Je ne suis pas certaine qu’Edmond ait existé mais qu’importe, il ajoute une force au récit ce qui le rend indispensable. 


Malgré tout Marie a écrit elle-même ses Mémoires, considérées comme étant très romancés — elle donne par exemple une origine distinguée à son père... qui n’est autre qu’un descendant d’une lignée de bourreaux. 


J’aimerais beaucoup lire sa biographie romancée pour tenter d’en savoir plus encore, de démêler le vrai du faux, même si ce qui compte c’est le pouvoir du récit mené d’une main de maître. 

C’est la re-création d’un univers atypique et d’une époque à la fois brillante et morose. 

On côtoie la beauté et l’horreur, l’aristocratie, même la royauté, et la lie de la société. 

On rencontre Marie et ses objets qui ont façonné sa vie. On rencontre une femme extraordinaire qui a subi bien des choses pour en arriver à la renommée. Marie Grosholz est un exemple puissant de ce que la détermination et l’amour peuvent donner, une confirmation ; les femmes aussi peuvent être dotées d’un talent formidable. 


Je garderai de cette lecture la marche de l’Histoire, les personnages hauts en couleurs, que ce soit Louis XVI ou la veuve, Mme Picot (j’ai eu envie, plus d’une fois, de l’étrangler) que ce soit Curtius, cet homme en manque d’amour ou Edmond, ce garçon inadapté mais tellement attachant. 


J’avais bien aimé la trilogie des Ferrailleurs du même auteur mais là il monte d’un cran en s’attaquant à la biographie romancée de Mme Tussaud. Avec cette lecture on vit au 18ème et on apprend nous aussi la sculpture de cire, l’amour pour la cire qui peut tout faire : 

« Elle est vision, elle est mémoire, elle est histoire. »


On découvre un autre monde grâce à l’écriture du romancier autant que grâce aux dessins du dessinateur, deux casquettes qu’Edward Carey porte à merveille. 


À lire si vous aimez la Révolution française, les biographies romancées et le destin d’une femme remarquable ! 


Traduit par Jean-Luc Piningre. 





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