dimanche 14 mars 2021

Nuit d'Edgar Hilsenrath

Il y a des livres qui dégagent une aura, on sait à l’avance de quoi il parle et ce qu’ils peuvent nous apporter.


En 1964 paraît Nuit. Son auteur, Edgar Hilsenrath est allemand et juif. 

Avec le début des persécutions, sa famille, qui n’a pas réussi à obtenir un visa pour les États-Unis, fuit l’Allemagne pour la France. 


En 1941, Edgar, son frère et sa mère sont déportés dans un ghetto roumain qui appartient aujourd’hui au territoire de l’Ukraine : Mogilev-Podolsk. 

En 1944 les troupes russes libèrent le camp, et Hilsenrath décide de partir en Palestine, puis à New-York pour enfin revenir dans sa patrie en 1975. 


Nuit raconte le parcours de Ranek, juif roumain déporté dans un ghetto en Ukraine : Prokov. 


On suit ses égarements, la routine du ghetto, la peur de ne pas trouver un lieu où dormir, la peur de rester dehors après le couvre-feu, sous peine d’être raflé. 

La peur et la faim sont les moteurs, ils sont ce qui relient les êtres entre eux autant que ce qui les séparent.


En s’attachant à raconter l’histoire de Ranek, Hilsenrath illustre une idée à moitié partagée par les déportés : l’égoïsme des êtres, la nécessité même d’être égoïste pour survivre - cette idée du chacun pour soi est présente dans des témoignages à l’instar de Primo Levi, en revanche elle n’est pas présente, ou très peu, dans les témoignages féminins. Au contraire, une femme comme Charlotte Delbo a mis en avant la nécessité de se serrer les coudes. 


Ranek est seul de toute façon, et il n’a que deux idées en tête : trouver un lieu où dormir et trouver à manger. 

Alors s’il faut attendre la mort d’un homme pour prendre sa place, s’il faut arracher une dent en or d’un homme fraîchement décédé, il le faut et personne ne pourra l’en empêcher. 


Nuit montre la bestialité, l’homme devenu loup pour défendre sa place. Un théâtre d’ombres où chacun s’évapore au fur et à mesure du temps. Les personnages sont tous en sursis et aucun ne peut prétendre vivre car ça n’existe plus, de vivre. 

L’ambivalence du lecteur à l’égard de Ranek est compréhensible : comment suivre un personnage si froid ? si déterminé à passer l’éponge sur autrui si ça peut lui permettre de vivre encore un peu ? 


Néanmoins, Ranek n’est en rien détestable, il tente de survivre comme il peut, comme les autres. Il pense à lui, à sa survie car c’est tout ce qui compte. Manger c’est tout ce qui compte. 


La noirceur qui se dégage de cette histoire est parfois étouffante. Il n’y a pas d’état d’âme, on nous pose là les horreurs, la mort, la maladie, la famine. Il y a un passage qui m’a énormément marqué, un homme descend aux latrines (en gros une tranchée où chacun doit faire ses besoins en faisant attention à ne pas tomber) et il tombe raide dans la fosse. Est-ce qu’il est mort d’épuisement ? est-ce qu’il s’est noyé dans les excréments ? 


Nuit est parsemé de passages de cet acabit sans que ce soit gratuit, et c’est ce qui est le plus perturbant. Edgar Hilsrenrath n’a pas essayé d’écrire quelque chose de simplement horrible, il a pris son expérience personnelle et en a fait quelque chose de vrai. 


Nuit n’est pas uniquement noir, il y a ici et là la clarté qui pointe, un personnage qui nous touche (pour ma part ça a surtout été Déborah et le garçon qui vend des cigarettes et prend soin de sa petite-soeur) ou une situation où l’espoir demeure malgré tout. 


Nuit est un livre puissant où l’expérience vient révéler l’indicible. Un roman dérangeant et obscur mais aussi tellement important… 



Traduit par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb. 

2 commentaires:

  1. Je l'ai lu il y a quelques semaines de cela et je trouve votre chronique très juste, j'ai ressenti les même impressions que vous. C'est dure, éprouvant, dérangeant mais il n'y a rien de gratuit, juste la brutalité de la réalité. Et pourtant, même si les personnages sont ammenés à commettre des actes détestables, ils n'en restent pas moins humains et měme attachant parfois. C'est une expérience de lecture étrange mais importante je pense. Merci pour votre chronique

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    1. C'est un plaisir de voir ce genre de commentaire ! Merci d'avoir pris le temps de m'écrire pour me confier votre ressenti.

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