dimanche 20 décembre 2020

Et tu n'es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens

 T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. 

Marceline a 15 ans lorsqu’elle est déportée à Birkenau. Son père, Schloïme est envoyé à Auschwitz. 

Ce livre est dédié à son père, à celui qui n’est pas revenu. 

Si elle a vécu c’est pour lui, celui qui lui a prophétiquement confié qu’elle allait vivre. 



Écrit avec Judith Perrignon, journaliste et romancière, Marceline Loridan-Ivens revient sur les conditions qui ont mené à sa déportation en 44. D’abord direction Drancy puis Auschwitz-Birkenau. Ensuite c’est la course, en 45 les Alliés sont proches, bien trop proches alors comme beaucoup d’autres, Marceline a dû subir de nombreuses marches, elle a dû fouler l’entrée d’un certain nombre de camps pour finir par le camp-ghetto de Terezin, libéré en mai 45. 


Il est question de la mémoire, de son expérience en camp, de la dernière lettre de son père, de quelques mots griffonnés et passé clandestinement de main en main pour arriver entre les siennes. La dernière lettre dont elle a oublié le contenu. 


« Il fallait que la mémoire se brise, sans cela je n’aurais pas pu vivre. »


Et tu n’es pas revenu c’est 100 pages de pure sincérité, cent pages pour raconter une expérience concentrationnaire mais aussi pour raconter son lendemain. 

La solitude, le déchirement d’avoir perdu son père, l’incompréhension d’autrui. 

On parle souvent des déportations mais rarement du retour, de la perception des gens, qu’ils aient été eux-mêmes déportés ou non : 


Pourquoi une fois revenue au monde, étais-je incapable de vivre ? C’était comme une lumière aveuglante après des mois dans le noir, c’était violent, les gens voulaient que tout ressemble à un début, il voulaient m’arracher à mes souvenirs, ils se croyaient logiques, en phase avec le temps qui passe, la roue qui tourne, mais ils étaient fous, pas que les juifs, tout le monde ! La guerre terminée nous rongeait tous de l’intérieur.


La fin de la guerre qui a sonné le retour des déportés n’était pas exactement comme on peut le penser : une grande fête pour les survivants et un hommage pour les morts. Le lendemain de la guerre a vu naître un sentiment de désolidarisation, que ce soit entre ceux qui ont connu des privations mais n’ont jamais été déportés et ceux qui ont vécu les horreurs des camps et ne sont pas parvenus à partager leur expérience, à la mettre en commun : 

« Personne ne voulait de mes souvenirs. Nous n’avions pas les mêmes. nous aurions dû les additionner, mais ils nous ont éloignés. » 


Le lien avec son père jalonne tout le récit, de son annonce prophétique à Marceline — grosso modo : tu vivras mais moi pas, je suis bien trop âgé — à sa disparition, probablement survenue en février 1945 au camp de Gross-Rosen.


Le livre, extrêmement court, rejète toute forme de pathos. Loin des lamentations c’est avec brutalité et crudité que les camps sont abordés, tout comme le « retour à la vie normale » et le sentiment d’être de trop, de ne pas être à sa place, ou plutôt de n’avoir plus de place. 


Et tu n’es pas revenu est un récit unique sur une expérience concentrationnaire et sur la difficulté de vivre après. Sur la résilience dont cette femme, Marceline Loridan-Ivens, a fait preuve toute sa vie pour en venir à l’écriture de ce livre-testament. 


 + : le petit dossier écrit par Annette Wieviorka à la fin de l’ouvrage est particulièrement éclairant sur les questions soulevés par le témoignage. Elle reprend les grandes lignes de la vie de Marceline mais aussi sur le retour à la vie, le procès d’Eichmann qui ouvre ce que l’historienne a elle-même qualifié de « l’ère du témoin » (« L’essence du procès d’Eichmann est la litanie des cent onze témoignages »). Et conclut de manière assez pessimiste sur la possible ouverture d’une quatrième ère… celle de l’oubli. 







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