mercredi 16 septembre 2020

Le Wagon d'Arnaud Rykner

 « Tout ce qui est raconté ici est vrai. Tout ce qui est inventé ici est vrai aussi. Bien au-dessous de la réalité. Ce n’est pas une fiction. » 


Arnaud Rykner écrit dans sa préface du Wagon que son histoire relève non pas de la fiction, mais de l’Histoire. 




L’auteur s’est donné pour pari d’écrire sur un des derniers convois de déportés, direction Dachau. La raison de cette nécessité d’écrire ? Le fait qu’un des membres de sa famille ait été dans ce wagon, et que ce wagon ait été particulièrement funeste (environ 500 morts sur un peu plus de 2000 déportés). 


Ils sont de plus en plus nombreux les auteurs qui ressentent le besoin d’écrire sur la Seconde Guerre mondiale dans une impulsion qui trouve son origine dans la famille (on trouve aussi Daniel Mendelsohn, avec son génial Les Disparus). 


L’invention relève de la nécessité dès lors qu’on n’a pas la possibilité de connaître la vrai du faux. Dans un monologue qui s’étend sur presque 150 pages, le narrateur va nous décrire la peur, l’enfermement, la honte, la solidarité ou au contraire la désunion qui règne dans le wagon. 

Dans ce wagon, mais aussi dans tous les autres. 

Il y en a eu 24 des wagons qui, en date du 2 juillet 1944 sont parties de Compiègne direction Dachau. 


Il y est question des privations, de la mort, de la réjouissance de la mort des uns pour permettre aux autres de vivre plus longtemps, du moins de pouvoir respirer moins péniblement. Il y est aussi beaucoup question de la chaleur et de l’attente. L’attente de savoir où on sera emmené, où va-t-on arriver. Est-ce que quelqu’un connaît les lieux par lesquels ils passent ? 


La lecture, comme le récit, se fait en apnée. Le lecteur doit accepter la claustrophobie. Sauf à un moment, court moment d’accalmie. On peut respirer à l’air libre, se dégourdir les jambes, oublier, même si ce n’est que durant une poignée de secondes, l’horreur de l’instant. Puis c’est le retour dans les wagons. C’est le moment où le narrateur se demande combien de personnes ont péri. Son wagon est moins rempli qu’avant, c’est horrible à dire, mais c’est une libération pour les vivants qui sont un peu moins entassés. 

La réjouissance de la mort, quelle ironie… 


Ce qui est horrible dans ce livre, c’est la tension entre l’écriture, le style d'une vraie beauté, les phrases, le plus souvent courtes et percutantes, et la gravité du propos. Il y a une difficulté à lire ce récit, mené par un « je » lucide, réaliste qui comprend l’horreur de la situation mais qui doit compiler avec. Sans doute comme l’ont fait ceux qui, comme lui, ont été déportés dans un wagon bien trop étroit pour contenir autant de monde, pour une direction inconnue, pour ceux qui ont survécu jusque-là. 


Le Wagon est un court récit très puissant, où la solidarité côtoie la mort, où le « je » perd de son individualité pour se fondre dans les autres ; faute de vivre, il faudrait au moins survivre et se souvenir. Se souvenir de chaque visage, de ces compagnons de malheur qui ont fait la route avec lui et qui ne sont plus, que ce soit au sens littéral ou figuré. 



« Que vont-ils faire de nous ? Que peuvent-ils faire de nous ? Rien à en tirer. Nous ne servons à rien. Nous ne sommes plus rien. Des fantômes. Déjà, nous nous effaçons. Déjà nous ne sommes plus là. » 






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