dimanche 5 juillet 2020

Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés d’Aurélie Cassigneul-Ojeda

J’avais l’impression qu’avec ces réfugiés elles reconstruisaient leur histoire espagnole, la vivaient par procuration. Flora ne mentionne pas de regret, de nostalgie du pays qu’elles avaient laissé. Elles étaient jeunes quand elles étaient parties, Flora avait six ans. Comme moi quand j’avais quitté l’Italie.  


Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés d’Aurélie Cassigneul-Ojeda raconte Gabriele, français d’origine italienne. Il est la passerelle entre notre monde contemporain et un passé plus ou moins lointain, parfois même très proche, représenté par trois soeurs : Flora, Begonia et Rosa. 


Gabriele, dont sa femme vient de le quitter, ressent le besoin de partir, d’aller vivre ailleurs pour oublier, pour comprendre aussi pourquoi il ressent un mal-être depuis son enfance, une espèce de tristesse informe. 

Il part habiter à Cerbère, quasiment à la frontière d’avec l’Espagne où il va se décider à emménager dans la maison des Fleurs, une vieille maison bien trop grande pour lui mais une maison qui renferme tout une histoire.




En découvrant la maison des Fleurs Gabriele va rencontrer les trois soeurs ainsi que leur père, Diego, expatrié en France à la suite de la mort de la mère. 

En s’installant dans la maison Gabriele tisse un lien entre son histoire et celle des soeurs, découverte par à-coups, par le biais d’une immense frise brodée par Rosa et par les carnets de Flora. 


Filles d’artiste, les trois soeurs vivent pour la musique et les arts. Mais c’est sans compter sur la guerre. D’abord la fuite des républicains d’Espagne suite à la prise de pouvoir de Franco. L’occasion pour nous de faire la rencontre de certains hommes ou garçons, de percevoir rien qu’un grain de leur tristesse, de leur colère aussi parce qu’ils sont chassés de chez eux, ils sont muselés et ne peuvent rien faire pour faire valoir leurs idéaux, pour chasser la dictature en place. 


Ils ne restent que la fuite. La résistance dans la fuite.


Flora, Begonia et Rosa vont accueillir ces hommes, elles vont en aimer certains, se lier à vie avec d’autres. La maison des Fleurs va devenir le rendez-vous des exilés politiques espagnols. 

Jusqu’au début de l’Occupation en France. 


Là encore la maison des Fleurs va devenir un lieu stratégique. Un lieu de passage, parfois même un lieu de convalescence. 

Et ça durera, ça durera avec l’Algérie, ça durera jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne, jusqu’à ce qu’il faille renouer avec ses racines, retrouver cette chose trop longtemps abandonnée. 


J’ai voulu recevoir ce livre parce que j’étais curieuse de voir comme l’auteure parviendrait à parler de « l’État espagnol » tout en brassant l’Occupation et en gardant toujours à l’esprit le thème de l’exil. 

Et c’est très très réussi ! 


Gabriele m’a par moment un peu ennuyé à s’apitoyer, mais comme le titre le laisse présager ce sont les trois femmes qui sont les héroïnes de cette histoire. En particulier Flora pour qui j’ai ressenti une profonde émotion à la lecture de sa vie et plus encore quand elle raconte sa liaison avec Anton (mon coeur s’est déchiré, rip). 

En même temps instaurer Gabriele en tant que protagoniste est très intéressant : l’histoire des soeurs prend une dimension encore plus grande parce qu’elle est justement supportée par une personne extérieure, arrivée des années après les faits, etc. Le rapport au temps est aussi un élément important, oui il y a eu des révoltes, des exilés forcés, mais il y a aussi des retours au source ; le besoin de renouer avec ses racines, de les accepter pour s’accepter soi-même. 


L’auteure s’attaque à quelque chose d’assez délicat et c’est avec humilité qu’elle délivre un message très fort : nous avons tous un héritage, nous venons tous de quelque part et peu importe le temps, peu importe les raisons, celui-ci fait partie de nous. C’est un livre sur la tolérance et le soutien, sur l’amour et les déchirures de la vie, sur la solitude et la distance, et sur l’espoir de jours meilleurs aussi. 


Ce que j’ai le plus aimé c’est évidemment l’empreinte de l’Histoire au coeur du livre. Comme avec la mention de « camp de concentration ou d’internement » où là aussi la description est saisissante et s’inscrit spatialement parlant avec le camp Joffre (ou Rivesaltes) crée en 1935 et qui passera par la suite sous contrôle du régime de Vichy début 1941. Nous est décrit les conditions de vie, ou même l’accueil des réfugiés politiques en France, précisant la barbarie à laisser des tas d’exilés sur les plages froides et humides, quasi sorte d’invitation à la mort. 



Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés est une excellente lecture. Déjà parce que le livre se dévore littéralement, l’écriture d’Aurélie Cassigneul-Ojeda bien rythmée, parfois cadencée, parfois envolée est toujours fluide si bien que les pages se tournent d’elles-mêmes, malgré la gravité de certains passages.

De même pour les personnages, j’avais un peu peur de m’emmêler entre les trois filles, de ne pas réussir à me souvenir de qui et qui mais là encore rien à dire, chacune a son tempérament, chacune est diamétralement différente de l’autre. Ainsi je déteste Begonia (le récit de Flora a fini de me dégoûter d’elle !) mais j’adore les deux autres qui sont des personnages nuancés. Car rien n’est noir ou blanc et l’insistance sur un entre-deux, sur une zone grise est aussi un des points forts du livre.


De l’Andalousie aux Pouilles en passant évidemment par Cerbère, Les trois soeurs qui faisaient danser les exilés interroge sur l’identité, sur la représentation que l’on se fait de notre héritage aujourd’hui (comme d’hier), vécu comme un poids ou au contraire une force.


Je me suis toujours interrogée sur le devenir des gens. Qu’est-ce qui les pousse à faire ce qu’ils font ? Qu’est-ce qui nous a poussées nous, petites jeunes filles bien rangées, à nous jeter à bras-le-corps dans cette bataille humaine ? Qu’est-ce qui vous pousse, vous, à traverser l’Espagne franquiste pour venir me voir ? Quel est le moteur ? Moi je dis le coeur, Gabriele, ce qu’on est à l’intérieur !





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