mercredi 10 juin 2020

Le Coin des libraires - Le Sang des autres de Simone de Beauvoir

Publié en 1945, Le Sang des autres est le deuxième roman de Simone de Beauvoir. Si L’invitée traitait d’un sujet pour le moins anecdotique avec une intrigue autour d’un triangle amoureux, Le Sang des autres s’ancre dans son époque en abordant la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale. 


Responsable de la douceur et de la dureté de mes yeux, de mon histoire, de ma vie, de mon être. J’étais là, devant toi ; et parce que j’étais là, tu m’avais rencontré, sans raison, sans l’avoir voulu : désormais tu pouvais choisir de te rapprocher ou de fuir, mais tu ne pouvais pas empêcher que je n’existe en face de toi.


À la lecture des premières pages j’étais déroutée. Le style est assez spécial, le protagoniste, Jean, fait des réflexions au sein de la narration (elles sont repérables par des italiques), j’ai un peu eu le sentiment de passer du coq à l’âne, de faire des va-et-vient entre passé et présent de manière un peu maladroite. Finalement, on s’y fait vite, certains chapitres sont du point de vue de Jean, d’autres sont omniscients ; une fois le cadre posé, la mise en place du récit alternatif, c’était parti, et qu’est-ce que c’était bon ! 




J’avais émis des réserves quant à L’invitée, j’avais trouvé le livre bien, mais un peu décevant face aux critiques positives à son sujet. Ne connaissant pas Le Sang des autres (comme toujours je n’ai pas lu le résumé avant de me plonger à l’intérieur) il n’y avait pas d’attente, ni de connaissance préalable. 


Peut-être est-ce ce qui m’a sauvé, ou alors peut-être juste la plume de Beauvoir, ses questionnements existentiels et sa force pour créer des personnages passionnés et combatifs. 


Hélène est une jeune femme, elle vit chez ses parents qui ont une boulangerie. Elle est un personnage énervant, comme Françoise dans L’invitée mais pas pour les mêmes raisons. Les idées d’Hélène me dérange, elles sont trop égoïstes et immatures. Malgré ça, se dégage de son être une aura d’intérêt qui donne envie de suivre son apprentissage, de voir si ses efforts acharnés pour séduire Jean seront en vain. 


Et puis il y a celui qui fait couler le sang des autres :

 « Il aurait fallu ne jamais être. », Jean, l’écorché. Fils d’une famille bourgeoise mais fervent anarchiste, puis syndicaliste. Si lui aussi m’a plus d’une fois énervé — l’apitoyement c’est cool, mais quand c’est à outrance, ça finit par devenir risible — je l’ai tellement aimé. Son personnage est entré dans mon âme de lectrice si bien qu’il m’arrive de souvent y penser, à son parcours, et surtout à ses idéaux. Ses interrogations sur la nécessité d’agir et les conséquences que peuvent avoir les actes, aussi minimes soient-ils. Dans mon esprit Jean est indissociable de Jacques, comme il l’est d’Hélène. 

J’ai retrouvé l’effervescence des sorties parisiennes déjà présente dans L’invitée, mais avec une inquiétude en plus. Et dire que tout termine comme ça commence, et qu’il aura suffit d’une bicyclette et d’un peu de politique pour que tout s’enflamme. Il faut dire que la guerre ne vient arranger, au contraire elle mettra les feux au poudre et conduira nos protagonistes là où ils sont depuis les premières pages. 

L’Occupation va révéler les vrais visages, elle sera pour certains la possibilité d’accéder à sa propre conscience, ou encore l’occasion de jouer le tout pour le tout. 

Quoi qu’il en soit, Simone de Beauvoir a fait mouche avec ce roman. Moins connu que son prédécesseur, mais à mon sens bien mieux maîtrisé, il parle de courage, de remords, d’amour, de mort. 


Et l’angoisse éclate, seule dans le vide, par-delà des choses évanouies. Je suis seul. Je suis cette angoisse qui existe seule, malgré moi ; je me confonds avec cette existence aveugle. Malgré moi, et pourtant ne jaillissant que de moi-même. Refuse d’exister : j’existe. Décide d’exister : j’existe. Refuse. Décide. J’existe. Il y aura une aube.




 

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