vendredi 28 juin 2019

Le Coin des libraires - #134 Le squale de Francine Kreiss

Quand je l'ai reçu - encore merci à Benoit et au Cherche-midi -, on peut dire que je ne m'attendais pas à ça ! 

Lorsque je l'ai reçu j'ai eu très envie de le lire grâce à la mention de "thriller du réel". À vrai dire, combiner le thriller qui est un genre que j'aime beaucoup à un récit supposé vrai, je ne pouvais qu'avoir envie de le lire ! 


Thommy Recco et Francine Kreiss n’auraient jamais dû se croiser. Ou seulement au fond de l’eau.
Il a été héros de guerre, apnéiste hors pair et meurtrier. Il croupit désormais en prison.
Elle est apnéiste, journaliste et enquête sur le passé du frère, un corailleur légendaire : Toussaint Recco, assassiné sur son bateau. Sur un quiproquo, Francine écrit à Thommy; une correspondance insolite se noue.

L’homme, emmuré jusqu’à la mort, clame son innocence. Insaisissable et manipulateur, il joue de son charme. De ses colères aussi…
Francine reste sur ses gardes, résiste. Mais, fascinée, elle poursuit irrésistiblement sa descente en apnée dans les méandres de ce personnage hors-norme que tout le monde surnomme « le Monstre ». En coulisse, elle découvre le don étrange de la famille Recco pour le monde marin : dans la tribu, Thommy demeure celui qui peut vous attirer vers les abysses.

Qui, de lui ou d’elle, infligera sa folie à l’autre ?

Véritable thriller du réel, Le Squale offre un face-à-face sidérant qui emporte par-delà le bien et le mal.


J'étais pressée de le lire (comme tous les autres qui me sont chaudement recommandés par Benoit) et en même temps, j'avais un peu peur de passer à côté à cause du propos principal qui n'est autre qu'un reportage sur des apnéistes de renom. 

En effet l'auteure, journaliste et apnéiste a eu l'idée de faire un reportage sur un homme en particulier, Toussaint Recco, un monstre de l'apnée puisqu'il peut aller à plus de 100 mètres sous l'eau ou quelque chose comme ça. Mais il y a une sorte de malentendu, du moins ce Recco ne peut pas rencontrer Francine Kreiss pour la simple et bonne raison qu'il est mort - ça devient compliqué d'un coup haha ! 
Par un coup du sort, l'auteure va être mise en relation avec Tommy Recco qui n'est autre que le frère de Toussaint et aussi l'auteur de différents crimes qui lui valent d'être incarcéré à vie. 

C'est donc une relation pour le moins surprenante qui va se créer entre les deux, entre Francine, la journaliste passionnée d'apnée et Tommy, le corse au sang chaud, ayant un caractère pour le moins changeant et une furieuse envie de clamer son innocence. 
Ce livre, Le Squale est un ovni, un reportage sur la famille Recco d'abord, sur les problèmes de vengeance (vive la vendetta en Corse, de toute façon) qui ont engendré la mort de plusieurs membres de la famille (dont Toussaint), mais aussi l'occasion de creuser un peu, de savoir si Tommy est bel et bien le monstre qu'on lui dépeint ou s'il est un homme innocent - ou du moins en partie. 





En vérité j'ai eu du mal à entrer dedans car même si je sais que Tommy Recco existe bel et bien, qu'il est bel et bien emprisonné à la prison de Borgo, j'ai été bien moins intéressée par les recherches de Francine Kreiss sur l'apnée, sur les antécédents de la famille que sur Tommy Recco, meurtrier. 
C'est bien parce que l'apnée ne m'intéresse pas plus que ça que j'ai eu du mal à entrer dedans. 

Pourtant, au fur et à mesure du livre, la relation entre les deux protagonistes se construit, on apprend à connaître Tommy par le biais des autres, par des membres de sa famille ou même par un proche d'une des victimes de Recco. On nous livre un portrait tout en contraste, un portrait lumineux et ombrageux d'un homme complexe. C'est bien parce que c'est un personnage ambigu que Francine Kreiss peine à obtenir le droit de le rencontrer. Si on ne veut pas d'elle au début, c'est bien parce que Tommy peut s'avérer être dangereux, parce qu'il s'est en quelque sorte épris d'elle et que ça peut vite devenir hasardeux. 

Si j'ai eu du mal avec cette histoire qui ne m'intéressait qu'à moitié au final, je dois dire que j'ai énormément aimé la plume de l'auteure et que c'est pour moi le gros point fort de l'ouvrage. Une plume incisive, brève (j'entends par là, l'utilisation de phrases relativement courtes) et chargée d'images. Un délice ! 

Je ressors finalement de cette lecture mi-figue, mi-raisin, si j'ai aimé la plupart du livre, je dois dire que j'ai eu du mal à entrer dedans (au moins 50 pages avant d'être dans l'histoire). La mention de thriller du réel qui lui convient bien m'a peut-être procuré trop d'attentes par rapport au sujet du livre qui est avant tout un reportage sur l'apnée et qui devient par la suite la rencontre entre deux êtres tout à fait différent, mais néanmoins réunis autour d'une passion commune. 
J'en garde un bon souvenir, sans que ce soit pour autant une excellente lecture. 
Disons que j'ai été contente de découvrir un ovni de la littérature comme celui-ci et aussi une plume aussi agréable que celle de Francine Kreiss. 










mercredi 12 juin 2019

Le Coin des libraires - #133 L'amour propre d'Olivier Auroy

Il y a quelques mois, j'ai été contactée par Olivier Auroy en personne pour me proposer de recevoir son dernier roman, L'amour propre, publié aux éditions Intervalles. Généralement je refuse la plupart des services presse, excepté ceux des maisons d'éditions avec lesquelles je suis partenaire (ce qui se compte littéralement sur les doigts d'une main). Mais là l'histoire avait l'air intéressante, et puis comme je n'avais pas de date butoir pour le lire, je me suis laissée tenter. 



Au salon de massage de M. Victor, rue de Courcelles, Waan semble jouir d’un statut de favorite. Est-ce parce que le propriétaire des lieux l’a vue grandir ?
Depuis qu’elle est devenue orpheline, Waan sait gré à M. Victor de lui avoir évité la fin tragique de la plupart des filles de sa condition en Thaïlande. Mais toute protection a un prix, et si l’écrin somptueux dans lequel elle pratique aujourd’hui n’a rien à voir avec les arrière-cours miséreuses de Chiang Rai, depuis quelques semaines Waan ressent une inquiétude diffuse.
Il y a ce ministre qui la harcèle de questions, et ce reporter dont elle attend les visites avec davantage d’impatience qu’elle ne veut bien l’admettre. Il y a surtout les silences de M. Victor, qui semblent dissimuler le passé derrière les tentures opaques du salon. Waan envisage alors de tout plaquer. De ne plus masser le corps des hommes. Mais a-t-elle vraiment le choix ?


La raison principale pour laquelle j'ai, de prime abord, craqué, c'est le mention du fait que ce livre est un thriller. On est mis dans le bain dès les premières pages avec un style percutant et assez cru. 
On fait la connaissance de Waan, on la découvre en trois temps : le premier correspond à son enfance avec ses parents, avant que son père, l'expert en rubis, ne soit sèchement supprimé, le deuxième, c'est son quotidien à Chiang Rai, où elle apprend l'art du message grâce à son amie Apsara, un katoï, le troisième n'est autre que le présent, Paris et le salon de massage de M. Victor. 

Dès le début des questions se posent, qui est réellement M. Victor si ce n'est un ancien ami et collaborateur de son père ? a-t-il des choses à voir avec sa mort ? pourquoi a-t-il mystérieusement disparu pendant des années, laissant Waan et sa mère être mises à la porte, laissant Waan accomplir des massages (qui ne sont évidemment pas seulement des massages) ? Ceci représente à peine la moitié des questions que l'on se pose durant la lecture de ce roman. 

J'ai aimé suivre le personnage de Waan. Son passé donne une vision nouvelle, il permet de réfléchir à ces rumeurs, ces légendes urbaines au sujet des salons de massage thaïlandais dans lequel les femmes se laissent aller à la prostitution. La prostitution est interdite là-bas, mais visiblement sous couvert de délivrer des massages, les thaïlandais reçoivent en fait bien plus, comme on le voit lorsque Waan se remémore ses souvenirs de Chiang Rai. 




Et puis on se rend compte que même en France, c'est clairement limite. Notre bon vieux M. Victor, qui a mis en place un règlement très stricte n'hésite pas à ordonner qu'on y fasse des entorses afin de graisser la patte du client - c'est évidemment le cas dès lors qu'il veut forcer Waan à assouvir les envies d'un de ses clients de renom. 
La crudité est aussi présente que le vulgaire, rien n'est épargné à Waan comme rien n'est épargné au lecteur. Ce qui n'est pas plus mal, le lecteur n'est pas pris avec des pincettes mais au contraire, on le malmène, on lui montre des choses abjectes, injustes. 

L'amour propre est un roman du féminin, les femmes y sont célébrées, elles sont mises en avant afin que soit dénoncé une forme de commerce sexuel, même d'esclavage sexuel, car comment appeler une situation où une femme est indirectement menacée d'être tuée si elle n'accède pas à la volonté de son "maître" ? 

Les personnages féminins ont la part belle, ils ont tous quelque chose d'attachant, même Mme Zhang qui apparaît elle aussi comme une victime, sans doute la victime originelle. Les hommes, eux, ont un statut plus problématique disons. Certains sont clairement sans coeur, tandis que d'autres apparaissent comme de véritables sauveurs. C'est le cas du père de Waan évidemment, mais aussi de Mathieu, dont le personnage reste néanmoins trouble jusqu'à la fin. 

Justement, parlons de cette fin, du fait que tout est remis en cause dans les dernières pages, ou plutôt que la participation de Mathieu et remise en cause, alors, finalement est-il un adjuvant ou un opposant ? Je suis restée assez dubitative sur la fin, c'est trop ouvert, incertain pour moi. Mais au-delà de ça, j'ai trouvé que c'était un très bon livre qui a l'audace d'aborder un sujet à la limite du tabou. Concernant sa qualification de thriller, elle est méritée, même si personnellement j'ai vu venir certains éléments, comme par exemple la situation de Leïla, qui était, à mon sens, connue d'avance. 
J'ai passé un bon moment avec ce livre, je l'ai lu très vite parce qu'une fois passée le premier chapitre, les pages se tournent, encore et encore jusqu'à atteindre la dernière. 


"L’amour est un faussaire qui se joue de nos faiblesses, de notre peur de la solitude, de notre désir insatiable, de notre quête d’un absolu fantasmé."
Olivier Auroy, L'amour propre





jeudi 6 juin 2019

Le Coin des libraires - #132 Amour entre adultes d'Anna Ekberg

Deuxième roman d'Anna Ekberg qui n'est autre qu'un pseudonyme derrière lequel se cache les écrivains danois Anders Rønnow Klarlund et Jacob Weinreich, Amour entre adultes est un thriller psychologique efficace, addictif, mais aussi un tantinet longuet. 

Lorsque j'ai reçu ce roman dans le cadre de la team thriller du Cherche midi, j'étais très curieuse. La parution de leur premier roman, La femme secrète a fait énormément de bruit et j'ai vu beaucoup d'avis positifs le concernant. J'ai longuement hésité, mais à cette époque, j'étais plongée dans la saga Harry Hole de Jo Nesbø, et rien n'aurait pu m'en décrocher. Enfin voilà je me suis dit que c'était l'occasion rêver d'enfin découvrir ces auteurs et ainsi de me faire mon propre avis.


"L’amour est comme un organisme vivant, avait-il pensé, comme des cellules de levure ou comme une bête — tout ce qui vit sur terre demande des conditions spéciales qui doivent être remplies pour qu’il germe et s’épanouisse." 
Anna Ekberg, Amour entre adultes




Caché dans l’obscurité, sous la pluie, Christian est assis au volant de sa camionnette. Il attend sa femme, Leonora. Tous deux sont mariés depuis vingt ans, ils ont un fils, tout semble leur réussir. Soudain, il voit la silhouette de Leonora qui court. Il serre le volant de toutes ses forces. Leur première rencontre, leur premier baiser, leur histoire d’amour… il essaie d’oublier. Il ne doit pas penser qu’elle est sa femme, ni même un être humain. D’ailleurs, est-elle encore sa femme ? C’est davantage une menace, quelqu’un qui, s’il ne fait rien, va détruire sa vie. Il a pris sa décision, une décision terrible. Il n’a pas le choix. Il appuie sur l’accélérateur. Il voudrait pouvoir fermer les yeux mais c’est impossible. Une dernière image avant le choc : la queue de cheval de Leonora qui se balance en rythme dans la pluie. Trop tard pour changer d’avis.


Une scène terrifiante : un homme s’apprête à tuer sa femme. Ce qui s’est passé avant ? Ce qui va se passer après ? Personne, pas même le plus perspicace des lecteurs, ne saurait le soupçonner. 


Amour entre adultes est un roman audacieux car il promet de faire du neuf avec du vieux. Je pense bien évidemment à l'histoire au centre du roman et qui n'est autre qu'un banal adultère. Le premier chapitre nous met sur la piste et finalement, une fois arrivée à un tiers de l'histoire, nos croyances sont bafouées, on nous rappelle que les apparences sont souvent trompeuses. J'ai aimé cette omission, ce presque mensonge fait au lecteur pour mieux le berner, même si bizarrement, j'ai été moins enthousiaste une fois passé ce cap. 

Il reste néanmoins un véritable page-turner, on a toujours envie d'en savoir plus, de suivre le point de vue de l'un, puis de l'autre, c'est vraiment la raison principale pour laquelle j'ai aimé ce livre. Les chapitres sont courts, l'écriture est fluide et fait ressentir ce sentiment d'urgence à connaître la suite. Ceci est le point fort du roman, en plus du fait que les auteurs sont parvenus avec brio à faire d'une histoire d'adultère quelque chose de bien plus important. Je veux dire par là que le véritable point fort réside dans l'alliance de sentiments très forts qui peuvent mener à la destruction - l'amour, la haine, la jalousie, la vengeance. Les sentiments nobles se mélangent au moins nobles pour en faire quelque chose de sublime et d'odieux à la fois. 




À l'image du personnage de Leonora, sans aucun doute la plus aboutie et complexe de tous. J'ai au départ eu beaucoup d'empathie pour elle (elle s'est sacrifiée pour son fils, a abandonné le piano, etc., pendant que son mari était en train de monter sa boite... c'est bien trop révélateur de la situation d'un bon nombre de femmes encore aujourd'hui, du coup j'ai trouvé ça très intéressant) et puis ma compassion pour elle a complètement disparu dès lors qu'elle tourne barge. À quel moment tu deviens aussi siphonnée ?? ok elle tombe de haut parce que son mari la trompe, mais je pense qu'elle n'a pas bien compris la réalité d'un couple. J'ai détesté son personnage tout en la trouvant terriblement fragile. C'est un personnage trouble et c'est ce que j'ai préféré dans le roman, même si j'ai trouvé la fin un peu abusé quand même - mais néanmoins intéressante, c'est rare d'avoir ce type de fin, du coup, même si j'ai trouvé ça un peu facile, je félicite la prise de décision des auteurs qui ont au moins le mérite de livrer quelque chose d'original ! 


Concernant les autres personnages, je les ai trouvé plus détestable les uns des autres. La palme revient quand même à Christian qui me faisait tantôt pitié, tantôt provoquait chez moi un énervement comme rarement les personnages de romans me l'ont fait ressentir. Il est le stéréotype de la victime, mais pas dans un sens positif, plus dans le sens où c'est une victime parce que c'est un lâche et rien d'autre. Il est la marionnette des femmes, de Leonora comme de Zenia. C'est bien parce qu'il n'a pas de courage qu'il est toujours lésé, qu'il n'a aucun pouvoir décisionnaire. Et s'il avait été honnête dès le début ? et s'il avait assumé les conséquences de ses actes au lieu de tenter de se débarrasser de sa femme de la manière la plus froide possible ? 
Mais même au-delà de sa lâcheté, je trouve que ses décisions n'ont aucun sens. À quel moment tu pars en vadrouille pour retrouver l'amie d'enfance de ta femme, à qui elle n'a pas parlé depuis plus de 20 ans, et dont tu n'as toi-même jamais entendu parler ? ça n'a pas franchement de sens, ce n'est pas crédible même si ça permet évidemment d'en savoir plus sur le personnage en demi-teinte qu'est Leonora. 

Au-delà de ça, j'ai trouvé qu'il y a trop de répétitions (par exemple on a compris que Leonora a vu Christian et Zenia en train de coucher dans le bureau, pas besoin de faire 40 retours dessus). On a compris que Leonora s'est sacrifiée pour son fils plus que Christian ne l'a fait. Tout ça c'est trop appuyé, mais ce n'est pas très gênant puisque dans le fond, ce qui compte dans ce roman, c'est la finesse de la psychologie des personnages, l'ambivalence de ces êtres composés à la fois de bien et de mal. Rien n'est tout blanc ou tout noir et cela, le policier qui enquêtait sur l'affaire à l'époque l'a bien compris. 
Parce que oui, je ne l'ai pas dit mais Amour entre adultes nous donne à voir un double récit où l'on suit alternativement l'histoire de Leonora et Christian, et l'histoire du policier à la retraite qui a travaillé sur l'affaire quand celle-ci est survenue et qui raconte à sa fille ce qu'il pense qu'il s'est passé, même s'il n'a jamais pu le prouver. 

Amour entre adultes est une bonne lecture, un bon thriller psychologique car les personnages sont maîtrisés (en particulier celui de Leonora) et même si je n'ai pas été tout à fait convaincue, il reste un thriller original grâce à sa fin et aux multiples rebondissements qui perdent le lecteur. 
Pour tous ceux qui aiment le thriller psychologique et les page-turner, n'hésitez pas à vous laisser tenter par ce titre ! 




"Nous apportons tous les jours du bois à brûler au bûcher de l’amour. Une remarque odieuse de temps en temps, des rejets, on se dispute avec l’autre en société, on perd le désir, toute tendresse disparaît des regards. Pour finir il ne reste que des cendres de l’amour qu’on éprouvait autrefois."

Anna Ekberg, Amour entre adultes.








Le Coin des libraires - #176 La Solitude des nombres premiers de Paolo Giordano

J e ne sais plus depuis combien d’années ce livre est sur ma liste d’envies, au moins six, ou peut-être même sept ? Bref la sortie des édit...