samedi 12 janvier 2019

Le Coin des libraires - #121 Une longue impatience de Gaëlle Josse

Le voici, le dernier roman de Gaëlle Josse, paru lors de la rentrée littéraire d'hiver 2018, j'ai nommé Une longue impatience. Récit déchirant, puissant, émouvant, j'ai une nouvelle fois prit un immense plaisir à la lire.


"Je suis envahie, pénétrée, toute résistance devenue inutile, par les coups sourds, aveugles, insistants d’une souffrance qui ne me laisse aucun repos. Je vis avec une absence enfouie en moi, une absence qui me vide et me remplit à la fois. Parfois, je me dis que le chemin qui me happe chaque jour est comme une ligne de vie, un fil sinueux sur lequel je marche et tente d’avancer, de toutes les forces qui me restent."
Gaëlle Josse, Une longue impatience.


Ce soir-là, Louis, seize ans, n’est pas rentré à la maison. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un village de Bretagne, sa mère Anne voit sa vie dévorée par l’attente, par l’absence qui questionne la vie du couple et redessine celle de toute la famille.

Chaque jour, aux bords de la folie, aux limites de la douleur, Anne attend le bateau qui lui ramènera son fils. Pour survivre, elle lui écrit la fête insensée qu’elle offrira pour son retour. Telle une tragédie implacable, l’histoire se resserre sur un amour maternel infini.

Avec Une longue impatience, Gaëlle Josse signe un roman d’une grande retenue et d’une humanité rare, et un bouleversant portrait de femme, secrète, généreuse et fière. Anne incarne toutes les mères qui tiennent debout contre vents et marées.


En me remémorant ma lecture, je me rends compte que ce qui m'a le plus frappé c'est la diversité dans le propos. Gaëlle Josse s'attaque à l'absence tout d'abord et ce, par le biais de l'absence du fils. Mais cette absence m'est apparu comme un élément déclencheur, l'élément qui permet de creuser plus loin. C'est bien parce que Louis s'en va sans donner de nouvelles que l'on en apprend plus sur le passé d'Anne par exemple. 

Il y a aussi l'importance de l'époque, du fait que l'on soit dans les années 1950, soit seulement quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale - l'auteure met d'ailleurs en lumière un phénomène qui m'était inconnu jusqu'alors : le fait que les Alliés (ici l'Angleterre) bombardaient les bateaux de pêche français afin d'éviter de ravitailler les soldats Allemands qui occupaient la France. 

Et puis c'est aussi l'histoire d'un tiraillement, de la difficulté de trouver sa place dans la vie, d'être prise entre deux hommes, son fils issu d'un premier mariage, et son deuxième mari. Cet écartèlement permet alors d'aborder le passé d'Anna, son enfance vécue dans la misère, sa relation avec Yvon, son premier mari, pêcheur décédé quelque temps auparavant. C'est la mort de ce dernier et avec cela, la nécessité de s'en sortir seul avec son fils, l'élever malgré la famine, malgré la Seconde Guerre mondiale qui amène avec elle des privations.




On trouve alors deux récits, le premier au présent, qui relate les événements maintenant que Louis (son premier enfant) a pris le large. Le second au passé, afin de mieux comprendre les personnages, leur donner une réelle profondeur. Anne se révèle particulièrement attachante, Etienne, plutôt pathétique.
L'auteure a entrecoupé ces deux temporalités de chapitres où Anne écrit à son fils. On ne sait si elle envoie ses lettres - en sachant qu'elle ne sait pas où Louis est parti, ça semble compromis, mais bon.
Elle lui écrit pour parler de son retour, du festin qu'elle a prévu pour le grand jour. Mais malheureusement, l'attente n'en finira pas. Louis devait partir pour quelques mois, il devait rentrer pour Noël, et finalement, seule l'absence visitera notre héroïne.

Comme je le disais, Anne est prise entre deux feux, entre sa vie passée dont Louis reste le seul élément qui la rattache à Yvon, à sa pauvreté, à cette petite maison de pécheur qu'elle visite quotidiennement et sa vie présente, celle avec Etienne. Cette vie où elle est une femme gâtée, cette vie qui ne lui correspond pas.

Enfin, j'ai aussi aimé les rares mentions de la guerre, notamment des privations, mais surtout du petit passage où il est fait mention des dénonciations, de ces trois femmes qui ont été arrêtées et tondues sur la place de la mairie. On mesure alors la peur de se retrouver faussement dénoncée à son tour.

C'est un livre de courage, un livre de force. Anne est pour moi un des personnages les plus forts et les plus humbles que j'ai eu l'occasion de découvrir en littérature. C'est une femme qui, évidemment a fait des erreurs, mais qui passe le restant de sa vie à essayer de les réparer, ou du moins, de les effacer.
Mais Anne, ce n'est pas un personnage pathétique, loin de là, on ne se complait pas dans le pathos, on n'en fait pas des tonnes, Anne souffre de l'absence de son fils, elle se détache de sa nouvelle vie pour s'enfoncer dans la solitude d'une bicoque, symbole de sa vie passée, mais pas une fois elle se complait dans son malheur.

Une fois encore, Gaëlle Josse montre son don pour des récits courts (même pas 200 pages), mais dans lesquels chaque mot a sa place. Ce sont des mots simples qui forment la poétique de l'auteure, des phrases sans fioritures qui vont droit au coeur et touchent par leur sincérité.
J'ai fermé ce roman avec une pointe au coeur, avec douleur. Le dernier chapitre m'a déchiré, je l'ai trouvé d'une cruauté sans nom pour cette mère qui ne rêve que d'une chose : retrouver son fils.


Sans être mon préféré (ça reste L'ombre de nos nuits et Les heures silencieuses), je mettrai ce livre au même niveau que Le dernier gardien d'Ellis Island, mon premier de l'auteure et par extension, celui qui m'a donné envie d'en apprendre plus. 



"Tous les jours je dois m’inventer de nouvelles résolutions, des choses pour tenir debout, pour ne pas me noyer, pour me réchauffer, pour écarter les lianes de chagrin qui menacent de m’étrangler. Je m’applique à être digne, convenable, à être parfois aimable, à me montrer comblée."
Gaëlle Josse, Une longue impatience.








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