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mercredi 1 mai 2019

Le Coin des libraires - #131 Nous qui sommes jeunes de Preti Taneja

L'une des dernières parutions des éditions de l'Observatoire, Nous qui sommes jeunes de Preti Taneja est aussi beau à l'intérieur qu'à l'extérieur. Avec Les Dévastés de JJ Amaworo Wilson, et maintenant celui-ci, la maison d'édition frappe très fort avec des lectures denses et passionnantes. 


Jivan Singh, fils du bras droit d’un milliardaire indien, revient à New Delhi après quinze ans d’absence. Au cœur de la luxuriante propriété privée des Devraj, il retrouve ceux avec qui il jouait enfant : Gargi et Radha, les filles aînées du puissant magnat, ainsi que son demi-frère homosexuel, Jeet, devenu trafiquant d’œuvres d’art pour la Compagnie. Mais alors que la plus jeune des trois sœurs Devraj, Sita, manque à l’appel, leur père commence à perdre tout sens des réalités et décide de confier à cette jeune idéaliste les clés de son empire financier. Une terrible lutte de pouvoir entre lui, ses filles et les prétendants à sa fortune s’ensuit aussitôt.
Des palaces cinq étoiles du Cachemire à l’infernal bidonville de Dhimbala, cette transposition du Roi Lear dans l’Inde contemporaine est une fresque bouleversante sur la chute d’une dynastie, où frivolités, meurtres et trahisons illustrent l’inéluctable tragédie de la décadence.



N'ayant jamais lu Le Roi Lear de Shakespeare, je ne saurais dire si on peut parler de transposition, mais dans tous les cas, j'ai retrouvé des motifs présents dans d'autres pièces du dramaturge anglais tels les désaccords familiaux, la passion amoureuse, la haine causée par la jalousie. Bref, c'est tout une histoire que nous raconte Preti Taneja sur presque 600 pages. 

Nous qui sommes jeunes est en effet un bon pavé. On sent la brique dès la prise en main... et on sent aussi le roman foisonnant dès lors que l'on tourne les pages pour la première fois. Découpé en six parties : cinq parties correspondant aux cinq personnages principaux, les enfants désormais adultes et une dernière partie portant le titre éponyme - ne peut-on pas considérer que ce roman reprend la construction des tragédies classiques en cinq actes et que l'auteure y a ajouté un épilogue ? 

Quoi qu'il en soit on découvre un océan de vies insoupçonnées par le biais de Jivan d'abord, le vilain canard parce que né bâtard. Il fait son grand retour en Inde après avoir vécu durant quinze ans aux États-Unis avec sa mère. Celle-ci est décédée, Jivan décide d'aller renouer avec ses racines, de retrouver son père Ranjit, son frère Jeet, et Gargi, Radha et Sita, les filles du meilleur ami de son père si on peut dire, le grand Bapuji, fondateur de la Compagnie. 

La Compagnie c'est un peu l'Inde dans le sens où elle trempe dans tout, elle a le monopole de tout, est à l'origine de tout, c'est vraiment quelque chose d'omniprésent dans leur vie. Bapuji perd un peu le nord et voilà que tout va à vau-l'eau. 

Mais au début, j'ai eu du mal à entrer dedans, j'ai pas trouvé Jivan franchement sympathique ni même intéressant. J'avais l'impression qu'on ne grattait que la surface, qu'il y avait une large partie du personnage que l'on ne nous délivrait pas. J'ai donc été déçue à la base, lorsque j'ai vu que la deuxième partie se focalise sur Gargi et que l'on ne suit plus Jivan (excepté dans le premier chapitre de la dernière partie), mais finalement j'ai adoré suivre Gargi. Ainsi que Radha, et Jeet et Sita un peu moins. 




Nous qui sommes jeunes délivre un portrait passionnant de l'Inde contemporaine, de son prestige passé par le biais des Maharajah. On côtoie les milieux dorés et les bidonvilles alentours. On suit des personnages prêts à tout pour l'argent et d'autres, sans le sou, vouant une adoration pour les premiers, c'est irréaliste. J'ai été prise dans le tourbillon des événements, je me suis profondément attachée aux personnages, peu importe leurs imperfections, leurs tromperies, leurs vices surtout. 

Chacun est plus ou moins détestable - sauf Bapuji qui l'est complètement... - et pourtant on est prit d'affection pour eux et leur détresse. Celle de Gargi, mère de substitution qui ne pense qu'à son travail : la Compagnie, c'est son enfant. Radha, la superficielle qui n'a d'yeux que pour Jivan depuis son retour, et la petite Sita, la rebelle aux idéaux écologistes. Sita avait du potentiel mais sa partie (la plus courte des cinq) est tellement décevante. 


J'ai voyagé avec ce titre, j'ai découvert l'Inde - je crois bien qu'il s'agit de ma deuxième lecture mettant en scène ce pays, mais la première se déroulait à l'époque des Maharajah donc bon - par le biais de paysages magnifiques et surtout inégaux. Sans doute que Preti Taneja cherche à montrer ces inégalités et il est évident que l'on ne peut passer à côté. Le clinquant se colle à la misère pour mieux la vampiriser. 

Ce roman, c'est aussi celui d'un affrontement, du déchirement d'une famille déjà morcelée à la base par la perte de la mère, c'est une lutte sans merci où les remords prendront le pas pour certains, ou seront annihilés pour d'autres. Face à une conclusion des plus tragiques, on est bien obligé de tirer notre chapeau à l'auteure pour avoir élaboré une fresque familiale où prolifère le bien comme le mal au nom de l'ambition, de l'amour, des revendications. 





mercredi 3 avril 2019

Le Coin des libraires - #130 37 fois de Christopher J. Yates

Première sortie 2019 de la team thriller du Cherche midi, j'ai nommé 37 fois de Christopher J. Yates. Fin de l'ancienne charte graphique (qui n'aura pas duré longtemps), bonjour aux nouvelles couvertures - celle-ci ne m'emballe pas plus que ça, même si elle illustre bien le sujet qui va nous occuper. 



1982 : dans une petite ville de montagne au nord de New York, trois jeunes adolescents, Hannah, Patrick et leur ami Matthew, sont liés à jamais par une affaire tragique.


2008 : Hannah, journaliste judiciaire, est mariée à Patrick. L’équilibre du couple vacille le jour où elle décide d’écrire un livre consacré au fait divers qui a marqué leur adolescence. Depuis toujours, Patrick redoute le moment où sa femme va s’approcher de ce « monstrueux secret » qui plane au-dessus de leur mariage, qui peut ressurgir et briser leur couple. Au même moment, Matthew réapparaît dans leur vie.


Dans ce récit à la tension constante, Christopher J. Yates distille les révélations d’une main de maître. Si chacun des personnages dissimule ses secrets, ses mensonges, chacun a aussi sa vérité. La sympathie et la confiance du lecteur vont de l’un à l’autre jusqu’à l’ultime rebondissement. Ce roman, hanté par la culpabilité et les non-dits, où la menace est permanente, est un véritable chef-d’œuvre du genre.



Le personnage de Patrick (qui est celui que l'on va suivre le plus durant les deux premières parties du roman) est intéressant. À la fois torturé et décidé à vivre sa vie malgré les événements survenus des années plus tôt, en 1982. 

Nous sommes en 2008 et Patrick est marié avec Hannah, cette fille qu'il connaît depuis l'enfance et dont il a vu l'agression. Enfin je ne sais pas si agression est le terme adéquat, mais faute d'user d'un autre et de prendre le risque de spoiler, on le gardera. 
On découvre une double narration dans le roman. Celle de 1982 qui nous est d'abord contée par Patrick (Patch comme son ami Matthew l'appelle) et en parallèle l'année 2008 où justement on découvre des adultes qui doivent faire face à des problèmes. 

On éprouve rapidement de l'intérêt pour ces histoires, Patrick est un personnage attachant pour lequel on compatit. Mais il faut se méfier des apparences. On comprend qu'il y a eu quelque chose et que notre cher Patrick est concerné, de près ou de loin.
L'auteur a très bien dosé ses révélations et c'est, à mon sens, le véritable point fort du livre. Si l'intrigue de base n'a rien d'original (un groupe de trois ados partagaent un secret), la création des personnages comme leur vie est suffisamment bien imaginée et décrite que l'on entre rapidement dans l'histoire, que l'on commence à faire des pronostics sur le pourquoi du comment. 


Patrick pour qui on ne peut que ressentir de la compassion (après tout il est le premier personnage de l'histoire, on le suit durant quoi, les trois-quarts du bouquin), mais on finit par ne plus du tout le suivre et je dois avouer que ça m'a déstabilisé. Je voulais continuer à le suivre, même si je sentais déjà qu'il commençait un peu à déconner (avec son ancien patron). 
Le changement de focalisation m'a fait bizarre. Je reconnais qu'il est important de nous donner à voir le point de vue des principaux intéressés, mais j'aurais aimé continuer à suivre Patrick. Là on le suit beaucoup (que ce soit son point de vue de 1982 comme de 2008), puis ensuite quasiment plus - surtout dans la troisième partie où on suit Matthew et Hannah. 




J'ai adoré suivre Matthew, pouvoir enfin avoir des mots sur une esquisse, pouvoir avoir le point de vue du personnage au centre de toute l'histoire et ainsi, se faire son propre avis. Pouvoir comprendre les raisons qui l'ont poussé à faire cette chose horrible. 
Et voilà où est l'autre grand point fort de 37 fois : des plans sur la comète à foison pour finir par avoir une explication à des années lumières de celle que le lecteur s'est imaginé - en tout cas, je n'avais pas imaginé cette raison, perso. 

Les personnages sont à notre l'image, ils sont humains, ils font des erreurs et c'est vraiment quelque chose que j'aie aimé dans ce roman, personne n'est blanc, tous les personnages ont quelque chose à se reprocher, même Hannah, la victime. J'ai aimé la troisième partie malgré l'absence de Patrick parce que j'ai aimé suivre Matthew, en revanche le personnage de Hannah m'a pas hyper intéressé, je voulais connaitre sa version de l'histoire mais la suivre en 2008, bah c'était pas palpitant, elle devenait même carrément ennuyante à certains moments - oui, elle me tapait sur le système ! 

Le petit bémol va à la fin. Les deux derniers chapitres m'ont laissé sur ma faim. J'ai du mal à expliquer pourquoi mais j'ai tellement accroché à l'histoire que la chute m'a laissé un sentiment d'inachevé, ou peut-être de "tout ça pour ça, quel gâchis" je ne sais pas trop. Quoi qu'il en soit ma lecture a été addictive. Malgré ses 400 pages, on lit très vite cette histoire. Bien que la plume de l'auteur soit assez classique (en tout cas elle n'a rien de poétique, et on peut comprendre pourquoi : ce n'est pas du tout l'objectif), le livre s'avale parce que, comme souvent dans les polars/thrillers, le plus important n'est pas la plume de l'écrivain, mais bel et bien l'histoire qu'il a façonné et qu'il nous délivre. 


En bref, un bon second roman pour Christopher J. Yates - 37 fois est le premier a avoir été traduit en France, une histoire de longue haleine dont on imagine pas le déroulé tant qu'on est plongé dedans. La troisième partie qui voit la mise en avant du personnage de Matthew par le biais de la narration est particulièrement éclairante et nous donne enfin des clés de compréhension. Un suspense ni trop lourd ni trop long, l'auteur est parvenu à distiller correctement ses indices et révélations et ainsi, de donner à voir un roman addictif, mais malheureusement un peu décevant à la fin. 





mercredi 27 mars 2019

Série du moment - #24 Killing Eve (saison 1)

Ouh, mais quelle série ! Le moins qu'on puisse dire c'est que je comprends pourquoi Phoebe Waller-Bridge n'est pas encore revenue sur nos écrans pour la saison 2 de Fleabag
Elle sait nous faire attendre grâce à cette série diffusée au printemps dernier sur BBC America.

Lorsque j'ai entendu parler de cette série, j'ai directement eu très envie de la regarder et ce, pour deux raisons. La première est qu'il s'agit d'une série signée Waller-Bridge, ça promettait quelque chose de nouveau et de rafraichissant. La deuxième est que cette chaîne américaine est pour moi une valeur sûre. Elle est par exemple à l'origine d'Orphan Black ou encore Dirk Gently's


J'ai commencé la série après que tous les épisodes (8 pour la saison 1) soient sorties. 
La bonne nouvelle était déjà tombée : Killing Eve est reconduite pour une saison 2 avant même que la première soit finie d'être diffusée, c'est donc de bonne augure. 


Pour résumé très rapidement, on va suivre Eve (Sandra Oh) n'a pas exactement une vie très palpitante. Elle fait partie du MI5 britannique, mais nous sommes loin de l'effervescence des espions. En effet, Eve est à des années lumières de l'excitation du métier tel qu'on se le représente dans les films par exemple. Rapidement, Eve va vouloir plus, elle va tomber sur une tueuse qui opère dans diverses villes d'Europe. Et alors, la traque de celle que l'on surnomme Villanelle (Jodie Comer) démarre. 
Si Eve veut la coincer, c'est bien parce que Villanelle est une pro, petit génie dans son métier (qui consiste à tuer des gens) elle va au quatre coins de l'Europe pour s'occuper de sa cible. Néanmoins, on apprend assez vite que Villanelle n'est pas la grande méchante, elle est simplement au service d'une organisation beaucoup plus grande qu'elle : les Douze. 




Le personnage d'Eve est ambigu, parfois on ne sait pas vraiment comment la prendre. Elle aussi a des zones d'ombres (comme cette fascination pour les tueurs), à l'image de Villanelle, personnage complexe possédant une grande douceur à côté de sa barbarie. 
C'est un duo pour le moins étonnant que l'on découvre au travers de ces huit épisodes de traque. Un duo attachant et complexe, qui se complète merveilleusement bien. 

On pourrait s'arrêter au fait qu'elles sont toutes deux très différentes, mais on observe assez vite des points communs, dont le plus important est peut-être la détermination. 
Celle d'Eve de coincer Villanelle, celle de Villanelle de jouer avec le feu, de s'intéresser à Eve qui peut être celle qui détruira sa couverture, qui la privera de sa liberté. 

Franchement j'ai adoré cette série pour plein de raisons, pour ses personnages merveilleusement bien écrits, pour son scénario à la fois sérieux et rempli d'humour. L'humour noir s'invite dans les répliques, il s'immisce dans l'histoire et ça donne vraiment un côté hyper décalé à l'histoire. 
C'est en cela que cette série est intéressante : elle joue avec des codes bien connus de genre, celui du thriller psychologique, celui du polar, du film d'espionnage, mais ces codes sont déjoués grâce à l'humour de la situation, ce qui lui donne un côté novateur et très rafraichissant. 

Les épisodes s'avalent parce que l'on ne voit pas le temps passer. Parce qu'en plus de découvrir une traque absolument passionnante, nous sommes baladés à travers plusieurs villes ou pays européens tels Vienne dans l'épisode 1, la Bulgarie dans le 2, Berlin dans le 3 ou encore la Russie dans le 6. 
J'ai adoré le fait que l'on voyage, que la série se passe en Europe et pas seulement en Angleterre. Alors oui, il est vrai qu'on est énormément en Angleterre puisque c'est là où vit Eve, mais j'ai eu l'impression de voir autant Paris, puisque c'est la ville dans laquelle vit Villanelle. 

C'est le jeu du chat et de la souris dans l'Europe, une attraction-répulsion qui se révèle entre les deux femmes qui vont tenter d'apprivoiser l'autre dans le seul but de l'amadouer. 
C'est une réalisation dynamique que nous offre Phoebe Waller-Bridge que je ne connaissais que pour son travail en tant qu'actrice et scénariste pour Fleabag. Elle porte diverses casquettes et visiblement, toutes lui vont comme un gant !




Ce n'est clairement pas une traque comme les autres, déjà parce que l'on connaît le coupable depuis le début et parce que les deux femmes vont se rencontrer, se chercher dans un jeu aussi étonnant qu'obsédant. Il semble ne plus y avoir de barrières entre elles deux, si bien que le spectateur n'est plus vraiment choqué quand il voit Eve porter les vêtements que Villanelle lui envoie. Et pourtant, ce qui vient d'abord à l'esprit est ce gros WTF ? lorsqu'on prend la pleine mesure des événements.


C'est une série unique et prenante que la BBC America nous a offert, une série tout autant sérieuse qu'amusante, portée par des acteurs talentueux qui parviennent à choquer ou à faire rire dans des situations où l'inverse aurait été plus logique. 
Seul petit point négatif pour ma part : les deux femmes se rencontrent bien trop rapidement. Les épisodes s'avalent parce qu'il y a toujours quelque chose de nouveau à voir, mais j'aurais préféré que la rencontre se déroule plus tard. On ne peut pas s'ennuyer parce que tout s'enchaîne, mais justement, peut-être que pour une fois, il aurait fallu que ça s'enchaîne un peu moins rapidement. 
Je trouve que la tension retombe un peu une fois la rencontre passée et c'est bien dommage vu la qualité de la série. 

À part ça, la seule chose que je peux ajouter et que c'est série est un petit bijou, une histoire déjantée, décalée et novatrice dans son traitement. Une série qui aurait dû comporter plus de huit épisodes, et dont il faut attendre la suite avec une forte impatience.






samedi 9 mars 2019

Le Coin des libraires - #129 Aberrations I. Le réveil des monstres de Joseph Delaney

Merci à Babelio et aux éditions Bayard pour m'avoir permis de découvrir cet ouvrage ! J'ai longuement hésité avant de me décider à le lire. Comme vous le savez, j'adore la saga de L'Epouvanteur, et du coup j'avais un peu peur de retomber dans quelque chose d'un peu similaire... si j'avais su ! 


Le Shole, un monstrueux brouillard, a englouti des régions entières de l’Angleterre et continue son expansion vers le nord. Ceux qui s’y trouvent piégés meurent ou sont transformés en créature immondes : les aberrations.
Dans le duché de Lancaster, Crafty, treize ans, est l’un des rares survivants qui peut traverser ces étendues maudites. Recruté pour servir au château, il devient l’apprenti d’une mystérieuse guilde qui l’envoie effectuer des missions dans les zones dangereuses. Mais bientôt, le garçon devine que les aberrations ne représentent peut-être pas le plus grand danger…

Oseras-tu t’aventurer dans le brouillard ?



À la lecture des premières pages, je me suis littéralement dit "aïe ! ça part mal". J'avais le sentiment que Joseph Delaney faisait en quelque sorte de la récup : un jeune garçon doté de capacités, capacités qu'il a reçu grâce à son père, il est emmené au château afin d'être formé, bref ça me paraissait un peu téléphoné tout cela ! Et bien non, non, non, quelle erreur de ma part ! 

On avance rapidement dans l'histoire et tout aussi rapidement, on se rend compte que Crafty, même s'il a des points communs avec Tom (principalement dans le caractère), est un personnage entier. Encore, je dirais que Crafty est plus audacieux, il se laisse aller à l'insubordination ce qui est arrivé très rarement à Tom lorsqu'il était l'apprenti de John Grégory. Mais ce trait de caractère va lui jouer des tours et il ne va pas hésiter à risquer sa vie pour suivre ses instincts. 

D'ailleurs parlons en de ce nouveau cycle. Toute cette histoire du Shole (qui serait une déformation de Shéol, autre nom pour qualifier l'Enfer) est bien mystérieuse et bien intéressante surtout. Énormément de questions se posent et évidemment comme il s'agit d'un premier tome, beaucoup sont restent en suspens. Mais attention, ce tome n'est certainement pas là uniquement pour installer l'univers. On sent que l'auteur a réfléchi à son univers, et à la fin de ses personnages à l'intérieur de celui-ci. Les espèces de caste qui résident au sein du château sont d'ailleurs révélatrices de l'innovation de l'auteur. 
Le château est à lui seul une énigme (d'ailleurs à ce sujet, la fin nous contente tout autant qu'elle nous frustre, puisqu'il faudra attendre la suite, probablement l'an prochain), on se perd parmi les nombreuses salles, ô combien mystérieuses ! 





La hiérarchie du château est elle aussi assez étonnante. Très vite on se méfie de certains manciens, et à raison. L'ajout d'ailleurs de la secte des Capuchons Gris qui désire que la terre soit engloutie par le Shole m'a fait penser à L'attaque des Titans (avec les fanatiques du mur haha) et j'ai trouvé que ça  ajoutait une dimension en plus. Jusque-là, on nous dit qu'il faut se méfier des créatures dans le Shole, mais finalement il faut aussi se méfier des êtres humains vivant au château et ailleurs. Le danger est donc partout. 


Concernant les personnages je trouve que Tricky est intéressant, il a déjà de la substance, on s'attache rapidement à lui (après faut dire qu'avec la vie qu'il se trimbale, c'était un peu évident). 
Click est un personnage intéressant aussi même si on sait encore trop peu de choses la concernant. Un peu comme Lucky en fait qui, je trouve, est encore trop à l'état d'esquisse pour qu'on puisse le trouver véritablement attachant - et puis j'ai bien l'impression qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le fond. Pour moi, celui qui est le plus prometteur, c'est le Duc de Bois. L'idée est géniale et en plus le personnage a l'air d'être un poil plus malin que tous les manciens du château.

La plume est une fois encore addictive - je crois qu'il s'agit de la même traductrice que pour la saga de L'Epouvanteur, ceci explique donc cela. 

En bref, ce premier tome démarre sur les chapeaux de roue, on entre dans l'histoire avec une facilité déconcertante et quelle histoire ! ça me fait penser à L'Epouvanteur tout en étant très différent - à ce sujet, l'auteur s'est amusé à y faire des références, je pense notamment au moment où Crafty et Lucky attendent quelqu'un devant la taverne La Sorcière de Pendle, cette histoire se déroule-t-elle après la fameuse saga ? 







mercredi 6 mars 2019

Le Coin des libraires - #128 L'autre chambre de Diane Schmidt

Un court article, à l'image de L'autre chambre de Diane Schmidt, qui nous prouve que l'économie de mot peut faire les plus belles histoires. Mais avant ça, je ne peux pas écrire cet article sans d'abord remercier les éditions Envolume. Cette maison d'édition m'a contacté au sujet de ce livre, elle a été compréhensive concernant mon emploi du temps...
Bref, merci beaucoup François Sirot pour m'avoir permis de découvrir cet ouvrage !


Sans connaître le malheur, 
je ne suis pas heureuse. 
La vie glisse, sans larmes ni songes, 
comme une lente vague inutile et silencieuse. 

Le bonheur m’ennuie.
Parfois même jusqu’à me rendre triste. 
Comment font les gens pour avoir l’air 
d’aller bien ? 
Diane Schmidt, L'autre chambre


À noter : L'autre chambre sortira le 12 mars prochain


Une chambre. Deux femmes. Entre elles un homme… Deux héroïnes shakespeariennes au 21e siècle. Marine, 36 ans, cherche un homme pour sa première nuit. Ondine, 19 ans, danse dans un bar pour gagner sa vie.
Je suis devenue une femme à trente-six ans.
Avant je n’étais rien. Je n’avais pas envie.Je suis devenue une femme avec un vase,parce qu’il était à portée de main sur l’étagèrede ma chambre, et qu’il était joli.La première fois s’est faite sans lui.Je ne voulais pas qu’il parte à peine entré,à cause du fait que je n’étais pas encoreune femme, à l’âge où j’aurais dû l’être.Je n’ai rien senti. Ni douleur ni plaisir.Pas de quoi en faire un plat ou un poème.


La poésie n'est pas franchement pour moi (à l'exception de Baudelaire - comme tout le monde haha -, Musset et surtout Éluard), 
et pourtant l'auteure est parvenue à me faire entrer dans son histoire en un claquement de doigt. 

Poétique et crue à souhait voilà ce que c'est. Une histoire de deux femmes, très différentes et néanmoins fondamentalement les mêmes. Marine, Ondine. 
Ce sont les prénoms qui m'ont donné envie de prime abord. 
Ça, et les illustrations de la talentueuse Diane Schmidt. 
Ça donne un côté hypnotique, indistinct. 
Où commence Ondine et où se termine Marine ? 





La mer, l'image des sirènes, tout est présent pour métaphoriser la femme. 
Classique comme contemporaine. 
Ce qui les réunit, c'est leur sexe, autant que cet homme. 
Autant que leur solitude, leur douleur. 
J'ai été profondément touchée par leur détresse, 
et je considère que l'auteure est parvenue d'une main de maître à décrire leur faiblesse 
sans pour autant omettre l'importance des histoires de fesses. 

Je ne veux vous en dire plus, de peur de gâcher le plaisir, 
mais allez-y foncez découvrir cette histoire singulière 
et actuelle, qui vous fera compatir,
pour ces femmes en apparence sans avenir. 


Très sérieusement, cette histoire est magnifique, magnifiquement belle et dure. Diane Schmidt m'a donné envie de lire de la poésie, et il ne fait aucun doute que je suivrai ses futures publications.
Ce livre est un poème, poème qui me réconcilie avec la difficulté de lire de la poésie - chose que je n'aurais jamais cru possible !
L'autre chambre ne se lit pas, il se dévore. Il nous entraîne dans un monde en suspens où tout ce qu'il reste, c'est ses deux femmes. Deux femmes qui souffrent parce qu'elles ne souhaitent qu'être aimées. Deux femmes qui s'aiment l'une l'autre à défaut d'être aimée de l'homme. 
Une lecture enivrante où je me suis souvent retrouvée dans certains paragraphes.


Je ne parle pas, parce que je n’ai rien à dire. 
Je ne parle pas, parce que les mots silencieux 
de ma tête le sont aussi devenus 
de ma bouche. 
Qu’à force de ne plus les prononcer, 
je ne sais plus penser avec. 
Je ne parle pas, parce que je ne sais plus. 
Diane Schmidt, L'autre chambre.


Diane Schmidt écrit ce qu'Envolume qualifie de "roman", pour moi elle a écrit un poème, mieux, une chanson, dont chaque paragraphe figure à lui seul un moment hors du temps, un moment d'envoûtement où les mots nous enserrent et nous emprisonnent pour mieux nous tenir en otage jusqu''au dénouement. 
En un mot, ce texte est une beauté. 


L’absence est si présente, que je la sens 
parfois comme une personne réelle
se tenant tout près de moi. 
Le vide personnifié. Le seul à mes côtés, 
le seul à qui parler. 
Diane Schmidt, L'autre chambre.






mercredi 27 février 2019

Le Coin des libraires - #127 Les Dévastés de JJ Amaworo Wilson

Coup de coeur pour cet ouvrage paru aux éditions de l'Observatoire lors de la rentrée d'hiver 2019. Je tiens à remercier la maison d'édition ainsi que Babelio pour l'envoi. Après l'excellente découverte de La Saison des fleurs de flamme d'Abubakar Adam Ibrahim, voilà que les éditeurs frappent encore très fort avec ce roman aux multiples facettes.


Ils sont six cents, sans abri, sans pays et sans destin. Parias magnifiques, ils sont « les dévastés ».
Leur espoir est porté par un homme, Nacho Morales. Polyglotte estropié, prophète athée, ce joueur d’échecs cultivé, qui conte des histoires pour faire comprendre le monde à son peuple, veut les mener jusqu’à la terre promise. Envers et contre tout, il a décidé de les établir dans la célèbre Tour des Torres, un gratte-ciel abandonné de soixante étages dans la mégalopole de Favelada.

Ainsi commence l’aventure épique et spectaculaire des dévastés, qui leur demandera de faire face à un déluge biblique, des policiers corrompus, une armée de libellules ou des gangsters illuminés, dans une lutte toujours héroïque et souvent comique pour la survie et la dignité.



Lors de ma lecture, je ne cessais de m'interroger : à quel genre appartient ce roman ? Anticipation, dystopie, enquête post-apo ? Le moins qu'on puisse dire est que ce roman est pour moi synonyme d'universalité. On suit le personnage de Nacho Morales, c'est vrai, mais comme nous n'avons aucune indication précise de lieu (les lieux fictifs dans le roman tels que la mégalopole de Favelada font penser à divers lieux - ici aux favelas brésiliennes) ni même de langues puisque la Tour Torres où vont se réfugier les dévastés est peuplée d'êtres ne parlant pas la même langue. Cette tour, sans nul doute assimilable à celle de Babel n'est qu'un premier élément de l'inspiration biblique dans laquelle l'auteur a puisé. 


Tout ce que l'on sait sur l'époque, c'est qu'elle est bien craignos, les catastrophes naturelles se sont enchaînées (on a d'ailleurs droit à un déluge dans le roman...) et les conspirations politiques ont mené le pays (ou le monde ?) et ses habitants à la ruine. Du coup, voilà qu'il faut parvenir à caser 600 dévastés quelque part, et quoi de mieux qu'un monolithe pour cela ? 
Le problème du logement est donc vite trouvé, néanmoins le problème n'est pas de l'avoir trouvé,  mais bel et bien de le conserver. Nacho Morales va devoir parvenir à garder la Tour Torres pour les dévastés, tout en repoussant l'ennemi mortel, j'ai nommé la famille Torres. 
Bien évidemment, celle-ci est détestable - sinon, sans méchant à haïr, le lecteur n'aurait que les conditions climatiques à déplorer, ça fait peu quand même. 
Pourtant, l'auteur réussit à doser leurs apparitions, si bien que cette guerre n'est vraiment pas le plus intéressant dans l'ouvrage. 



Pour moi, le plus intéressant c'est véritablement ce que je nomme peut-être à tort l'universalité, la mixité des cultures et donc des langues. Je précise ici que l'auteur a parfois ajouté certaines phrases en Allemand par exemple. Pour moi, ça ajoute une certaine vraisemblance au récit (on croit un peu plus au fait que les personnages en question sont Allemands) et puis faut le dire, c'est quelque chose que je trouve extrêmement enrichissant, d'avoir ici et là des phrases dans une langue étrangère. 

Pour ce qui est de l'histoire en tant que tel, je ne vais rien raconter de plus que ce que j'ai dit là, je préfère vous laisser le maximum de surprise. Sachez simplement que cette histoire pose énormément de questions fondamentales sur la difficulté de vivre en communauté, sur la pauvreté et la place des gens pauvres dans la société, sur la question de l'handicap (Nacho est estropié, c'est d'ailleurs à cause de sa malformation physique s'il a été abandonné...) ou même de la liberté. C'est un roman foisonnant, passionnant sur l'humanité, sur notre histoire passée, et aussi peut-être sur celle à venir. 

Quoi qu'il en soit j'ai adoré le personnage de Nacho (ainsi que celui de son frère, je trouve qu'ils forment un très bon duo tous les deux, même un très bon trio, si on compte Maria avec). Nacho est un personnage complet et c'est quelque chose qui devient bien trop rare maintenant j'ai l'impression. 

Les Dévastés c'est pour moi un roman de l'acceptation, de l'autre autant que de soi. C'est une histoire qui fait réfléchir sur notre époque et sur notre façon de vivre. 
Je recommande à 1000% ce livre parce qu'il est quasiment parfait, parce qu'il nous donne à voir des personnages tout autant attachants que répugnants. J'ai adoré les flashbacks, mais peut-être qu'il aurait été parfois plus clair de signifier qu'il s'agissait d'un flashback ou que l'on va se concentrer sur un personnage secondaire. C'était par moment difficile à saisir.
Non, le seul mini bémol d'après moi, c'est la résolution de certains problèmes. À croire que les dévastés qui logent dans la Tour Torres sont auréolés de chance, puisque dès qu'un ennemi apparaît, bim, il semble que le monde lui-même vient les défendre.


Après quelques recherches, j'ai trouvé un article du Monde expliquant que l'inspiration de JJ Amaworo Wilson viendrait en fait d'un bidonville au Vénézuela, plus exactement, "la légende d'un bidonville aérien" au Vénézuela. Si vous voulez en apprendre plus, voici le lien de l'article.


Sinon, Les Dévastés c'est tout simplement une lecture passionnante et addictive, une lecture atypique aussi, qui donne envie de réunir toutes les nationalités entre elles dans un monolithe où chacun est libre de ses choix. Les Dévastés, c'est une lecture marquante, et sans doute sera-t-elle l'une de mes meilleures de cette année 2019.






dimanche 17 février 2019

Le Coin des libraires - #126 Le Saboteur de Paul Kix

Comme toujours j'aimerais remercier le Cherche midi pour l'envoi de Le Saboteur de Paul Kix ! Je l'ai reçu en épreuve non-corrigée il y a quelques semaines maintenant - en tout cas avant sa sortie officielle en librairie qui a eue lieu le 3 janvier dernier

J'ai décidé de refuser la plupart des services presses qui me sont proposés pour l'année à venir, mais je n'ai pas pu résister à celui-ci, en grande partie parce qu'il se déroule durant la Seconde Guerre mondiale - époque qui correspond à mon domaine de recherche pour mon mémoire ! 


Juin 1940. Robert de La Rochefoucauld a 16 ans lorsque l’Allemagne nazie envahit la France. Farouchement décidé à défendre son pays, il gagne Londres, y rencontre le général de Gaulle avant d’être recruté par la branche action des services secrets anglais. Après un entraînement commando, il est parachuté en France. Multipliant les fausses identités, il y accomplit de nombreuses missions, il est capturé à plusieurs reprises par les Allemands, s’évade à chaque fois, dans des conditions souvent rocambolesques. À partir de centaines d’heures d’entretiens, de recherches inédites dans les dossiers officiels, Paul Kix a reconstitué la vie romanesque et palpitante de ce héros peu ordinaire. Avec un sens de l’intrigue et de la construction digne des plus grands romanciers, il nous offre ici un document exceptionnel qui se lit comme un véritable thriller.  


Forcément j'ai été intriguée par la mention "L'histoire d'un héros français : quand la réalité dépasse la fiction" puisque je souhaite travailler sur la tension entre fiction et réalité concernant les écrits de la Seconde Guerre. 

On suit donc Robert de La Rochefoucauld. Ce nom vous dit quelque chose ? C'est bien normal puisque notre protagoniste n'est autre qu'un descendant du célèbre poète François de La Rochefoucauld qui a vécu au XVIIe et à qui l'on doit l'écriture des Maximes. On ne tombe pas n'importe où donc, et peut-être est-ce aussi une des raisons qui ont mené le jeune Robert à s'engager auprès de De Gaulle pour libérer son pays des Allemands. 

L'auteur américain, Paul Kix explique dans son avant-propos le souci d'exactitude qui ne l'a jamais quitté durant les quatre années où il a travaillé sur ce sujet. Selon ses propres mots, Le Saboteur n'est pas une fiction, c'est bel et bien la réalité. 
Là aussi se pose la question de la véracité des informations, de la difficulté de trouver des éléments probants concernant un homme qui a possédé diverses identités pour éviter de se faire attraper. D'un homme qui a été capturé, incarcéré, torturé. J'ai toujours cette méfiance à l'égard des auteurs qui mettent en avant leurs recherches, le fait qu'ils n'inventent rien et ne font que conter des événements réels. 




Ici, pas de méfiance. Je crois que l'auteur est parvenu à me convaincre dès son avant-propos et ce sentiment de vérité m'est ensuite apparu durant toute la lecture du livre. 
Le Saboteur n'est peut-être pas un document d'histoire (pour cela, il manque sans doute les références bibliographiques et autres notes glanés par l'auteur durant ses recherches), mais ça reste un livre qui parvient à raconter une histoire (trop) méconnue. Ce qui fait la force de l'ouvrage, c'est évidemment l'histoire de ce résistant qui n'a jamais faibli. On est subjugué par cet homme qui a tout essayé, qui n'a jamais accepté la défaite et l'Occupation.

Le personnage de Robert est le livre à lui seul. Il est le héros, il est l'histoire, il est la justification d'une telle entreprise. J'ai aimé le suivre, pas spécialement en tant qu'homme, mais en tant que résistant. J'ai admiré son courage, il n'y a pas d'autres mots. 

Ce livre est très intéressant, il permet de découvrir l'identité d'un homme à qui l'on doit peut-être un peu notre vie actuelle (dans le sens où sans ces hommes, peut-être serions-nous toujours sous le joug de l'Allemagne nazie, qui sait). C'est pour moi l'essentiel. 
Concernant la plume de l'auteur, je trouve qu'elle fait très "historien" dans le sens où il s'en tient aux faits, aux éléments qu'il a trouvé et qu'il relate simplement. Paul Kix se place selon moi entre l'historien et l'écrivain, il raconte quelque chose qui s'est véritablement produit à l'aide de faits, et il remet en ordre les événements afin d'en sortir une histoire intelligible et à peu près complète.
Ce que j'essaie de dire c'est que la plume n'est pas franchement poétique - et je pense d'ailleurs que le but n'était pas d'en faire quelque chose de poétique, mais bel et bien de narrer une histoire réelle méconnue et ce, de la manière la plus concise et juste qui soit. 


Le Saboteur a été une bonne découverte. Je n'ai pas particulièrement accroché au personnage de Robert, mais j'admire son héroïsme et je lui dis merci pour tout... Je suis heureuse d'avoir pu faire sa connaissance, car il mérite amplement d'être plus reconnu pour ses actions durant la Seconde Guerre mondiale. 
Si vous êtes passionné par l'époque, si vous avez envie de découvrir une histoire ignorée ou simplement si vous aimez les histoires d'espionnage, ce livre est fait pour vous ! 


« L’expérience de la torture n’est pas seulement, peut-être même pas principalement, celle de la souffrance, de la solitude abominable de la souffrance, écrirait Semprun. C’est aussi, surtout sans doute, celle de la fraternité. Le silence auquel on s’accroche, contre lequel on s’arc-boute en serrant les dents, en essayant de s’évader par l’imagination ou la mémoire de son propre corps, son misérable corps, ce silence est riche de toutes les voix, toutes les vies qu’il protège, auxquelles il permet de continuer à exister. […] »
Paul Kix, Le Saboteur







samedi 9 février 2019

Le Coin des libraires - #125 La marche de Radetzky & La crypte des capucins de Joseph Roth

Je ne me serais probablement jamais arrêtée sur cet ouvrage si je n'avais pas dû le lire. Trop peu connu, trop peu lu : trop démodé ? Il y a beaucoup d'interrogations quant au fait que Joseph Roth ne soit pas forcément reconnu aujourd'hui. Certains le voit comme un auteur incontournable de la littérature allemande du XXe, d'autres, comme un simple écrivain grignoté par l'alcool et mort dans la misère. 


  • La marche de Radetzky (1932)


Joseph Roth est les deux, auteur sans réelle reconnaissance, il est surtout connu pour ses articles journalistiques. Homme relativement instable aux tendances mythomanes, l'auteur a tenté d'écrire sa grande oeuvre, celle qui ferait de lui un homme reconnu même après sa mort. Peut-être était-il trop imbibé, trop déçu de la vie pour s'en rendre compte, mais Joseph Roth l'a bien écrit son chef-d'oeuvre. Je parle bien évidemment de La marche de Radetzky, roman aux tendances historiques (dans les descriptions "militaires" par exemple), mais surtout, roman hommage à cet âge d'or perdu qu'était l'empire austro-hongtois. 
Hommage donc, mais également critique. Si c'est un monde révolu que nous décrit l'auteur, il le fait avec détachement parfois, avec un regard conscient des erreurs, des impasses et d'une sorte de fatalité. 

Joseph Roth se faisait lui-même un roman familial, c'est du moins ce terme que Freud a utilisé pour parler des enfants qui invente des histoires sur sa filiation. Jeune homme déçu de sa généalogie, il a régulièrement inventé une paternité qui n'était pas la sienne, afin, peut-être, de combler un amour absent (celui du père). 
La paternité est donc importante, on le remarque d'ailleurs tout de suite avec ce roman puisqu'on retrace la vie de trois générations d'hommes Trotta, du grand-père, le héros de Solférino au petit-fils, petit homme sans réelle conviction. 

C'est autant une fresque familiale qu'historique que l'auteur nous livre avec ce roman ayant pour titre la grande marche viennoise, composée en l'honneur de Joseph Radetzky en 1848. Cette marche est symbolique dans la mesure où elle est composée à la suite de la dernière victoire de l'empire, avant que celui-ci ne commence à enchaîner les défaites jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale qui sonnera sa fin.


"Le monde où il valait encore la peine de vivre était condamné à sombrer. Le monde qui lui succéderait ne méritait plus d’être habité par des gens comme il faut."
Joseph RothLa Marche de Radetzky.


Durant tout le roman, l'auteur va s'évertuer à mettre en avant la puissance de l'empire, enfin plutôt, la puissance de l'empereur qui est l'empire, à l'image des Trotta qui le sont tout autant. 
Cette façon de lier l'Histoire à une famille est passionnante. L'auteur parvient à nous faire saisir tout un tas de détails qui sonneront la fin de ce monde. 
Néanmoins, que l'on ne s'y trompe pas, si l'auteur est nostalgique de ce monde révolu, il sait pertinemment que celui-ci n'était pas parfait, il s'évertue d'ailleurs à le prouver. C'est par le biais de l'ironie que l'on comprend les travers de l'empire, que l'on comprend que l'empereur et tous ses sujets se voilent la face. 

Dès le début le contraste est frappant, le roman débute lors de la bataille de Solférino (1859), la première d'une longue série de défaite. Néanmoins, tout au long du roman (quasiment) il n'est fait mention que de cet héros, celui qui a sauvé l'empereur, j'ai nommé Joseph Trotta. 

Ce sauvetage est en réalité le début de la fin. L'anoblissement va conduire les Trotta à la ruine autant que l'Empire lui-même. Car c'est aussi de cela dont il est question, du déclin d'une famille dès lors qu'elle a grimpé les échelons. De simples fils de paysans, Joseph Trotta von Sipolje devient quelqu'un, une personne de renom, respectée et admirée. 
Oui, mais rapidement celui-ci se rend compte des machinations de l'Empire, de ses défauts et de là, la déception pointe le bout de son nez. 

Puis c'est au tour du fils de Joseph, François de devenir quelqu'un. Dans l'impossibilité de devenir soldat (son père le refuse) il deviendra en quelque sorte un double de l'Empereur, incapable de lui survivre en tout cas. 
Finalement, le personnage que l'on suit véritablement, c'est bel et bien Charles-Joseph, petit-fils du héros de Solférino, soldat moyen qui représente assez bien la dégradation de l'Empire. 

Finalement, l'Histoire se joue beaucoup entre eux, le père et le fils. C'est à travers eux que l'on va suivre les événements jusqu'au déclin. L'Histoire en elle-même est présente en filigrane, il y est parfois fait mention explicitement d'autres fois, de manière assez discrète. On observe des dialogues sur la chute, le déclin à venir - surtout par le biais du personnage de Chojnicki, sorte de prophète fou - mais au-delà de ça, c'est dans l'intimité des personnages que tout se joue.


Comme vous pouvez vous en douter, j'ai adoré ce livre. Je l'ai trouvé extrêmement enrichissant. Il m'a permis d'en apprendre plus sur l'histoire par le biais de personnages tout ce qu'il y a de plus fictifs. J'ai aimé la plume de l'auteur que j'ai trouvé suffisamment descriptive sans être trop lourde. 
À titre comparatif, je dirais que L'éducation sentimentale (1869) de Flaubert possède certains traits de La marche. Le plus gros point commun est évident l'histoire du particulier, c'est-à-dire de parler d'une époque, sans mettre en avant son Histoire, mais laisser l'histoire se dérouler en toile de fond autour de personnages plus ou moins concernés par celle-ci. Néanmoins j'ai mille fois préféré le roman de Roth. 

Du coup après ma lecture, j'ai eu envie de me plonger dans La crypte des capucins, sans être à proprement parler une suite, il s'agit d'un autre Trotta, un parent éloigné (cousin) de celui rencontré dans La marche de Radetzky, mais toujours un descendant slovène, du village de Sipolje. 


"Les grandes douleurs étaient déjà chez elles dans son âme et les nouvelles douleurs ne faisaient que venir retrouver les anciennes, comme des soeurs depuis longtemps attendues."
Joseph RothLa Marche de Radetzky.




  • La crypte des capucins (1938)


Tout comme pour La marche, le titre de cet ouvrage est symbolique puisqu'il s'agit d'un caveau à Vienne où sont inhumés les Habsbourg. 
C'est toujours le récit de la fin, de la chute d'un monde qui avait bien des défauts, mais qui était malgré tout chéri. 
Si La marche est teinté d'une certaine ironie, La crypte des capucins est davantage vu comme un texte sombre et sans espoir. En effet, Roth, qui s'est exilé à Paris lors de la montée du nazisme en 1933 (et jusqu'à sa mort en -39) a passé un dernier séjour dans sa Vienne adorée, en 1938, soit la même année que la publication de ce livre, la même année que l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne à laquelle l'auteur a assisté avant de revenir en France. 

Si c'est un roman plus sombre, c'est bel et bien parce qu'il a été écrit à une période plus sombre. L'auteur parlait d'un monde révolu, celui de l'Empire Austro-Hongrois, désormais, le monde est mort, sans possibilité de régénération.

Notre héros est bien loin des Trotta, il se prénomme François-Ferdinand Trotta est vit la grande vie à Vienne. Il ne sait pas grand chose, ne fait pas grand chose non plus, si ce n'est vivre de manière légère comme seul un bourgeois sans souci peut le faire. 
Et puis fatalement, c'est la chute. Après s'être engagé dans la Première Guerre mondiale, il reviendra sans honneur, sans rien en fait. Le monde a changé, il lui va falloir changer également. 

François-Ferdinand est incapable, il est paralysé par une vie trop douce, si bien que quand la dure réalité le rattrape, il ne peut rien faire, il est impuissant et on comprend à quel point cet homme est la représentation de l'Empire perdu. Antihéros sans ambition, il est à l'image de ce monde dans lequel il a toujours évolué, mais dont il n'a pas compris la chute. Les illusions se bousculent et explosent. 

Pourtant, il y a la base d'un beau message de tolérance dans ce roman, celle d'une amitié entre trois hommes que tout opposent, ils sont de religions et classes sociales différentes, la seule chose qu'ils ont en commun : l'Empire.
Le message de l'auteur, c'est aussi que l'Empire, ce n'était pas seulement Vienne et Budapest (capitale de l'empire d'Autriche, du royaume d'Hongrie), l'Empire, c'était aussi tous ces lieux reculés, c'était la Galicie par exemple (lieu de naissance de l'auteur) tout autant que la Moravie ou la Bohême. 
Ici, Roth nous montre une image idéale, celle du pouvoir des peuples entre eux, celle de l'union de l'Europe pour vaincre l'ennemi nazi. 



C'est un roman funèbre, à l'image de ses dernières pages où Trotta, complètement désemparé veut entrer dans la crypte des capucins pour voir François-Joseph. Il est finalement rendu au silence par un moine lorsqu'il prononce les premières paroles de l'hymne impérial Autrichien. C'est fini, ceci est du passé, il ne faut plus en parler. 


"La mort, il est vrai, croisait déjà ses mains décharnées au-dessus des verres que nous vidions, mais nous ne voyions pas la mort, nous ne voyions pas ses mains."
Joseph Roth, La crypte des capucins





dimanche 3 février 2019

Le Coin des libraires - #124 Le faubourg (#2 trilogie des Ferrailleurs) d'Edward Carey

Nouveau lieu, même ambiance, un délice !
Le château s'est conclu sur un événement pour le moins étonnant et forcément, comme je le disais, ça donnait trop envie de lire la suite. Dès que j'ai eu un peu de temps, je me suis plongée dans le deuxième volet, Le faubourg, qui démarre sur les chapeaux de roue ! 

Si Le château était un véritable labyrinthe, Le faubourg l'est tout autant, et on sort d'un huis-clos pour un autre, un peu plus grand, mais tout aussi sale et poussiéreux. 


Rien ne va plus depuis que le château de l'extravagante famille Ferrayor a croulé sous l'assaut des objets rendus à la vie. Clod erre dans une ville ravagée. Lucy Pennant, sa complice, perdue dans les profondeurs d’une décharge, fait la rencontre d’une créature aussi monstrueuse qu’attachante. Pourchassés, nos deux héros vont devoir s’unir pour déjouer les plans du tyran qui asservit le peuple du Faubourg.

Ce deuxième volume de la «  Trilogie des Ferrailleurs  » confirme le génie visionnaire d’un écrivain et dessinateur unique en son genre, «  héritier des rêves illuminés de Borges, Calvino et Perec  » (The New York Times Review of Books), démiurge d'un monde dont l'inquiétante étrangeté n'est pas sans rappeler notre propre réalité.



On retrouve Clod et Lucy dans des situations pour le moins critique au début. La fin du tome précédent laissait présager la suite, si bien qu'on savait déjà à quoi s'en tenir, mais il n'empêche que cette situation temporaire (mais qui peut devenir permanente) est assez angoissante ! 
Heureusement, rapidement les protagonistes reprennent les choses en main et on retrouve Clod ainsi que Lucy en un seul morceau. 

En plus de ces deux personnages, on va faire la connaissance d'un nouveau, Benordur, qui est très important pour la suite des événements. 
Après avoir découvert le château des Ferrayor dans ses moindres recoins, Edward Carey nous propulse dans le faubourg, autre lieu dans lequel l'auteur va donner vie et nous permettre de voir son univers s'agrandir. Et quel univers ! On sort tout à fait du faste du premier volet pour entrer dans la grande pauvreté, pis, la misère, tant humaine qu'économique. 

Séparés à la fin du tome 1, Lucy et Clod vont devoir se battre pour s'en sortir dans Fetidborough et aussi pour se retrouver. Les retrouvailles sont d'ailleurs assez rapides, chose que j'ai franchement aimé. On n'a pas trop d'épanchement ou quoi, ils se retrouvent et la quête continue. 
C'est un truc que j'adore avec l'auteur, il a inventé des personnages profonds, intéressants, mais aussi qui mettent la priorité à la mission. Se retrouver c'est bien, s'en sortir c'est mieux. 




Gros plus pour la plume (ou la traduction) de l'auteur, il y a de la magie derrière ça. Il suffit de lire la première page pour être entrainé jusqu'à la dernière. C'est dingue comment il parvient à nous happer d'une façon telle qu'il est presque impossible de reposer le livre avant de l'avoir fini.  

Je pense que c'est un tout, c'est les personnages, l'univers, l'intrigue. J'adhère complètement à l'ambiance créée par Carey. Chaque chapitre est dans la continuité du précédent et en même temps très différent. On ne sait jamais à quoi s'attendre dans ce monde poussiéreux, rempli de détritus, de méchanceté et de folie. Néanmoins, nous avons Clod et Lucy pour nuancer tout cela et pour nous montrer que le monde ne se résume pas à la décharge. 

La fin du volet est prometteuse, tout comme l'était celle du premier. On a envie de lire la suite pour savoir ce que ça va donner, pour savoir si notre duo va parvenir à ses fins, pour savoir si Clod et Lucy vont redevenir respectivement un demi-souverain et un bouton ou s'ils parviendront à repousser cette malédiction des humains qui deviennent des objets. 


"J’aurai tout le temps de verser des larmes, Clod, quand tu seras loin de mes yeux."
Edward Carey, Les ferrailleurs II - Le faubourg








Le Coin des libraires - #131 Nous qui sommes jeunes de Preti Taneja

L 'une des dernières parutions des éditions de l'Observatoire, Nous qui sommes jeunes de Preti Taneja est aussi beau à l'inté...