samedi 8 septembre 2018

Le Coin des libraires - #110 Adoration de Jimmy Lévy

Quelle difficulté pour trouver les mots justes, ceux dont on sait qu'ils décriront à la perfection ce sentiment à la fois de joie et de tristesse face à un texte aussi beau que savoureux, aussi destructeur que salutaire. 


Souvenez-nous, l'année passée je vous parlais de mon coup de coeur pour Petites reines, premier roman de Jimmy Lévy, reçu grâce à la gentillesse et aux très bons goûts de Benoit, du Cherche midi. 


"Je ne sais pas comment naissent les passions, de quelle matière elles sont faites, si elles grandissent de ce qu’on y projette ou si elles claquent soudain dans l’air comme un arc électrique qui zèbre un espace inconstant. Je ne sais pas si je raconte une passion ou une défaite."
Jimmy Lévy, Adoration.


Toujours, on ne l’apprend que trop tard. On cherche à savoir par quoi ça commence. D’où c’est parti. Comment la vie se transforme en enfer. Un enfer d’amour. Une adoration.
Je ne sais pas situer un début. L’instant invisible où ça se noue. Où ça s’empare de toi. La flèche que décoche le Cupidon de service, le préposé à l’addiction, le sniper ailé. Curieuse, quand même, cette idée de flèche. Déjà un perce-cœur, une hémorragie. Déjà un goût de meurtre. Je ne sais pas si tout se joue là, en une poignée de secondes. Je ne sais rien de L. C’est la condition du désastre.

 
L souffre d’une perversion incurable, toxique, insoupçonnable au premier abord. Une pathologie sans nom qui ravage et dévore tout ce qui l’entoure autant qu’elle-même. Le narrateur, tombé fou amoureux de L, ne voit rien venir de la dévastation en marche. Il va jouer sa peau pour tenter de sauver l’insauvable, devenant à son corps défendant le complice, le mobile et la victime de la perdition de L.
De son récit fragmentaire, chaotique, surgit le tableau d’un naufrage, un autoportrait en ruines.


Autre registre, autre époque. On quitte le récit à double voix pour ne s'arrêter que sur une seule, sur le point de vue de cet homme qui va nous confier son adoration pour L, cette femme destructrice, dont leur relation est assimilable à un camion fou. 

C'est par le biais de chapitres très courts, mais aux noms significatifs (menottes, pharmakon,  résistance, pyramide...) que le narrateur va tenter de nous faire comprendre l'origine et l'histoire de cette adoration. Comment en est-il arrivé là ? Comment a-t-il pu devenir cet homme qui s'est fait arrêter par la police pour avoir frappé sa femme rachitique ? Comment a-t-il pu se faire avoir au point de frôler la prison par amour pour L ? 

Le narrateur va nous raconter leur rencontre, leur vie commune, vite devenue un cauchemar. Tout autant que la grossesse de L qui va être un vrai calvaire pour cette femme droguée aux médicaments. 
C'est une vraie pharmacie que leur appartement, un lieu où il ne fait pas bon vivre quand on a un enfant en bas âge, un lieu où l'amour n'a finalement pas sa place.

Ce qui m'a le plus touché, c'est la maladie de L, maladie pour laquelle le narrateur devra attendre un bon paquet de temps avant d'avoir droit de poser un mot dessus : la bipolarité.
C'est parce qu'il est emprisonné qu'il se voile la face, qu'il pardonne et oublie. 

On ne s'explique pas très bien cet autodestruction du protagoniste, pourquoi accepter tout ça ? Pourquoi cet homme plus vieux, divorcé, et ayant une vie des plus normales accepte de devenir un pantin, une victime de la méchanceté de L ? Ce n'est plus de l'amour, mais bel et bien ce terme dont use l'auteur pour titrer son roman, c'est de l'adoration. Le protagoniste voue un véritable culte à L lorsqu'il la rencontre, lorsqu'elle prononce les deux syllabes qui forment son nom. 


Adoration de Jimmy Lévy, éditions Cherche midi.


L'histoire est absolument géniale, on compatit avec le narrateur qui ne fait que subir au fil des pages, qui semble se résigner tout au long du récit et qui le conclut d'une manière aussi déroutante qu'évidente. Qu'aurait-il pu faire ? 

Adoration, c'est un tout, une histoire de destruction : celle de cet homme qui voulait la sauver, et celle de L qui est incapable de vivre. C'est la destruction de l'amour et des sentiments. 
La description du point de non retour.

J'ai aimé les idées de Jimmy Lévy, le fait d'écrire sur cette maladie et d'ajouter une véritable épaisseur novatrice aux personnages. Ici il est question de violences conjugales, mais ce n'est pas la femme la véritable victime, non, ici c'est l'homme lui-même qui se fait avoir, coupable avant d'être innocent. 
Il est fait comme un rat dans une société où il est très rare que l'on fasse mention des violences conjugales touchant les hommes - et oui, c'est pas parce que c'est moins commun qu'elles n'existent pas !! 

Il semble que L n'ait aucune qualité. Avant qu'elle devienne cette personne accro à ses médocs et aussi toxique que de l'arsenic, elle apparaît comme un personnage un peu fantomatique, du moins fantasmé, où on observe déjà le début de la fêlure. 
Qu'elle veuille se détruire, qu'elle veuille avoir le corps de la taille d'une brindille et le besoin de se droguer en permanence la regarde, mais les chapitres sur la grossesse sont révélateurs du tempérament du personnage. 

À la dernière page on s'interroge, est-il réellement la seule victime de cette histoire ? ne sont-ils pas tous des victimes à leur échelle ? après tout, bien qu'elle soit répugnante dans sa façon d'être, L n'est-elle pas carrément affligeante ? cette façon de vivre, cette nécessité de s'enfiler des médocs par dizaines, n'est-ce pas cela le plus triste ? 
Pour moi ça l'est, tout autant que ce petit garçon dont on entend finalement très peu parler, mais pour qui on est obligé de ressentir de la compassion. 
Comment pourrait-il vivre avec une mère aussi toxique ?


"Tout ce qui s’écrit de la passion est un faux en écriture, un plagiat édulcoré, un arrangement, l’enluminure épique d’un texte hermétique qui ne se donne pas à lire, dont çà et là affleurent seulement des aspérités et des leurres. La passion est imprenable, c’est elle qui prend. Toute tentative de roman est une passion. Cendres en pages. Pages en suaires."
Jimmy Lévy, Adoration.


Adoration, c'est une écriture à couper le souffle. Si l'histoire m'a énormément touchée de par son propos et ses idées, c'est l'écriture qui m'a bouleversée, qui m'a retournée l'estomac. Une écriture élégante, délicate en même temps que bourrue et tranchante. Le style de Jimmy Lévy m'hypnotise. C'est assez étrange comme émotion. 
On passe de l'amour à la haine en quelques mots. On est à la place de ce narrateur sans nom et on est charmé, charmé par cette femme séduisante bien qu'on sache qu'elle est de celle qui s'enfile des cachetons comme des bonbons, qu'elle est de celles qui vivent en noir et se lève à 15h.  

Adoration, ou l'occasion de montrer le ravage de la passion, le tragique d'une relation. C'est une fin nécessairement atroce après la découverte d'une histoire tumultueuse, mêlée de coups de folie et de coups de déprime. C'est la mort dans l'amour. Ou l'amour dans la mort ? 



Deuxième roman, deuxième coup de coeur, Jimmy Lévy est un auteur à suivre. Un auteur à l'écriture merveilleuse et magnétique. 
Décidément un de mes auteurs contemporains favoris. 












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