dimanche 2 septembre 2018

Le Coin des libraires - #109 Spring Hope & Moi, Harold Nivenson de Sam Savage

J'ai découvert Sam Savage par le biais de Spring Hope. J'étais très intriguée par cette couverture - c'est, pour moi, l'une des plus belles de tous les Notabilia
J'ai lu Spring Hope il y a un peu plus d'un an maintenant et si j'ai décidé d'en parler aujourd'hui, c'est pour la simple et bonne raison que je compte vous parler de Moi, Harold Nivenson, son deuxième roman paru chez Noir sur Blanc

À la base, j'avais commencé à écrire un article sur Spring Hope après ma lecture. Lecture qui a d'ailleurs été très brève puisque je me souviens l'avoir lu en une petite heure, lors d'un trajet Paris/Caen. Et puis finalement je ne l'ai pas publié, par manque de temps, et en grande partie parce que je trouvais mon article trop court. Le fait d'écrire sur Moi, Harold Nivenson me permet alors d'aborder Spring Hope et de réutiliser mon ébauche d'article. J'espère que cela vous plaira. 


  • Spring Hope (Notabilia, 2015)


Le récit qui nous est livré est parfaitement décousu, il s'agit de fragments de vie, de souvenirs d'enfance. On trouve un mélange entre le récit du temps présent pour Eve, devenue une vieille femme et les souvenirs liés à son enfance en Caroline du Sud, plus précisément à Spring Hope. 
Forcément, comme on le devine dès le titre, Spring Hope est au coeur du livre, c'est cette jeunesse révolue, cette vie passée dont on obtient un aperçu par le biais des souvenirs d'Eve qui est primordial. 

L'histoire en elle-même est construite par le biais du passé, des événements que l'on se remémore, du souvenir de la mère. La figure maternelle a une place fondamentale dans l'histoire. Sa mère voulait être écrivain, elle lisait à Eve du Baudelaire ou du Mallarmé. Elle lui a donné le goût d'écrire, mais également la peur d'écrire. Notre protagoniste a un lien très fort avec sa mère, celle-ci est d'ailleurs présente un peu partout dans l'appartement d'Eve. 

L'oeuvre se lit très rapidement puisque le récit n'est pas découpé en parties ou chapitres, mais se constitue de petits paragraphes. Certains font dix lignes, d'autres n'en font qu'une. Avec cette mise en page, c'est bien évidemment plus facile de lire le livre d'une traite puisqu'on n'a pas la sensation de se dire "tiens, c'est la fin du chapitre, je le reprendrai plus tard". S'y ajoute le fait que le livre fait à peine 120 pages et que les romans de la collection Notabilia possède de grandes marges (chose que j'adore !) et voilà comment lire un roman d'une traite et comment l'apprécier. 


Spring Hope de Sam Savage, collection Notabilia.


J'ai trouvé cette lecture très sensorielle, dans le sens où elle fait appel à un certain type de perception. Parfois un paragraphe va convoquer la vue, l'odorat ou encore le toucher. Les sens font partie des éléments qui permettent à la protagoniste de procéder par association d'idées. En effet, on peut très bien lire un paragraphe sur quelque chose et arriver au paragraphe suivant tout en ayant complètement changé le sujet. 
À titre d'exemple : "Je ne me souviens de rien d'autre sur la Seconde Guerre mondiale. 
                                Je ne me souviens pas qu'être malade m'ait dérangée." 

On passe donc d'une idée à une autre en un claquement de doigts. Au début j'ai eu un peu de mal, j'ai eu un petit temps pour m'adapter (une dizaine de pages) et puis après j'ai trouvé l'idée assez bonne. En tout cas ça m'a plu. On entre pas forcément toujours dans le vif du sujet, on survole parfois trop rapidement certaines remarques, mais au-delà de ça, ça m'a plu. 

Il y a un dernier élément qui m'a marqué. Je parlais plus haut de l'importance du souvenir, de la place central du passé, de l'enfance d'Eve. Et bien, si le souvenir est décisif pour comprendre son personnage, il y a aussi un fort rapport entre le souvenir, et le mensonge. On trouve une vraie interrogation sur le souvenir comme quelque chose de faux, ou en tout cas de déformé : 
"Bien que je sois certaine que ce n'est jamais arrivé, cela reste l'un de mes premiers souvenirs les plus nets." 


"Chercher n’est pas vraiment le mot pour ce que je fais, ce que j’ai fait toutes ces années, car je sais où ils sont, où les souvenirs, les images de ma mère, et ainsi de suite, se trouvent, et je ne peux pas, à proprement parler, les y chercher, voulant dire par là dans ma tête, mon esprit, où que ce soit, mon âme même, où ils reposent en toute tranquillité, perdus ou enterrés dans l’obscurité, ou dans la clarté, bien que ce soit le mot juste quand j’essaie de trouver la brosse à cheveux."
Sam SavageSpring hope.




  • Moi, Harold Nivenson (Notabilia, 2017)


Avec Spring Hope, on avait une vision fantasmée de l'enfance, de la mère, de l'écriture un peu aussi. En tout cas, si le souvenir était fondamental, c'était bel et bien le souvenir de la jeunesse et moins celui de l'âge adulte. 
Comme son titre l'indique, nous allons suivre le personnage d'Harold Nivenson. Il est le narrateur et là aussi, on peut déduire qu'il est le seul réel personnage du roman - dans le sens où il invoque d'autres êtres, en particulier le peintre Meininger, mais sa femme ou même son fils semblent tellement faire partie du décor qu'il me semble personnellement difficile de les considérer comme des personnages à part entière. 

Monsieur Nivenson est un homme aigri, vieilli, un homme qui attend on ne sait trop quoi si ce n'est la mort. Si de prime abord le personnage apparaît quelque peu comme étant détestable, ou en tout cas antipathique, il n'en est rien, et on finit rapidement par se prendre d'affection pour ce vieil homme fatigué autant physiquement que psychologiquement. Comment en est-il arrivé là ? À quoi ressemblait sa vie avant ? Pourquoi est-il si malheureux ? Voilà les questions qui vont nous occuper. 

C'est dans la même veine que Sam Savage a décidé de faire parler son personnage : pas de chapitre, rien que des paragraphes, à la suite. À noter néanmoins que les paragraphes de ce roman sont plus longs que ceux de Spring Hope, on passe moins du coq à l'âne, on s'attarde plus, on décortique avec minutie. Nivenson est malheureux, et il est facile de comprendre pourquoi lorsqu'il commence à nous raconter son passé, son enfance, puis sa vie d'adulte. 


Moi, Harold Nivenson de Sam Savage, collection Notabilia.


Le peintre Meininger possède une place de choix dans la vie du vieil homme, il est en quelque sorte le personnage qui a ruiné la vie de Nivenson. 
Après avoir touché un peu d'argent, notre protagoniste décide d'acheter une maison (celle dans laquelle il vit toujours) et de l'ouvrir à de jeunes artistes. C'est comme cela qu'il rencontre Meininger, son grand ami à qui il va tout donner sans compter. Et faut dire que ce dernier lui aura bien rendu : avant de se barrer pour devenir un artiste connu, il va au passage batifoler avec la femme de Nivenson, si c'est pas dégueulasse ça ! 
Mais voilà que Harold est resté bloqué sur l'artiste peintre, il n'a jamais réussi à pardonner, ni à oublier, et en même temps, il faut dire que c'est compliqué quand ta maison renferme encore des toiles de celui-ci. Toiles qui, au passage, ont probablement été vendues une fois le vieil homme décédé.

Finalement, Nivenson est attachant, il est touchant dans son malheur. On comprend qu'il n'a rien accompli de sa vie, que sa vie, c'était justement d'héberger des pseudos artistes qui n'ont fait que profiter de lui jusqu'à ce qu'il le comprenne tout à fait. Un rêve, un but, il ne sait pas ce que c'est, ou en tout cas, il a compris trop tard qu'il lui manquait quelque chose. Maintenant, il ne reste que le passé, les souvenirs, la décrépitude et la solitude. 
Et malgré ça, dans tout ça, on a cette conclusion "Nous n'avons jamais assez de temps pour calculer la somme de toutes nos folies. 
Je suis toujours vivant." 


"Il n’y a rien d’autre que le présent de chaque jour. Le passé n’existe pas. L’avenir n’existe pas. Ce qui fait tenir ensemble le passé et l’avenir, c’est la mémoire ; et ce qui fait tenir la mémoire elle-même, ce sont les histoires."
Sam Savage, Moi, Harold Nivenson.






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