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dimanche 26 août 2018

Le Coin des libraires - #108 Les heures silencieuses & Nos vies désaccordées de Gaëlle Josse

L'ombre de nos nuits  a été un gros coup de coeur, une histoire qui laisse des traces, des personnages uniques et extrêmement touchants. D'une certaine façon il en va de même ici puisque Les heures silencieuses, le premier roman de Gaëlle Josse est également inspiré d'un tableau. Une oeuvre picturale du XVIIe siècle là aussi. 
Nos vies désaccordées est complètement différent. Déjà, il s'agit d'un récit contemporain, un récit qui se passe en partie à Paris, mais néanmoins un récit où l'art est toujours présent. Ce n'est plus la peinture, c'est la musique au centre de cette histoire - en plus de l'amour. 

Si j'ai décidé de vous parler de ces deux romans dans un même article, c'est parce que je les ai lus à la suite et parce que ce sont de courts récits. Les heures silencieuses ne fait même pas 100 pages, Nos vies désaccordées en fait à peine 20 de plus. 


  • Les heures silencieuses (J'ai lu, 2012)


Gaëlle Josse aime la concision, ces livres ne dépassent pas les 200 pages (enfin, je ne me souviens plus exactement le nombre de pages du Dernier gardien d'Ellis Island), c'est dire si elle affectionne les histoires courtes, concentrées, fortes en émotion. C'est un élément que j'adore chez cette auteure, le fait qu'elle parvienne si facilement à détailler un événement, un sentiment en quelques phrases, parfois en quelques mots. 

Ce premier roman est significatif du chemin que prendra l'auteure : la parole donnée à un personnage qui se cherche, qui s'interroge sur sa place dans le monde, sur ses désirs, ses aspirations, ses accomplissements aussi. 
Ici, nous suivons Magdalena Van Beyeren qui n'est autre que la femme au premier plan sur le tableau (voir la couverture plus bas), une femme issue d'une famille relativement aisée, mais qui a dû accepter son rôle. Enfin, je parle de rôle, j'entends par là qu'elle a dû se plier à la volonté de son père, elle a dû accepter sa "place de femme" et donc mettre de côté ses aspirations pour se marier et avoir des enfants. Douée dans son domaine, elle est un véritable atout, mais elle n'est qu'une femme - c'est l'occasion de voir la place du sexe féminin dans la société du XVIIe. 

Magdalena s'adresse directement à nous, du moins le récit se fait à la première personne puisqu'il s'agit de l'écriture du journal intime de celle-ci. Cette façon de se trouver confronter aux pensées du personnage est un procédé assez fréquent chez Gaëlle Josse - on le trouve également dans Une longue impatience, son dernier roman paru au début de l'année 2018 - et il nous permet d'être en adéquation complète avec le personnage. 


Les heures silencieuses de Gaëlle Josse, éditions J'ai lu.


Bien évidemment ce récit est fictionnel, Gaëlle Josse a imaginé la vie de cette femme comme elle a imaginé celle de Georges de la Tour dans L'ombre de nos nuits (en revanche, peut-être n'a t-elle pas imaginé cette femme sans nom présente au musée, celle qui admire l'oeuvre et se remémore sa relation passée), et cette fiction est l'occasion d'interroger la place de la femme dans la société de cette époque comme dit plus haut, et aussi d'insérer la figure de la femme forte, de la femme effacée, coincée dans une vie qui ne semble pas complètement la satisfaire. Une femme de dos, sans visage et sans possibilité d'avancée dans un monde qui refuse de s'offrir à elle. 

D'ailleurs, si sur la couverture d'Une longue impatience la femme se trouve être de face, il n'empêche que par bien des aspects, elle ressemble à Magdalena, rien que par le fait qu'elle est aussi une femme forte, qu'elle s'interroge sur sa place, qu'elle finit par faire partie du décor aussi - forcément tout ceci n'est que mon interprétation personnelle de ces oeuvres. 


Les heures silencieuses figure parmi mes romans favoris de l'auteure, il est pour moi quasiment parfait, le seul bémol se trouve dans sa taille. Je l'ai trouvé trop court, trop rapide. J'aime la concision de l'auteure, mais comme pour L'ombre de nos nuits, j'aurais voulu rester plus longtemps auprès de cette femme, j'aurais aimé que son histoire continue. J'aurais aimé qu'elle ne s'achève pas si vite, si brutalement. 
J'ai terminé cette lecture avec un goût doux et amer à la fois, avec le sentiment d'avoir découvert une grande oeuvre dans ma vie de lectrice, et celui d'avoir tout lu trop vite. 


"Je ne suis ni plus sage, ni meilleure que beaucoup d’autres, mais avec le temps les peines du monde font leur chemin dans le coeur, et si l’on ne peut rien retirer des misères existantes, du moins efforçons-nous de n’en point ajouter."
Gaëlle Josse, Les heures silencieuses.


  • Nos vies désaccordées (J'ai lu, 2013)


Si j'ai enchaîné avec ce roman, c'est peut-être parce que je n'ai pas été suffisamment contenté par Les heures silencieuses de par sa taille. Quoi qu'il en soit, avant que je ne découvre réellement l'auteure par le biais de ma lecture du Dernier Gardien, j'avais ajouté ce roman à ma wishlist.
Pourquoi celui-ci ? franchement, je ne m'en souviens plus, mais si j'ai vraiment bien aimé, ce n'est pas un coup de coeur comme a pu l'être Les heures silencieuses

Comme je le disais plus haut, nous quittons le XVIIe siècle pour nous retrouver à notre époque, à Paris, où François Vallier, pianiste reconnu dans le milieu qui possède une blessure, et qui va s'attacher à la refermer, nous ouvre les portes d'une histoire passée. 

Voilà des années qu'il a rencontré Sophie, une rencontre magnifique, une relation fusionnelle et puis un jour, c'est la fissure. Plus rien ne va et François va se montrer lâche, égoïste, fuyard. 
Contrairement à d'habitude, c'est le point de vue à la première personne de François que l'on suit ici - je ne sais pas ce qu'il en est pour Noces de neige que je n'ai pas encore lu, mais ce roman est le seul avec Le Dernier Gardien a mettre en avant un point de vue masculin. Et en effet, ici Sophie n'aura pas la parole, elle restera jusqu'au bout un personnage évanescent, fantomatique. 


Nos vies désaccordées de Gaëlle Josse, éditions J'ai lu.


Au début du livre, cela fait déjà quelques temps que François et Sophie se sont quittés (3 ans, exactement), elle a fait une  dépression, du moins, son état de santé n'est pas au beau fixe. 
François a tenté de la retrouver après l'abandon, en vain.  
C'est par le biais d'un petit mot laissé sur son site internet que François va retrouver la trace de Sophie et ainsi se remémorer toute cette histoire.

Plus qu'une histoire d'amour, c'est surtout l'histoire d'un échec, d'une douleur longtemps occultée, mais finalement jamais oubliée. C'est leur histoire passée et l'espoir d'une histoire future. 

J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre, la plume de l'auteure y est évidemment pour beaucoup. J'ai aimé l'histoire, mais à vrai dire, j'aurais aimé avoir rien qu'une fois le point de vue de Sophie, savoir ce qu'il se passait dans sa tête, saisir ses émotions, tout simplement connaître son chemin autrement que par les yeux de son bourreau. Malgré l'amour que François lui porte, je trouve le personnage de Sophie bien plus puissant et intéressant. J'ai évidemment aimé cette ouverture, cette sensibilité du personnage, son besoin de s'exprimer, d'extérioriser une douleur trop longtemps réprimée. Mais je ne sais pas, disons qu'il me manquait un petit truc pour que cette histoire soit un coup de coeur. 

Il n'empêche qu'il vaut évidemment le détour, rien que pour l'écriture de l'auteure je le conseille à 1000%, il m'a simplement moins touché que son premier roman. Peut-être à cause du point de vue, de l'histoire, de l'époque, je ne saurais dire. 


"Elle avait fait surgir du plus profond de moi des mondes inexplorés, où tout demeurait à inventer. Ses propres dérives lui avaient donné un regard indulgent sur mes nuits blanches et mes appétits désordonnés. Parfois, son regard laissait affleurer l’empreinte des vies antérieures incandescentes et dangereuses, que je m’efforçais d’apaiser. Elle m’avait apprivoisé sans rien exiger, décuplant sans le savoir un insatiable désir d’elle." 
Gaëlle Josse, Nos vies désaccordées.





dimanche 19 août 2018

Le Coin des libraires - #107 Le Procès de Franz Kafka + adaptation cinématographique d'Orson Welles

Voilà longtemps que je pense à écrire cet article. J'ai eu la chance d'étudier le roman Le Procès de Franz Kafka et j'avais envie de vous en parler pour la simple raison que j'ai beaucoup aimé lire cette oeuvre - comme toutes les autres oeuvres de l'auteur lues jusqu'ici. 

Paradoxalement à ça, j'appréhende un peu d'écrire cet article, Le Procès est une oeuvre tellement complexe, possédant tellement d'interprétations qui, parfois et même souvent, n'ont rien à voir entre elles que, je ne sais pas très bien comment je vais pouvoir me dépatouiller de tout ça, mais bon, autant essayer ! 
Et puis, j'avais aussi envie de refaire ce format d'article où je parle du roman pour ensuite aborder son adaptation cinématographique, je le fait peu parce que mine de rien, ça prend du temps - d'ailleurs, si tout se passe bien le prochain article de ce type que vous devriez voir n'est autre que sur Gone Baby Gone de Dennis Lehane, adapté par Ben Affleck ! 


Un matin, au réveil, alors qu’il n’est coupable d’aucun crime, Joseph K est accusé et arrêté. Arrêté, mais laissé entièrement libre. Accusé, mais sans savoir ni de quoi ni par qui. Ainsi s’ouvre Le Procès, qui dépeint les affres d’un personnage aux prises avec un adversaire aussi implacable qu’insaisissable, la loi. Terreur, mépris, révolte, indifférence : quoi qu’il éprouve ou fasse, le prévenu s’enferre, aggrave son cas, court à sa perte. Et, à mesure que s’effondrent toutes ses hypothèses, la réalité se dévoile pour ce qu’elle est : un univers de faux-semblants. Roman de la justification impossible, Le Procès nous invite à emboîter le pas à Joseph K, au narrateur et à Kafka lui-même, pour méditer sur le destin d’un individu, le sens de la vie et la question du salut.



C'est mon premier roman de Kafka, je ne le connaissais auparavant que par le biais de ses nouvelles : La Métamorphose, La colonie pénitentiaire, mais je n'avais pas encore eu l'opportunité de me pencher sur ses romans qui sont au nombre de trois : Le Procès, Le Disparu, Le Château, et sont tous inachevés. 

Kafka est un auteur qui me fascine, en grande partie à cause de son histoire personnelle, son besoin d'être un homme normal c'est-à-dire avec un travail, une femme, etc. et de vivre une vie d'artiste, une vie où il remplit sa vocation qui n'est autre que l'écriture - il dessinait aussi, c'est généralement passé sous silence, mais apparemment il lui arrivait de dessiner et ses productions n'étaient pas si mal, de ce que j'en ai entendu. 
Enfin voilà j'ai avec lui un sentiment de grande étrangeté dans le sens où j'ai le sentiment que son oeuvre m'est toujours insaisissable. Il me semble qu'on a tellement dégagé de thèses dessus que jamais on ne trouvera une explication ou une démarche à son écriture, sans doute est-ce un peu un mélange de différentes thèses, une seule étant trop réductrice pour l'auteur praguois. 

En tout cas, pour ma part, je ne me suis pas arrêtée à la seule lecture psychologique de l'oeuvre - comme quoi tout ce qui arrive à Joseph K., le protagoniste est en réalité une façon de montrer la relation de Kafka avec son père, ni même une seule lecture politique : Kafka dénonce un système insaisissable, inconnaissable qui a droit de vie ou de mort sur les citoyens de ce système. 

Kafka représente l'écrivain par excellence qu'on ne peut catégoriser, qu'on ne peut pas non plus expliquer, il est une sorte d'ovni, d'auteur de génie qui n'a rien laissé derrière lui excepté des manuscrits inachevés, destinés aux flammes. 


Pour parler seulement du Procès et arrêter de donner mon avis sur ce grand auteur qu'est pour moi Franz Kafka, je dirais tout d'abord que c'est un roman rempli de non sens, d'obscurité, d'incompréhension.
Joseph K. est lui-même un personnage ambivalent, un personnage dont on ne sait pas grand chose et qui se trouve être accusé comme ça, en un claquement de doigts. 
C'est une des choses que j'aime chez Kafka, le fait qu'on ait dès le début la situation de posée. On ne passe pas des plombes à poser un environnement, une atmosphère, non non, dès la première phrase on nous dit ce qu'il en est. 

Description d'une quête sans identité, nécessité d'absolution religieuse, absurdité qui frise le non sens, Le Procès est bel est bien la quête d'un homme pour prouver son innocence. Jusque là, c'est franchement banal, mais ça l'est quand même beaucoup moins quand il s'agit de prouver son innocence alors qu'on ne sait même pas de quoi on est accusé. L'idée est folle quand même, non mais franchement, comment peut-on proclamer son innocence si on ne sait tout bonnement pas ce qu'on nous reproche ?
Cette question fait partie de beaucoup d'autres questions du même acabit, mais globalement, le noyau du roman est de donner à voir la lutte d'un homme face au pouvoir. J'ai trouvé ça passionnant, la façon dont Kafka nous donne à voir un personnage qui, comme le lecteur, se trouve complètement dépassé, qui passe de la surprise totale, à la remise en question. 

J'ai aimé aussi cette façon de faire rire le lecteur alors que la situation est tout à fait angoissante, voire tragique. Cette absurdité, mêlée à la farce à moitié, ça m'a, par moment, fait exploser de rire alors qu'après coup, je me disais que c'était horrible, en fait. C'est sinistre, tout en étant drôle, c'est dingue quand même ! 

Alors il est évident que même après deux lectures (quasi trois), il y a encore plein de choses que je n'ai pas compris, je ne peux pas prétendre que j'ai tout saisi parce que c'est absolument faux, à vrai dire, je ne peux faire que des conjectures - et puis, faut dire que je ne suis pas une très bonne exégète non plus haha ! 
Quoi qu'il en soit l'auteur pose énormément de questions, comme sur la loi par exemple : ce qu'on pense qu'elle est, ce qu'elle est réellement, et ce, par le biais du chapitre Dans la cathédrale qui fait énormément réfléchir avec la parabole du gardien. Chapitre qui, par ailleurs, est fondamental puisque c'est le seul que Kafka a publié de son vivant et surtout, qu'il ne voulait pas détruire. 


Vous l'aurez donc compris, j'ai adoré lire et étudier cette oeuvre, même si j'ai bien conscience de ne pas avoir tout saisi, j'ai passé un excellent moment avec ce roman qui ne cesse de nous questionner sur tout un tas de sujets importants, tout en mêlant une sorte d'humour noir qui, quand on y pense, fait froid dans le dos ! 


"D’ailleurs de toute façon, comment est-ce qu’un être humain peut être coupable. Nous sommes pourtant tous des êtres humains, ici, tous autant que nous sommes."
Franz KafkaLe Procès.


J'aimerais désormais lire sa correspondance avec Milena Jesenska, ou sinon peut-être lire un autre roman, je ne sais pas trop encore. 



  • Du papier à l'écran 

Mon prof nous avait conseillé de regarder l'adaptation réalisée par Orson Welles en 1962, ce n'était pas obligatoire, mais comme vous pouvez vous en douter je n'ai pas résisté à l'envie de voir l'adaptation. 
Autant le dire dès maintenant, ce qui m'a décidé à voir le film au-delà du réalisateur, c'est bien évidemment l'acteur qui joue Joseph K. et qui n'est autre qu'Anthony Perkins. 

Pour ceux à qui le nom ne dit rien, c'est tout simplement l'acteur qui incarne Norman Bates dans Psychose d'Alfred Hitchcock - le meilleur film du monde ! Je n'ai pas pu résister juste pour ça, juste parce qu'il joue incroyablement bien Norman dans Psychose et parce que je ne l'avais jamais vu dans un autre film. Après coup, j'a regardé une biographie de l'auteur et il semblerait que ce soit ses deux plus grands rôles, il a surtout fait des films de "séries B" comme on dit, puis il est décédé du sida. 

Bon déjà, j'ai adoré le parti pris de Welles qui est celui du rêve. On remarque aussi dès le début l'importance qu'a pour lui le chapitre Dans la cathédrale puisque le film commence justement avec la parabole présente dans ce chapitre. 
Et puis, très vite on se rend aussi compte de la fidélité à l'oeuvre originelle. Welles utilise le parti-pris du rêve pour justifier les événements, mais il n'en reste pas moins tout à fait fidèle au roman - sauf quelques digressions ici et là.

Ces digressions, elles apparaissent surtout dans l'optique de faire du Procès, une sorte d'écho de la Seconde Guerre mondiale, écho sans doute des juifs dans les camps (avec le plan où Joseph K. se trouve entouré d'hommes accusés qui sont affublés de pancartes numérotées), écho aussi de bombe nucléaire (la fin du film) qui vient conclure la chute. 




Anthony Perkins est fidèle au personnage de base : il passe de l'incompréhension au rejet, puis de la volonté de s'en dépatouiller à une lassitude qui ne peut se résoudre que d'une seule façon.
J'ai adoré sa façon d'incarner le rôle, à vrai dire quand j'ai vu le film après avoir lu le livre, je me suis faite la réflexion que c'était exactement comme ça que je voyais Joseph K. 
Enfin ce qui m'a marqué, ce sont les décors, je pense notamment à ce plan où Joseph K. se trouve littéralement écrasé par l'architecture du tribunal, image qui traduit à la perfection le sentiment d'angoisse que l'on ressent à la lecture du Procès, quand on comprend que l'homme se trouve aux prises avec la justice, la loi, le tribunal que l'on ne connaît pas, que l'on ne peut pas rencontrer et qui reste une vérité irréfragable. 

C'est un film à la hauteur de son oeuvre originelle qu'Orson Welles a pondu, un film à la mesure du géant qu'était Kafka et qui, pour ma part, est une interprétation intéressante et personnelle du roman sans pour autant que celui-ci soit dénaturé. Globalement il reste assez proche du livre, un peu comme c'était le cas pour Sa majesté des mouches, adapté par Peter Brook.
J'ai l'impression qu'a cette époque, on évitait les écarts, en tout cas plus qu'aujourd'hui où on trouve plus d'interprétations libres et personnelles - enfin, ce n'est évidemment que mon avis ! 


Le Procès (1962) d'Orson Welles.


L'avez-vous déjà lu ou vu ? Est-ce qu'un des deux vous fait envie ? 






dimanche 5 août 2018

Le Coin des libraires - #106 La Nuit & L'Aube d'Elie Wiesel

Voilà des années que je souhaitais lire ce livre :  La Nuit, d'Elie Wiesel. Depuis autant de temps que Si c'est un homme de Primo Levi en fait. Si je ne l'ai pas lu avant, c'est simplement parce que ce genre de lecture ne s'enchaîne pas, pas pour moi en tout cas. Je lis un témoignage à un moment, et j'ai besoin d'un certain laps de temps pour en lire un autre. C'est psychologique sans doute.

Même si je commence à en avoir lu quelques uns - le dernier en date étant Une jeunesse au temps de la Shoah de Simone Veil, chacun reste tout à fait unique. Évidemment on trouve les mêmes thématiques : la peur, la douleur, la perte, la privation, la faim, la mort ; mais ça reste toujours différent, La Nuit ne déroge pas à la règle. 
Après avoir abordé le livre qui a fait connaître Elie Wiesel en tant qu'écrivain rescapé, je parlerai de L'Aube, qui n'est pas un témoignage, mais plus un récit mêlant fiction et réalité. 


  • La Nuit (1958)

Avant d'entrer dans le vif du sujet, je tiens à souligner l'excellente préface de l'auteur, écrite lors de la réédition de son livre, dans une nouvelle version traduite par sa femme. L'auteur nous explique l'intérêt de cette nouvelle édition, la différence entre les deux, la différence aussi entre le texte original (écrit en yiddish) et la traduction. 
Par contre, je recommande vivement de la lire seulement après avoir lu le récit en lui-même. En effet, l'auteur mentionne les événements qu'il a vécus, notamment par rapport à l'agonie de son père et au sentiment de honte qui va avec.


"Nuit. Personne ne priait pour que la nuit passe vite. Les étoiles n’étaient que les étincelles du grand feu qui nous dévorait. Que ce feu vienne à s’éteindre un jour, il n’y aurait plus rien au ciel, il n’y aurait que des étoiles éteintes, des yeux morts."
Elie Wiesel,La nuit.


Le récit s'ouvre à Sighet, anciennement localisée en Transylvanie (aujourd'hui en Roumanie), où Eliezer et sa famille vivent dans une communauté juive orthodoxe. Le jeune homme est particulièrement croyant. Sa croyance est très importante pour la suite. Déjà parce que c'est le premier témoignage que je lis où l'auteur est réellement un juif croyant et pratiquant, ensuite, parce que sa croyance va se trouver complètement bafouée, détruite à cause des camps. 

Avant 1944, c'est-à-dire avant le début de la déportation, personne ne veut croire Moshé qui aurait vu de ses yeux la cruauté allemande, qui aurait assisté aux exécutions des juifs dans les forêts de la Galicie. Personne ne s'inquiète, personne n'y croit. Même lorsqu'ils sont forcés de porter l'étoile jaune, personne ne semble particulièrement anxieux. Le père d'Elie, lui, dédramatise la situation. 
Puis, c'est le déplacement dans des ghettos.

Et là encore, il semblerait qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter. Après tout, le ghetto tel qu'il nous est décrit n'est rien d'autre qu'une ville juive. On pense naïvement que les juifs sont aux commandes puisqu'il y a une police juive, un conseil juif, etc., mais ce n'est que de la poudre aux yeux, forcément. 
C'est ensuite la fermeture du ghetto, le départ pour on ne sait où. C'est les wagons à bestiaux, c'est la prophétie de cette femme qui a perdu son mari et ses enfants. 
Elle est folle dira-t-on. Mais ils ne savent pas, ils ne savent pas comme elle a raison : "Un feu ! Je vois un feu !". 
C'est l'arrivée, la vue du feu, la vue des déportés, l'abandon des effets personnels. L'abandon de tout, même de soi-même. 

Elie n'est qu'un adolescent lors de sa déportation à Auschwitz. Sa mère et une de ses soeurs, il ne les reverra jamais plus. Elles sont arrivées pour repartir aussi vite. C'est le monde qu'elles ont quitté. Elie parvient à rester avec son père. Débute alors de longs mois, de dures souffrances, des privations. 
Si La Nuit constitue le récit d'Elie, c'est tout autant le récit de son père. Sa lente agonie, sa solitude, son besoin de mourir entouré de son fils unique. Cela, Elie lui refusera. 
Si on trouve souvent le "syndrome du rescapé" dans les témoignages, c'est à mon sens assez différent ici. L'auteur nous montre comment les camps l'ont changé, comment il est devenu un être honteux, comment il a abandonné son père par peur, par crainte pour sa vie. Comment il a souhaité que celui-ci meurt simplement parce qu'il était pour lui un "poids mort", un être qui l'empêchait de survivre. 

Elie a survécu, pas son père. 

La mort du père est d'autant plus difficile qu'on comprend après coup qu'elle aurait pu être évitée. Si Elie était resté dans le lit d'hôpital d'Auschwitz, s'il n'avait pas décidé de subir la marche de la mort avec son père, sans doute qu'il aurait survécu lui aussi. La dysenterie aurait pu être évitée ou soignée.
Plus qu'un récit sur sa déportation, c'est un témoignage sur lui et son père, sur ce père sans lequel il n'aurait sans doute pas survécu, sur ce père parti trop tôt, sur ce père mort en agonisant, dans le délire et la solitude de la réalité.

Il ne fait pas de doute que ce livre se place au même niveau que d'autres témoignages tels Primo Levi ou encore Charlotte Delbo. La différence particulièrement notable, c'est la croyance d'Elie en Dieu, croyance qu'on ne retrouve pas chez d'autres auteurs - ou sans doute que si, mais je n'en ai encore jamais lu d'autres. Il passe quand même de juif pratiquant, pressé d'apprendre la Kabbale, à un jeune homme désabusé s'interrogeant ce qu'est son Dieu, sur ce qu'il fait pour son peuple.


"Je voulais me voir dans le miroir qui était suspendu au mur d’en face. Je ne m’étais plus vu depuis le ghetto. 
Du fond du miroir, un cadavre me contemplait. 
Son regard dans mes yeux ne me quitte plus." 
Elie Wiesel, La nuit.


La Nuit (éditions de Minuit) & L'Aube (éditions Points) d'Elie Wiesel 


Cette interrogation va d'ailleurs suivre Elie Wiesel tout au long de sa vie. On la retrouve notamment dans L'Aube, considéré comme le deuxième tome d'une trilogie, bien que ce dernier soit une oeuvre de fiction, un roman et non pas un témoignage.




  • L'Aube (1961) 

Si certains considèrent ce roman comme une suite de La Nuit, c'est bien parce que le protagoniste, Elisha (sorte de double de l'auteur) est un rescapé des camps, plus précisément d'Auschwitz et de Buchenwald. Il est orphelin, il a perdu tout le monde pendant la guerre. Et aussi, parce qu'Elisha vit à Paris avant d'être recruté par Gad, un extrémiste sioniste, prêt à tout pour s'approprier ce qu'il pense être leur terre (à comprendre : la terre des juifs).

Elie Wiesel a été dans ces camps, il a séjourné à Paris après la guerre, il a étudié la philo à la Sorbonne. Bref la base du personnage est bien inspirée de l'auteur.
Oui, mais rapidement on observe des digressions. Elisha voulait étudier à la Sorbonne, mais ne l'a pas fait. Au lieu de cela, il est parti pour la Palestine aux côtés de Gad pour rejoindre ce qu'ils nomment le Mouvement. À cette époque la Palestine est sous mandat britannique (de 1920 à 1948), c'est donc contre eux que vont se battre Elisha et les autres.

L'histoire se déroule sur une seule nuit, celle précédent l'exécution d'un soldat britannique, en représailles de l'exécution d'un des membres du Mouvement. Le bourreau n'est autre qu'Elisha, qui va s'interroger sur la position de bourreau. De victime (des camps), il devient lui-même bourreau. Il devient un homme qui doit en tuer un autre simplement à cause de ses croyances. Finalement, n'est-il pas tout aussi méprisable que les autres ?


On se pose tout un tas de questions sur ce qu'on est prêt à faire au nom d'une idéologie, croyance, religion. On est amené à se mettre à la place de la victime d'abord, à celle du bourreau ensuite.
Et puis, la question demeure jusqu'aux dernières pages, va-t-il devenir cet être abject qui tue un homme non pas par haine ou par envie, mais simplement parce qu'on le lui dit ?

On est alors partagé entre le judaïsme tel qu'il est censé être (aimer son prochain, etc.) et le judaïsme tel qu'il est perçu par Elisha et les autres, c'est-à-dire une religion où, pour vivre tranquille, il faut haïr son ennemi. Mais Elisha ne hait pas ce soldat anglais, il ne le hait pas, malheureusement pour lui - il est plus facile de tuer quelqu'un qu'on déteste, forcément...

Je pense être passée à côté de pas mal de choses, notamment tout le rapport avec l'apparition des morts (les parents, Elisha enfant, etc.) qui apparaît tantôt comme un délire d'Elisha, c'est-à-dire où tout se passe dans sa tête, tantôt comme une présence bien réelle puisque Gad parle d'eux de façon à ce qu'on imagine qu'ils sont vraiment présents, avec eux.


Au-delà de ça, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre. Je ne le trouve pas facile du tout. Je ne trouve pas qu'il ait grand chose à voir avec La Nuit non plus, mais il interroge énormément sur les croyances, sur la relation victime/bourreau.
Aussi, je pense qu'il est un livre très actuel, car si aujourd'hui il ne s'agit pas de religion juive, le terrorisme "justifié" (les guillemets soulignent l'ironie...) par une idéologie/religion existe toujours et  est tout à fait d'actualité.


"La peur, ce n’est qu’une couleur, un décor, un paysage."
Elie Wiesel, L'aube.


J'aurais souhaité lire Le Jour, le troisième et dernier volet de la trilogie, mais malheureusement ce livre-ci n'est plus édité...






Le Coin des libraires - # Le château (#1 trilogie des Ferrailleurs) d'Edward Carey

L e château , publié en 2013 en Angleterre et en 2015 en France, n'est autre que le premier volet de la trilogie des Ferrailleurs , écr...