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samedi 28 avril 2018

Le Coin des libraires - #95 La Servante écarlate de Margaret Atwood + adaptation en série

Je suis contente d'écrire cet article. Lors de mon visionnage de la série, j'ai hésité à écrire un article dessus. J'ai adoré la série comme vous allez le le voir, mais, je ne sais pas, par manque de temps, je ne l'ai pas fait. Et puis, j'ai rapidement appris qu'avant d'être une série, c'était un roman, et je dois bien le dire, j'étais un peu déçue d'apprendre que j'avais vu l'adaptation avant. Je préfère toujours lire l'objet original d'abord, comme ça, je peux comparer avec l'impression que j'en ai eue et ce que le créateur du film, de la série ou je ne sais quoi, en a fait. 

Ici, c'est donc plutôt l'inverse. En lisant le livre, je voyais les images de la série, je comparais avec ce que j'avais vu et ce que je lisais, c'est différent, mais pas forcément désagréable. Dans la mesure où j'ai littéralement adoré la série, j'étais contente de voir que celle-ci était plutôt fidèle au livre. De manière générale, il y a peu de digressions entre les deux et c'est plutôt cool. 

Même si j'ai vu la série avant, je préfère commencer par donner mon avis sur le livre étant donné qu'il en est à l'origine.


"J’essaie de ne pas trop penser. Comme d’autres choses maintenant, la pensée doit être rationnée. Il y a beaucoup de choses auxquelles il n’est pas supportable de penser. Penser peut nuire à nos chances, et j’ai l’intention de durer."
Margaret AtwoodLa servante écarlate.



Devant la chute drastique de la fécondité, la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d'esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred, « servante écarlate » parmi d'autres, à qui l'on a ôté jusqu'à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Le soir, en regagnant sa chambre à l'austérité monacale, elle songe au temps ou les femmes avaient le droit de lire, de travailler... En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté. Paru pour la première fois en 1985, La Servante écarlate s'est vendu à des millions d'exemplaires à travers le monde



Je ne pense pas avoir besoin de vous présenter ce livre, il tourne un peu partout depuis la sortie de la série, il a été réédité avec, en couverture, le visage d'Elisabeth Moss (l'actrice qui incarne Defred ou Offred pour l'édition originale) puis avec cette magnifique édition collector que vous pouvez voir plus bas. 

Autant le dire maintenant, j'ai énormément accroché. Bon évidemment il n'y a pas eu de grande surprise au niveau de l'histoire, j'ai suivi la série assez assidûment et comme je le disais, il n'y a pas grande différence - les différences notables seront données dans l'espace réservé à la série. Je me suis laissée porter par le livre, j'ai écouté Defred (on nous dit dans les Notes historiques que l'histoire qui vient de nous être contée et en réalité un enregistrement), je l'ai rencontré, son passé, son présent, ses pensées. 

Forcément le gros point fort est justement cette histoire. J'aime assez les dystopies - oui, j'étais bien fan de Hunger Games lors de mes années lycée - et de retrouver ce genre, et d'en faire une histoire qui tient véritablement la route et qui, disons le, pourrait arriver, ça fait froid dans le dos ! 
C'est donc l'histoire qui m'a emballé et même si je la connaissais déjà, j'ai pris énormément de plaisir à la voir se créer au fur et à mesure de ma lecture. J'ai aimé le fait qu'on soit dans un temps autre, un temps non daté, ça donne bien évidemment un caractère angoissant puisqu'on peut en déduire que ça peut arriver à tout moment. Le livre nous montre à quel point ça a été facile de transformer les États-Unis en une dictature, de rendre les femmes en esclavages que ce soit de l'esclavage sexuelle avec ces servantes pourpres ou de l'esclavage "domestiques" avec les marthas.


La servante écarlate de Margaret Atwood, éditions Robert Laffont.


La place de la femme est vraiment interrogée. On ne renie pas sa force puisque les servantes sont bel et bien fondamentales, même si leur condition de vie est absolument horrible, elles n'en restent pas moins protégées par leur statut. 
Et puis, il ne faut pas oublier que même si les hommes ont le pouvoir - je trouve que c'est encore plus marqué dans la série - les femmes ne sont pas sans reste non plus, elles sont à la fois soumises et à la fois patronnes comme c'est le cas de la femme du commandant. 
En ce sens, je n'ai pas le sentiment que ce soit un régime uniquement patriarcal, mais peut-être que je me trompe. 


J'ai vraiment aimé le fait qu'on explique un peu comment la République de Gilead s'est mise en place. On ne se rend alors compte à quel point ça a été facile pour les hauts dignitaires d'écraser le gouvernement en place afin de le remplacer par le leur. Ce que nous raconte Defred, anciennement June est particulièrement angoissant. Après tout, il n'a pas suffit de grand chose, bloquer les comptes des femmes, les virer de leur emploi, les séparer de leur mari s'il s'agit d'un deuxième mariage et surtout, tuer purement et simplement les membres du gouvernement précédent. On se rend compte à quel point le monde peut basculer dans le fanatisme pour des clopinettes et c'est ça qui est affolant. 

Au-delà de l'histoire, j'ai trouvé la plume de Margaret Atwood extrêmement fluide, les pages défilent, on entre rapidement dans l'histoire, mais elle n'est pas particulièrement poétique ou autre chose - après, je ne pense pas que c'était la volonté de l'auteure non plus. 
J'ai bien aimé son style, mais c'est bien plus pour son talent de conteuse si j'ai aimé ce roman. 
Parce que oui, je ne l'ai pas dit avant, mais il s'agissait de mon premier Atwood. L'auteure est très connue, elle compte énormément d'oeuvres à son actif, et pourtant je ne m'étais jamais laissé tenter. 

Autre point fort, j'ai beaucoup aimé les Notes historiques inclut à la fin du roman. Je m'attendais à ce que ce soit un petit dossier sur ce qui a inspiré l'auteure, une époque particulière ou autre, et en fait, bah pas du tout ! Il s'agit en réalité d'une espèce de postface, un compte rendu datant d'une époque qui semble être largement postérieure à la république de Gilead et qui commente justement les propos de Defred. On peut donc se permettre d'espérer que la dictature est révolue.
On ne sait pas ce qui arrive à la protagoniste c'est vrai - et pour ma part, c'est dommage - mais j'ai trouvé très originale ce principe de rajouter cette note. Ça donne un réalisme en plus, ça rappelle une dernière fois que ce genre d'événements peut arriver, que ça peut devenir "notre" Histoire - je ne sais pas si ce que je dis est très clair, m'enfin bon. 


J'ai donc bien accroché avec le roman, il n'y a pas eu de grande surprise évidemment, mais c'était néanmoins une excellente lecture. Ça aurait peut-être même été un coup de coeur si je n'avais pas vu la série avant, on ne le saura jamais. Quoi qu'il en soit, j'ai passé un très bon moment, hésitant parfois entre la fascination pour un monde si différent du notre et un dégoût profond pour ce que l'espèce humaine peut devenir. 
Je lirai sans hésiter d'autres livres d'Atwood, dont Captive qui me fait énormément envie depuis la sortie de la série sur Netflix - je lutte pour ne pas la commencer, mais d'un autre côté, je ne sais pas du tout quand je lirai le roman... 


"Je me compose un moi. Mon moi est une chose que je dois maintenant composer, comme on compose un discours. Ce que je dois présenter, c’est un objet fabriqué, pas un objet natif."
Margaret AtwoodLa servante écarlate.


  • Du livre à la série 


The Handmaid's Tale est sortie fin avril 2017 et je n'ai, je pense, plus besoin de vous expliquer mon amour pour les séries. Comme souvent, j'ai commencé à regarder sans savoir de quoi ça allait parler. 
Je me suis dit que c'était plutôt cool quand j'ai vu que la série comptait Yvonne Strahovksi (l'épouse, Serena Joy) - qui jouait auparavant dans la série Chuck qui était absolument géniale ! - et Samira Wiley (Moira) - qui était un des meilleurs personnages dans Orange is the New Black. Je ne connaissais pas encore Elisabeth Moss à ce moment. 

J'ai tout de suite accroché que ce soit à l'atmosphère, au jeu des acteurs, mais surtout, à la mise en scène, la photographie. La série est vraiment belle et même si c'est de plus en plus commun désormais, c'est toujours agréable d'avoir une série qui, niveau réalisation, pourrait être un film. Personnellement, je trouve qu'il y en a quand même peu, je pense évidemment aux créations de Ryan Murphy (j'aime tellement ce gars... d'ailleurs parenthèse qui n'a rien à voir, je recommande chaudement la saison 2 d'American Crime Story) aux saisons de Fargo ou encore à la saison 1 de True Detective (on m'a vraiment conseillé de ne pas voir la deux haha). 
Enfin, tout ça pour dire que niveau mise en scène, on est bon et ça fait plaisir d'avoir une histoire de qualité nourrie par une image de qualité. 




Le point fort de la série est évidemment la diversité des points de vue. Tandis qu'on ne suit que Defred dans le roman, on suit également Moira, ou même Luke dans la série. Forcément ça donne une épaisseur en plus et heureusement sinon, la série ne serait vraiment qu'une pale copie du roman. 
Au final, il y a peu de changements entre les deux, les événements sont les mêmes excepté pour DeWarren ou DeGlen par exemple. 

Par contre, j'ai trouvé dommage le manque de traitement par rapport au personnage de Moira par exemple. Fin Gilead c'est quand même une dictature qui renoue avec l'esclavagisme, et les Etats-Unis n'en sont pas sans reste quand on pense à la condition des noirs durant plusieurs siècles et même encore maintenant. Pourtant, cet aspect semble être tout à fait gommé, pareil pour son orientation sexuelle. Si June n'a pas le droit de rester avec Luke car c'est le deuxième mariage de celui-ci, comment considère-t-on l'homosexualité, est-ce admis dans les hautes sphères ? parce que oui, on nous parle de DeGlen, mais j'ai pas trouvé que c'était suffisant. Son personnage est vraiment très intéressant, mais j'ai pas l'impression qu'elle aille plus loin que le rôle de figurant en quelque sorte. 
Après, je parle peut-être trop vite, en tout cas, il semblerait que la saison 2 va s'attacher à parler de Moira, donc on verra bien.
J'espère qu'on en saura aussi plus sur Nick, j'adore son personnage que ce soit dans la série ou dans le livre et j'aimerais beaucoup qu'on explore plus encore son passé et sa relation avec Defred ! 


À part ça, je ne trouve pas de réel défaut, contrairement à d'habitude, j'ai apprécié attendre la sortie de chaque épisode. Pour ma part, ce n'est pas le genre de série que je pourrais avaler en une journée, chaque épisode est extrêmement lourd, des passages sont littéralement glaçants. Enfin bon, il s'agit pas de Modern Family quoi ! 
Je tiens aussi à dire que j'étais très contente que la série remporte les Golden Globes, enfin si je ne dis pas de bêtise, elle en a remporté deux et pas des moindres puisqu'il s'agit de Meilleure actrice pour Elisabeth Moss (récompense largement méritée !) et Meilleure série dramatique ! On peut donc espérer que la série a encore de beaux jours devant elle, je l'espère du moins.


PS. : Si vous avez aimé Elisabeth Moss dans le rôle de Defred, je vous conseille la série Top of the lack qui compte actuellement deux saisons. Je l'ai regardé après The Handmaid's Tale et j'ai énormément accroché, c'est, en tout cas, tout aussi glaçant !

Est-ce que vous aussi vous avez regardé la série avant de lire le livre ? 
Ou peut-être que vous avez seulement lu le livre ou regardé la série ? N'hésitez pas à me donner vos impressions dessus ! 







dimanche 22 avril 2018

Le Coin des libraires - #94 Naissance des fantômes & Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq

Lorsque j'ai présenté ces livres sur Instagram, j'ai précisé que cela faisait longtemps que je souhaitais découvrir cette auteure, je ne m'y suis jamais mise avant simplement parce que je ne trouvais jamais aucun livre d'elle, puis, j'ai réussi à trouver ces deux-là, d'abord Naissance des fantômes, sorti il y a pas mal d'années maintenant (il est un de ses premiers romans, il me semble) et puis Être ici est une splendeur, paru en 2016. 

À vrai dire je ne sais pas pourquoi j'avais tant envie de la découvrir, j'avais lu quelques passages de Il faut beaucoup aimer les hommes un peu au hasard et j'avais beaucoup aimé la plume, mais au-delà de ça, je n'en sais rien. Néanmoins j'attendais impatiemment la sortie poche de sa biographie du Paula Becker alors quand je l'ai vu, j'ai su qu'il me le fallait. 

Ni une ni deux, j'ai décidé d'emmener ces deux petits livres avec moi à Paris et de me laisser prendre au jeu. 

  • Naissance des fantômes (1998) 

Je commence par celui-là tout simplement parce qu'elle l'a écrit avant et surtout parce que c'est celui que j'ai lu en premier. J'ai beaucoup aimé le début, c'est percutant, dès la première phrase la situation nouvelle nous est donnée, un peu comme avec Kafka - oui, j'ai relu Le Procès quelques jours avant pour mes examens et ça m'a frappé, ce besoin de donner l'élément nouveau dès le début. 
Je ne sais pas si c'est une réelle inspiration ou simplement le hasard, mais j'ai rapidement trouvé une différence entre les deux : au final l'évolution du personnage de Kafka - Joseph K dans Le Procès se fait bel et bien, on a un cheminement, une situation initiale qui se change en quelque chose, ici, on a aucune évolution, rien du tout.

C'est sans doute ce qui m'a le plus dérangé dans ce livre, mais quand on y pense ce n'est quand même pas rien. Tout le roman semble être un prétexte à l'apitoiement, mais surtout à l'égocentrisme - pas celui de l'auteure, non non, celui de son personnage, celui de cette femme dont le mari a disparu ou pire, est mort. On n'en sait rien et ce, jusqu'au bout. En tout cas j'ai trouvé les dernières pages un peu trop énigmatiques pour moi à tel point que je ne sais pas vraiment quoi en penser. Au final, le mari apparaît surtout comme un mirage, une façon de se prouver son existence personnelle - après tout, la narratrice ne semble pas avoir de vie en dehors de son mari, sa mère et sa meilleure amie...

Finalement, ni lui, dont on ne sait rien et qui demeure aux abonnés absents, ni elle, qui ne fait que parler d'elle, ne nous sont donnés pour ce qu'ils sont : des êtres vivants. J'ai eu cette impression de côtoyer des êtres réellement fantomatiques, dépourvus de chaleur comme de froideur, simplement des ombres. Je ne sais absolument pas si l'auteure l'a écrit dans cette optique, afin de donner cette impression - sans doute pas quand on remarque toutes les descriptions très scientifiques des sentiments humains - mais personnellement, j'aime cette interprétation et c'est une des choses qui font que ce livre n'a pas été une déception.


Naissance des fantômes de Marie Darrieussecq, éditions Folio.


Ce n'est pas la raison la plus importante, sinon, il me semble évident que je n'aurais vraiment pas grand chose de positif à dire dessus. Non, je dois dire que j'ai adoré la plume de l'auteure. Bon, c'est vrai, j'ai quand même quelque chose à redire, et ce quelque chose est qu'elle fait parfois des phrases beaucoup trop longues - pour exemple, il m'arrivait de passer d'une station de métro à une autre sans avoir terminé une phrase (et je ne suis pas si lente que ça pour lire) !
Mais au-delà de ça, quelle beauté ! J'étais happée par le style, les tournures de phrases, la façon de détailler le sentiment de solitude, d'angoisse qui grossit au fur et à mesure de l'attente.

Du coup, Naissance des fantômes est une bonne lecture du point de vue du style de l'auteure, surtout quand on sait que c'est un de ses premiers romans, mais malheureusement, l'histoire ne l'a pas fait avec moi. J'aurais aimé avoir le sentiment d'avancer un peu, au lieu de toujours rester bloquée sur la même chose, le même événement jusqu'à la fin du livre. C'est donc une note mitigée : un plus pour l'écriture, un moins pour l'histoire. Dans tous les cas, je ne pouvais pas en rester là avec Marie Darrieussecq.



"On commence à croire à la présence des ombres, et les ombres se nourrissent de ce soupçon ; leur réalité gagne, et leur présence devient bientôt une évidence. Rallumer la lumière, c’est admettre leur existence, de même, dans le noir, garder les yeux ouverts."
Marie DarrieussecqNaissance des fantômes.





  • Être ici est une splendeur (2016) 


Mais quelle lecture ! C'était génial, même si c'était malheureusement un peu trop court. Il m'a fallu deux petites heures pour en venir à bout, mais c'était tellement bien...

Être ici est une splendeur est une biographie sur Paula M. Becker, peintre allemande du début du XXe siècle. Je ne la connaissais pas du tout auparavant, c'est un peu comme pour Charlotte Salomon de David Foenkinos, d'ailleurs forcément, j'ai pas mal comparé les deux oeuvres puisque je les ai tous les deux lus dans le courant 2017 et qu'elles parlent toutes les deux d'une artiste peintre allemande du siècle passée - même si ce n'est pas exactement la même période.

J'ai adoré la façon dont l'auteure a raconté sa vie, on fait la connaissance de la peintre de façon intime et délicate, on sent que Marie Darrieussecq a énormément pensé à Paula Becker. Sur le point de vue de la forme je n'ai rien à dire, les pages s'avalent rapidement, le tout est bien aéré par des paragraphes et en plus, il y a peu de phrases longues cette fois !
Je suis entrée dans l'histoire, que ce soit celle de Paula ou celle de l'Allemagne du début du XXe, du moins jusqu'en 1907, année de la mort de l'artiste.


Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq, éditions Folio.


Sa vie, même si elle n'est pas forcément semée de tonnes de péripéties - faut dire qu'elle est morte à seulement 31 ans - et particulièrement bien racontée. Mais il n'y a pas qu'elle sa vie dans ce livre, il y a aussi ses proches, son mari, peintre lui aussi, ses amis, dont Rainer Maria Rilke que j'ai déjà eu l'occasion de lire dans Je couche toute nue, dans des lettres adressées à Rodin. Il y a aussi des passages où l'auteure parle directement d'elle, où elle donne son avis, elle nous raconte sa propre "rencontre" avec l'artiste.

Et puis, Être ici est une splendeur ce sont aussi ces passages où l'on nous parle de la condition de la femme, de son rôle dans le mariage, mais aussi en tant qu'artiste. Les femmes sont souvent dévaluées dans le milieu de l'art c'est un fait, et Paula Becker en est un bon exemple. Après tout, il a fallu que je me plonge dans sa biographie pour apprendre qu'elle était la première femme à réaliser des autoportraits nus, c'est quand même dingue ! Enfin personnellement, je trouve ça dingue, je pense vraiment que peu de gens le savent et c'est dommage, si ce n'est injuste.
La condition de la femme est abordée de manière frontale, après tout, qui est le mieux placer pour parler d'une artiste femme qu'une femme elle-même ? Il en va de même pour la mort de Paula, mort qui est tellement tragique... j'ai trouvé ça dégueulasse, cette façon de mourir aussi bêtement... on sent bien que c'était un siècle auparavant et que les accouchements pouvaient être fatals, et c'est pour cette raison que l'auteure le met en perspective avec sa propre expérience et une fois encore, qui mieux qu'une femme ayant eu des enfants peut commenter un accouchement d'une façon qui soit la plus juste ?


La vie de Paula m'apparaît comme un long fleuve tranquille ayant néanmoins connu des périodes de folies, d'abandons, notamment lors de ses voyages à Paris. Paula Becker était une artiste de talent, une artiste qui souhaitait vivre comme elle le souhaitait, et une femme énigmatique aussi. Elle souhaitait divorcer de son mari, et pourtant, elle est morte suite à la naissance de son seul enfant, avait-elle un amant ? un regain d'amour pour son mari ? C'est difficile de tout comprendre maintenant c'est sûr, mais je salue Marie Darrieussecq pour ce petit livre, aussi enrichissant qu'attachant.


"Les femmes n’ont pas de nom. Elles ont un prénom. Leur nom est un prêt transitoire, un signe instable, leur éphémère. Elles trouvent d’autres repères. Leur affirmation au monde, leur « être là », leur création, leur signature, en sont déterminés. Elles s’inventent dans un monde d’hommes, par effraction."
Marie Darrieussecq,Être ici est une splendeur.


J'aurais aimé voir l'exposition qui a eu lieu en 2016, celle dont il est fait mention dans le livre, je n'en ai pas eu l'occasion alors tant pis. Quoi qu'il en soit c'était une excellente découverte, ça m'a permis d'apprivoiser une jusqu'alors artiste inconnue pour moi et qui, je pense, mériterait d'être plus connue.
Il est désormais évident que je lirai d'autres livres de Marie Darrieussecq, probablement enfin Il faut beaucoup aimer les hommes, ou alors son tout dernier peut-être, je ne sais pas trop encore - mais si vous en avez un en particulier à me conseiller, je suis preneuse !






dimanche 15 avril 2018

Le Coin des libraires - #93 L'écrivain public de Dan Fesperman

Ce livre, je l'attendais depuis qu'on nous en a parlés dans le cadre de la team thriller du Cherche midi. Étant une grande passionnée de la Seconde Guerre mondiale - même si c'est vraiment l'aspect témoignage (en particulier de rescapés) qui me passionne - j'aime en savoir plus sur cette époque en général, je vous laisse donc imaginer mon impatience quand j'ai entendu parler de ce livre, L'écrivain public de Dan Fesperman

À vrai dire, j'étais très pressée de le lire car, s'il parle de la Seconde Guerre, il traite également d'un lieu et d'un sujet dont je n'ai auparavant jamais entendu parler : la présence des nazis aux États-Unis et plus largement, la situation de New-York en 1942 - cela faisait alors quelques mois que le pays était entré en guerre. 


9 février 1942. Dès son arrivée à New York, Woodrow Cain, un jeune flic du sud des États-Unis, est accueilli par les flammes qui s’échappent du paquebot Normandie, en train de sombrer dans l’Hudson. C’est au bord de ce même fleuve que va le mener sa première enquête, après la découverte d’un cadavre sur les docks, tenus par la mafia. Là, il fait la connaissance d’un écrivain public, Danziger, obsédé par les migrants qui arrivent d’une Europe à feu et à sang, ces fantômes au passé déchiré et à l’avenir incertain. Celui-ci va orienter Cain vers Germantown, le quartier allemand, où, dans l’ombre, sévissent les sympathisants nazis. Alors que le pays marche vers la guerre, la ville est en proie à une paranoïa croissante. Et les meurtres continuent…

Au fil d’une intrigue passionnante, Dan Fesperman évoque avec un réalisme rare quelques pages aussi méconnues que fascinantes de l’histoire de New York : l’influence nazie, le sort des immigrés juifs et l’implication de la mafia dans le conflit mondial.


Forcément, de savoir qu'il a été élu meilleur roman policier de l'année par le New York Times, ça créer des attentes et même si cela fait maintenant quelques jours que j'ai terminé le bouquin, je me demande encore s'il a rempli son rôle - je tâcherai de la découvrir au fil de cet article ! 


Le prologue nous propulse au coeur de l'intrigue, sans préambule nous sommes catapultés auprès de Cain, le protagoniste principal si je puis dire. J'ai beaucoup aimé ce prologue parce que justement on n'a pas trente pages de présentation avant d'entrer dans le vif du sujet, on ne tergiverse pas, on y va et c'est le genre de truc qui me plaît, surtout quand je lis un roman policier ! 
Mais premier bémol, une fois passé ce prologue, l'entrée dans l'histoire a été, disons chaotique pour la simple et bonne raison que je me suis énormément perdue dans les noms des personnages - excepté pour Danziger et Cain évidemment ! Faut dire qu'il y a un sacré paquet de personnages tout au long du livre et je ne sais pas, parfois c'était vraiment difficile de retenir qui était qui. 

Au-delà de ça, je dois dire que l'auteur possède un grand talent de conteur dans le sens où vraiment, on s'y croit. Ses descriptions permettent une réelle immersion. Enfin, personnellement, j'ai senti que l'auteur s'était documenté sur le sujet, sur l'architecture de l'époque, le style vestimentaire, etc. si bien qu'en plus d'être un roman policier, c'est un roman historique qui nous est livré et ce, par bien des aspects - j'y reviendrai plus loin. 

C'est vraiment pour moi un gros point fort de ce roman : le réalisme. 
Pourtant d'ordinaire j'ai du mal avec les descriptions, je trouve que c'est parfois (souvent...) trop long et ça peut plomber un bouquin qui aurait pu être vachement bien. Là, les descriptions sont tout ce qu'il y a de plus utiles car en plus de nous faire ressentir une atmosphère par moment suffocante, elle nous envoie directement à cette époque et c'est génial ! 


L'autre gros point fort, c'est forcément Danziger, qu'est-ce que je me suis attachée à ce vieux monsieur ! 
C'est d'abord son métier que je trouve passionnant et également modeste. On n'y pense pas - en tout cas je n'y pense pas - mais c'est vrai que lors des grandes vagues d'immigration en particulier, il y avait besoin de quelqu'un pour aider ceux qui ne parlaient pas la langue, rien que pour l'aspect administratif ou encore pour permettre aux personnes illettrées de pouvoir interagir avec leurs proches restés au pays par exemple. 
Danziger, c'est le monsieur sympatoche qui te file un coup de main en toute circonstance et surtout,  c'est celui qui porte de la considération à ta vie, tes proches, ton passé, à l'être humain en dépit de sa langue - bah ouais, on voit bien que ça posait problème d'être allemand à cette époque quand même, mais être juif n'avait pas l'air d'être plus cool non plus bizarrement... 

Là encore j'ai un petit bémol, enfin non, un assez gros bémol : j'ai tellement aimé son personnage que je l'ai trouvé trop peu présent. On a quelques chapitres de son point de vue, mais trop peu : 9 chapitres sur 43, et la plupart du temps ces dits chapitres sont très courts. 
Et puis c'est aussi son passé qui m'a énormément plu, son arrivée à New-York, son passage par Ellis Island, c'est un tout qui fait que ce personnage est de loin mon préféré du livre. Je trouve donc que c'est juste que ce soit lui qui est en quelque sorte mis en avant dès le début et ce, par le biais du titre de l'oeuvre. 


L'écrivain public de Dan Fesperman, éditions Cherche midi.


Attention, ça ne veut pas dire que je n'ai pas aimé le protagoniste, Woodrow Cain, le "vrai" policier, fraîchement arrivé du sud des États-Unis où il a toujours vécu dans une petite ville tranquille jusqu'à, bah jusqu'à il y a quelques mois. Après avoir vécu un événement pour le moins traumatisant, on comprend vite que cet homme, père d'une petite fille, a besoin de se reconstruire, de recommencer et quoi de mieux que New-York pour cela n'est-ce pas ? Sauf qu'évidemment rien ne sera simple pour lui. 

C'est un peu pareil pour lui que pour Danziger. J'ai aimé le fait qu'on lui donne un certain background, un passé assez lourd il faut bien le dire, mais qui ne prend pas vraiment le pas sur l'intrigue. On est vraiment focus sur les corps retrouvés, sur les manigances entre la marine américaine et la mafia, si bien que ce passé qui reste encore frais et est donc par moment mis en avant est surtout le bienvenu parce qu'il permet de donner de l'épaisseur au personnage. 
Après franchement tout le délire avec sa femme, enfin ex-femme, j'ai trouvé ça un peu inutile, en tout cas personnellement je m'en suis foutue de savoir si elle allait bien ou même si elle était à New-York. 

Et puis évidemment il y a l'enquête en elle-même. Les corps trouvés en quelque sorte à la chaîne donc là, bah oui, je suis preneuse. J'ai été entraînée dans l'enquête, j'ai trouvé que tout s'enchaînait parfaitement bien, tout était fluide sans être facilement comment dire, trouvable ? Pas une seule seconde je me suis attendue à cette conclusion, je partais toujours dans des directions qui n'étaient pas les bonnes. Jusqu'au bout je ne savais pas à quoi m'attendre et c'est bien entendu le troisième gros point fort de ce livre. J'ai passé un très bon moment et surtout je n'avais pas envie de le poser avant de savoir. 

Alors oui, même s'il est vrai que je me suis à certains moments sentie perdue à cause de tous les personnages, de leurs noms qui finissaient par me paraître tout à fait étranger ou à l'inverse trop familier, j'ai passé un très bon moment à suivre cette enquête, à découvrir une ville morcelée, une ville à feu et à sang qui vit au rythme de l'effort de guerre et dans la peur que le pays soit de nouveau attaqué. 


Enfin, le vrai gros point fort comme je le disais plus haut, c'est l'aspect réaliste de l'oeuvre. La note de l'auteur en fin d'ouvrage permet d'en savoir plus et nous explique clairement ce qui provient de son imagination et ce dont il s'est inspiré, c'est-à-dire quels sont les faits réels qui ont permis l'élaboration de cette histoire. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y en a des éléments réels dans son bouquin ! J'admire franchement la recherche historique de l'auteur qui a permis de pondre un livre extrêmement précis et surtout passionnant sans tomber dans l'écueil de la pure imagination. Saupoudré par une écriture (ou devrais-je dire une traduction ici) à la fois fluide, agréable et entraînante, j'ai définitivement aimé ma lecture de L'écrivain public. 





dimanche 8 avril 2018

Le Coin des libraires - #92 L'Epouvanteur : tome XIV Thomas Ward l'Epouvanteur de Joseph Delaney

L'attente m'a parue longue, vraiment longue sur la fin, surtout que ce livre devait sortir le 15 novembre et qu'il n'est sorti qu'une semaine après - imaginez ma déception lorsque j'ai ouvert mes cadeaux d'anniversaire et remarqué qu'il n'y figurait pas... 

Contrairement à la version originale, Bayard a décidé de poursuivre les histoires de Tom Ward sous le titre de l'Épouvanteur, bon personnellement, ça ne me gêne pas plus que ça étant donné que ce tome fait suite au tome XIII et puis, au moins, ça permet de conserver le même graphisme de couverture ce qui n'est franchement pas négligeable ! 

Nous y sommes enfin, Tom est bel et bien devenu l'Épouvanteur de Chipenden à la place de Gregory, victime du combat final avec le malin survenu dans le tome précédent. L'action se déroule donc quelques mois après, on nous mentionne la destruction du malin, la désertion d'Alice, la mort de Gregory, la quête de Grimalkin, tout ce beau monde avance sans qu'on sache grand chose au final. 


« La créature me gratifia d’un sourire hideux qui retroussa ses babines :

– Ton pays appartiendra bientôt à mon peuple. Vos femmes seront soumises à nos lois. Quant aux mâles, hommes et garçons, ils mourront. »



Voilà trois mois que des jeunes filles meurent dans des circonstances mystérieuses.
On les retrouve dans leur lit, couvertes de sang, une expression terrifiée sur le visage. Leur fantôme hante les lieux, attendant que quelqu’un comprenne de quelle horreur elles ont été victimes.
Depuis la mort de John Grégory, Thomas Ward est l’Épouvanteur chargé de protéger le Comté des êtres qui errent sous le couvert de la nuit. Et il faut faire vite. Car la bête qu’il va traquer pourrait bien tuer encore.

Et ce n’est que le commencement. Une armée de monstres se rassemble dans les terres du Nord et menace la survie de l’humanité…



Après nous avoir présenté le nouveau quotidien de Tom, quotidien plus que banal et répétitif, on avance enfin bel et bien dans une nouvelle direction. Cette direction nous est en quelque sorte donnée dès la fin du tome précédent, par le biais de la vision de Tom. 
Bon on ne va pas garder le suspense plus longtemps, je parle bien évidemment de l'arrivée du personnage de Jenny, bien décidée à devenir l'apprentie du héros. 
Au début son personnage m'a un peu ennuyé, je l'ai trouvé tout sauf crédible dans le sens où elle donne l'impression de n'avoir peur de rien, alors qu'au contraire, elle a peur de tout. 

J'ai énormément aimé la façon dont Tom a géré la situation, visiblement une femme épouvanteur n'est jamais arrivé et apparemment être septième fille d'une septième fille ne te confère pas forcément de pouvoir comme c'est le cas pour les garçons. Oui, mais ça c'était avant et Jenny est bien déterminée à prouver qu'elle est capable d'être apprentie et plus encore, qu'elle aussi, elle possède un don. 

Évidemment, c'est un gros point fort d'avoir choisi le parti pris d'innover, ça permet aussi de palier à l'absence d'Alice qui se fait vraiment ressentir - pour ma part en tout cas...
Après, comme je le disais j'ai eu un peu de mal avec elle au début, même si ça allait mieux au fur et à mesure. Je trouve que son don est franchement top, ça m'a, jusque dans une certaine mesure, fait penser à Kaleb de Mira Eljundir que j'ai adoré il y a de ça des années ! 
Mine de rien, on n'apprend pas suffisamment à la connaître, son passé avec sa famille abusive nous est rapidement raconté, mais je ne sais pas, je trouve que c'est trop succinct. Du coup, les chapitres de son point de vue sont les bienvenus. Peut-être le sont-ils parce qu'il y en a peu, faut dire que je n'aimerais pas qu'elle remplace Tom comme narrateur et héros de la saga. 



L'Épouvanteur tome XIV de Joseph Delaney, éditions Bayard.


Qui dit nouvelle saga, dit aussi nouvelle menace forcément. L'enjeu du tome précédent était de taille, soit on détruisait le malin et on laissait grandir un autre type de danger, soit on laissait vivre le malin. Il aurait été franchement trop facile de le laisser vivre, pas après tous ces tomes passés à discuter de la façon dont il fallait le tuer, etc. 
Du coup, et bien bonjour dans le monde des Kobalos, monde esquissé dans le tome XI de la saga. Sur le moment, je n'avais pas trop accroché à ce tome, j'avais aimé suivre Grimalkin - on ne suit pas Tom une seule fois - mais je voulais revenir sur la trame principale. Je dois quand même avouer que le personnage de Sliter m'avait bien plu alors j'étais assez curieuse de voir ce que ça allait donner. 

Tom qui a donc décidé d'être l'épouvanteur de Chipenden se voit contraint de quitter son poste pour partir en territoire inconnu en compagnie de Jenny et Grimalkin : les Kobalos se préparent et bientôt le monde leur appartiendra - c'est en gros ce qu'on nous explique.
J'ai aimé suivre leur périple, changer de contrée, voir la tueuse aux côtés de notre héros, pour le coup c'était vraiment cool, même si je déplore vraiment le manque d'informations concernant la suite des événements. 

Et puis, il y a eu cet événement, cette grosse claque survenue un peu avant la fin. Ah non mais au début, je n'y croyais juste pas, c'était comme dans les films où on a trois secondes de panique avant de voir le protagoniste (qu'on pensait mort noyé) tousser comme un fou et recracher toute l'eau ingurgitée. Pourtant, le moins que l'on puisse dire, c'est que j'étais pantoise. Bon, vu la fin du livre, il me paraît clair que Tom va revenir parmi nous - en fait je n'ai pas de doute là-dessus. 


Au final, je suis encore plus pressée d'avoir la suite, parce que vu la fin, je suis forcée de me languir. Je veux aussi qu'on nous reparle enfin d'Alice, non, parce qu'il y a quand même cette allusion qui est sans équivoque : Alice espionne Tom et Jenny, et je suis curieuse de voir où ça va mener tout ça. Peut-être qu'elle n'a pas complètement retourné sa veste, peut-être qu'au contraire elle prépare un plan diabolique avec son mage ? Dans tous les cas, je ne peux faire que des hypothèses et attendre, je n'ai d'autre choix que d'attendre, malheureusement.
D'ailleurs, si je suis bien informée, la suite devrait sortir en novembre prochain - oui, l'attente sera longue une fois encore ! 








dimanche 1 avril 2018

Le Coin des libraires - #91 La Confusion des sentiments & Un soupçon légitime de Stefan Zweig

Les nouvelles de Stefan Zweig sont tellement courtes que je préfère généralement en lire deux à la suite. De cette façon, je me réconforte en me disant que j'ai pu découvrir d'autres oeuvres de lui sans pour autant avoir le sentiment de trop en lire trop vite - dixit la fille qui n'a toujours pas lu Le joueur d'échecs ni même Le Monde d'hier... mais c'est un instinct de conservation, que puis-je dire d'autre ? 

Stefan Zweig est sans doute l'auteur qui sort le plus rapidement de ma pile à lire, mais ça me fait toujours une petite pointe au coeur quand je viens à bout d'un de ses livres - si vous aussi vous ressentez ce même paradoxe, on pourrait rire et pleurer ensemble ! 
Bref, je vais arrêter les plaisanteries et entrer dans le vif du sujet, il est temps. 


Comme toujours et plus encore avec des auteurs que j'aime énormément, je ne lis pas les résumés, c'est vraiment un truc qui me rebute et généralement, je lis la quatrième après coup, une fois le livre refermé et le moins qu'on puisse dire c'est ce que ça spoile souvent... 
Je ne savais donc pas du tout à quoi m'attendre, ou du moins je ne m'attendais pas à l'histoire qui nous est contée dans La Confusion des sentiments. Pour ce qui est d'Un soupçon légitime c'est un peu différent puisque le narrateur nous confie dès le début la tournure des événements. 



  • La Confusion des sentiments (1926)


Ah non, mais on en parle du culot de Stefan Zweig ? Le gars qui, rappelons-le n'est pas homosexuel n'hésite pas à écrire un récit sur l'homosexualité. Bon oui, c'est évident ce n'est plus du tout subversif à notre époque, mais quand on sait qu'au début du XXe Oscar Wilde a fait de la prison pour son orientation sexuelle, quand on sait que l'homosexualité est devenue "légale" en 1971 en Autriche, on peut le dire, c'était audacieux. 

J'ai donc été étonnée par le propos, mais je salue vraiment le courage de l'auteur pour sa démarche. 
Et puis, dans tous les cas, Zweig démontre une fois encore son don pour décortiquer les sentiments les plus complexes. On est rapidement pris dans le tourbillon de l'histoire de ce professeur qui, au crépuscule de sa vie, ressent la nécessité d'évoquer des souvenirs enfouis, de parler de son professeur qui a changé sa personne, qui lui a révélé un monde jusqu'alors inconnu. 
Alors oui, comme je le dis plus haut, ça n'a rien de subversif pour nous aujourd'hui si bien que le comportement du professeur de Roland (le protagoniste) paraît parfois incompréhensible. En revanche, quand on remet l'oeuvre dans le contexte de sa publication, il devient parfaitement logique et explicable. 
Il en va de même pour le comportement de Roland, fin, faut pas être voyant pour comprendre les sentiments réels de son prof, il n'y a pas non plus besoin d'avoir un master de psycho, mais une fois encore, à l'époque c'était encore réprimé ou simplement caché, ça ne semblait tellement pas normal qu'on peut aisément comprendre pourquoi il n'a rien vu avant. 

Comme toujours dans les nouvelles de l'auteur, c'est la qualité de sa plume qui me subjugue, cette façon d'expliquer des sentiments si puissants et souvent indescriptibles. Zweig a tendance à choisir la difficulté, quand il pourrait écrire sur un homme aimant une femme (schéma qui semble être le plus logique étant donné qu'il était hétérosexuel et a été marié à deux reprises), il choisit d'écrire du point de vue d'une femme ou alors d'écrire du point de vue d'un homme qui, même s'il aime aussi les femmes, a aimé un homme durant un certain moment. Pour ma part, Roland a bel et bien aimé son professeur, ses réactions, ses sentiments le prouvent d'ailleurs suffisamment. 
Je pense que ça demande un certain niveau de compréhension de l'humain pour se mettre à la place de quelqu'un d'autre et de raconter ainsi des sentiments si forts et généralement inaccessibles ou du moins énigmatiques pour autrui. 


"Peut-être que ma sensibilité surexcitée et continuellement sur le qui-vive apercevait une offense là où ne s’en trouvait aucune intention ; mais peut-on après coup s’apaiser soi-même, lorsqu’on éprouve des sentiments aussi perturbés ? Et la même chose se renouvelait chaque jour : près de lui je brûlais de souffrance et loin de lui, mon coeur se glaçait ; sans cesse, j’étais déçu par sa dissimulation sans qu’aucun signe vînt me rassurer, et le moindre hasard jetait en moi la confusion !"
Stefan ZweigLa confusion des sentiments.


Dans tous les cas, j'ai adoré cette nouvelle, j'ai ressenti tout un tas d'émotions et surtout, j'ai pris un énorme plaisir à retrouver la plume de qualité de l'écrivain, à me laisser entraîner par son récit, en bref, ça a été une excellente lecture. J'ai aimé le personnage de Roland qui m'a touché par sa naïveté (et parfois agacé aussi, faut bien le dire) et par sa lucidité d'après coup. C'est généralement ce que j'aime dans les récits rétrospectifs, l'importance de la divergence de point de vue entre ce qu'on raconte et ce qu'on en conserve. La Confusion des sentiments ne fait pas exception, c'est un autre récit qui nous montre une fois encore que Zweig pouvait pleinement saisir la complexité des sentiments. 


Même si à l'heure actuelle, en France, l'homosexualité est quelque chose de parfaitement admis - bon je généralise évidemment, mais j'espère fortement que ça l'est - il n'en reste pas moins qu'aujourd'hui encore, treize pays condamne l'homosexualité, parfois c'est même passible de peine de mort comme c'est le cas ou Iran ou encore au Qatar - et évidemment, on ne parlera pas de la Tchétchénie non plus... 



La Confusion des sentiments & Un soupçon légitime de Stefan Zweig, éditions livre de poche.




  • Un soupçon légitime (1987 - posthume) 


Dès le commencement, on nous décrit cette histoire comme étant tragique, il va donc être question de suivre les événements qui mènent à la catastrophe. Bon, déjà ça partait un peu moins bien que d'habitude. Je n'aime pas trop le fait qu'on nous dise très clairement "ah bah vous allez voir, ça va être la loose pour les personnages, mais attendez de voir hein" du coup, je passe mon temps à attendre le moment fatidique tout en sachant pertinemment que celui-ci n'arrivera probablement qu'à la fin. 

Un soupçon légitime nous donne à voir un petit milieu campagnard, le cadre est resserré, on est près de Bath, on ne change jamais de lieu, si bien qu'on fait vite le tour du propriétaire, mais passons. On suit donc le point de vue d'une femme qui est la voisine du couple qui va être victime de la catastrophe tant attendue. 
Il n'y a pas de réelle surprise - comment pourrait-il y en avoir ? - mais il n'empêche qu'on prend du plaisir à suivre l'enchaînement des événements, à être spectateur de la chute. 
Bon là, pour le coup, on peut le dire, la quatrième spoile mais tellement violemment l'histoire que ç'en est indécent, mais elle résume relativement bien l'histoire finalement - il faudrait quand même comprendre la différence entre un résumé de l'oeuvre et une mise en bouche, fin bon. 

J'ai surtout accroché au développement sur la psychologie du chien, Ponto, la façon dont il s'habitue à être le roi et le fait de refuser d'être mis de côté après avoir été choyé. J'ai vraiment trouvé intéressante cette manière d'analyser ses réactions et ainsi d'en tirer des conclusions par rapport à son comportement. Fin, c'est un peu pareil que pour La Confusion des sentiments, cette nouvelle a été écrite entre 1935 et 1940, la vision des êtres était bien différente à cette époque et pourtant Zweig en grand homme qui tente de percer les secrets des comportements parvient magnifiquement bien à nous décrire la nature animale. 

Le personnage de John Limpley, en quelque sorte à l'origine du drame, m'a énormément fait penser à certains personnages dans des nouvelles de Maupassant, ces êtres qui donnent encore et encore, qui passent leur temps à gâter pour finalement que ça se retourne contre eux. J'ai donc bien aimé son personnage parce qu'il m'en a rappelé d'autres. 


« Qu’ils aillent au diable, lui et son bonheur ! » dis-je, aigrie. « C’est un scandale d’être heureux d’une façon si ostentatoire et d’exhiber ses sentiments avec autant de sans-gêne. Ça me rendrait folle, moi, un tel excès, un tel abcès de bienséance. Ne vois-tu donc pas qu’en faisant étalage de son bonheur il rend cette femme très malheureuse, avec sa vitalité meurtrière ? » 
Stefan Zweig, Un soupçon légitime


Au final, je ne vois pas Un soupçon légitime comme une illustration du grand Stefan Zweig, j'ai passé un bon moment, c'était une lecture agréable, mais on est bien loin de ses autres oeuvres comme Le Voyage dans le passé par exemple. J'en garde un bon souvenir, sans que ce soit inoubliable. Peut-être est-ce pour cette raison s'il n'a jamais publié cette nouvelle de son vivant... 








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