Instagram

Le Coin des libraires - #61 Sonderkommando, entretien avec Shlomo Venezia

Un autre livre sur la Seconde Guerre mondiale, oui je sais. Ce ne sera pas le dernier en plus, puisque j'ai lu par la suite Le Journal d'Helga d'Helga Weissová. 

J'ai toujours voulu en apprendre plus sur les Sonderkommando, ces juifs qui étaient assignés aux travaux dans les crématoires, comme aider les prisonniers à se déshabiller avant d'entrer dans les douches, retirer les corps après que le Zyklon B ait fait son travail, ou même "enfourner" les corps dans les fours...
Comme je le disais dans mon article sur Primo Levi, tous les récits de guerre sont abominables, les camps le sont particulièrement - parce que c'est un sujet foisonnant, où la liberté de paroles s'est accomplie et parce que ça a touché une large partie du monde -, mais là, j'avais bien conscience que ça allait sans doute être pire encore. En effet, on peut dire que ça l'a été. 


Issu de la communauté juive italienne de Salonique, Shlomo Venezia fut déporté à l’âge de vingt et un ans à Auschwitz-Birkenau, et incorporé dans les Sonderkommandos, ces « équipes spéciales » chargées par les SS de vider les chambres à gaz et de brûler les corps des victimes, avant d’être éliminées à leur tour au bout de quelques mois. Plus d’un demi-siècle après, le témoignage d’un des rares rescapés.


Début mai, j'ai été voir une exposition au Mémorial de la Shoah de Paris, cette exposition était sur la WWII dans la BD - d'ailleurs c'est une expo vraiment très intéressante, elle vaut le détour ! - et après ça, j'ai été dans la librairie du Mémorial. C'est ici que j'ai trouvé Sonderkommando et Le Journal d'Helga, deux livres que je ne connaissais pas et qui m'ont fait très envie - en plus de beaucoup d'autres ! 

Évidemment, il ne sert à rien de dire à quel point ce livre est dur, à quel point il est sale et emmène le lecteur jusqu'au dégoût. Pas du dégoût pour le travail que ces juifs ont dû faire de force, mais pour ceux qui les ont poussé à faire ça. 
Avec ce livre, on découvre une nouvelle image des camps, celle des Sonderkommando qui sont tantôt vus comme des "privilégiés" (ils ont plus de nourriture par exemple) tantôt comme des complices du régime nazi. 

L'idée d'entrer en quelque sorte dans les bas-fonds par le biais de cet entretien de Shlomo Venezia donne au lecteur la possibilité d'apprendre plus de choses, des éléments dont on ne parle jamais comme par exemple la situation de la Grèce lors de son annexion. D'ailleurs, les quelques pages à la fin du livre donne plus de détails historiques et permettent de comprendre un peu mieux comment les choses se sont passées lorsque Mussolini était allié à Hitler et comment elles se sont passées lorsque les deux dictateurs sont devenus ennemis. 

Shlomo Venezia, juif grec, nous raconte sa vie avant sa déportation, puis sa déportation avec sa famille, qui a été entièrement décimée à l'exception de sa soeur aînée, et de son frère qui était avec lui dans les Sondekommando. 


Sonderkommando, entretien avec Shlomo Venezia, éditions Livre de poche

Même après autant d'années, il donne des informations très précises sur ce qu'il y a vécu, sur les gardiens dans le crématoire (lui travaillait dans le crématoire III, un des plus utilisés), sur la révolte peut-être vaine des Sonderkommando, sur la vie de guerre, leur évasion pour ne pas être tué. Shlomo Venezia a eu de la chance d'y arriver à ce moment-là. Ce poste est évidemment le pire de tous, les Sonderkommando sont à l'écart des autres prisonniers pour ne pas qu'ils puissent parler, ils dorment dans le crématoire, ils mettent au feu des corps inertes d'inconnus, d'amis, de la famille, ils broient les os qui n'ont pas bien brûlés. C'est pour cette raison que les nazis ont décidé de tous les gazer au bout de trois mois, Shlomo y est resté bien plus de trois mois, il y est resté jusqu'à ce que le camp soit évacué. L'explication au fait qu'il n'ait pas été gazé est simple : les Allemands, voyant qu'ils allaient perdre la guerre, il devait faire au plus vite pour tuer un maximum de personne, il n'y avait donc pas le temps de s'occuper des équipes de Sonderkommando. Après ça, il a fallu de la main d'oeuvre pour démonter les crématoires et ne laisser aucune trace. Une fois encore, les prisonniers ne pouvaient pas avoir un accès libre aux crématoires, ils ne devaient pas voir la configuration des lieux, une fois encore pour ne laisser aucune trace. 
Si Shlomo a pu témoigner, c'est parce qu'il s'est enfui, parce qu'il savait que sa mort allait poindre le bout son nez s'il restait dans le camps pendant que les autres détenus étaient évacués. 


C'est un récit vraiment horrible, je n'ai pas d'autres mots. Certains passages m'ont retourné l'estomac, ils m'ont écoeuré, dégouté plus que pour ma lecture de Primo Levi ou même Charlotte Delbo. Je pense à ce passage où le rescapé confie qu'il a dû aider son oncle à se déshabiller pour l'envoyer à la mort, qu'il lui a donné un petit quelque chose à manger parce qu'il savait que c'était la fin pour lui et qu'il voulait le tranquilliser. Il explique que ses "coéquipiers" se sont occupés du reste (le sortir de la chambre à gaz, le mener au four, le mettre dedans...). Ce passage est sans doute celui qui m'a le plus marqué. Je ne saurais dire pourquoi parce que franchement, je ne suis pas certaine qu'il soit le pire de tous. 

Aujourd'hui, mon avis est comme celui d'hier, les membres du Sonderkommando n'auraient jamais fait ce travail de leur propre volonté, de gaieté de coeur, Shlomo a fait une erreur, celle de se proposer pour un travail sans savoir en quoi il consistait et ce, pour un peu plus de nourriture que les autres. Qui peut bien vouloir faire ça de son propre chef franchement ? La révolte est la preuve que ces hommes ne voulaient pas faire ça, qu'il voulait mettre fin à toute cette horreur en faisant exploser les crématoires. Alors oui, la révolte a été rapidement étouffée, mais elle a bien eu lieu. 


Ce texte est très difficile à lire, mais il est également très riche en informations sur un poste trop peu abordé - en même temps, il y a eu peu de survivants des Sonderkommandos pour témoigner... Il doit être lu tout comme Levi doit l'être, il doit être plus connu parce qu'il est un récit précieux pour nous, les générations suivantes. 


"Cela me réconforte de savoir que je ne parle pas dans le vide, car témoigner représente un sacrifice énorme. Ça ranime une souffrance lancinante qui ne me quitte jamais. Tout va bien et, tout d’un coup, je me sens désespéré. Dès que je ressens un peu de joie, quelque chose en moi se bloque immédiatement. C’est comme une tare intérieure ; je l’appelle la « maladie des survivants ». Ce n’est pas le typhus, la tuberculose ou les autres maladies qu’on a pu attraper. C’est une maladie qui nous ronge de l’intérieur et qui détruit tout sentiment de joie. Je la traîne depuis ce temps de souffrance dans le camp. Cette maladie ne me laisse jamais un moment de joie ou d’insouciance, c’est une humeur qui en permanence érode mes forces."
Shlomo Venezia, Sonderkommando.








Commentaires

Articles les plus consultés