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lundi 24 juillet 2017

Le Coin des libraires - #60 La force des choses I de Simone de Beauvoir

Après avoir lu La force de l'âge de Simone de Beauvoir l'été dernier, il fallait que je continue mon périple avec la suite : La force des choses. À ce jour je n'ai lu que le premier des deux tomes - Folio a en tout cas décidé de le diviser en deux - et je ne sais pas quand je lirai la suite alors je préfère écrire un article uniquement sur le premier. 

Tout comme pour La force de l'âge, j'ai mis pas mal de temps à le lire, le lisant par petits morceaux. Ce n'est pas parce que je voulais le garder bien au chaud comme son prédécesseur, mais plutôt parce que ça a été une lecture plutôt difficile. 


«Peu de temps après le jour V, je passai une nuit très gaie avec Camus, Chauffard, Loleh Bellon, Vitold, et une ravissante Portugaise qui s'appelait Viola. D'un bar de Montparnasse qui venait de fermer, nous descendîmes vers l'hôtel de la Louisiane ; Loleh marchait pieds nus sur l'asphalte, elle disait : "C'est mon anniversaire, j'ai vingt ans." Nous avons acheté des bouteilles et nous les avons bues dans la chambre ronde ; la fenêtre était ouverte sur la douceur de mai et des noctambules nous criaient des mots d'amitié ; pour eux aussi, c'était le premier printemps de paix.» 

Simone de Beauvoir, née en 1908 à Paris, a raconté son enfance et son adolescence dans Mémoires d’une jeune fille rangée, sa vie à Paris, ses débuts d’écrivain, la guerre et l’Occupation dans La force de l’âge. La troisième partie de ses souvenirs, La force des choses, commence dans le Paris de la Libération.


Ce livre est une première petite déception pour moi. J'ai tellement aimé suivre Simone de Beauvoir dans Mémoires d'une jeune fille rangée et La force de l'âge que je ne m'étais pas dit que ça pourrait être différent pour celui-ci. J'ai été captivé par les précédents, tandis que j'ai trouvé des longueurs dans celui-ci. Ces longueurs, elles sont dues à toutes ces tartines de politique que l'on doit suivre page après page. 

Le livre débute à la Libération, la situation en France est donc plutôt compliquée et je n'ai pas eu le sentiment que la façon dont elle l'a décrite l'a rendu plus claire. J'ai eu le sentiment qu'on m'envoyait des acronymes de parties sans chercher à expliquer les véritables idées et surtout, elle ne parlait que des penchants politiques de Sartre. À un moment, je me suis dit que si je voulais savoir qu'elles avaient été les opinions politiques de Sartre, j'aurais essayé de lire une biographie ou autre, qu'elle en parle, je comprends, qu'elle parle dix fois plus de ça que de son deuxième voyage aux États-Unis, je dis non. 

En revanche, j'ai vraiment aimé la façon dont elle a traduit toute la palette de sentiments ressentis à la fin de la Seconde Guerre mondiale : espoir de liberté, période d'euphorie, deuil commun, horreur à l'annonce des événements survenus aux camps, etc. 



La force des choses I de Simone de Beauvoir, édition Folio



"Je me disais aussi : « Il y a des gens plus malheureux que moi », mais je ne trouvais pas cette vérité consolante, au contraire ; cette frêle tristesse en moi, c’était comme un résonateur qui captait un concert de plaintes ; un désespoir universel s’insinuait dans mon coeur jusqu’à me faire souhaiter la fin du monde."
Simone de Beauvoir, La force des choses I.


J'ai aussi aimé entrer dans "l'élite littéraire" de l'époque : Camus, Malraux, Vian, etc. on apprend non pas qui ont été ces écrivains, mais qui ont été ces hommes et c'était forcément intéressant. Par contre, il n'y a que deux seules et uniques mentions de Violette Leduc, et encore, à la volée ! Je pensais qu'elle en parlerait plus en détail comme elle le fait avec tous ces amis qui font partie intégrante de son oeuvre, et pourtant non. Je ne le cache pas, ça a été une déception. 

Et puis on fait la connaissance de l'Américain Algren, auteur également, résidant à Chicago. Elle nous décrit parfois un peu pudiquement, mais avec une réelle sincérité son idylle avec lui, le plaisir des retrouvailles, la souffrance des au-revoir. Elle expose avec une véritable simplicité l'incompatibilité entre sa vie à lui à Chicago et sa vie à elle, à Paris, aux côtés de Sartre. 

Il y a aussi ces moments où elle parle de ses écrits, de façon rétrospective elle nous donne son avis sur ceux-ci, et elle parle enfin de sa grande oeuvre Le Deuxième Sexe - qui ne m'intéresse pas outre mesure. Ces passages étaient passionnants, qu'elle livre ce qu'elle pense de ses écrits après coup, qu'elle prenne position par rapport à eux, j'ai adoré. 


Voilà, ça n'a pas été une mauvaise lecture, loin de là, je pensais simplement que ce serait une lecture aussi bouleversante que pour les deux premiers, que je chavirerais pour ne reprendre pied qu'à la fin du livre, ça n'a pas été le cas, mais ça n'empêche pas je vais continuer à la lire, à la découvrir. J'ai tellement aimé ce que j'ai déjà vu que je n'ai pas le choix, il faut que j'en apprenne plus encore. 



"Non seulement ma vie, ce n’était pas moi qui la tissais, mais sa figure, la figure de mon époque et de tout ce que j’aimais, dépendait de l’avenir. Si je pensais que l’humanité s’acheminait vers la paix, la justice, l’abondance, mes jours n’avaient pas la même couleur que si elle courait vers la guerre ou piétinait dans la douleur."

Simone de Beauvoir, La force des choses I.






mercredi 19 juillet 2017

Le Coin des libraires - #59 Les enfants de Dimmuvík de Jón Atli Jónassón

Je voulais lire ce petit livre depuis quelques mois déjà et quand j'ai eu l'occasion de le trouver à Paris, comment dire que j'étais trop contente. Bon avec même pas 90 pages, il est évident qu'il a été lu d'une traite, durant le trajet pour rentrer chez moi. C'est rapide, mais c'était très, très bon. 


Les enfants de Dimmuvík est un roman islandais, il se passe en Islande et c'est une des principales raisons qui faisaient que je voulais le lire, j'adore ce pays et j'aimerais beaucoup pouvoir le visiter un jour, alors en attendant, j'essaie de lire dessus, d'en apprendre plus. 


Le jour de l’enterrement de son frère, une vieille femme se remémore leur enfance misérable au bord d’une crique, quelque part en Islande, où l’on enterrait les mort-nés dans des champs de lave. C’était un pays maudit baigné d’une mer vide, écrasé par des montagnes aux cimes déchiquetées. Un pays aux hivers rudes où trois enfants malingres sont réduits à manger du lichen ou des chiens errants. La vieille femme se souvient de sa mère qui un jour perdit la raison et se tourna vers un mur, cessant de parler et de voir. Elle se souvient de son père qui, à la lueur d’une bougie, leur lisait le soir des pages de la Bible. C’était en 1930, la vieille femme avait alors douze ans. Elle se rappelle la faim, qui les torturait, et le crucifix où pendait un Jésus efflanqué à la tête énorme, un christ aussi difforme qu’eux, qui n’avait rien à leur dire.
Dans Les enfants de Dimmuvík, Jón Atli Jónassón raconte une histoire d’autant plus terrible que la vérité y apparaît comme un os mis à nu : il y a parfois, simplement, trop de bouches à nourrir. C’est aussi en filigrane une méditation angoissée sur la tentation d’abandonner les siens à leur misère pour sauver sa peau.


Ce livre n'est absolument pas joyeux, on ne termine pas sa lecture en ayant la patate, mais plutôt en relativisant : la vie des autres peut être si affreuse parfois, si injuste et misérable. Ça touche, ça fait mal, mais c'est bien de rencontrer d'autres contrées, de découvrir des modes de vie lointains et c'est ce genre de choses que j'ai découvert dans ce livre, un monde très différent du mien, un monde rural où le froid, la neige et la famine ne quittent jamais la petite famille de la narratrice. 

Ce roman islandais décrit avec une froide lucidité cette famille pauvre dans les années 1930, ce récit est bien entendu rétrospectif puisqu'il est écrit par l'aînée de la famille. Elle nous raconte à quel point leur vie était horrible, pour elle, son frère, sa jeune soeur ou encore ses parents. C'est une lecture vraiment dure, et ce, dès le début, même dans le présent de la narratrice, lorsqu'elle nous parle de son mari qui a oublié, qui l'a oublié. Et puis peu à peu, ça devient pire encore, les descriptions sur la maigreur de sa soeur, sur la foi inébranlable de son père, sur la folie de sa mère, cette même mère qui est plongée dans le mutisme depuis sa fausse couche, ou plutôt son accouchement d'un mort-né. 

Tout ce qui est décrit est emprunt de violence, celle de la mort, de la faim, du froid, de la vie. Tout est amplifié parce que tout est odieux et qu'il ne semble pas y avoir de possibilité de sortir de cette vie. Alors voilà que le seul plaisir se trouve dans le fait de boire du lait une fois par semaine, et celui qui fait des kilomètres pour y aller à droit d'en boire à volonté, maigre consolation. 


Les enfants de Dimmuvík de Jón Atli Jónassón, collection Notabilia


Chaque page recèle un nouveau sentiment, c'est un livre très dense parce que très concentré, l'auteur a magnifiquement condensé son histoire pour qu'elle soit la plus courte possible, la plus concise et donc la plus poignante possible. 

On s'attache à la protagoniste, on a mal avec elle parce qu'on s'y voit, on est à ses côtés lorsqu'elle se prend une gifle par son père, lorsqu'elle va chercher sa mère dehors en pleine nuit, lorsqu'elle voit son père emmener le chien. 
Le récit se termine avec une sorte de cassure, une vision d'horreur qui surpasse le reste - la preuve, c'est possible et on en ressort le souffle coupé. 

On découvre alors un pays qui porte en ses contrés la misère, on nous dévoile la difficulté du climat, le froid, la neige. On trouve énormément de sujet avec la folie de cette mère qui semble être restée bloquée, le père qui pense que Dieu viendra les sauver et attend vainement, et trois enfants, trois pauvres enfants qui doivent grandir, vivre dans cette pauvreté et enfin, s'émanciper, si c'est possible. 


Un nouveau Notabilia a rejoint ma bibliothèque donc et une fois encore, j'ai été happée par cette histoire, par la difficulté de vivre, par la détresse de cette enfant devenue une vieille femme mais qui, malgré tout, reste hantée par ses souvenirs. Une fois encore, ça a fait mouche, la magie a opéré et j'ai passé des minutes difficiles avec ce livre entre les mains, mais j'ai aussi été touchée, j'ai aussi aimé.



"Ce qui me chagrine le plus quand je repense au passé, c’est l’impuissance. Je savais si peu de choses. Je savais à peine lire en ânonnant. Et puis le chagrin cède la place aux larmes. Puis à la honte et au regret aussi. Ça se passe toujours comme ça."

Jón Atli JónassónLes enfants de Dimmuvík.





lundi 10 juillet 2017

Le Coin des libraires - #58 Le Jardin de Winter de Valérie Fritsch

Ce livre est une pépite, vraiment il me le fallait rien que pour la beauté de la couverture - c'est pour cette raison que je l'ai acheté... -, mais en plus l'histoire qu'il renferme est touchante, poétique, symbolique, j'ai pris un très grand plaisir à découvrir Le Jardin de Winter, le premier roman de Valérie Fritsch, auteure autrichienne. 


Il est vrai que c'est un livre assez étrange dans son genre, il se situe entre le récit apocalyptique et le romantisme. Il nous emmène rapidement dans son univers où on y rencontre Anton Winter, le protagoniste qui va surtout nous parler du jardin de son enfance, tout en décrivant son présent : la fin du monde, en tout cas de l'humanité. 



Anton Winter a grandi en pleine nature, dans un jardin luxuriant et des bois touffus, un cocon de verdure gouverné par sa grand-mère, à distance du monde. Adulte, il s’occupe de ses oiseaux au dernier étage du plus grand immeuble de la ville, tandis qu’en contrebas, l’humanité vit ses dernières heures avant une apocalypse programmée.

Hanté par le souvenir du jardin merveilleux de son enfance, il refuse de se résoudre au pire et tente d’imaginer avec Frederike, qu’il vient de rencontrer, le jour d’après.


On apprend assez vite que c'est la fin du monde, l'apocalypse est là, l'humanité va être décimée, mais on ne sait pas pourquoi, ce qu'il s'est passé ou autre, les raisons sont floues, on doit juste accepter ce constat : c'est la fin. 
Comme souvent quand l'on se sait au bord de la mort, l'homme se remémore sa vie passée, son monde disparu. C'est le cas d'Anton, qui vit dans la ville, mais qui est resté en partie chez lui, dans ce jardin où il a passé son enfance, entouré de sa famille, ses grands-parents, ses parents, son frère. 

Il nous parle ensuite de son départ - on suppose que les raisons de ce dit départ sont liées à la grand-mère - il décrit ensuite une vie solitaire, au sommet du plus grand immeuble de la ville. C'est dans cette tour d'ivoire qu'Anton s'est réfugié, qu'il vit parmi les oiseaux. On sent une certaine distance lorsqu'il décrit le jardin de son enfance, distance mêlée à de la nostalgie. 

Forcément, on comprend dès le début que le jardin a une importance primordiale pour Anton et donc aussi pour nous. Évidemment il y a toutes sortes de symboliques dans cette vision du jardin, celle du Paradis, d'un paradis qui a disparu lorsqu'Anton a grandi, qu'il a été confronté à la solitude, à la mort et qu'il a dû partir parce que ce paradis était désormais entaché par la douleur. Il doit sans doute y avoir plein de lectures possibles quant à ce jardin, qui est présent tout au long du livre, sur ce personnage qu'est le jardin et qui paraît être plus important encore que le protagoniste Anton - pour preuve, c'est lui qui figure d'abord dans le titre, c'est d'abord le Jardin, puis le nom de famille d'Anton. 


Le Jardin de Winter de Valérie Fritsch, édition Phébus.


Le monde continu pourtant, malgré que ce soit les prémisses de la fin, l'humanité retient son souffle, mais elle respire toujours. C'est dans ces conditions très étranges qu'Anton va rencontrer une femme avec qui il va passer ses derniers moments - en sa compagnie et avec une autre femme et son enfant, qui ne sont autre que la famille du frère d'Anton, retrouvée un peu par hasard. 
Ensemble, ils décident de retrouver la terre familiale et donc le fameux jardin où ils verront la fin de leur vie arriver. 

Le personnage d'Anton est attachant, mais il est comme déjà disparu, il est déjà mort alors la distance entre lui et le lecteur se creuse toujours plus. Pour les autres personnages qui sont au nombre de trois (je ne compte pas le bébé évidemment) ils semblent être des coquilles vides. La copine d'Anton a l'air complètement à côté de la plaque, je crois qu'elle n'a pas bien compris que c'est la fin de tout. C'est pareil pour le frère d'Anton, la distance entre les deux frères est si grande qu'on ne peut pas s'attacher à lui. Tout ce qu'on peut faire c'est suivre leur destruction de loin sans rien pouvoir faire, sans avoir à imaginer une autre alternative parce que l'on sait qu'il n'y en a pas, que la sentence est connue depuis le début et qu'il va falloir l'accepter. 

Symbole de la fin du monde, du passage de l'enfance à l'âge adulte, du retour aux origines, Le Jardin de Winter est tout ça à la fois et bien plus encore. 

Le point fort de ce livre est sans conteste son écriture, la poésie des mots. Franchement pour un premier roman, un premier essai, Valérie Fritsch a réussi avec brio. Le style est poignant, il est touchant et j'ai vraiment ressenti beaucoup de plaisir à lire un texte si juste et si étrange à la fois. C'est le troisième Phébus que j'ai lu jusqu'ici et je ne peux pas le dire avec certitude (je ne sais pas parler autrichien), mais j'ai bien l'impression que les traducteurs font un boulot très minutieux pour traduire au mieux la volonté de l'auteure et si c'est le cas, bravo parce que franchement, j'ai été conquise. 


"Cela faisait longtemps qu’il n’avait plus pris autant de plaisir à quitter son appartement. Cela faisait longtemps qu’il n’avait plus eu autant de choses à voir. Cela faisait longtemps que le monde s’était arrêté, et voilà qu’il tournait sur lui-même comme un manège et traversait en une course effrénée un univers funeste."

Valérie Fritsch, Le Jardin de Winter






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M on premier Jim Harrison . Lorsque j'ai commencé à lire des livres de façon "sérieuse", je me suis pas mal intéressée à la ...